La Légende des siècles (page 57)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce sont des majestés qui marchent dans la ronce ;

La montagne est là toute avec son fauve effroi ;

Ils sont déguenillés et couronnés ; tel roi

Qui commence en fleurons finit en alpargates.

Vases, meubles, émaux, onyx, rubis, agates,

Argenterie, écrins étincelants, rouleaux

D'étoffes, se mêlant l'un à l'autre à longs flots,

Tout ce qu'on peut voler, tout ce dont on trafique,

Fait dans un coin un bloc lugubre et magnifique ;

Rien n'y manque ; ballots apportés là d'hier,

Joyaux de femme avec quelque lambeau de chair,

Lourds coffres, sacs d'argent ; tout ce tas de décombres

Qu'on appelle le tas de butin.

Dans les ombres

Marche et se meut l'armée horrible des sierras ;

Secouant des tambours, courant, levant les bras,

Des femmes, qu'effarouche une sombre allégresse,

Avec des regards d'ange et des bonds de tigresse,

Tâchant de faire choir les piastres de leur main

À force de seins nus, de fard et de carmin,

Dansent autour des rois, car ils sont les Mécènes

De la jupe effarée et des groupes obscènes.

Parmi ces femmes, deux, l'une grande aux crins blonds,

L'autre petite avec des colliers de doublons,

Toutes deux gitanas au flanc couleur de brique,

Mêlent une âpre lutte au bolero lubrique ;

La petite, ployant ses reins, tordant son corps,

Rit et raille la grande, et la géante alors

Se penche sur la naine avec gloire et furie,

Comme une Pyrénée insulte une Asturie.

La cheminée, où sont creusés d'étroits grabats,

Remplit un pan de mur du haut jusques en bas ;

On voit sur le fronton Saint George, et sur la plaque,

Le combat d'un satyre avec un brucolaque.

Autour de ces rois luit le pillage flagrant.

Le deuil, les campagnards par milliers émigrant,

La plaine qui frémit, l'horizon qui rougeoie,

Les pueblos dévastés et morts, voilà leur joie.

C'est de ces noirs seigneurs que la misère sort.

Peut-être ce pays serait prospère et fort

Si l'on pouvait ôter à l'Espagne l'épine

Qu'elle porte au talon et qu'on nomme rapine.

De ce dont ils sont fiers plus d'un serait honteux ;

Ils sont grands sur un fond d'opprobre ; devant eux

Des parfums allumés fument ; cet encens pue.

Du reste, arceaux géants, colonnade trapue ;

Des viandes à des crocs comme dans un charnier ;

La même joie allant du premier au dernier ;

Plus de cris que le soir au fond des marécages ;

D'affreux chiens-loups gardant des captifs dans des cages ;

Dans un angle un gibet ; partout le choc brutal

Du palais riche, heureux, joyeux, contre l'étal.

Les murs ont par endroits des trous où s'enracine

Un poing de fer portant un cierge de résine.

Vaguement écouté par Blas et Gildebrand,

Un pâtre, près du seuil, sur le sistre vibrant,

Chante des montagnards la féroce romance ;

Et des trois madriers brûlant dans l'âtre immense

Il sort tout un dragon de flamme, ayant pour frein

Une chaîne liée à deux chenets d'airain.

VI UNE ÉLECTION

modifier

Cependant les voilà qui causent d'une affaire.

Si grands qu'ils soient, la mort entre en leur haute sphère ;

Guy, roi d'Oloron, veuf et sans enfants, est mort.

À qui le mont ? à qui la ville ? à qui le fort ?

Question. La querelle éclaterait. Mais Sanche :

— Paix là ! l'heure est mauvaise et notre pouvoir penche ;

Les villes contre nous font pacte avec les bourgs ;

Les hommes des hameaux, des vignes, des labours,

S'arment pour nous combattre, et la ligue est certaine

Du comte de Castille et du duc d'Aquitaine.

Est-ce en un tel moment qu'autour de nous groupés,

Princes, nos ennemis vont nous voir occupés

À nous mordre en rongeant un os dans la montagne ?

Par Jésus ! les démons sont d'accord dans leur bagne ;

Va-t-on se quereller entre rois dans les cieux ?

— La dispute est un mal, dit Blas-le-Captieux,

Qui la cherche est félon, qui l'accepte imbécile ;

Mais comment s'accorder ?

Sanche dit :

— C'est facile.

— Qui donc ferais-tu roi d'Oloron ?

— Masferrer.

Ce nom sur tous les fronts passa comme un éclair.

— Mes frères, reprit Sanche, il faut songer aux guerres ;

(Sanche, étant fratricide, aimait ce mot : mes frères.)

Et, pardieu, mon avis, le voici : notre cor

S'entendrait de plus loin et ferait mieux encor,

Et la rumeur qui sort de nous dans la campagne

Et la nuée, irait plus au fond de l'Espagne,

Si Masferrer était élu roi d'Oloron,

Et si, subitement, dans notre altier clairon

Ce voleur engouffrait son souffle formidable.

— Mais n'habite-t-il pas un antre inabordable ?

— Puisqu'il l'aborde, lui ?

— C'est juste.

— Nous voulons,

Dit Sanche, tout glacer sous nos rudes talons,

Et jeter bas ce peuple et cette ligue infime.

Il nous faut de la chute ; eh bien, prenons l'abîme !

Il nous faut de la glace ; eh bien, prenons l'hiver !

— Soit, cria Fervehan, nommons roi Masferrer.

— J'y consens, dit Sforon, la bête est d'envergure.

— Ce serait un roi, certe, et de haute figure,

Ajouta Bermudo.

— Le sanglier me plaît,

Dit Juan.

— Mais comme roi, seigneurs, est-il complet ?

Dit Blas. On passe mal d'une bauge à la tente.

— Qu'est-ce donc que tu veux de plus ? Je m'en contente,

Hurla Gil. Je le prends avec ses marcassins,

S'il en a. Ce serait, j'en jure par les saints,

Quelque chose de grand, d'altier, de salutaire,

Et d'égal à l'effet que ferait sur la terre,

En s'y dressant soudain, l'ombre de Totila,

Si l'on voyait un sceptre entre ces pattes-là !

Le vieux Vasco dressa sous le dais de sa chaire

Son front blanc éclairé d'une blême torchère :

— Il nous faut du renfort. Puisque nous en gagnons

En étant de ce gueux quelconque compagnons,

Amen, l'homme me va. J'accepte l'épousaille.

Mais, princes, qui l'ira chercher dans sa broussaille ?

— Deux d'entre nous.

— C'est dit.

Et le sort désigna

Le roi Genialis et le duc Agina.

VII LES DEUX PORTE-SCEPTRE

modifier

Un torrent effréné roule entre deux falaises ;

À droite est l'antre ; à gauche, au milieu des mélèzes,

Un dur sentier fait face au terrier du bandit,

Mince corniche au flanc du roc ; l'eau qui bondit,

L'affreux souffle sortant du gouffre, la colère

D'un trou prodigieux et perpendiculaire,

Séparent le sentier de l'antre. Pas de pont.

Rien. La chute où l'écho tumultueux répond.

Les antres, là, sont sûrs ; les abîmes les gardent ;

Les deux escarpements ténébreux se regardent ;

À peine, en haut, voit-on un frêle jour qui point.

La fente épouvantable est étroite à ce point

Qu'on pourrait du sentier parler à la caverne ;

On cause ainsi d'un mur à l'autre de l'Averne.

Un sentier, mais jamais de passants.

Dans ces monts,

Le sol n'est que granits, herbes, glaces, limons ;

Le cheval y fléchit, la mule s'y déferre ;

Tout ce que les deux rois envoyés purent faire,

Ce fut de pénétrer jusqu'au rude sentier.

Parvenus au tournant, où l'antre tout entier,

Comme ces noirs tombeaux que les chacals déterrent,

Lugubre, apparaissait, les deux rois s'arrêtèrent.

Le bandit, que les rois apercevaient dedans,

Raccommodait son arc, coupait avec ses dents

Les nœuds, de peur qu'un fil sur le bois ne se torde,

Songeait, et par moments crachait un bout de corde.

L'eau du gave semblait à la hâte s'enfuir.

L'homme avait à ses pieds un vieux carquois de cuir

Plein de ces dards qui font de loin trembler la cible.

On voyait dans un coin sa femelle terrible.

Une pierre servait à ce voleur de banc.

Alors, haussant la voix, car le gave en tombant

Faisait le bruit d'un buffle échappé de l'étable,

L'un des deux rois cria dans l'antre redoutable :

— Salut, homme, au milieu des gouffres ! Devant toi

Tu vois Agina, duc, et Genialis, roi ;

Nous sommes envoyés par Vasco Tête-Blanche,

Fervehan, Gildebrand, don Blas, don Juan, don Sanche,

Gil, Bermudo, Sforon, et je te dis ceci

De la part de ceux-là qui sont des rois aussi :

On te donne Oloron, ville dans la montagne,

Sois l'un de nous ; sois roi ; viens ; le sceptre se gagne,

Tu l'as gagné. Nous rois, nous venons te chercher.

Un fils comme toi peut, du haut de son rocher,

Entrer parmi les rois de plain-pied, sans démence ;

C'est à ta liberté que le trône commence.

Règne sur Oloron et sur vingt bourgs encor.

Tu mettras sur ta tête une tiare d'or,

Et ce qu'on nomme vol se nommera conquête ;

Car rien n'est crime et tout est vertu, sur le faîte ;

Et ceux qui t'appelaient bandit, t'adoreront.

Viens, règne. Nous avons des couronnes au front,

Des draps d'or et d'argent à dix onces la vare,

Des châteaux, des pays, l'Aragon, la Navarre,

Des femmes, des banquets, le monde à nos genoux ;

Prends ta part. Tout cela t'appartient comme à nous.

Entre dans le palais et sors de la tanière,

Remplace le nuage, ami, par la lumière ;

Quitte ta nuit, ton roc, ton haillon, ton torrent,

Viens ; et sois comme nous un roi superbe et grand,

N'ayant rien à ses pieds qui ne soit une fête.

Viens.

Sans lever les yeux et sans tourner la tête,

Le bandit, sur son arc gardant toujours la main,

Leur fit signe du doigt de passer leur chemin.

WikipédiaWiktionnaire

MONTFAUCON

I

POUR LES OISEAUX.

À l’heure où le soleil descend tiède et pâli,

Seul à seul, près du bois de Saint-Jean-d’Angely,

L’archevêque Bertrand parlait au roi Philippe :

— Roi, le trône et l’autel sont le même principe ;

Défendons-nous ensemble ; il faut de tous côtés

Du front du peuple obscur chasser les nouveautés.

Sauver l’Église, ô roi, c’est vous sauver vous-même.

L’État devient plus fort par la terreur qu’il sème,

Et par le tremblement du peuple s’affermit ;

Toujours, quand elle eut peur, la foule se soumit.

Il n’est qu’un droit : régner. Le nécessaire est juste.

Les quatre grands baillis du roi Philippe-Auguste,

Toutes les vieilles lois, c’est trop peu désormais ;

Pour arrêter le mal, sur de hautains sommets,

Il faut la permanence étrange de l’exemple ;

Sire, les schismes vont à l’attaque du temple ;

Le peuple semble las d’être sur les genoux ;

La révolte est sur vous, l’hérésie est sur nous ;

D’où viennent ces essaims tumultueux d’idées ?

Des profondeurs que nul prophète n’a sondées,

Peut-être de la nuit, ou peut-être du ciel.

Parlons bas. Écoutez, roi providentiel.

Rien n’est plus effrayant que ces sombres descentes

D’instincts nouveaux parmi les foules frémissantes ;

Ces chimères d’en haut s’abattant tout à coup

Volent, courent, s’en vont, reviennent, sont partout,

Ouvrent les yeux fermés, fouillent les têtes pleines,

Se mêlent aux esprits, se mêlent aux haleines,

Blessent les dogmes saints dans l’ombre, et, fatal jeu,

Frappent l’homme endormi de mille becs de feu ;

Elles tentent, troublant le mystère où nous sommes,

Un travail inconnu sur le cerveau des hommes,

Leur ôtant quelque chose et leur donnant aussi ;

Quoi ? c’est là votre perte et c’est là mon souci.

Que font-elles ? du jour, du mal ? Qu’apportent-elles ?

Un souffle, un bruit, le vent qui tombe de leurs ailes ;

Je l’ignore ; ici Dieu m’échappe ; mais je sai

Qu’il ne nous reste rien quand elles ont passé.

Le roi Philippe écoute, et l’archevêque songe,

Et vers la papauté son bras pensif s’allonge.

— Chassez les nouveautés, roi Philippe.

Chassez les nouveautés, roi Philippe.En marchant,

Tous deux rêveurs, ils sont arrivés près d’un champ

Qu’emplit de son frisson toute une moisson mûre ;

Au-dessus des épis jetant un long murmure,

Sous de hauts échalas plantés parmi les blés,

Flottent, mouillés de pluie et de soleil brûlés,

À des cordes que l’air pousse, éloigne et ramène,

De hideux sacs de paille ayant la forme humaine ;

Nœuds de débris sans nom, lambeaux fous, balançant

On ne sait quel aspect farouche et menaçant ;

Les oiseaux, les moineaux que le blé d’or invite,

L’alouette criant aux autres : Vite ! vite !

Accourent vers le champ plein d’épis ; mais, au vent,

Chaque haillon devient lugubrement vivant,

Et tout l’essaim chantant s’effraie et se dissipe.

— Quel est donc le moyen de régner ? dit Philippe.

Comme le roi parlait, l’archevêque pieux

Vit ce champ, hérissé de poteaux et de pieux

Où pendaient, à des fils tremblant quand l’air s’agite,

Des larves qui mettaient tous les oiseaux en fuite.

Et, le montrant au roi, Bertrand dit : Le voici.

II

POUR LES IDÉES.

Et c’est pourquoi, dans l’air par la brume obscurci,

Depuis ces temps de deuil, d’angoisse et de souffrance,

Au-dessus de la foule, au-dessus de la France,

Comme sur Babylone on distingue Babel,

On voit, dans le Paris de Philippe-le-Bel,

On ne sait quel difforme et funèbre édifice.

Tas de poutres hideux où le jour rampe et glisse,

Lourd enchevêtrement de poteaux, de crampons,

Et d’arcs-boutants pareils aux piles des vieux ponts.

Terrible, il apparaît sur la colline infâme.

Les autres monuments, où Paris met son âme,

Colléges, hôpitaux, tours, palais radieux,

Sont les docteurs, les saints, les héros et les dieux ;

Lui, misérable, il est le monstre. Fauve, il traîne

Sur sa pente d’où sort une horreur souterraine,

Son funeste escalier qui dans la mort finit ;

Tout ce que le ciment, la brique, le granit,

Le fer, peuvent avoir de la bête féroce,

Il l’a ; ses piliers bruts, runes d’un dogme atroce,

Semblent des Irmensuls livides, et ses blocs

Dans l’obscurité vague ébauchent des Molochs ;

Baal pour le construire a donné ses solives

Où flottaient des anneaux que secouaient les dives,

Saturne ses crochets, Teutatès ses menhirs ;

Tous les cultes sanglants ont là leurs souvenirs ;

Si le lierre ou le houx dans ses dalles végète,

Si quelque ronce y croît, la feuille horrible jette

Une ombre onglée et noire, affreux stigmate obscur,

Qui ressemble aux cinq doigts du bourreau sur le mur.

Vil bâtiment des temps fatals fatal complice !

Il est la colonnade immonde du supplice,

L’échafaud que le Louvre a pour couronnement,

La caresse au tombeau, l’insulte au firmament ;

Et cette abominable et fétide bâtisse

Devant le ciel sacré se nomme la Justice,

Et ce n’est pas la moindre horreur du monument

De s’appeler l’autel en étant l’excrément.

Morne, il confine moins aux Paris qu’aux Sodomes.

Spectre de pierre ayant au front des spectres d’hommes,

Inexorable plus que l’airain et l’acier,

Il est, il vit, farouche et sans se soucier

Que le monde à ses pieds souffre, existe ou périsse,

Et contre on ne sait quoi dans l’ombre il se hérisse ;

À de certains moments ce charnier qui se tait

Frissonne, et comme si, triste, il se lamentait,

Mêle une clameur sourde aux vents, et continue

En râle obscur le bruit des souffles dans la nue ;

Là grince le rouet sinistre du cordier.

Du cadavre au squelette on peut étudier

Le progrès que les morts font dans la pourriture ;

Chaque poteau chargé d’un corps sans sépulture

Marque une date abjecte, et chaque madrier

Semble le signe affreux d’un noir calendrier.

La nuit il semble croître, et dans le crépuscule

Il a l’air d’avancer sur Paris qui recule.

Rien de plus ténébreux n’a jamais été mis

Sur ce tas imbécile et triste de fourmis

Que la hautaine histoire appelle populace.

Ô pâle humanité, quand donc seras-tu lasse ?

Lugubre vision ! au-dessus d’un mur blanc

Quelque chose d’informe et qui paraît tremblant

Se dresse ; chaos morne et ténébreux ; broussaille

De silence, d’horreur et de nuit qui tressaille ;

On ne voit le nuage, et l’ombre aux vagues yeux,

Et le blêmissement formidable des cieux,

Et la brume qui flotte, et l’astre qui flamboie,

Qu’à travers une vaste et large claire-voie

De poutres, dont chacune est un sanglant barreau ;

On dirait que Satan, l’infâme ange bourreau,

Dont la rage et la joie et la haine, acharnées,

Exécutent Adam depuis six mille années,

Sur ces fauves piliers a posé de sa main

La grande claie où fut traîné le genre humain.

C’est, dans l’obscurité lugubrement émue,

De la terreur, bâtie en pierre, et qui remue ;

C’est délabré, croulant, lépreux, désespéré ;

Les poteaux ont pour toit le vide ; le degré

Aboutit à l’échelle et l’échelle aux ténèbres ;

Le crépuscule passe à travers des vertèbres

Tous les livres