La Légende des siècles (page 62)
Était fatal ; l’Espoir avait plié son aile ;
Pas d’unité ; divorce et joug ; diversité
De langue, de raison, de code, de cité ;
Nul lien, nul faisceau ; le progrès solitaire,
Comme un serpent coupé, se tordait sur la terre,
Sans pouvoir réunir les tronçons de l’effort ;
L’esclavage, parquant les peuples pour la mort,
Les enfermait au fond d’un cirque de frontières
Où les gardaient la Guerre et la Nuit, bestiaires ;
L’Adam slave luttait contre l’Adam germain ;
Un genre humain en France, un autre genre humain
En Amérique, un autre à Londre, un autre à Rome ;
L’homme au delà d’un pont ne connaissait plus l’homme ;
Les vivants, d’ignorance et de vice chargés,
Se traînaient ; en travers de tout, les préjugés ;
Les superstitions étaient d’âpres enceintes
Terribles d’autant plus qu’elles étaient plus saintes ;
Quel créneau soupçonneux et noir qu’un Alcoran !
Un texte avait le glaive au poing comme un tyran ;
La loi d’un peuple était chez l’autre peuple un crime ;
Lire était un fossé, croire était un abîme ;
Les rois étaient des tours ; les dieux étaient des murs ;
Nul moyen de franchir tant d’obstacles obscurs ;
Sitôt qu’on voulait croître, on rencontrait la barre
D’une mode sauvage ou d’un dogme barbare ;
Et, quant à l’avenir, défense d’aller là.
*
Le vent de l’infini sur ce monde souffla.
Il a sombré. Du fond des cieux inaccessibles,
Les vivants de l’éther, les êtres invisibles
Confusément épars sous l’obscur firmament,
À cette heure, pensifs, regardent fixement
Sa disparition dans la nuit redoutable.
Qu’est-ce que le simoun a fait du grain de sable ?
Cela fut. C’est passé ! cela n’est plus ici.
*
Ce monde est mort. Mais quoi ! l’homme est-il mort aussi ?
Cette forme de lui disparaissant, l’a-t-elle
Lui-même remporté dans l’énigme éternelle ?
L’Océan est désert. Pas une voile au loin.
Ce n’est plus que du flot que le flot est témoin.
Pas un esquif vivant sur l’onde où la mouette
Voit du Léviathan rôder la silhouette.
Est-ce que l’homme, ainsi qu’un feuillage jauni,
S’en est allé dans l’ombre ? est-ce que c’est fini ?
Seul le flux et reflux va, vient, passe et repasse.
Et l’œil, pour retrouver l’homme absent de l’espace,
Regarde en vain là-bas. Rien.
Regardez là-haut.
VIII PREMIÈRE RENCONTRE DU CHRIST avec le tombeau
En ce temps-là, Jésus était dans la Judée ;
Il avait délivré la femme possédée,
Rendu l’ouïe aux sourds et guéri les lépreux ;
Les prêtres l’épiaient et parlaient bas entre eux.
Comme il s’en retournait vers la ville bénie,
Lazare, homme de bien, mourut à Béthanie.
Marthe et Marie étaient ses sœurs ; Marie, un jour,
Pour laver les pieds nus du maître plein d’amour,
Avait été chercher son parfum le plus rare.
Or, Jésus aimait Marthe et Marie et Lazare.
Quelqu’un lui dit : « Lazare est mort. »
Quelqu’un lui dit : « Lazare est mortLe lendemain,
Comme le peuple était venu sur son chemin,
Il expliquait la loi, les livres, les symboles,
Et, comme Élie et Job, parlait par paraboles.
Il disait : « Qui me suit, aux anges est pareil.
Quand un homme a marché tout le jour au soleil
Dans un chemin sans puits et sans hôtellerie,
S’il ne croit pas, quand vient le soir, il pleure, il crie,
Il est las : sur la terre il tombe haletant ;
S’il croit en moi, qu’il prie, il peut au même instant
Continuer sa route avec des forces triples. »
Puis il s’interrompit, et dit à ses disciples :
« Lazare, notre ami, dort ; je vais l’éveiller. »
Eux dirent : « Nous irons, maître, où tu veux aller. »
Or, de Jérusalem, où Salomon mit l’arche,
Pour gagner Béthanie, il faut trois jours de marche.
Jésus partit. Durant cette route souvent,
Tandis qu’il marchait seul et pensif en avant,
Son vêtement parut blanc comme la lumière.
Quand Jésus arriva, Marthe vint la première,
Et, tombant à ses pieds, s’écria tout d’abord :
« Si nous t’avions eu, maître, il ne serait pas mort. »
Puis reprit en pleurant : « Mais il a rendu l’âme.
Tu viens trop tard. » Jésus lui dit : « Qu’en sais-tu, femme ?
Le moissonneur est seul maître de la moisson. »
Marie était restée assise à la maison.
Marthe lui cria : « Viens, le maître te réclame. »
Elle vint. Jésus dit : « Pourquoi pleures-tu, femme ? »
Et Marie à genoux lui dit : « Toi seul es fort.
Si nous t’avions eu, maître, il ne serait pas mort. »
Jésus reprit : « Je suis la lumière et la vie.
Heureux celui qui voit ma trace et l’a suivie !
Qui croit en moi vivra, fût-il mort et gisant. »
Et Thomas, appelé Didyme, était présent.
Et le seigneur, dont Jean et Pierre suivaient l’ombre,
Dit aux Juifs accourus pour le voir en grand nombre :
« Où donc l’avez-vous mis ? » Ils répondirent : « Vois. »
Lui montrant de la main, dans un champ, près d’un bois,
À côté d’un torrent qui dans les pierres coule,
Un sépulcre.
Un sépulcre.Et Jésus pleura.
Un sépulcre.Et Jésus pleura. Sur quoi, la foule
Se prit à s’écrier : « Voyez comme il l’aimait !
Lui qui chasse, dit-on, Satan, et le soumet,
Eût-il, s’il était Dieu, comme on nous le rapporte,
Laissé mourir quelqu’un qu’il aimait de la sorte ? »
Or, Marthe conduisit au sépulcre Jésus.
Il vint. On avait mis une pierre dessus.
« Je crois en vous, dit Marthe, ainsi que Jean et Pierre ;
Mais voilà quatre jours qu’il est sous cette pierre. »
Et Jésus dit : « Tais-toi, femme, car c’est le lieu
Où tu vas, si tu crois, voir la gloire de Dieu. »
Puis il reprit : « Il faut que cette pierre tombe. »
La pierre ôtée, on vit le dedans de la tombe.
Jésus leva les yeux au ciel et marcha seul
Vers cette ombre où le mort gisait dans son linceul,
Pareil au sac d’argent qu’enfouit un avare.
Et, se penchant, il dit à haute voix : « Lazare ! »
Alors le mort sortit du sépulcre ; ses pieds
Des bandes du linceul étaient encor liés ;
Il se dressa debout le long de la muraille ;
Jésus dit : « Déliez cet homme, et qu’il s’en aille. »
Ceux qui virent cela crurent en Jésus-Christ.
Or, les prêtres, selon qu’au livre il est écrit,
S’assemblèrent, troublés, chez le préteur de Rome ;
Sachant que Christ avait ressuscité cet homme,
Et que tous avaient vu le sépulcre s’ouvrir,
Ils dirent : « Il est temps de le faire mourir. »
III PUISSANCE ÉGALE BONTÉ
Au commencement, Dieu vit un jour dans l’espace
Iblis venir à lui ; Dieu dit : « Veux-tu ta grâce ?
— Non, dit le Mal. — Alors que me demandes-tu ?
— Dieu, répondit Iblis de ténèbres vêtu,
Joutons à qui créera la chose la plus belle. »
L’Être dit : « J’y consens. — Voici, dit le Rebelle :
Moi, je prendrai ton œuvre et la transformerai.
Toi, tu féconderas ce que je t’offrirai ;
Et chacun de nous deux soufflera son génie
Sur la chose par l’autre apportée et fournie.
— Soit. Que te faut-il ? Prends, dit l’Être avec dédain.
— La tête du cheval et les cornes du daim.
— Prends. » Le monstre hésitant que la brume enveloppe
Reprit : « J’aimerais mieux celle de l’antilope.
— Va, prends. » Iblis entra dans son antre et forgea.
Puis il dressa le front. « Est-ce fini déjà ?
— Non. — Te faut-il encor quelque chose ? dit l’Être.
— Les yeux de l’éléphant, le cou du taureau, maître.
— Prends. — Je demande, en outre, ajouta le Rampant,
Le ventre du cancer, les anneaux du serpent,
Les cuisses du chameau, les pattes de l’autruche.
— Prends. » Ainsi qu’on entend l’abeille dans la ruche,
On entendait aller et venir dans l’enfer
Le démon remuant des enclumes de fer.
Nul regard ne pouvait voir à travers la nue
Ce qu’il faisait au fond de la cave inconnue.
Tout à coup, se tournant vers l’Être, Iblis hurla :
« Donne-moi la couleur de l’or. » Dieu dit : « Prends-la. »
Et, grondant et râlant comme un bœuf qu’on égorge,
Le démon se remit à battre dans sa forge ;
Il frappait du ciseau, du pilon, du maillet,
Et toute la caverne horrible tressaillait ;
Les éclairs des marteaux faisaient une tempête ;
Ses yeux ardents semblaient deux braises dans sa tête ;
Il rugissait ; le feu lui sortait des naseaux,
Avec un bruit pareil au bruit des grandes eaux
Dans la saison livide où la cigogne émigre.
Dieu dit : « Que te faut-il encor ? — Le bond du tigre.
— Prends. — C’est bien, dit Iblis debout dans son volcan.
— Viens m’aider à souffler, » dit-il à l’ouragan.
L’âtre flambait ; Iblis, suant à grosses gouttes,
Se courbait, se tordait, et, sous les sombres voûtes,
On ne distinguait rien qu’une sombre rougeur
Empourprant le profil du monstrueux forgeur.
Et l’ouragan l’aidait, étant démon lui-même.
L’Être, parlant du haut du firmament suprême,
Dit : « Que veux-tu de plus ? » Et le grand paria,
Levant sa tête énorme et triste, lui cria :
« Le poitrail du lion et les ailes de l’aigle. »
Et Dieu jeta, du fond des éléments qu’il règle,
À l’ouvrier d’orgueil et de rébellion
L’aile de l’aigle avec le poitrail du lion.
Et le démon reprit son œuvre sous les voiles.
« Quelle hydre fait-il donc ? » demandaient les étoiles.
Et le monde attendait, grave, inquiet, béant,
Le colosse qu’allait enfanter ce géant ;
Soudain, on entendit dans la nuit sépulcrale
Comme un dernier effort jetant un dernier râle ;
L’Etna, fauve atelier du forgeron maudit,
Flamboya ; le plafond de l’enfer se fendit,
Et, dans une clarté blême et surnaturelle,
On vit des mains d’Iblis jaillir la sauterelle.
Et l’infirme effrayant, l’être ailé, mais boiteux,
Vit sa création et n’en fut pas honteux,
L’avortement étant l’habitude de l’ombre.
Il sortit à mi-corps de l’éternel décombre,
Et, croisant ses deux bras, arrogant, ricanant,
Cria dans l’infini : « Maître, à toi maintenant ! »
Et ce fourbe, qui tend à Dieu même une embûche,
Reprit : « Tu m’as donné l’éléphant et l’autruche,
Et l’or pour dorer tout ; et ce qu’ont de plus beau
Le chameau, le cheval, le lion, le taureau,
Le tigre et l’antilope, et l’aigle et la couleuvre ;
C’est mon tour de fournir la matière à ton œuvre ;
Voici tout ce que j’ai. Je te le donne. Prends. »
Dieu, pour qui les méchants mêmes sont transparents,
Tendit sa grande main de lumière baignée
Vers l’ombre, et le démon lui donna l’araignée.
Et Dieu prit l’araignée et la mit au milieu
Du gouffre qui n’était pas encor le ciel bleu ;
Et l’Esprit regarda la bête ; sa prunelle,
Formidable, versait la lueur éternelle ;
Le monstre, si petit qu’il semblait un point noir,
Grossit alors, et fut soudain énorme à voir ;
Et Dieu le regardait de son regard tranquille ;
Une aube étrange erra sur cette forme vile ;
L’affreux ventre devint un globe lumineux ;
Et les pattes, changeant en sphères d’or leurs nœuds,
S’allongèrent dans l’ombre en grands rayons de flamme ;
Iblis leva les yeux, et tout à coup l’infâme,
Ébloui, se courba sous l’abîme vermeil ;
Car Dieu, de l’araignée, avait fait le soleil.
QUELQU’UN MET LE HOLA
Les grands lions ont dit aux rois épouvantables :
— Vous couchez dans des lits, vous buvez à des tables,
Nous couchons sur la pierre et buvons aux ruisseaux ;
Vous faites en marchant le bruit des grandes eaux,
5Ô rois, tant vous avez autour de vous d’armées.
Vos femelles, au bain, pour être parfumées,
Se laissent par l’eunuque infâme manier ;
Les nôtres ont l’odeur féroce du charnier,
Et, comme leur caresse est féconde en blessures,
10Nous leur rendons parfois leurs baisers en morsures,
Mais elles ont la fauve et sombre chasteté.
La nuit perfide a beau regarder de côté,
Elle a peur devant nous, et la terreur la gagne
Quand nous questionnons sur l’ombre la montagne ;
15Vous, elle vous méprise, et nous, elle nous craint.
Rois, vous croyez avoir le monde, humble et contraint ;
Mais c’est nous qui l’avons. La forêt nous encense.
Rois, nous sommes la faim, la soif, et la puissance ;
Pour manger les agneaux et pour manger les loups
20Nos mâchoires font plus de besogne que vous ;
Vous disparaîtriez, ô princes, que nos gueules
Sauraient bien dévorer les hommes toutes seules ;
Chacun de nous au fond de sa caverne est roi ;
Et nous tenons ce sceptre en nos pattes, l’effroi.
25Rois, l’échevèlement que notre tête épaisse
Secoue en sa colère est de la même espèce
Que l’avalanche énorme et le torrent des monts.
Rois, vous régnez un peu parce que nous dormons ;
Nos femmes font téter leurs petits sous leurs ventres,
30Mais lorsqu’il nous plaira de sortir de nos antres,
Vous verrez. Le seigneur des forêts vous vaut tous.
Sachez que nous n’avons rien au-dessus de nous.
Ô rois, dans notre voix nous avons le tonnerre.
Le seigneur des forêts n’est pas un mercenaire
35Qu’on leurre et qu’on désarme avec un sac d’argent ;
Et nous nous coucherons sur vous en vous rongeant,
Comme vous vous couchez, maîtres, sur vos provinces.
C’est vous les faux bandits et c’est nous les vrais princes.
Vous, et vos légions, vous, et vos escadrons,
40Quand nous y penserons et quand nous le voudrons,
Ô princes, nous ferons de cela des squelettes.
Lâches, vous frissonnez devant des amulettes ;
Mais nous, les seuls puissants, nous maîtres des sommets,
Nous rugissons toujours et ne prions jamais ;
45Car nous ne craignons rien. Puisqu’on nous a faits bêtes,
N’importe qui peut bien exister sur nos têtes
Sans que nous le sachions et que nous y songions.
Vous les rois, le ciel noir, plein de religions,
Vous voit, mains jointes, vils, prosternés dans la poudre ;
50Mais, tout rempli qu’il est de tempête et de foudre,
De rayons et d’éclairs, il ne sait pas si nous,
Qui sommes les lions, nous avons des genoux.
Ainsi les fiers lions parlaient aux rois farouches.
Ce verbe monstrueux rugissait dans leurs bouches,
55Et les bois demandaient aux monts : Qu’est-ce que c’est ?
Soudain on entendit une voix qui disait :
— Vous êtes les lions, moi je suis Dieu. Crinières,
Ne vous hérissez pas, je vous tiens prisonnières.
Toutes vos griffes sont, devant mon doigt levé,
60
Ce qu’est sous une meule un grain de sénevé ;
Je tolère les rois comme je vous tolère ;
La grande patience et la grande colère,
C’est moi. J’ai mes desseins. Brutes et rois, tyrans,
Tremblez, eux les mangeurs et vous les dévorants.
65Sachez que je suis là. J’abaisse et j’humilie ;
Je tiens, je tords, je courbe, et je lie et délie
La vague adriatique et le vent syrien ;
Je suis celui qui prouve à tous qu’ils ne sont rien ;
Je suis toute l’aurore et je suis toute l’ombre ;
70Je suis celui qui sème au hasard et sans nombre,
Et qui, lorsqu’il lui plaît, donne des millions
D’astres aux firmaments et de poux aux lions.
Ô détresses du faible ! ô naufrage insondable !
Un jour j'ai vu passer un enfant formidable,
Une fille ; elle avait cinq ans ; elle marchait
Au hasard, elle était dans l'âge du hochet,
Du bonbon, des baisers, et n'avait pas de joie ;
Elle avait l'air stupide et profond de la proie
Sous la griffe, et d'Atlas que le monde étouffait,
Et semblait dire à Dieu : Qu'est-ce que je t'ai fait ?
Dieu. Non. Elle ignorait ce mot. Le penseur creuse,
L'enfant souffre. Elle était en haillons, pâle, affreuse,
Jolie, et destinée aux sinistres attraits ;
Elle allait au milieu de nous, passants distraits,
Toute petite avec un grand regard farouche.
Le pli d'angoisse était aux deux coins de sa bouche ;
Tout son être exprimait Rien, l'absence d'appui,
La faim, la soif, l'horreur, l'ombre, et l'immense ennui.
Quoi ! l'éternel malheur pèse sur l'éphémère !
On entendait quelqu'un rire, c'était sa mère ;
Cette femme, une fille au fond d'un cabaret,
N'avait pas même l'air de savoir qu'on errait
Dehors, là, dans la rue, en grelottant, sans gîte,
Sous le givre et la pluie, et qu'on était petite,
Et que ce pauvre enfant tragique était le sien.
Cette mère, pas plus qu'on ne remarque un chien,
N'apercevait cet être et sa sombre guenille.
Sorte de rose infâme ignorant sa chenille.
Elle-même jadis avait été cela.
Maintenant, Margoton changée en Paméla,
Elle offrait aux passants des faveurs mal venues,