La Légende des siècles (page 56)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L’églantier, pour le piége épaissi tout exprès,

Semble ami du sépulcre autant que le cyprès ;

Aussi, jusqu’à l’hiver, — quoique janvier lui-même

Parfois aux attentats prête sa clarté blême, —

Ce ne sont que combats, assauts et coups de main.

Dès que l’hiver décline, et quand le pont romain,

Le sentier, le ravin que les brises caressent,

Sous la neige qui fond vaguement reparaissent,

Quand la route est possible à des pas hasardeux,

Tous ces aventuriers s’assemblent chez l’un d’eux,

Noirs, terribles, autour d’un âtre où flambe un chêne,

Ils construisent leurs plans pour la saison prochaine ;

Ils conviennent d'aller à trois, à quatre, à dix,

Font quelques mouvements d'ours encore engourdis,

Et préparent les vols, les meurtres, les descentes ;

Tandis que les oiseaux, sous les feuilles naissantes,

Joyeux, sentant venir les souffles infinis,

Commencent à choisir des mousses pour leurs nids.

À quoi bon ta splendeur, ô sereine nature,

Ô printemps refaisant tous les ans l'ouverture

Du mystérieux temple où la lumière éclot ?

À quoi bon le torrent, le lac, le vent, le flot ?

À quoi bon le soleil, et les doux mois propices

Semant à pleines mains les fleurs aux précipices,

Les sources et les prés et les oiseaux divins ?

À quoi bon la beauté charmante des ravins ?

La fierté du sapin, la grâce de l'érable,

Ciel juste ! à quoi bon ? l'homme étant un misérable,

Et mettant, lui qui rampe et qui dure si peu,

Le masque de l'enfer sur la face de Dieu !

Hélas, hélas, ces monts font peur ! leurs fondrières

D'un bastion géant semblent les meurtrières ;

Du crime qui médite ils ont la ride au front.

Malheur au peuple, hélas, lorsque l'ombre du mont

Tombe sur les forêts ombre de forteresse !

III LES HAUTES TERRES

modifier

N'importe, loin des forts dont l'aspect seul oppresse,

Quand on peut s'enfoncer entre deux pans de rocs,

Et, comme l'ours, l'isard et les puissants aurochs,

Entrer dans l'âpreté des hautes solitudes,

Le monde primitif reprend ses attitudes,

Et, l'homme étant absent, dans l'arbre et le rocher

On croit voir les profils d'infini s'ébaucher.

Tout est sauvage, inculte, âpre, rauque ; on retrouve

La montagne, meilleure avec son air de louve

Qu'avec l'air scélérat et pensif qu'elle prend

Quand elle prête au mal son gouffre et son torrent,

S'associe aux fureurs que la guerre combine,

Et devient des forfaits de l'homme concubine.

Grands asiles ! le gave erre à plis écumants ;

La sapinière pend dans les escarpements ;

Les églises n'ont pas d'obscurité qui vaille

Ce mystère où le temps, dur bûcheron, travaille ;

Le pied humain n'entrant point là, ce charpentier

Est à l'aise, et choisit dans le taillis entier ;

On entend l'eau qui roule, et la chute éloignée

Des mélèzes qu'abat l'invisible cognée.

L'homme est de trop ; souillé, triste, il est importun

À la fleur, à l'azur, au rayon, au parfum ;

C'est dans les monts, ceux-ci glaciers, ceux-là fournaises,

Qu'est le grand sanctuaire effrayant des genèses ;

On sent que nul vivant ne doit voir à l'œil nu,

Et de près, la façon dont s'y prend l'Inconnu,

Et comment l'être fait de l'atome la chose ;

La nuée entre l'ombre et l'homme s'interpose ;

Si l'on prête l'oreille on entend le tourment

Des tempêtes, des rocs, des feux, de l'élément,

La clameur du prodige en gésine, derrière

Le brouillard, redoutable et tremblante barrière ;

L'éclair à chaque instant déchire ce rideau.

L'air gronde. Et l'on ne voit pas une goutte d'eau

Qui dans ces lieux profonds et rudes s'assoupisse,

Ayant, après l'orage, affaire au précipice ;

Selon le plus ou moins de paresse du vent,

Les nuages tardifs s'en vont comme en rêvant,

Ou prennent le galop ainsi que des cavales ;

Tout bourdonne, frémit, rugit ; par intervalles

Un aigle, dans le bruit des écumes, des cieux,

Des vents, des bois, des flots, passe silencieux.

L'aigle est le magnanime et sombre solitaire ;

Il laisse les vautours s'entendre sur la terre,

Les chouettes en cercle autour des morts s'asseoir,

Les corbeaux se parler dans les plaines le soir ;

Il se loge tout seul, et songe dans son aire,

S'approchant le plus près possible du tonnerre,

Dédaigneux des complots et des rassemblements.

Il plane immense et libre au seuil des firmaments,

Dans les azurs, parmi les profondes nuées,

Et ne fait rien à deux que ses petits. Huées

De l'abîme, fracas des rocs, cris des torrents,

Hurlements convulsifs des grands arbres souffrants,

Chocs d'avalanches, l'aigle ignore ces murmures.

Donc, au printemps, réveil des rois ; trahisons mûres ;

On parle, on va, l'on vient ; les guet-apens sont prêts ;

Et les villes en bas, tremblantes, loin et près,

Pansant leur vieille plaie, arrangeant leur décombre,

Écoutent tous ces pas des cyclopes de l'ombre.

Éternelle terreur du faible et du petit !

Qu'est-ce qu'ils font là-haut, ces rois ? On se blottit,

On regarde quel point de l'horizon s'allume,

On entend le bruit sourd d'on ne sait quelle enclume,

On guette ce qui vient, surgit, monte ou descend ;

Chaque ville en son coin se cache, frémissant

Des flammèches que l'air et la nuée apportent

Dans ce jaillissement d'étincelles qui sortent

Du rude atelier, plein des souffles de l'autan,

Où l'on forge le sceptre énorme de Satan.

IV MASFERRER

modifier

Or dans ce même temps, du Llobregat à l'Èbre,

Du Tage au Cil, un nom, Masferrer, est célèbre ;

C'est un homme des rocs et des bois, qui vit seul ;

Il prend l'ombre des monts tragiques pour linceul ;

Avant d'être avec l'arbre, il était avec l'homme ;

Comme un loup refusant d'être bête de somme,

Fauve, il s'est du milieu des vivants évadé,

Au hasard, comme sort du noir cornet le dé ;

Et maintenant il est dans la montagne immense ;

Sa zone est le désert redoutable ; où commence

La semelle des ours marquant dans les chemins

Des espèces de pas horribles presque humains,

Il est chez lui. Cet être a fui dès son jeune âge.

De l'énormité sombre il est le personnage ;

Il rit, ayant l'azur ; ses dents au lieu de pain

Cassent l'amande huileuse et rance du sapin ;

La montagne, acceptant cet homme sur les cimes,

Trouve son vaste bond ressemblant aux abîmes,

Sa voix, comme les bois et comme les torrents,

Sonore, et de l'éclair ses yeux peu différents ;

De sorte que ces monts et que cette nature

Se sentent augmentés presque de sa stature.

Il va du col au dôme et du pic au vallon.

Le glissement n'est pas connu de son talon ;

Sa marche n'est jamais plus altière et plus sûre

Qu'au bord vertigineux de quelque âpre fissure ;

Il franchit tout, distance, avalanches, hasards,

Tempêtes, précédé d'une fuite d'isards ;

Hier, il côtoyait Irun ; aujourd'hui l'aube

Le voit se refléter dans le vert lac de Gaube,

Chassant, pêchant, perçant de flèches les hérons,

Ou voguant, à défaut de barque et d'avirons,

Sur un tronc de sapin qui flotte et qu'il manœuvre

Avec le mouvement souple de la couleuvre.

Il entre, apparaît, sort, sans qu'on sache par où.

S'il veut un pont, il ploie un arbre sur le trou ;

La façon dont il va le long d'une corniche

Fait peur même à l'oiseau qui sur les rocs se niche.

A-t-il apprivoisé la rude hostilité

Du vent, du pic, du flot à jamais irrité,

Et des neiges soufflant en livides bouffées ?

Oui. Car la sombre pierre oscillante des fées

Le salue ; il vit calme et formidable, ayant

Avec la ronce et l'ombre et l'éclair flamboyant

Et la trombe et l'hiver de farouches concordes.

Armé d'un arc, vêtu de peaux, chaussé de cordes,

Au-dessus des lieux bas et pestilentiels,

Il court dans la nuée et dans les arc-en-ciels.

Il passe sa journée à l'affût, l'arbalète

Tendue à la cigogne, au gerfaut, à l'alète,

Suit l'isard, ou, pensif, s'accoude aux parapets

Des gouffres sur les lacs et les halliers épais,

Et songe dans les rocs que le lierre tapisse,

Tandis que cet enfer qu'on nomme précipice,

Faisant vociférer l'eau dans le gave amer,

Dans la forêt la terre et dans l'ouragan l'air,

Emploie à blasphémer trois langues différentes.

Avec leurs rameaux d'or et leurs fleurs amarantes,

La lande et la bruyère au reflet velouté

Lui brodent des tapis gigantesques l'été.

Pour la terre, il s'éloigne, et, pour l'astre, il s'approche.

Il avait commencé par bâtir sur la roche,

À la mode des rois construisant des donjons,

Un bouge qu'il avait couvert d'un toit de joncs,

Ayant l'escarpement pour joie et pour défense ;

Car l'abîme l'enivre, et depuis son enfance

Qu'il erre plein d'extase et de sublime ennui,

Il cherche on ne sait quoi de grand qui soit à lui

Dans ces immensités favorables à l'aigle.

L'ouragan emporta sa cabane. — Espiègle !

Dit l'homme, en regardant son vieux toit chassieux

S'en aller à travers les foudres dans les cieux.

À cette heure, parmi les crevasses bourrues

Pleines du tournoiement des milans et des grues,

Un repaire, ébauchant une ogive au milieu

D'une haute paroi toute de marbre bleu,

Souterrain pour le loup, aérien pour l'aigle,

Est son gîte ; le houx, l'épi barbu du seigle,

L'ortie et le chiendent encombrent l'antre obscur,

Sorte de trou hideux dans un monstrueux mur ;

Au-dessus du repaire, au haut du mur de marbre,

Se tord et se hérisse une hydre de troncs d'arbre ;

Cette espèce de bête immobile lui sert

À retrouver sa route en ce morne désert ;

On aperçoit du fond des solitudes vertes

Ce nœud de cous dressés et de gueules ouvertes,

Penché sur l'ombre, ayant pour rage et pour tourment

De ne pouvoir jeter au gouffre un aboiement.

L'antre est comme enfoui dans les ronces grimpantes ;

Parfois, au loin, le pied leur manquant sur les pentes,

Dans l'entonnoir sans fond des précipices sourds,

Comme des gouttes d'encre on voit tomber les ours ;

Le ravin est si noir que le vent peut à peine

Jeter quelque vain râle et quelque vague haleine

Dans ce mont, muselière au sinistre aquilon.

Un titan enterré dont on voit le talon,

Ce dur talon fendu d'une affreuse manière,

Voilà l'antre. À côté de la haute tanière,

Un gave insensé gronde et bave et croule à flots

Dans le gouffre, parmi les pins et les bouleaux ;

L'antre au bord du torrent s'ouvre sur l'étendue ;

La chute est au-dessous. Quand la neige fondue

Et la pluie ont grossi les cours d'eau, le torrent

Monte jusqu'à la grotte, enflé, hurlant, courant,

Terrible, avec un bruit d'horreur et de ravage,

Et familièrement entre chez ce sauvage ;

Et lui, laissant frémir les grands arbres pliés,

Profite de l'écume et s'y lave les pieds.

Dans un grossissement de brume et de fumée,

Entouré d'un nuage obscur de renommée,

Quoique invisible au fond de ses rocs, mais debout

Dans son fantôme allant, venant, dominant tout,

Cet homme s'aperçoit de très loin en Espagne.

Chacun des rois a pris sa part de la montagne.

Fervehan a Lordos, Bermudo Cauteretz ;

Sanche a le Canigo, pic chargé de forêts

Que blanchit du matin la clarté baptismale ;

Padres a la Prexa, Juan tient le Vignemale ;

Sforon est roi d'Urgel, Blas est roi d'Obité ;

La part de Masferrer s'appelle Liberté.

Pas un plus grand que lui sur ces monts ne se pose.

Qu'est-ce que ce géant ? C'est un voleur. La chose

Est simple ; tout colosse a toujours deux côtés ;

Et les difformités et les sublimités

Habitent la montagne ainsi que des voisines.

Le prodige et le monstre ont les mêmes racines.

Monstre, jusqu'où ? Jamais de pas vils et rampants ;

Jamais de trahisons, jamais de guet-apens ;

Masferrer attaquait tout seul des groupes d'hommes ;

Au pâle rustre allant vendre au marché ses pommes,

Il disait : Va ! c'est bien ! Il laissait volontiers

Aux pauvres gens, tremblant la nuit dans les sentiers,

Leur âne, leur cochon, leur orge, leur avoine ;

Mais il se gênait moins avec le sac du moine ;

Il n'écrasait pas tout dans ce qu'on nomme droit ;

Si quelqu'un avait faim, si quelqu'un avait froid,

Ce n'était pas son nom qui sortait de la plainte ;

La malédiction, cette voix fauve et sainte,

Ne le poursuivait point dans son farouche exil ;

Aux actions des rois il fronçait le sourcil.

Un jour, devant un fait lugubre et sanguinaire,

— Ces hommes sont méchants, et plus qu'à l'ordinaire,

Cria-t-il. A-t-il donc neigé rouge aujourd'hui ? —

Les rois déshonoraient la montagne ; mais lui

N'importunait pas trop l'ombre du grand Pélage.

Voilà ce que disaient de lui dans le village

Les pâtres de Héas et de l'Aquatonta.

Du reste confiant et terrible. Il lutta

Tout un jour contre un ours entré dans sa tanière ;

L'ours, l'ayant habitée à la saison dernière,

La voulait ; vers le soir l'ours fatigué râla.

— Soit, nous continuerons demain matin. Dors là,

Dit l'homme. Il ajouta : — Fais un pas ! je t'assomme !

Puis s'endormit. Au jour, l'ours, sans réveiller l'homme

Et se souciant peu de la suite, partit.

V LE CASTILLO

modifier

Noir ravin. Hors un coin vivant où retentit

Dans la forêt le son des buccins et des sistres,

Tout est désert. Halliers, bruit de feuilles sinistres,

Tristesse, immensité ; c'est un de ces lieux-là

Où se trouvait Caïn lorsque Dieu l'appela.

Le Caïn qui se cache en cette ombre est de pierre,

C'est un donjon. Des gueux à la longue rapière

Le gardent ; des soudards sur ses tours font le guet.

Il date du temps rude où Rollon naviguait.

À quelque heure du jour qu'on le voie, il effraie ;

Quelque couleur qu'il prenne, il convient à l'orfraie ;

S'il est noir, c'est la nuit ; s'il est blanc, c'est l'hiver.

L'archer fourmille là comme au cercueil le ver.

Dans la tour, une salle aux murailles très-hautes.

Avec ses grands arceaux qui sont comme des côtes,

Cette salle, où pétille un brasier frémissant,

Écarlate de flamme, a l'air rouge de sang.

Ouvrez Léviathan, ce sera là son ventre.

Cette salle est un lieu de rendez-vous.

Au centre,

Autour d'un tréteau vaste où fument tous les mets,

Perdrix, pluviers, chevreuils tués sur les sommets,

Mouton d'Anjou, pourceau d'Ardenne ou de Belgique,

Des hommes radieux font un groupe tragique ;

Ces hommes sont assis, parlant, buvant, mangeant,

Sur des chaires d'ivoire aux pinacles d'argent,

Ou sur des fronts de bœuf entre les larges cornes ;

Leur rire monstreux et fou n'a pas de bornes ;

Leur splendeur est féroce, et l'on voit sortir d'eux

Une sorte de lustre implacable et hideux ;

Le nœud de perles sert d'agrafe aux peaux de bêtes ;

Ils sont comme éblouis de guerre et de tempêtes ;

Tous, le jeune homme blond et le vieillard barbu,

Causent, chantent, beaucoup de vin chaud étant bu,

De la fin du repas la nappe ayant les rides ;

Chasseurs vertigineux ou bûcherons splendides,

Chacun a sa cognée et chacun a son cor ;

L'âtre fait flamboyer leurs torses couverts d'or ;

La flamme empourpre, autour de la table fournaise,

Ces hommes écaillés de lumière et de braise,

Étranges,

triomphants, gais, funèbres, vermeils ;

D'un ciel qui serait tombe ils seraient les soleils.

Ce sont les rois.

Ce sont les princes de l'embûche

Gigantesque où le Nord de l'Espagne trébuche,

Les seigneurs du glacier, du pic et du torrent,

Les vastes charpentiers de l'abattage en grand,

Les dieux, les noirs souffleurs des trompes titaniques

D'où sortent les terreurs, les fuites, les paniques.

Germes du maître altier que l'avenir construit,

Semences du grand trône encor couvert de nuit,

Grains de ce qui sera plus tard le roi d'Espagne,

Ils sont là. C'est Pancho que la crainte accompagne,

Genialis, Sforon qu'Urgel a pour fardeau,

Gildebrand, Égina, Pervehan, Bermudo,

Juan, Blas-le-Captieux, Sanche-le-Fratricide ;

Le vieux tigre, Vasco Tête-Blanche, préside.

Près de lui, deux géants : Padres et Tarifet ;

L'armure de ceux-ci, dans les récits qu'on fait,

Avec le plomb bouillant de l'enfer est soudée,

Et les clous des brassards sont longs d'une coudée.

Au bas bout de la table est Gil, prince de Gor,

En huque rouge avec la chapeline d'or.

Cependant le haillon sur leur pourpre se fronce ;

Tous les livres