La Légende des siècles (page 7)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Sur ses vieux pierriers morts vient becqueter les mûres ;

L’épine sur son deuil prospère insolemment ;

Mais, l’hiver, il se venge ; alors, le burg dormant

S’éveille, et, quand il pleut pendant des nuits entières,

Quand l’eau glisse des toits et s’engouffre aux gouttières,

Il rend grâce à l’ondée, aux vents, et, content d’eux,

Profite, pour cracher sur le lierre hideux,

Des bouches de granit de ses quatre gargouilles.

Le burg est aux lichens comme le glaive aux rouilles ;

Hélas ! et Corbus, triste, agonise. Pourtant

L’hiver lui plaît ; l’hiver, sauvage combattant,

Il se refait, avec les convulsions sombres

Des nuages hagards croulant sur ses décombres,

Avec l’éclair qui frappe et fuit comme un larron,

Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon,

Une sorte de vie effrayante, à sa taille ;

La tempête est la sœur fauve de la bataille ;

Et le puissant donjon, féroce, échevelé,

Dit : Me voilà ! sitôt que la bise a sifflé ;

Il rit quand l’équinoxe irrité le querelle

Sinistrement, avec son haleine de grêle ;

Il est joyeux, ce burg, soldat encor debout,

Quand, jappant comme un chien poursuivi par un loup,

Novembre, dans la brume errant de roche en roche,

Répond au hurlement de Janvier qui s’approche.

Le donjon crie : « En guerre ! ô tourmente, es-tu là ? »

Il craint peu l’ouragan, lui qui vit Attila.

Oh ! les lugubres nuits ! Combat dans la bruine !

La nuée attaquant, farouche, la ruine !

Un ruissellement vaste, affreux, torrentiel,

Descend des profondeurs furieuses du ciel ;

Le burg brave la nue ; on entend les gorgones

Aboyer aux huit coins de ses tours octogones ;

Tous les monstres sculptés sur l’édifice épars,

Grondent, et les lions de pierre des remparts

Mordent la brume, l’air et l’onde, et les tarasques

Battent de l’aile au souffle horrible des bourrasques ;

L’âpre averse en fuyant vomit sur les griffons ;

Et, sous la pluie entrant par les trous des plafonds,

Les guivres, les dragons, les méduses, les drées,

Grincent des dents au fond des chambres effondrées ;

Le château de granit, pareil aux preux de fer,

Lutte toute la nuit, résiste tout l’hiver ;

En vain le ciel s’essouffle, en vain Janvier se rue ;

En vain tous les passants de cette sombre rue

Qu’on nomme l’infini, l’ombre et l’immensité,

Le tourbillon, d’un fouet invisible hâté,

Le tonnerre, la trombe où le typhon se dresse,

S’acharnent sur la fière et haute forteresse ;

L’orage la secoue en vain comme un fruit mûr ;

Les vents perdent leur peine à guerroyer ce mur,

Le Fôhn bruyant s’y lasse, et sur cette cuirasse

L’Aquilon s’époumonne et l’Autan se harasse,

Et tous ces noirs chevaux de l’air sortent fourbus

De leur bataille avec le donjon de Corbus.

Aussi, malgré la ronce et le chardon et l’herbe,

Le vieux burg est resté triomphal et superbe ;

Il est comme un pontife au cœur du bois profond ;

Sa tour lui met trois rangs de créneaux sur le front ;

Le soir, sa silhouette immense se découpe ;

Il a pour trône un roc, haute et sublime croupe ;

Et, par les quatre coins, sud, nord, couchant, levant,

Quatre monts, Crobius, Bléda, géants du vent,

Aptar où croît le pin, Toxis que verdit l’orme,

Soutiennent au-dessus de sa tiare énorme

Les nuages, ce dais livide de la nuit.

Le pâtre a peur, et croit que cette tour le suit ;

Les superstitions ont fait Corbus terrible ;

On dit que l’Archer Noir a pris ce burg pour cible,

Et que sa cave est l’antre où dort le Grand Dormant ;

Car les gens des hameaux tremblent facilement ;

Les légendes toujours mêlent quelque fantôme

À l’obscure vapeur qui sort des toits de chaume,

L’âtre enfante le rêve, et l’on voit ondoyer

L’effroi dans la fumée errante du foyer.

Aussi, le paysan rend grâce à sa roture

Qui le dispense, lui, d’audace et d’aventure,

Et lui permet de fuir ce burg de la forêt

Qu’un preux, par point d’honneur belliqueux, chercherait.

Corbus voit rarement au loin passer un homme.

Seulement, tous les quinze ou vingt ans, l’économe

Et l’huissier du palais, avec des cuisiniers

Portant tout un festin dans de larges paniers,

Viennent, font des apprêts mystérieux, et partent ;

Et, le soir, à travers les branches qui s’écartent,

On voit de la lumière au fond du burg noirci ;

Et nul n’ose approcher. Et pourquoi ? Le voici :

IV

La coutume de Lusace

C’est l’usage, à la mort d’un marquis de Lusace,

Que l’héritier du trône, en qui revit la race,

Avant de revêtir les royaux attributs,

Aille, une nuit, souper dans la tour de Corbus ;

C’est de ce noir souper qu’il sort prince et margrave ;

La marquise n’est bonne et le marquis n’est brave

Que s’ils ont respiré les funèbres parfums

Des siècles dans ce nid des vieux maîtres défunts ;

Les marquis de Lusace ont une haute tige,

Et leur source est profonde à donner le vertige ;

Ils ont pour père Antée, ancêtre d’Attila ;

De ce vaincu d’Alcide une race coula ;

C’est la race, autrefois païenne, puis chrétienne,

De Lechus, de Platon, d’Othon, d’Ursus, d’Étienne,

Et de tous ces seigneurs des rocs et des forêts

Bordant l’Europe au nord, flot d’abord, digue après.

Corbus est double : il est burg au bois, ville en plaine ;

Du temps où l’on montait sur la tour châtelaine,

On voyait, au delà des pins et des rochers,

Sa ville perçant l’ombre au loin de ses clochers ;

Cette ville a des murs ; pourtant, ce n’est pas d’elle

Que relève l’antique et noble citadelle ;

Fière, elle s’appartient ; quelquefois un château

Est l’égal d’une ville ; en Toscane, Prato,

Barletta dans la Pouille, et Crême en Lombardie,

Valent une cité, même forte et hardie ;

Corbus est de ce rang. Sur ses rudes parois

Ce burg a le reflet de tous les anciens rois ;

Tous leurs avénements, toutes leurs funérailles,

Ont, chantant ou pleurant, traversé ses murailles ;

Tous s’y sont mariés, la plupart y sont nés ;

C’est là que flamboyaient ces barons couronnés ;

Corbus est le berceau de la royauté scythe.

Or, le nouveau marquis doit faire une visite

À l’histoire qui va continuer. La loi

Veut qu’il soit seul pendant la nuit qui le fait roi.

Au seuil de la forêt, un clerc lui donne à boire

Un vin mystérieux versé dans un ciboire,

Qui doit, le soir venu, l’endormir jusqu’au jour ;

Puis on le laisse, il part et monte dans la tour ;

Il trouve dans la salle une table dressée ;

Il soupe et dort ; et l’ombre envoie à sa pensée

Tous les spectres des rois depuis le duc Bela ;

Nul n’oserait entrer au burg cette nuit-là ;

Le lendemain, on vient en foule, on le délivre ;

Et, plein des visions du sommeil, encore ivre

De tous ses grands aïeux qui lui sont apparus,

On le mène à l’église où dort Borivorus ;

L’évêque lui bénit la bouche et la paupière,

Et met dans ses deux mains les deux haches de pierre

Dont Attila frappait, juste comme la mort,

D’un bras sur le Midi, de l’autre sur le Nord.

Ce jour-là, sur les tours de la ville, on arbore

Le menaçant drapeau du marquis Swantibore

Qui lia dans les bois et fit manger aux loups

Sa femme et le taureau dont il était jaloux.

Même quand l’héritier du trône est une femme,

Le souper de la tour de Corbus la réclame ;

C’est la loi ; seulement, la pauvre femme a peur.

V

La marquise Mahaud

La nièce du dernier marquis, Jean le Frappeur,

Mahaud est aujourd’hui marquise de Lusace.

Dame, elle a la couronne, et, femme, elle a la grâce ;

Une reine n’est pas reine sans la beauté.

C’est peu que le royaume, il faut la royauté.

Dieu dans son harmonie également emploie

Le cèdre qui résiste et le roseau qui ploie,

Et, certes, il est bon qu’une femme parfois

Ait dans sa main les mœurs, les esprits et les lois,

Succède au maître altier, sourie au peuple, et mène,

En lui parlant tout bas, la sombre troupe humaine ;

Mais la douce Mahaud, dans ces temps de malheur,

Tient trop le sceptre, hélas ! comme on tient une fleur ;

Elle est gaie, étourdie, imprudente et peureuse.

Toute une Europe obscure autour d’elle se creuse ;

Et, quoiqu’elle ait vingt ans, on a beau la prier,

Elle n’a pas encor voulu se marier.

Il est temps cependant qu’un bras viril l’appuie ;

Comme l’arc-en-ciel rit entre l’ombre et la pluie,

Comme la biche joue entre le tigre et l’ours,

Elle a, la pauvre belle aux purs et chastes jours,

Deux noirs voisins qui font une noire besogne :

L’empereur d’Allemagne et le roi de Pologne.

V

Les deux voisins

Toute la différence entre ce sombre roi

Et ce sombre empereur, sans foi, sans Dieu, sans loi,

C’est que l’un est la griffe et que l’autre est la serre ;

Tous deux vont à la messe et disent leur rosaire ;

Ils n’en passent pas moins pour avoir fait tous deux

Dans l’enfer un traité d’alliance hideux ;

On va même jusqu’à chuchoter à voix basse,

Dans la foule où la peur d’en haut tombe et s’amasse,

L’affreux texte d’un pacte entre eux et le pouvoir

Qui s’agite sous l’homme au fond du monde noir ;

Quoique l’un soit la haine et l’autre la vengeance,

Ils vivent côte à côte en bonne intelligence ;

Tous les peuples qu’on voit saigner à l’horizon

Sortent de leur tenaille et sont de leur façon ;

Leurs deux figures sont lugubrement grandies

Par de rouges reflets de sacs et d’incendies ;

D’ailleurs, comme David, suivant l’usage ancien,

L’un est poëte, et l’autre est bon musicien ;

Et les déclarant dieux, la renommée allie

Leurs noms dans les sonnets qui viennent d’Italie.

L’antique hiérarchie a l’air mise en oubli ;

Car, suivant le vieil ordre en Europe établi,

L’empereur d’Allemagne est duc, le roi de France

Marquis ; les autres rois ont peu de différence ;

Ils sont barons autour de Rome, leur pilier,

Et le roi de Pologne est simple chevalier ;

Mais dans ce siècle on voit l’exception unique

Du roi sarmate égal au césar germanique.

Chacun s’est fait sa part ; l’allemand n’a qu’un soin,

Il prend tous les pays de terre ferme au loin ;

Le polonais, ayant le rivage baltique,

Veut des ports ; il a pris toute la mer celtique ;

Sur tous les flots du nord il pousse ses dromons ;

L’Islande voit passer ses navires démons ;

L’allemand brûle Anvers et conquiert les deux Prusses,

Le polonais secourt Spotocus, duc des Russes,

Comme un plus grand boucher en aide un plus petit ;

Le roi prend, l’empereur pille, usurpe, investit ;

L’empereur fait la guerre à l’ordre teutonique,

Le roi sur le Jutland pose son pied cynique ;

Mais, qu’ils brisent le faible ou qu’ils trompent le fort,

Quoi qu’ils fassent, ils ont pour loi d’être d’accord ;

Des geysers du pôle aux cités transalpines,

Leurs ongles monstrueux, crispés sur des rapines,

Égratignent le pâle et triste continent.

Et tout leur réussit. Chacun d’eux, rayonnant,

Mène à fin tous ses plans lâches ou téméraires,

Et règne ; et, sous Satan paternel, ils sont frères ;

Ils s’aiment ; l’un est fourbe et l’autre est déloyal ;

Ils sont les deux bandits du grand chemin royal.

Ô les noirs conquérants ! et quelle œuvre éphémère !

L’ambition, branlant ses têtes de chimère,

Sous leur crâne brumeux, fétide et sans clarté,

Nourrit la pourriture et la stérilité ;

Ce qu’ils font est néant et cendre ; une hydre allaite,

Dans leur âme nocturne et profonde, un squelette.

Le polonais sournois, l’allemand hasardeux,

Remarquent qu’à cette heure une femme est près d’eux ;

Tous deux guettent Mahaud. Et naguère, avec rage,

De sa bouche qu’empourpre une lueur d’orage

Et d’où sortent des mots pleins d’ombre ou teints de sang,

L’empereur a jeté cet éclair menaçant :

« L’empire est las d’avoir au dos cette besace

Qu’on appelle la haute et la basse Lusace,

Et dont la pesanteur, qui nous met sur les dents,

S’accroît, quand, par hasard, une femme est dedans. »

Le polonais se tait, épie et patiente.

Ce sont deux grands dangers ; mais cette insouciante

Sourit, gazouille et danse, aime les doux propos,

Se fait bénir du pauvre et réduit les impôts ;

Elle est vive, coquette, aimable et bijoutière ;

Elle est femme toujours ; dans sa couronne altière,

Elle choisit la perle, elle a peur du fleuron ;

Car le fleuron tranchant, c’est l’homme et le baron.

Elle a des tribunaux d’amour qu’elle préside ;

Aux copistes d’Homère elle paye un subside ;

Elle a tout récemment accueilli dans sa cour

Deux hommes, un luthier avec un troubadour,

Dont on ignore tout, le nom, le rang, la race,

Mais qui, conteurs charmants, le soir, sur la terrasse,

À l’heure où les vitraux aux brises sont ouverts,

Lui font de la musique et lui disent des vers.

Or, en juin, la Lusace, en août, les Moraves,

Font la fête du trône et sacrent leurs margraves ;

C’est aujourd’hui le jour du burg mystérieux ;

Mahaud viendra ce soir souper chez ses aïeux.

Qu’est-ce que tout cela fait à l’herbe des plaines,

Aux oiseaux, à la fleur, au nuage, aux fontaines ?

Qu’est-ce que tout cela fait aux arbres des bois ?

Que le peuple ait des jougs et que l’homme ait des rois,

L’eau coule, le vent passe et murmure : Qu’importe !

VII

La salle à manger

La salle est gigantesque ; elle n’a qu’une porte ;

Le mur fuit dans la brume et semble illimité ;

En face de la porte, à l’autre extrémité,

Brille, étrange et splendide, une table adossée

Au fond de ce livide et froid rez-de-chaussée ;

La salle a pour plafond les charpentes du toit ;

Cette table n’attend qu’un convive ; on n’y voit

Qu’un fauteuil sous un dais qui pend aux poutres noires ;

Les anciens temps ont peint sur le mur leurs histoires :

Le fier combat du roi des Vendes Thassilo,

Contre Nemrod sur terre et Neptune sur l’eau,

Le fleuve Rhin trahi par la rivière Meuse,

Et, groupes blêmissants sur la paroi brumeuse,

Odin, le loup Fenris et le serpent Asgar ;

Et toute la lumière éclairant ce hangar,

Qui semble d’un dragon avoir été l’étable,

Vient d’un flambeau sinistre allumé sur la table ;

C’est le grand chandelier aux sept branches de fer

Que l’archange Attila rapporta de l’enfer

Après qu’il eût vaincu le Mammon, et sept âmes

Furent du noir flambeau les sept premières flammes.

Toute la salle semble un grand linéament

D’abîme, modelé dans l’ombre vaguement ;

Au fond, la table éclate avec la brusquerie

De la clarté heurtant des blocs d’orfévrerie ;

De beaux faisans tués par les traîtres faucons,

Des viandes froides, force aiguières et flacons,

Chargent la table où s’offre une opulente agape ;

Les plats, bordés de fleurs, sont en vermeil ; la nappe

Vient de Frise, pays célèbre par ses draps ;

Et, pour les fruits, brugnons, fraises, pommes, cédrats,

Les pâtres de la Murg ont sculpté les sébiles ;

Ces orfévres du bois sont des rustres habiles

Qui font sur une écuelle ondoyer des jardins

Et des monts où l’on voit fuir des chasses aux daims.

Sur une vasque d’or aux anses florentines,

Des actéons cornus et chaussés de bottines

Luttent, l’épée au poing, contre des lévriers ;

Des branches de glaïeuls et de genévriers,

Des roses, des bouquets d’anis, une jonchée

De sauge tout en fleur nouvellement fauchée,

Couvrent d’un frais parfum de printemps répandu

Un tapis d’Ispahan sous la table étendu.

Dehors, c’est la ruine et c’est la solitude.

On entend, dans sa rauque et vaste inquiétude,

Passer sur le hallier, par l’été rajeuni,

Le vent, onde de l’ombre et flot de l’infini.

On a remis partout des vitres aux verrières

Qu’ébranle la rafale arrivant des clairières ;

L’étrange, dans ce lieu ténébreux et rêvant,

Ce serait que celui qu’on attend fût vivant ;

Aux lueurs du sept-bras, qui fait flamboyer presque

Les vagues yeux épars sur la lugubre fresque,

On voit le long des murs, par place, un escabeau,

Quelque long coffre obscur à meubler le tombeau,

Et des buffets, chargés de cuivre et de faïence ;

Et la porte, effrayante et sombre confiance,

Est formidablement ouverte sur la nuit.

Rien ne parle en ce lieu, d’où tout homme s’enfuit.

La terreur, dans les coins accroupie, attend l’hôte.

Cette salle à manger de titans est si haute,

Qu’en égarant, de poutre en poutre, son regard

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