La Légende des siècles (page 9)
Tout un fourmillement de monstres, s’ébaucher
Dans la brume qui sort des fentes du plancher. »
Mahaud frémit.
Mahaud frémit. « Ce vin que l’abbé m’a fait boire,
Va bientôt m’endormir d’une façon très-noire ;
Jurez-moi de rester près de moi.
Jurez-moi de rester près de moi.— J’en réponds, »
Dit Joss ; et Zéno dit : « Je le jure. Soupons. »
XIII
Ils soupent
Et, riant et chantant, ils s’en vont vers la table.
« Je fais Joss chambellan et Zéno connétable. »
Dit Mahaud. Et tous trois causent, joyeux et beaux,
Elle sur le fauteuil, eux sur des escabeaux ;
Joss mange, Zéno boit, Mahaud rêve. La feuille
N’a pas de bruit distinct qu’on note et qu’on recueille,
Ainsi va le babil sans forme et sans lien ;
Joss par moment fredonne un chant tyrolien,
Et fait rire ou pleurer la guitare ; les contes
Se mêlent aux gaîtés fraîches, vives et promptes.
Mahaud dit : « Savez-vous que vous êtes heureux ?
— Nous sommes bien portants, jeunes, fous, amoureux ;
C’est vrai. — De plus, tu sais le latin comme un prêtre,
Et Joss chante fort bien. — Oui, nous avons un maître
Qui nous donne cela par-dessus le marché.
— Quel est son nom ? — Pour nous Satan, pour vous Péché ;
Dit Zéno, caressant jusqu’en sa raillerie.
— Ne riez pas ainsi, je ne veux pas qu’on rie.
Paix, Zéno ! Parle-moi, toi, Joss, mon chambellan.
— Madame, Viridis, comtesse de Milan,
Fut superbe ; Diane éblouissait le pâtre ;
Aspasie, Isabeau de Saxe, Cléopâtre,
Sont des noms devant qui la louange se tait ;
Rhodope fut divine ; Érylésis était
Si belle, que Vénus, jalouse de sa gorge,
La traîna toute nue en la céleste forge
Et la fit sur l’enclume écraser par Vulcain ;
Eh bien, autant l’étoile éclipse le sequin,
Autant le temple éclipse un monceau de décombres,
Autant vous effacez toutes ces belles ombres !
Ces coquettes qui font des mines dans l’azur.
Les elfes, les péris, ont le front jeune et pur
Moins que vous, et pourtant le vent et ses bouffées
Les ont galamment d’ombre et de rayons coiffées.
— Flatteur, tu chantes bien, » dit Mahaud. Joss reprend :
« Si j’étais, sous le ciel splendide et transparent,
Ange, fille ou démon, s’il fallait que j’apprisse
La grâce, la gaîté, le rire et le caprice,
Altesse, je viendrais à l’école chez vous.
Vous êtes une fée aux yeux divins et doux,
Ayant pour un vil sceptre échangé sa baguette. »
Mahaud songe : « On dirait que ton regard me guette,
Tais-toi. Voyons, de vous tout ce que je connais,
C’est que Joss est Bohême et Zéno Polonais,
Mais vous êtes charmants ; et pauvres ; oui, vous l’êtes ;
Moi, je suis riche ; eh bien, demandez-moi, poëtes,
Tout ce que vous voudrez. — Tout ? Je vous prends au mot,
Répond Joss. Un baiser. — Un baiser ! dit Mahaud
Surprise en ce chanteur d’une telle pensée ;
Savez-vous qui je suis ? » Et fière et courroucée,
Elle rougit. Mais Joss n’est pas intimidé :
« Si je ne le savais, aurais-je demandé
Une faveur qu’il faut qu’on obtienne, ou qu’on prenne ?
Il n’est don que de roi ni baiser que de reine.
— Reine ! » Et Mahaud sourit.
XIV
Après souper
Reine ! » Et Mahaud sourit. Cependant, par degrés,
Le narcotique éteint ses yeux d’ombre enivrés ;
Zéno l’observe, un doigt sur la bouche ; elle penche
La tête, et, souriant, s’endort, sereine et blanche.
Zéno lui prend la main qui retombe.
Zéno lui prend la main qui retombe. « Elle dort !
Dit Zéno ; maintenant, vite, tirons au sort.
D’abord à qui l’état ? Ensuite, à qui la fille ? »
Dans ces deux profils d’homme un œil de tigre brille.
« Frère, dit Joss, parlons politique à présent.
La Mahaud dort et fait quelque rêve innocent ;
Nos griffes sont dessus. Nous avons cette folle.
L’ami de dessous terre est sûr et tient parole ;
Le hasard, grâce à lui, ne nous a rien ôté
De ce que nous avons construit et comploté ;
Tout nous a réussi. Pas de puissance humaine
Qui nous puisse arracher la femme et le domaine.
Concluons. Guerroyer, se chamailler pour rien,
Pour un oui, pour un non, pour un dogme arien
Dont le pape sournois rira dans la coulisse,
Pour quelque fille ayant une peau fraîche et lisse,
Des yeux bleus et des mains blanches comme le lait ;
C’était bon dans le temps où l’on se querellait
Pour la croix byzantine ou pour la croix latine,
Et quand Pépin tenait un synode à Leptine,
Et quand Rodolphe et Jean, comme deux hommes soûls,
Glaive au poing, s’arrachaient leur Agnès de deux sous ;
Aujourd’hui, tout est mieux et les mœurs sont plus douces ;
Frère, on ne se met plus ainsi la guerre aux trousses,
Et l’on sait en amis régler un différend ;
As-tu des dés ?
As-tu des dés ? — J’en ai.
As-tu des dés ? — J’en ai. — Celui qui gagne prend
Le marquisat ; celui qui perd a la marquise.
— Bien.
Bien. — J’entends du bruit.
Bien. — J’entends du bruit. — Non, dit Zéno, c’est la bise
Qui souffle bêtement, et qu’on prend pour quelqu’un.
As-tu peur ?
As-tu peur ? — Je n’ai peur de rien, que d’être à jeun,
Répond Joss, et sur moi que les gouffres s’écroulent !
— Finissons. Que le sort décide. »
Finissons. Que le sort décide. » Les dés roulent.
« Quatre. »
« Quatre. » Joss prend les dés.
« Quatre. » Joss prend les dés. « Six. Je gagne tout net.
J’ai trouvé la Lusace au fond de ce cornet.
Dès demain, j’entre en danse avec tout mon orchestre.
Taxes partout. Payez. La corde ou le séquestre.
Des trompettes d’airain seront mes galoubets.
Les impôts, cela pousse en plantant des gibets. »
Zéno dit : « J’ai la fille. Eh bien, je le préfère.
— Elle est belle, dit Joss.
Elle est belle, dit Joss. — Pardieu !
Elle est belle, dit Joss. — Pardieu ! — Qu’en vas-tu faire ?
— Un cadavre. »
Un cadavre. » Et Zéno reprend :
Un cadavre. » Et Zéno reprend : « En vérité,
La créature m’a tout à l’heure insulté.
Petit ! voilà le mot qu’a dit cette femelle.
Si l’enfer m’eût crié, béant sous ma semelle,
Dans la sombre minute où je tenais les dés :
« Fils, les hasards ne sont pas encor décidés ;
» Je t’offre le gros lot : la Lusace aux sept villes ;
» Je t’offre dix pays de blés, de vins et d’huiles,
» À ton choix, ayant tous leur peuple diligent ;
» Je t’offre la Bohême et ses mines d’argent,
» Ce pays le plus haut du monde, ce grand antre
» D’où plus d’un fleuve sort, où pas un ruisseau n’entre ;
» Je t’offre le Tyrol aux monts d’azur remplis,
» Et je t’offre la France avec les fleurs de lys ;
» Qu’est-ce que tu choisis ? » J’aurais dit : « La vengeance. »
Et j’aurais dit : « Enfer, plutôt que cette France,
» Et que cette Bohême, et ce Tyrol si beau,
» Mets à mes ordres l’ombre et les vers du tombeau ! »
Mon frère, cette femme, absurdement marquise
D’une marche terrible où tout le Nord se brise,
Et qui, dans tous les cas, est pour nous un danger,
Ayant été stupide au point de m’outrager,
Il convient qu’elle meure ; et puis, s’il faut tout dire,
Je l’aime ; et la lueur que de mon cœur je tire,
Je la tire du tien : tu l’aimes aussi, toi.
Frère, en faisant ici, chacun dans notre emploi,
Les bohêmes, pour mettre à fin cette équipée,
Nous sommes devenus, près de cette poupée,
Niais, toi comme un page, et moi comme un barbon,
Et, de galants pour rire, amoureux pour de bon ;
Oui, nous sommes tous deux épris de cette femme ;
Or, frère, elle serait entre nous une flamme ;
Tôt ou tard, et, malgré le bien que je te veux,
Elle nous mènerait à nous prendre aux cheveux ;
Vois-tu, nous finirions par rompre notre pacte.
Nous l’aimons. Tuons-la.
Nous l’aimons. Tuons-la. — Ta logique est exacte,
Dit Joss rêveur ; mais quoi, du sang ici ? »
Dit Joss rêveur ; mais quoi, du sang ici ? » Zéno
Pousse un coin de tapis, tâte, prend un anneau,
Le tire, et le plancher se soulève ; un abîme
S’ouvre ; il en sort de l’ombre ayant l’odeur du crime ;
Joss marche vers la trappe, et, les yeux dans les yeux,
Zéno muet la montre à Joss silencieux ;
Joss se penche, approuvant de la tête le gouffre.
XV
Les oubliettes
S’il sortait de ce puits une lueur de soufre,
On dirait une bouche obscure de l’enfer.
La trappe est large assez pour qu’en un brusque éclair
L’homme étonné qu’on pousse y tombe à la renverse ;
On distingue les dents sinistres d’une herse,
Et, plus bas, le regard flotte dans de la nuit ;
Le sang sur les parois fait un rougeâtre enduit ;
L’Épouvante est au fond de ce puits toute nue ;
On sent qu’il pourrit là de l’histoire inconnue ;
Et que ce vieux sépulcre, oublié maintenant,
Cuve du meurtre, est plein de larves se traînant,
D’ombres tâtant le mur et de spectres reptiles.
« Nos aïeux ont parfois fait des choses utiles, »
Dit Joss. Et Zéno dit : « Je connais le château ;
Ce que le mont Corbus cache sous son manteau,
Nous le savons, l’orfraie et moi ; cette bâtisse
Est vieille ; on y rendait autrefois la justice.
— Es-tu sûr que Mahaud ne se réveille point ?
— Son œil est clos ainsi que je ferme mon poing ;
Elle dort d’une sorte âpre et surnaturelle,
L’obscure volonté du philtre étant sur elle.
— Elle s’éveillera demain au point du jour ?
— Dans l’ombre.
Dans l’ombre. — Et que va dire ici toute la cour
Quand, au lieu d’une femme, ils trouveront deux hommes ?
— Tous se prosterneront en sachant qui nous sommes.
— Où va cette oubliette ?
Où va cette oubliette — Aux torrents, aux corbeaux,
Au néant. Finissons. »
Au néant. Finissons. » Ces hommes, jeunes, beaux,
Charmants, sont à présent difformes, tant s’efface
Sous la noirceur du cœur le rayon de la face,
Tant l’homme est transparent à l’enfer qui l’emplit.
Ils s’approchent : Mahaud dort comme dans un lit.
« Allons ! »
« Allons ! » Joss la saisit sous les bras, et dépose
Un baiser monstrueux sur cette bouche rose ;
Zéno, penché devant le grand fauteuil massif,
Prend ses pieds endormis et charmants ; et, lascif,
Lève la robe d’or jusqu’à la jarretière.
Le puits, comme une fosse au fond d’un cimetière,
Est là béant.
XVI
Ce qu’ils font devient plus difficile à faire
Est là béant. Portant Mahaud, qui dort toujours,
Ils marchent lents, courbés, en silence, à pas sourds,
Zéno tourné vers l’ombre et Joss vers la lumière ;
La salle aux yeux de Joss apparaît tout entière ;
Tout à coup il s’arrête, et Zéno dit : « Eh bien ? »
Mais Joss est effrayant ; pâle, il ne répond rien
Et fait signe à Zéno, qui regarde en arrière… —
Tous deux semblent changés en deux spectres de pierre ;
Car tous deux peuvent voir, là, sous un cintre obscur,
Un des grands chevaliers rangés le long du mur
Qui se lève et descend de cheval ; ce fantôme,
Tranquille sous le masque horrible de son heaume,
Vient vers eux, et son pas fait trembler le plancher :
On croit entendre un dieu de l’abîme marcher ;
Entre eux et l’oubliette, il vient barrer l’espace,
Et dit, le glaive haut et la visière basse,
D’une voix sépulcrale et lente comme un glas :
« Arrête, Sigismond ! Arrête, Ladislas ! »
Tous deux laissent tomber la marquise, de sorte
Qu’elle gît à leurs pieds et paraît une morte.
La voix de fer parlant sous le grillage noir
Reprend, pendant que Joss blêmit, lugubre à voir,
Et que Zéno chancelle ainsi qu’un mât qui sombre :
« Hommes qui m’écoutez, il est un pacte sombre
Dont tout l’univers parle et que vous connaissez ;
Le voici : « Moi, Satan, dieu des cieux éclipsés,
» Roi des jours ténébreux, prince des vents contraires,
» Je contracte alliance avec mes deux bons frères,
» L’empereur Sigismond et le roi Ladislas ;
» Sans jamais m’absenter ni dire : Je suis las,
» Je les protégerai dans toute conjoncture ;
» De plus, je cède, en libre et pleine investiture,
» Étant seigneur de l’onde et souverain du mont,
» La mer à Ladislas, la terre à Sigismond,
» À la condition que, si je le réclame,
» Le roi m’offre sa tête et l’empereur son âme. »
— Serait-ce lui ? dit Joss. Spectre aux yeux fulgurants,
Es-tu Satan ?
Es-tu Satan ? — Je suis plus et moins. Je ne prends
Que vos têtes, ô rois des crimes et des trames,
Laissant sous l’ongle noir se débattre vos âmes. »
Ils se regardent, fous, brisés, courbant le front,
Et Zéno dit à Joss : « Hein ! qu’est-ce que c’est donc ? »
Joss bégaye : « Oui, la nuit nous tient. Pas de refuge.
De quelle part viens-tu ? Qu’es-tu, spectre ?
De quelle part viens-tu ? Qu’es-tu, spectre ? — Le juge.
— Grâce ! »
Grâce ! » La voix reprend :
Grâce ! » La voix reprend « Dieu conduit par la main
Le vengeur en travers de votre affreux chemin ;
L’heure où vous existiez est une heure sonnée ;
Rien ne peut plus bouger dans votre destinée ;
L’idée inébranlable et calme est dans le joint.
Oui, je vous regardais. Vous ne vous doutiez point
Que vous aviez sur vous l’œil fixe de la peine ;
Et que quelqu’un savait dans cette ombre malsaine
Que Joss fût kayser et que Zéno fût roi.
Vous venez de parler tout à l’heure, pourquoi ?
Tout est dit. Vos forfaits sont sur vous, incurables,
N’espérez rien. Je suis l’abîme, ô misérables !
Ah ! Ladislas est roi, Sigismond est césar ;
Dieu n’est bon qu’à servir de roue à votre char ;
Toi, tu tiens la Pologne avec ses villes fortes ;
Toi, Milan t’a fait duc, Rome empereur, tu portes
La couronne de fer et la couronne d’or ;
Toi, tu descends d’Hercule, et toi, de Spartibor ;
Vos deux tiares sont les deux lueurs du monde ;
Tous les monts de la terre et tous les flots de l’onde
Ont, altiers ou tremblants, vos deux ombres sur eux ;
Vous êtes les jumeaux du grand vertige heureux ;
Vous avez la puissance et vous avez la gloire ;
Mais, sous ce ciel de pourpre et sous ce dais de moire,
Sous cette inaccessible et haute dignité,
Sous cet arc de triomphe au cintre illimité,
Sous ce royal pouvoir, couvert de sacrés voiles,
Sous ces couronnes, tas de perles et d’étoiles,
Sous tous ces grands exploits, prompts, terribles, fougueux,
Sigismond est un monstre et Ladislas un gueux !
Ô dégradation du sceptre et de l’épée !
Noire main de justice aux cloaques trempée !
Devant l’hydre, le seuil du temple ouvre ses gonds,
Et le trône est un siége aux croupes des dragons !
Siècle infâme ! ô grand ciel étoilé, que de honte !
Tout rampe ; pas un front où le rouge ne monte ;
C’est égal, on se tait, et nul ne fait un pas.
Ô peuple, million et million de bras,
Toi, que tous ces rois-là mangent et déshonorent,
Toi, que Leurs Majestés les vermines dévorent,
Est-ce que tu n’as pas des ongles, vil troupeau,
Pour ces démangeaisons d’empereurs sur ta peau !
Du reste, en voilà deux de pris ; deux âmes telles
Que l’enfer même rêve étonné devant elles !
Sigismond, Ladislas, vous étiez triomphants,
Splendides, inouïs, prospères, étouffants ;
Le temps d’être punis arrive ; à la bonne heure.
Ah ! le vautour larmoie et le caïman pleure.
J’en ris. Je trouve bon qu’à de certains instants,
Les princes, les heureux, les forts, les éclatants,
Les vainqueurs, les puissants, tous les bandits suprêmes,
À leurs fronts cerclés d’or, chargés de diadèmes,
Sentent l’âpre sueur de Josaphat monter.
Il est doux de voir ceux qui hurlaient, sangloter.
La peur après le crime ; après l’affreux, l’immonde.
C’est bien. Dieu tout-puissant ! quoi, des maîtres du monde,
C’est ce que, dans la cendre et sous mes pieds, j’ai là !
Quoi, ceci règne ! Quoi, c’est un césar, cela !
En vérité, j’ai honte, et mon vieux cœur se serre
De les voir se courber plus qu’il n’est nécessaire.
Finissons. Ce qui vient de se passer ici,
Princes, veut un linceul promptement épaissi ;
Ces mêmes dés hideux qui virent le Calvaire,
Ont roulé, dans mon ombre indignée et sévère,
Sur une femme, après avoir roulé sur Dieu.
Vous avez joué là, rois, un lugubre jeu.
Mais, soit. Je ne vais pas perdre à de la morale
Ce moment que remplit la brume sépulcrale.
Vous ne voyez plus clair dans vos propres chemins,
Et vos doigts ne sont plus assez des doigts humains
Pour qu’ils puissent tâter vos actions funèbres ;
À quoi bon présenter le miroir aux ténèbres ?
À quoi bon vous parler de ce que vous faisiez ?