La Légende des siècles (page 54)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

En soufflant sur les nids et sur les fleurs, dissipe

L’ouvrage de Charès, élève de Lysippe.

Je suis là pour jamais ; lève les yeux et vois

Sur ton front le colosse, ô mer aux rudes voix !

Que m’importe ! rugis, tonne, éclabousse, gronde,

Je suis enraciné dans le crâne du monde,

Comme le mont Ossa, comme le mont Athos ;

Et la seule statue ayant deux piédestaux,

C’est moi ; je brave Hadès et je vaincrai Saturne ;

On m’a nommé Soleil, mais le bronze est nocturne ;

Vulcain forgea de l’ombre et fit l’airain ; j’ai beau

Jeter sur l’océan le frisson d’un flambeau,

J’ai beau porter au poing une flamme qui guide

L’homme, battu des mers, dans cette nuit liquide,

Autour de moi, sur l’île et sur l’eau, clair miroir,

L’aube a beau resplendir, je suis le géant noir ;

J’ai la durée obscure et lourde des ténèbres ;

Je sens l’énigme en moi liée à mes vertèbres,

Et Pan mystérieux met sa force en mes reins ;

Je vis ; les ténébreux sont aussi les sereins ;

Puissant, je suis tranquille ; et la terre âpre ou blonde,

Le bouleversement tumultueux de l’onde,

Les races succédant aux races, les tribus

Et les peuples changeant de lois, de mœurs, de buts,

La transformation lente des destinées,

La déroute effarée et sombre des années,

Tous les êtres du globe ou du bleu firmament,

Entrant, sortant, flottant, surgissant, s’abîmant,

Sur mon front, qui domine et la vague et la plage,

Sont de la vision, mais ne sont pas de l’âge ;

Les siècles sont pour moi, colosse, des instants ;

Et, tant qu’il coulera des jours des mains du temps,

Tant que poussera l’herbe et tant que vivra l’homme,

Tant que les chars pesants et les bêtes de somme

Marcheront sur la plaine, usant les durs pavés,

Mes deux pieds écartés et mes deux bras levés,

Devant la mer qui vient, s’enfle, approche et recule,

Devant l’astre, devant le pâle crépuscule,

Sembleront au passant vers ces rochers venu

Le grand X de la nuit debout dans l’inconnu.

VII

Et, comme dans un chœur les strophes s’accélèrent,

Toutes ces voix dans l’ombre obscure se mêlèrent.

Les jardins de Bélus répétèrent : — Les jours

Nous versent les rayons, les parfums, les amours ;

Le printemps immortel, c’est nous, nous seuls ; nous sommes

La joie épanouie en roses sur les hommes. —

Le mausolée altier dit : — Je suis la douleur ;

Je suis le marbre, auguste en sa sainte pâleur ;

Cieux ! je suis le grand trône et le grand mausolée ;

Contemplez-moi. Je pleure une larme étoilée.

— La sagesse, c’est moi, dit le phare marin ;

— Je suis la force, dit le colosse d’airain ;

Et l’olympien dit : — Moi, je suis la puissance.

Et le temple d’Éphèse, autel que l’âme encense,

Fronton qu’adore l’art, dit : — Je suis la beauté.

— Et moi, cria Chéops, je suis l’éternité.

Et je vis, à travers le crépuscule humide,

Apparaître la haute et sombre pyramide.

Superposant au fond des espaces béants

Les mille angles confus de ses degrés géants,

Elle se dressait, blême et terrible, étagée

De plus de plis brumeux que l’âpre mer Égée,

Et sur ses flots, jamais par le vent secoués,

Avait au lieu d’esquifs les siècles échoués.

Elle était là, montagne humaine ; et sa stature,

Monstrueuse, donnait du trouble à la nature ;

Son vaste cône d’ombre éclipsait l’horizon ;

Les troupeaux des vapeurs lui laissaient leur toison ;

Le désert sous sa base était comme une table ;

Elle montait aux cieux, escalier redoutable

D’on ne sait quelle entrée étrange de la nuit ;

Son bloc fatal semblait de ténèbres construit ;

Derrière elle, au milieu des palmiers et des sables,

On en voyait surgir deux autres, formidables ;

Mais, comme les coteaux devant le Pélion,

Comme les lionceaux à côté du lion,

Elles restaient en bas, et ces deux pyramides

Semblaient près de Chéops petites et timides ;

Au-dessus de Chéops planaient, allant, venant,

Jetant parfois de l’ombre à tout un continent,

Des aigles effrayants ayant la forme humaine ;

Et des foules sans nom éparses dans la plaine,

Dans de vagues cités dont on voyait les tours,

S’écriaient, chaque fois qu’un de ces noirs vautours

Passait, hérissé, fauve et sanglant, dans la bise :

— Voilà Cyrus ! Voilà Rhamsès ! Voilà Cambyse ! —

Et ces spectres ailés secouaient dans les airs

Des lambeaux flamboyants de lumière et d’éclairs,

Comme si, dans les cieux, faisant à Dieu la guerre,

Ils avaient arraché des haillons au tonnerre.

Chéops les regardait passer sans s’émouvoir.

Un brouillard la cachait tout en la laissant voir ;

L’obscure histoire était sur ses marches gravée ;

Les sphinx dans ses caveaux déposaient leur couvée ;

Les ans fuyaient, les vents soufflaient ; le monument

Méditait, immobile et triste, et, par moment,

Toute l’humanité, comme une fourmilière,

Satrape au sceptre d’or, prêtre au thyrse de lierre,

Rois, peuples, légions, combats, trônes croulants,

Était subitement visible sur ses flancs

Dans quelque déchirure immense des nuées.

Tout flottait sur sa base en ombres dénouées ;

Et Chéops répéta : — Je suis l’éternité.

Ainsi parlent, le soir, dans la molle clarté,

Ces monuments, les sept étonnements de l’homme.

La nuit vient, et s’étend d’Elinunte à Sodome,

Ouvrant son aile où vont s’endormir tour à tour

L’onde avec son rocher, la ville avec sa tour ;

Elle élargit sa brume où le silence pèse ;

Les voix et les rumeurs expirent ; tout s’apaise,

Tout bruit s’éteint, à Rhode, en Élide, au Delta,

Tout cesse.

Tout cesse.Alors le ver du sépulcre chanta :

*

Je suis le ver. Je suis fange et cendre. Ô ténèbres,

Je règne. Monuments, entassements célèbres,

Panthéons, Rhamséïons,

Façades de l’immense orgueil humain, si fières,

Que l’homme devant vous doute s’il voit des pierres

Ou s’il voit des rayons,

Sanctuaires chargés d’astres et d’empyrées,

Splendides profondeurs de colonnes dorées,

Vaste enceinte d’Assur,

Mur où Nemrod cloua l’hippanthrope Phœanthe,

Et dont la ronde tour, sous les oiseaux béante,

Leur semble un puits obscur,

Terrasses de Theglath, avec vos avenues

Augustes par deux rangs de sphinx aux gorges nues,

Cirque d’Anthrops-le-Noir

Si beau que, résistant à l’heure qui s’arrête,

Les chevaux du soleil, cabrés, baissent la tête

Pour tâcher de te voir !

Jardins, frontons ailés aux larges envergures,

Portiques, piédestaux qui portez des figures

Au geste souverain,

Et qui, du haut des caps que votre masse encombre,

Ajoutez à la mer vaste et sinistre l’ombre

Des déesses d’airain,

Acropole où l’on vient des confins de la terre,

Tour du Bœuf, où Jason, raillant le Sagittaire,

Vint sonner du buccin,

Qui fais aux voyageurs, vains comme les abeilles

Et vivants par leurs yeux avides de merveilles,

Braver le Pont-Euxin,

Ô temple Acrocéraune, ô pilier d’Érythrée,

Fiers de votre archipel, car c’est la mer sacrée,

La mer où luit Pylos,

Ses vagues ont noyé la horde massagète,

Et, comme le vent vient de la montagne, il jette

Des plumes d’aigle aux flots,

Chéops bâtie avec un art épouvantable,

Si terrible qu’à l’heure où, couché dans l’étable,

Le chien n’ose gronder,

Sirius, devant qui toute étoile s’efface,

Est forcé de tourner vers toi sa sombre face

Et de te regarder !

Édifices ! montez, et montez davantage.

Superposez l’étage et l’étage à l’étage,

Et le dôme aux cités ;

Montez ; sous votre base écrasez les campagnes ;

Plus haut que les forêts, plus haut que les montagnes,

Montez, montez, montez !

Soyez comme Babel, âpre, indignée, austère,

Cette tour qui voudrait échapper à la terre,

Et qui dans les cieux fuit.

Montez. À l’archivolte ajoutez l’architrave.

Encor ! encor ! Mettez le palais sur la cave,

Le néant sur la nuit !

Montez dans le nuage, étant de la fumée !

Montez, toi sur l’Égypte, et toi sur l’Idumée,

Toi, sur le mont Caspé !

Pleurez avec le deuil, chantez avec la noce.

Va noircir le zénith, flamme que le colosse

Tient dans son poing crispé.

Ne vous arrêtez pas. Montez ! montez encore !

Moi je rampe, et j’attends. Du couchant, de l’aurore,

Et du sud et du nord,

Tout vient à moi, le fait, l’être, la chose triste,

La chose heureuse ; et seul je vis, et seul j’existe,

Puisque je suis la mort.

La ruine est promise à tout ce qui s’élève.

Vous ne faites, palais qui croissez comme un rêve,

Frontons au dur ciment,

Que mettre un peu plus haut mon tas de nourriture,

Et que rendre plus grand, par plus d’architecture,

Le sombre écroulement.

LES TEMPS PANIQUES

*

Les dieux ont dit entre eux : — Nous sommes la matière,

Les dieux. Nous habitons l’insondable frontière

Au delà de laquelle il n’est rien ; nous tenons

L’univers par le mal qui règne sous nos noms,

Par la guerre, euménide éparse, par l’orgie

Chantante, dans la joie et le meurtre élargie,

Par Cupidon l’immense enfant, par Astarté,

Larve pleine de nuit d’où sort une clarté.

L’ouragan tourne autour de nos faces sereines ;

Les saisons sont des chars dont nous tenons les rênes,

Nous régnons, nous mettons à la tempête un mors,

Et nous sommes au fond de la pâleur des morts.

L’Olympe est à jamais la cime de la vie ;

Chronos est prisonnier ; Géo tremble asservie ;

Nous sommes tout. Nos coups de foudre sont fumants.

Jouissons. Sous nos pieds un pavé d’ossements,

C’est la terre ; un plafond de néant sur nos têtes,

C’est le ciel ; nous avons les temples et les fêtes ;

L’ombre que nous faisons met le monde à genoux.

Les premiers-nés du gouffre étaient plus grands que nous ;

Nous leur avons jeté l’Othryx et le Caucase ;

À cette heure, un amas de roches les écrase ;

Poursuivons, achevons notre œuvre, et consommons

La lapidation des géants par les monts !

*

Les dieux ont triomphé. Leur victoire est tombée

Sur Enna, sur Larisse et Pylos, sur l’Eubée ;

L’horizon est partout difforme maintenant ;

Pas un mont qui ne soit blessé ; l’Atlas saignant

Est noir sous l’assemblage horrible des nuées ;

Chalcis que les hiboux emplissent de huées,

La Thrace où l’on adore un vieux glaive rouillé,

L’Hémonie où l’éclair féroce a travaillé,

Sont de mornes déserts que la ruine encombre.

Une peau de satyre écorché pend dans l’ombre,

Car la lyre a puni la flûte au fond des bois.

La source aux pleurs profonds sanglote à demi-voix ;

Où sont les jours d’Évandre et les temps de Saturne ?

On s’aimait. On se craint. L’univers est nocturne ;

L’azur hait le matin, inutile doreur ;

L’ombre auguste et hideuse est pleine de terreur ;

On entend des soupirs étouffés dans les marbres ;

Des simulacres sont visibles sous les arbres,

Et des spectres sont là, signe d’un vaste ennui.

Les bois naguère étaient confiants, aujourd’hui

Ils ont peur, et l’on sent que leur tremblement songe

Aux autans, rauque essaim qui serpente et s’allonge

Et qui souvent remplit de trahisons l’éther ;

Car l’orage est l’esclave obscur de Jupiter.

Les cavernes des fils d’Inachus sont vacantes ;

Le grand Orphée est mort tué par les bacchantes ;

Seuls les dieux sont debout, formidables vivants,

Et la terre subit la sombre horreur des vents.

Thèbe adore en tremblant la foudre triomphale ;

Et trois fleuves, le Styx, l’Alphée et le Stymphale,

Se sont enfuis sous terre et n’ont plus reparu.

Aquilon passe avec un grondement bourru ;

On ne sait ce qu’Eurus complote avec Borée ;

Faune se cache ainsi qu’une bête effarée ;

Plus de titans ; Mercure éclipse Hypérion ;

Zéphire chante et danse ainsi qu’un histrion ;

Quant aux Cyclopes, fils puînés, ils sont lâches ;

Ils servent ; ils ont fait leur paix ; les viles tâches

Conviennent aux cœurs bas ; Vulcain, le dieu cagneux,

Les emploie à sa forge, a confiance en eux,

Les gouverne, et, difforme et boiteux, distribue

L’ouvrage à ces géants par qui la honte est bue ;

Brontès fait des trépieds qui parlent, Pyracmon

Fait des spectres d’airain où remue un démon ;

On ne résiste plus aux dieux, même en Sicile ;

Polyphème amoureux n’est plus qu’un imbécile,

Et Galatée en rit avec Acis.

Et Galatée en rit avec Acis.Les champs

N’ont presque plus de fleurs, tant les dieux sont méchants ;

Les dieux semblent avoir cueilli toutes les roses.

Ils font la guerre à Pan, à l’être, au gouffre, aux choses ;

Ils ont mis de la nuit jusque dans l’œil du lynx ;

Ils ont pris l’ombre, ils ont fait avouer les sphinx,

Ils ont échoué l’hydre, éteint les ignivomes,

Et du sinistre enfer augmenté les fantômes,

Et, bouleversant tout, ondes, souffles, typhons,

Ils ont déconcerté les prodiges profonds.

La terre en proie aux dieux fut le champ de bataille ;

Ils ont frappé les fronts qui dépassaient leur taille,

Et détruit sans pitié, sans gloire, sans pudeur,

Hélas ! quiconque avait pour crime la grandeur.

Les lacs sont indignés des monts qu’ils réfléchissent,

Car les monts ont trahi ; sur un faîte où blanchissent

Des os d’enfants percés par les flèches du ciel,

Cime aride et pareille aux lieux semés de sel,

La pierre qui jadis fut Niobé médite ;

La vaste Afrique semble exilée et maudite ;

Le Nil cache éperdu sa source à tous les yeux,

De peur de voir briser son urne par les dieux ;

On sent partout la fin, la borne, la limite ;

L’étang, clair sous l’amas des branchages, imite

L’œil tragique et brillant du fiévreux qui mourra ;

L’effroi tient Delphe en Grèce et dans l’Inde Ellorah ;

Phœbus Sminthée usurpe aux cieux le char solaire ;

Que de honte ! Et l’on peut juger de la colère

De Démèter, l’aïeule auguste de Cérès,

Par l’échevèlement farouche des forêts.

La terre avait une âme et les dieux l’ont tuée.

Hélas ! dit le torrent. Hélas ! dit la nuée.

Les vagues voix du soir murmurent : Oublions !

L’absence des géants attriste les lions.

LES TROIS CENTS

Ξέρξης τὸν Ἑλλήσποντον ἐκέλευσε τριηκοσίας ἐπικέσθαι μάστιγι πληγάς.Hérodote, Polymnie

I

L’ASIE

L’Asie est monstrueuse et fauve ; elle regarde

Toute la terre avec une face hagarde,

Et la terre lui plaît, car partout il fait nuit ;

L’Asie, où la hauteur des rois s’épanouit,

À ce contentement que l’univers est sombre ;

Ici la Cimmérie, au-delà la Northumbre,

Au delà l’âpre hiver, l’horreur, les glaciers nus,

Et les monts ignorés sous les cieux inconnus ;

Après l’inhabitable on voit l’infranchissable ;

La neige fait au Nord ce qu’au Sud fait le sable ;

Le pâle genre humain se perd dans la vapeur ;

Le Caucase est hideux, les Dofrines font peur ;

Au loin râle, en des mers d’où l’hirondelle émigre,

Thulé sous son volcan comme un daim sous un tigre.

Au pôle, où du corbeau l’orfraie entend l’appel,

Les cent têtes d’Orcus font un blême archipel,

Et, pareils au chaos, les océans funèbres

Roulent cette nuit, l’eau, sous ces flots, les ténèbres ;

L’Asie en ce sépulcre a la couronne au front ;

Nulle part son pouvoir sacré ne s’interrompt ;

Elle règne sur tous les peuples qu’on dénombre ;

Et tout ce qui n’est point à l’Asie est à l’ombre,

À la nuit, au désert, au sauvage aquilon ;

Toutes les nations rampent sous son talon

Ou grelottent au Nord, sous la bise et la pluie ;

Mais la Grèce est un point lumineux qui l’ennuie ;

Il se pourrait qu’un jour cette clarté perçât,

Et rendît l’espérance à l’univers forçat ;

L’Asie obscure et vaste en frémit sous son voile ;

Et l’énorme noirceur cherche à tuer l’étoile.

II

LE DÉNOMBREMENT

On se mettait en route à l’heure où le jour naît.

Le bagage marchait le premier, puis venait

Le gros des nations, foule au hasard semée,

Qui faisait à peu près la moitié de l’armée.

Dire leurs noms, leurs cris, leurs chants, leurs pas, leur bruit,

Serait vouloir compter les souffles de la nuit ;

Les peuples n’ont pas tous les mêmes mœurs ; les Scythes,

Qui font à l’Occident de sanglantes visites,

Vont tout nus ; le Macron, qui du Scythe est rival,

A pour casque une peau de tête de cheval

Dont il a sur le front les deux oreilles droites ;

Ceux de Paphlagonie ont des bottes étroites

De peau tigrée, avec des clous sous les talons,

Et leurs arcs sont très-courts et leurs dards sont très-longs ;

Les Daces, dont les rois ont pour palais un bouge,

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