La Légende des siècles (page 61)
Les frontières, haillon difforme du vieux monde,
Les battements de cœur des mères aux abois,
L’embuscade ou le vol guettant au fond des bois,
Le cri de la chouette et de la sentinelle,
Les fléaux, ne sont plus leur alarme éternelle.
Le deuil n’est plus mêlé dans tout ce qu’on entend ;
Leur oreille n’est plus tendue à chaque instant
Vers le gémissement indigné de la tombe ;
La moisson rit aux champs où râlait l’hécatombe ;
L’azur ne les voit plus pleurer les nouveau-nés,
Dans tous les innocents pressentir des damnés,
Et la pitié n’est plus leur unique attitude ;
Ils ne regardent plus la morne servitude
Tresser sa maille obscure à l’osier des berceaux.
L’homme aux fers, pénétré du frisson des roseaux,
Est remplacé par l’homme attendri, fort et calme ;
La fonction du sceptre est faite par la palme ;
Voici qu’enfin, ô gloire ! exaucés dans leur vœu,
Ces êtres, dieux pour nous, créatures pour Dieu,
Sont heureux, l’homme est bon, et sont fiers, l’homme est juste ;
Les esprits purs, essaim de l’empyrée lumineux,
Ne sentent plus saigner l’amour qu’ils ont en eux ;
Une clarté paraît dans leur beau regard sombre ;
Et l’archange commence à sourire dans l’ombre.
*
Où va-t-il, ce navire ? Il va, de jour vêtu,
À l’avenir divin et pur, à la vertu,
À la science qu’on voit luire,
À la mort des fléaux, à l’oubli généreux,
À l’abondance, au calme, au rire, à l’homme heureux ;
Il va, ce glorieux navire,
Au droit, à la raison, à la fraternité,
À la religieuse et sainte vérité
Sans impostures et sans voiles,
À l’amour, sur les cœurs serrant son doux lien,
Au juste, au grand, au bon, au beau… ― Vous voyez bien
Qu’en effet il monte aux étoiles !
Il porte l’homme à l’homme et l’esprit à l’esprit.
Il civilise, ô gloire ! Il ruine, il flétrit
Tout l’affreux passé qui s’effare,
Il abolit la loi de fer, la loi de sang,
Les glaives, les carcans, l’esclavage, en passant
Dans les cieux comme une fanfare.
Il ramène au vrai ceux que le faux repoussa ;
Il fait briller la foi dans l’œil de Spinosa
Et l’espoir sur le front de Hobbe ;
Il plane, rassurant, réchauffant, épanchant
Sur ce qui fut lugubre et ce qui fut méchant
Toute la clémence de l’aube.
Les vieux champs de bataille étaient là dans la nuit ;
Il passe, et maintenant voilà le jour qui luit
Sur ces grands charniers de l’histoire
Où les siècles, penchant leur œil triste et profond,
Venaient regarder l’ombre effroyable que font
Les deux ailes de la victoire.
Derrière lui, César redevient homme ; Éden
S’élargit sur l’Érèbe, épanoui soudain ;
Les ronces de lys sont couvertes ;
Tout revient, tout renaît ; ce que la mort courbait
Refleurit dans la vie, et le bois du gibet
Jette, effrayé, des branches vertes.
Le nuage, l’aurore aux candides fraîcheurs,
L’aile de la colombe, et toutes les blancheurs,
Composent là-haut sa magie ;
Derrière lui, pendant qu’il fuit vers la clarté,
Dans l’antique noirceur de la Fatalité
Des lueurs de l’enfer rougie,
Dans ce brumeux chaos qui fut le monde ancien,
Où l’Allah turc s’accoude au sphinx égyptien,
Dans la séculaire géhenne,
Dans la Gomorrhe infâme où flambe un lac fumant,
Dans la forêt du mal qu’éclairent vaguement
Les deux yeux fixes de la Haine,
Tombent, sèchent, ainsi que des feuillages morts,
Et s’en vont la douleur, le péché, le remords,
La perversité lamentable,
Tout l’ancien joug, de rêve et de crime forgé,
Nemrod, Aaron, la guerre avec le préjugé,
La boucherie avec l’étable !
Tous les spoliateurs et tous les corrupteurs
S’en vont ; et les faux jours sur les fausses hauteurs ;
Et le taureau d’airain qui beugle,
La hache, le billot, le bûcher dévorant,
Et le docteur versant l’erreur à l’ignorant,
Vil bâton qui trompait l’aveugle !
Et tous ceux qui faisaient, au lieu de repentirs,
Un rire au prince avec les larmes des martyrs,
Et tous ces flatteurs des épées
Qui louaient le sultan, le maître universel,
Et, pour assaisonner l’hymne, prenaient du sel
Dans le sac aux têtes coupées !
Les pestes, les forfaits, les cimiers fulgurants,
S’effacent, et la route où marchaient les tyrans,
Bélial roi, Dagon ministre,
Et l’épine, et la haie horrible du chemin
Où l’homme, du vieux monde et du vieux vice humain,
Entend bêler le bouc sinistre.
On voit luire partout les esprits sidéraux ;
On voit la fin du monstre et la fin du héros,
Et de l’athée et de l’augure,
La fin du conquérant, la fin du paria ;
Et l’on voit lentement sortir Beccaria
De Dracon qui se transfigure.
On voit l’agneau sortir du dragon fabuleux,
La vierge de l’opprobre, et Marie aux yeux bleus
De la Vénus prostituée ;
Le blasphème devient le psaume ardent et pur,
L’hymne prend, pour s’en faire autant d’ailes d’azur,
Tous les haillons de la huée.
Tout est sauvé ! la fleur, le printemps aromal,
L’éclosion du bien, l’écroulement du mal,
Fêtent dans sa course enchantée
Ce beau globe éclaireur, ce grand char curieux,
Qu’Empédocle, du fond des gouffres, suit des yeux,
Et, du haut des monts, Prométhée !
Le jour s’est fait dans l’antre où l’horreur s’accroupit.
En expirant, l’antique univers décrépit,
Larve à la prunelle ternie,
Gisant, et regardant le ciel noir s’étoiler,
A laissé cette sphère heureuse s’envoler
Des lèvres de son agonie.
*
Oh ! ce navire fait le voyage sacré !
C’est l’ascension bleue à son premier degré ;
Hors de l’antique et vil décombre,
Hors de la pesanteur, c’est l’avenir fondé ;
C’est le destin de l’homme à la fin évadé,
Qui lève l’ancre et sort de l’ombre !
Ce navire là-haut conclut le grand hymen.
Il mêle presque à Dieu l’âme du genre humain.
Il voit l’insondable, il y touche ;
Il est le vaste élan du progrès vers le ciel ;
Il est l’entrée altière et sainte du réel
Dans l’antique idéal farouche.
Oh ! chacun de ses pas conquiert l’illimité !
Il est la joie ; il est la paix ; l’humanité
A trouvé son organe immense ;
Il vogue, usurpateur sacré, vainqueur béni,
Reculant chaque jour plus loin dans l’infini
Le point sombre où l’homme commence.
Il laboure l’abîme ; il ouvre ces sillons
Où croissaient l’ouragan, l’hiver, les tourbillons,
Les sifflements et les huées ;
Grâce à lui, la concorde est la gerbe des cieux ;
Il va, fécondateur du ciel mystérieux,
Charrue auguste des nuées.
Il fait germer la vie humaine dans ces champs
Où Dieu n’avait encor semé que des couchants
Et moissonné que des aurores ;
Il entend, sous son vol qui fend les airs sereins,
Croître et frémir partout les peuples souverains,
Ces immenses épis sonores !
Nef magique et suprême ! elle a, rien qu’en marchant,
Changé le cri terrestre en pur et joyeux chant,
Rajeuni les races flétries,
Établi l’ordre vrai, montré le chemin sûr,
Dieu juste ! et fait entrer dans l’homme tant d’azur
Qu’elle a supprimé les patries !
Faisant à l’homme avec le ciel une cité,
Une pensée avec toute l’immensité,
Elle abolit les vieilles règles,
Elle abaisse les monts, elle annule les tours ;
Splendide, elle introduit les peuples, marcheurs lourds,
Dans la communion des aigles.
Elle a cette divine et chaste fonction
De composer là-haut l’unique nation,
À la fois dernière et première,
De promener l’essor dans le rayonnement,
Et de faire planer, ivre de firmament,
La liberté dans la lumière.
I
PLEINE MER
*
L’abîme ; on ne sait quoi de terrible qui gronde ;
Le vent ; l’obscurité vaste comme le monde ;
Partout les flots ; partout où l’œil peut s’enfoncer,
La rafale qu’on voit aller, venir, passer ;
L’onde, linceul ; le ciel, ouverture de tombe ;
Les ténèbres sans l’arche et l’eau sans la colombe ;
Les nuages ayant l’aspect d’une forêt.
Un esprit qui viendrait planer là, ne pourrait
Dire, entre l’eau sans fond et l’espace sans borne,
Lequel est le plus sombre, et si cette horreur morne,
Faite de cécité, de stupeur et de bruit,
Vient de l’immense mer ou de l’immense nuit.
L’œil distingue, au milieu du gouffre où l’air sanglote,
Quelque chose d’informe et de hideux qui flotte,
Un grand cachalot mort à carcasse de fer,
On ne sait quel cadavre à vau-l’eau dans la mer ;
Œuf de titan dont l’homme aurait fait un navire.
Cela vogue, cela nage, cela chavire ;
Cela fut un vaisseau ; l’écume aux blancs amas
Cache et montre à grand bruit les tronçons de sept mâts ;
Le colosse, échoué sur le ventre, fuit, plonge,
S’engloutit, reparaît, se meut comme le songe ;
Chaos d’agrès rompus, de poutres, de haubans ;
Le grand mât vaincu semble un spectre aux bras tombants ;
L’onde passe à travers ce débris ; l’eau s’engage
Et déferle en hurlant le long du bastingage,
Et tourmente des bouts de corde à des crampons
Dans le ruissellement formidable des ponts ;
La houle éperdument furieuse saccage
Aux deux flancs du vaisseau les cintres d’une cage
Où jadis une roue effrayante a tourné ;
Personne ; le néant, froid, muet, étonné ;
D’affreux canons rouillés tendent leurs cous funestes ;
L’entre-pont a des trous où se dressent les restes
De cinq tubes pareils à des clairons géants,
Pleins jadis d’une foudre, et qui, tordus, béants,
Ployés, éteints, n’ont plus, sur l’eau qui les balance,
Qu’un noir vomissement de nuit et de silence ;
Le flux et le reflux, comme avec un rabot,
Dénude à chaque coup l’étrave et l’étambot,
Et dans la lame on voit se débattre l’échine
D’une mystérieuse et difforme machine.
Cette masse sous l’eau rôde, fantôme obscur.
Des putréfactions fermentent, à coup sûr,
Dans ce vaisseau perdu sous les vagues sans nombre ;
Dessus, des tourbillons d’oiseaux de mer ; dans l’ombre,
Dessous, des millions de poissons carnassiers.
Tout à l’entour, les flots, ces liquides aciers,
Mêlent leurs tournoiements monstrueux et livides.
Des espaces déserts sous des espaces vides.
Ô triste mer ! sépulcre où tout semble vivant !
Ces deux athlètes faits de furie et de vent,
Le tangage qui bave et le roulis qui fume,
Luttant sur ce radeau funèbre dans la brume,
Sans trêve, à chaque instant arrachent quelque éclat
De la quille ou du pont dans leur noir pugilat ;
Par moments, au zénith un nuage se troue,
Un peu de jour lugubre en tombe, et, sur la proue,
Une lueur, qui tremble au souffle de l’autan,
Blême, éclaire à demi ce mot : Léviathan.
Puis l’apparition se perd dans l’eau profonde ;
Tout fuit.
Léviathan ; c’est là tout le vieux monde,
Âpre et démesuré dans sa fauve laideur ;
Léviathan, c’est là tout le passé : grandeur,
Horreur.
*
Le dernier siècle a vu sur la Tamise
Croître un monstre à qui l’eau sans bornes fut promise,
Et qui longtemps, Babel des mers, eut Londre entier
Levant les yeux dans l’ombre au pied de son chantier.
Effroyable, à sept mâts mêlant cinq cheminées
Qui hennissaient au choc des vagues effrénées,
Emportant, dans le bruit des aquilons sifflants,
Dix mille hommes, fourmis éparses dans ses flancs,
Ce Titan se rua, joyeux, dans la tempête ;
Du dôme de Saint-Paul son mât passait le faîte ;
Le sombre esprit humain, debout sur son tillac,
Stupéfiait la mer qui n’était plus qu’un lac ;
Le vieillard Océan, qu’effarouche la sonde,
Inquiet, à travers le verre de son onde,
Regardait le vaisseau de l’homme grossissant ;
Ce vaisseau fut sur l’onde un terrible passant ;
Les vagues frémissaient de l’avoir sur leurs croupes ;
Ses sabords mugissaient ; en guise de chaloupes,
Deux navires pendaient à ses portemanteaux ;
Son armure était faite avec tous les métaux ;
Un prodigieux câble ourlait sa grande voile ;
Quand il marchait, fumant, grondant, couvert de toile,
Il jetait un tel râle à l’air épouvanté
Que toute l’eau tremblait, et que l’immensité
Comptait parmi ses bruits ce grand frisson sonore ;
La nuit, il passait rouge ainsi qu’un météore ;
Sa voilure, où l’oreille entendait le débat
Des souffles, subissant ce gréement comme un bât,
Ses hunes, ses grelins, ses palans, ses amures,
Étaient une prison de vents et de murmures ;
Son ancre avait le poids d’une tour ; ses parois
Voulaient les flots, trouvant tous les ports trop étroits ;
Son ombre humiliait au loin toutes les proues ;
Un télégraphe était son porte-voix ; ses roues
Forgeaient la sombre mer comme deux grands marteaux ;
Les flots se le passaient comme des piédestaux
Où, calme, ondulerait un triomphal colosse ;
L’abîme s’abrégeait sous sa lourdeur véloce ;
Pas de lointain pays qui pour lui ne fût près ;
Madère apercevait ses mâts ; trois jours après,
L’Hékla l’entrevoyait dans la lueur polaire.
La bataille montait sur lui dans sa colère.
La guerre était sacrée et sainte en ces temps-là ;
Rien n’égalait Nemrod si ce n’est Attila ;
Et les hommes, depuis les premiers jours du monde,
Sentant peser sur eux la misère inféconde,
Les pestes, les fléaux lugubres et railleurs,
Cherchant quelque moyen d’amoindrir leurs douleurs,
Pour établir entre eux de justes équilibres,
Pour être plus heureux, meilleurs, plus grands, plus libres,
Plus dignes du ciel pur qui les daigne éclairer,
Avaient imaginé de s’entre-dévorer.
Ce sinistre vaisseau les aidait dans leur œuvre.
Lourd comme le dragon, prompt comme la couleuvre,
Il couvrait l’Océan de ses ailes de feu ;
La terre s’effrayait quand sur l’horizon bleu
Rampait l’allongement hideux de sa fumée,
Car c’était une ville et c’était une armée ;
Ses pavois fourmillaient de mortiers et d’affûts,
Et d’un hérissement de bataillons confus ;
Ses grappins menaçaient ; et, pour les abordages,
On voyait sur ses ponts des rouleaux de cordages
Monstrueux qui semblaient des boas endormis ;
Invincible, en ces temps de frères ennemis,
Seul, de toute une flotte il affrontait l’émeute,
Ainsi qu’un éléphant au milieu d’une meute ;
La bordée à ses pieds fumait comme un encens,
Ses flancs engloutissaient les boulets impuissants,
Il allait broyant tout dans l’obscure mêlée,
Et, quand, épouvantable, il lâchait sa volée,
On voyait flamboyer son colossal beaupré,
Par deux mille canons brusquement empourpré.
Il méprisait l’autan, le flux, l’éclair, la brume.
À son avant tournait, dans un chaos d’écume,
Une espèce de vrille à trouer l’infini ;
Le Malström s’apaisait sous sa quille aplani.
Sa vie intérieure était un incendie ;
Flamme au gré du pilote apaisée ou grandie ;
Dans l’antre d’où sortait un vaste mouvement,
Au fond d’une fournaise on voyait vaguement
Des êtres ténébreux marcher dans des nuées
D’étincelles, parmi les braises remuées ;
Et pour âme il avait dans sa cale un enfer.
Il voguait, roi du gouffre, et ses vergues de fer
Ressemblaient, sous le ciel redoutable et sublime,
À des sceptres posés en travers de l’abîme ;
Ainsi qu’on voit l’Etna l’on voyait ce steamer ;
Il était la montagne errante de la mer ;
Mais les heures, les jours, les mois, les ans, ces ondes,
Ont passé ; l’Océan, vaste, entre les deux mondes,
A rugi, de brouillard et d’orage obscurci ;
La mer a ses écueils cachés, le temps aussi ;
Et maintenant, parmi les profondeurs farouches,
Sous les vautours, qui sont de l’abîme les mouches,
Sous le nuage, au gré des souffles, dans l’oubli
De l’infini, dont l’ombre affreuse est le repli,
Sans que jamais le vent autour d’elle s’endorme,
Au milieu des flots noirs roule l’épave énorme !
*
L’ancien monde, l’ensemble étrange et surprenant
De faits sociaux, morts et pourris maintenant,
D’où sortit ce navire aujourd’hui sous l’écume,
L’ancien monde, aussi, lui, plongé dans l’amertume,
Avait tous les fléaux pour vents et pour typhons.
Construction d’airain aux étages profonds,
Sur qui le mal, flot vil, crachait sa bave infâme,
Plein de fumée, et mû par une hydre de flamme,
La Haine, il ressemblait à ce sombre vaisseau.
Le mal l’avait marqué de son funèbre sceau.
Ce monde, enveloppé d’une brume éternelle,