La Légende des siècles (page 10)
Boire de l’ombre, étant de nuit rassasiés,
C’est ce que vous avez l’habitude de faire,
Rois, au point de ne plus sentir dans votre verre
L’odeur des attentats et le goût des forfaits.
Je vous dis seulement que ce vil portefaix,
Votre siècle, commence à trouver vos altesses
Lourdes d’iniquités et de scélératesses ;
Il est las, c’est pourquoi je vous jette au monceau
D’ordures que des ans emporte le ruisseau !
Ces jeunes gens penchés sur cette jeune fille,
J’ai vu cela ! Dieu bon, sont-ils de la famille
Des vivants, respirant sous ton clair horizon ?
Sont-ce des hommes ? Non. Rien qu’à voir la façon
Dont votre lèvre touche aux vierges endormies,
Princes, on sent en vous des goules, des lamies,
D’affreux êtres sortis des cercueils soulevés.
Je vous rends à la nuit. Tout ce que vous avez
De la face de l’homme est un mensonge infâme ;
Vous avez quelque bête effroyable au lieu d’âme ;
Sigismond l’assassin, Ladislas le forban,
Vous êtes des damnés en rupture de ban ;
Donc lâchez les vivants et lâchez les empires !
Hors du trône, tyrans ! à la tombe, vampires !
Chiens du tombeau, voici le sépulcre. Rentrez. »
Et son doigt est tourné vers le gouffre.
Et son doigt est tourné vers le gouffre. Atterrés,
Ils s’agenouillent.
Ils s’agenouillent. « Oh ! dit Sigismond, fantôme,
Ne nous emmène pas dans ton morne royaume !
Nous t’obéirons. Dis, qu’exiges-tu de nous ?
Grâce ! »
Grâce ! » Et le roi dit : « Vois, nous sommes à genoux,
Spectre ! »
Spectre ! » Une vieille femme a la voix moins débile.
La figure qui tient l’épée est immobile,
Et se tait, comme si cet être souverain
Tenait conseil en lui sous son linceul d’airain ;
Tout à coup, élevant sa voix grave et hautaine :
« Princes, votre façon d’être lâches me gêne.
Je suis homme et non spectre. Allons, debout ! mon bras
Est le bras d’un vivant ; il ne me convient pas
De faire une autre peur que celle où j’ai coutume.
Je suis Éviradnus. »
XVII
La massue
Je suis Éviradnus. » Comme sort de la brume
Un sévère sapin, vieilli dans l’Appenzell,
À l’heure où le matin au souffle universel
Passe, des bois profonds balayant la lisière,
Le preux ouvre son casque, et hors de la visière
Sa longue barbe blanche et tranquille apparaît.
Sigismond s’est dressé comme un dogue en arrêt ;
Ladislas bondit, hurle, ébauche une huée,
Grince des dents et rit, et, comme la nuée
Résume en un éclair le gouffre pluvieux,
Toute sa rage éclate en ce cri : C’est un vieux !
Le grand chevalier dit, regardant l’un et l’autre :
« Rois, un vieux de mon temps vaut deux jeunes du vôtre.
Je vous défie à mort, laissant à votre choix
D’attaquer l’un sans l’autre ou tous deux à la fois ;
Prenez au tas quelque arme ici qui vous convienne ;
Vous êtes sans cuirasse et je quitte la mienne ;
Car le châtiment doit lui-même être correct. »
Éviradnus n’a plus que sa veste d’Utrecht.
Pendant que, grave et froid, il déboucle sa chape,
Ladislas, furtif, prend un couteau sur la nappe,
Se déchausse, et, rapide et bras levé, pieds nus,
Il se glisse en rampant derrière Éviradnus ;
Mais Éviradnus sent qu’on l’attaque en arrière,
Se tourne, empoigne et tord la lame meurtrière,
Et sa main colossale étreint comme un étau
Le cou de Ladislas, qui lâche le couteau :
Dans l’œil du nain royal on voit la mort paraître.
« Je devrais te couper les quatre membres, traître,
Et te laisser ramper sur tes moignons sanglants.
Tiens, dit Éviradnus, meurs vite ! »
Tiens, dit Éviradnus, meurs vite ! » Et sur ses flancs
Le roi s’affaise, et, blême et l’œil hors de l’orbite,
Sans un cri, tant la mort formidable est subite,
Il expire.
Il expire. L’un meurt, mais l’autre s’est dressé.
Le preux, en délaçant sa cuirasse, a posé
Sur un banc son épée, et Sigismond l’a prise.
Le jeune homme effrayant rit de la barbe grise ;
L’épée au poing, joyeux, assassin rayonnant,
Croisant les bras, il crie : « À mon tour maintenant ! »
Et les noirs chevaliers, juges de cette lice,
Peuvent voir, à deux pas du fatal précipice,
Près de Mahaud, qui semble un corps inanimé,
Éviradnus sans arme et Sigismond armé.
Le gouffre attend. Il faut que l’un des deux y tombe.
« Voyons un peu sur qui va se fermer la tombe,
Dit Sigismond. C’est toi le mort ! c’est toi le chien ! »
Le moment est funèbre ; Éviradnus sent bien
Qu’avant qu’il ait choisi dans quelque armure un glaive,
Il aura dans les reins la pointe qui se lève ;
Que faire ? Tout à coup sur Ladislas gisant
Son œil tombe ; il sourit terrible, et, se baissant
De l’air d’un lion pris qui trouve son issue :
« Hé ! dit-il, je n’ai pas besoin d’autre massue ! »
Et, prenant aux talons le cadavre du roi,
Il marche à l’empereur, qui chancelle d’effroi ;
Il brandit le roi mort comme une arme, il en joue,
Il tient dans ses deux poings les deux pieds, et secoue
Au-dessus de sa tête, en murmurant : Tout beau !
Cette espèce de fronde horrible du tombeau,
Dont le corps est la corde et la tête la pierre.
Le cadavre éperdu se renverse en arrière,
Et les bras disloqués font des gestes hideux.
Lui, crie : « Arrangez-vous, princes, entre vous deux.
Si l’enfer s’éteignait, dans l’ombre universelle,
On le rallumerait, certe, avec l’étincelle
Qu’on peut tirer d’un roi heurtant un empereur. »
Sigismond, sous ce mort qui plane, ivre d’horreur,
Recule, sans la voir, vers la lugubre trappe ;
Soudain le mort s’abat et le cadavre frappe… —
Éviradnus est seul. Et l’on entend le bruit
De deux spectres tombant ensemble dans la nuit.
Le preux se courbe au seuil du puits, son œil y plonge,
Et, calme, il dit tout bas, comme parlant en songe :
« C’est bien ! disparaissez, le tigre et le chacal ! »
XVIII
Le jour reparaît
Il reporte Mahaud sur le fauteuil ducal,
Et, de peur qu’au réveil elle ne s’inquiète,
Il referme sans bruit l’infernale oubliette ;
Puis remet tout en ordre autour de lui, disant :
« La chose n’a pas fait une goutte de sang ;
C’est mieux. »
C’est mieux. » Mais, tout à coup, la cloche au loin éclate ;
Les monts gris sont bordés d’un long fil écarlate ;
Et voici que, portant des branches de genêt,
Le peuple vient chercher sa dame ; l’aube naît.
Les hameaux sont en branle, on accourt, et, vermeille,
Mahaud, en même temps que l’aurore, s’éveille ;
Elle pense rêver, et croit que le brouillard
A pris ces jeunes gens pour en faire un vieillard,
Et les cherche des yeux, les regrettant peut-être ;
Éviradnus salue, et le vieux vaillant maître,
S’approchant d’elle avec un doux sourire ami :
« Madame, lui dit-il, avez-vous bien dormi ? »
Fleuves et poètes
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Le grand Niagara s’écoule, le Rhin tombe ;
L’abîme monstrueux tâche d’être une tombe,
Il hait le géant fleuve, et dit : j’engloutirai.
Et le fleuve, pareil au lion attiré
5Dans l’antre inattendu d’une hydre aux mille têtes,
Lutte avec tous ses cris et toutes ses tempêtes.
Quoi ! la nature immense est donc un lieu peu sûr ?
Il se cabre, il résiste au précipice obscur,
Bave et bouillonne, et, blanc et noir comme le marbre,
10Se cramponne aux rochers, se retient aux troncs d’arbre,
Penche, et, comme frappé de malédiction,
Roule, ainsi que tournait l’éternel Ixion.
Tordu, brisé, vaincu, Dieu même étant complice,
Le fleuve échevelé subit son dur supplice.
15Le gouffre veut sa mort ; mais l’effort des fléaux
Pour faire le néant, ne fait que le chaos ;
L’affreux puits de l’enfer ouvre ses flancs funèbres,
Et rugit. Quel travail pour créer les ténèbres !
Il est l’envie, il est la rage, il est la nuit ;
20Et la destruction, voilà ce qu’il construit.
Pareil à la fumée au faîte du Vésuve,
Un nuage sinistre est sur l’énorme cuve,
Et cache le tourment du grand fleuve trahi.
Lui, le fécondateur, d’où vient qu’il est haï ?
25Qu’est-ce donc qu’il a fait au bois, au mont sublime,
Aux prés verts, pour que tous le livrent à l’abîme ?
Sa force, sa splendeur, sa beauté, sa bonté,
Croulent. Quel guet-apens et quelle lâcheté !
L’eau s’enfle comme l’outre où grondent les Borées,
30Et l’horreur se disperse en voix désespérées ;
Tout est chute, naufrage, engloutissement, nuit,
Et l’on dirait qu’un rire infâme est dans ce bruit ;
Rien n’est épargné, rien ne vit, rien ne surnage ;
Le fleuve se débat dans l’atroce engrenage,
35
Tombe, agonise, et jette au lointain firmament
Une longue rumeur d’évanouissement.
Tout à coup, au-dessus de ce chaos qui souffre,
Apparaît, composé de tout ce que le gouffre
A de hideux, d’hostile et de torrentiel,
40Un éblouissement auguste, l’arc-en-ciel ;
Le piège est vil, la roche est traître, l’onde est noire,
Et tu sors de cette ombre épouvantable, ô gloire !
Les hommes ont la force, et tout devant eux croule ;
Ils sont le peuple, ils sont l'armée, ils sont la foule ;
Ils ont aux yeux la flamme, ils ont au poing le fer ;
Ils font les dieux ; ils sont les dieux ; ils sont l'enfer ;
Ils sont l'ombre et la guerre ; on les entend bruire,
Rugir et triompher ; ils peuvent tout détruire,
Et, plus hauts et plus sourds que le sphinx nubien,
Fouler aux pieds le vrai, le faux, le mal, le bien,
Les uns au nom des droits, d'autres au nom des bibles ;
Ils sont victorieux, formidables, terribles ;
Mais les petits enfants viennent à leur secours.
L'enfant ne suit pas l'homme, ayant les pas trop courts,
Heureusement ; il rit quand nous pleurons, il pleure
Quand nous rions ; son aile en tremblant nous effleure,
Et rien qu'en nous touchant nous transforme, et, sans bruit,
Met du jour dans nos cœurs pleins d'orage et de nuit.
Notre hautaine voix n'est qu'un clairon superbe ;
C'est dans la bouche rose et tendre qu'est le verbe ;
Elle seule peut vaincre, avertir, consoler ;
Dans l'enfant qui bégaie on entend Dieu parler ;
L'enfant parfois défend son père, et, dans la ville
Frémissante de haine et de guerre civile,
Il le sauve ; et le peuple, apaisé, rayonnant,
Dit : Lequel doit la vie à l'autre maintenant ?
Il suffit quelquefois de ce doux petit être,
Plus brave qu'un soldat et plus pensif qu'un prêtre,
Pour rallumer soudain, sous son vol d'alcyon,
Dans une populace un cœur de nation,
Pour que la multitude aveugle ait des prunelles,
Pour qu'on voie accourir des sphères éternelles
La raison, la pitié, l'amour, la vérité,
Et pour que, sur les flots d'un noir peuple irrité,
La Justice, euménide effrayante et sans voile,
Se dresse, ayant au front le pardon, cette étoile !
Il arrive parfois, dans les temps convulsifs,
Quand tout un peuple écume et bat les durs récifs,
Qu'un enfant brusquement, dans cette haine amère,
Blond, pâle, accourt, surgit, voit son père ou sa mère,
Fait un pas, pousse un cri, tend les bras, et, soudain,
Vainqueurs pleins de courroux, vaincus pleins de dédain,
Hésitent, sont hagards, comprennent qu'ils se trompent,
Sentent une secousse obscure, et s'interrompent,
Les vainqueurs de tuer, les vaincus de mourir ;
Cette fragilité, faite pour tout souffrir,
Vient nous protéger tous, eux, dans leur ombre noire,
Contre leur chute, et nous contre notre victoire ;
Les hommes stupéfaits sont bons ; l'enfant le veut.
Sainte intervention ! Cette tête s'émeut
Au moindre vent, elle est frissonnante, elle tremble ;
Cette joue est vermeille et délicate ; il semble
Que des souffles d'avril elle attend le baiser,
Un papillon viendrait sur ce front se poser ;
C'est charmant ; tout à coup cela devient auguste
Et terrible ; arrêtez ! l'innocent, c'est le juste !
Éblouissement ! l'ombre est vaincue ; on dirait
Qu'au ciel une nuée entr'ouverte apparaît
Et jette sur la terre une lueur énorme ;
Tout s'éclaire ; le bien, le vrai, reprend sa forme ;
Et les cœurs terrassés sentent subitement
Se calmer ce qui mord, se taire ce qui ment,
Et s'effacer la haine et la nuit se dissoudre.
On croit voir une fleur d'où sort un coup de foudre.
Je m'étais figuré que lorsque cet Etna,
La Révolution, prit feu, s'ouvrit, tonna,
Rugit, fendit la terre, et cracha sur le monde
Sa lave alors terrible et maintenant féconde,
Que, lorsque, vierge altière et proclamant nos droits,
L'Idée offrit la guerre au groupe affreux des rois,
Lorsqu'apparut, hautaine, à travers les fumées,
Cette Diane, en laisse ayant quatorze armées,
Que lorsque Danton prit l'Europe corps à corps,
Que lorsqu'on entendit les meutes et les cors,
Quand la forêt laissa voir dans sa transparence
L'âpre chasse donnée aux tyrans par la France,
Moi, pensif, regardant Kléber et Mirabeau,
Jean-Jacques, ce tison, Voltaire, ce flambeau,
Je m'étais, je l'avoue, imaginé qu'en somme
L'écroulement des rois c'est le sacre de l'homme,
Que nous avions vaincu la matière et la mort,
Et que le résultat de cet illustre effort,
Le triomphe, l'orgueil, l'honneur, le phénomène,
C'était d'avoir grandi jusqu'aux cieux l'âme humaine ;
C'était d'avoir montré dans l'aube qui sourit
L'homme beau par le glaive et plus beau par l'esprit ;
C'était d'avoir prouvé que cet être qui change,
Sur son épaule d'homme a des ailes d'archange,
Qu'il peut s'épanouir demi-dieu tout à coup,
Et que, lorsqu'il lui plaît de se dresser debout,
Son immense rayon mystérieux éclaire
Toutes les profondeurs de haine et de colère
Et leur verse l'aurore et les emplit d'amour ;
J'avais pensé que c'est pour accroître le jour,
Pour embraser le cœur, pour incendier l'âme,
Pour tirer de l'esprit humain toute sa flamme,
Que nos pères, Français plus grands que les Romains,
Avaient pris et tordu le passé dans leurs mains,
Et jeté dans le feu de la forge profonde
Ce combustible utile et hideux, le vieux monde ;
Je m'étais dit que l'homme avait soif, avait faim
D'être une âme immortelle, et qu'il avait enfin
Su montrer et prouver sa divinité fière
Par l'agrandissement subit de la lumière
Et par la délivrance auguste des vivants ;
J'ai dit que ni les rois, ni les flots, ni les vents,
Ne pouvaient désormais rien contre un tel prodige ;
Qu'on avait pour cela passé le Rhin, l'Adige,
Le Nil, l'Èbre, et crié sur les monts : Liberté !
Oui, j'avais cru pouvoir dire qu'une clarté
Sortait de ce grand siècle, et que cette étincelle
Rattachait l'âme humaine à l'âme universelle,
Qu'ici-bas, où le sceptre est un triste hochet,
La solidarité des hommes ébauchait
La solidarité des mondes, composée
De toute la bonté, de toute la pensée,
Et de toute la vie éparse dans les cieux ;
Oui, je croyais, les yeux fixés sur nos aïeux,
Que l'homme avait prouvé superbement son âme.
Aussi, lorsqu'à cette heure un Allemand proclame
Zéro, pour but final, et me dit : — Ô néant,
Salut ! — j'en fais ici l'aveu, je suis béant ;
Et quand un grave Anglais, correct, bien mis, beau linge,
Me dit : — Dieu t'a fait homme et moi je te fais singe ;
Rends-toi digne à présent d'une telle faveur ! —
Cette promotion me laisse un peu rêveur.
GAÏFFER-JORGE
DUC D’AQUITAINE
Au bas d’une muraille on ouvre une tranchée.
Les travailleurs, bras nus et la tête penchée,
Vont et viennent, fouillant dans l’obscur entonnoir ;
Sous la pioche, pareille au bec d’un oiseau noir,
Le rocher sonne, ainsi que le fer dans la forge ;
Dur labeur. Gaïffer, qu’on appelle aussi Jorge,
Fait creuser un fossé large et profond autour
De son donjon, palais de roi, nid de vautour,
Forteresse où ce duc, voisin de la tempête,
Habite, avec le cri des aigles sur sa tête ;
On éventre le mont, on défonce le champ ;
— Creusez ! creusez ! dit-il aux terrassiers, piochant
De l’aube jusqu’à l’heure où le soleil se couche,
Je veux faire à ma tour un fossé si farouche
Qu’un homme ait le vertige en regardant au fond. —
On creuse, et le travail que les ouvriers font
Trace au pied des hauts murs un tortueux cratère ;
Il descend chaque jour plus avant dans la terre ;
Un terrassier parfois dit : — Seigneur, est-ce assez ?
Et Gaïffer répond : — Creusez toujours, creusez.