Les Châtiments (page 2)
Tiennent des registres d’écrou.
II
Ô peuples douloureux, il faut bien qu’on vous venge !
Les rhéteurs froids m’ont dit : Le poëte, c’est l’ange ;
Il plane, ignorant Fould, Magnan, Morny, Maupas ;
Il contemple la nuit sereine avec délices… —
Non, tant que vous serez complices
De ces crimes hideux que je suis pas à pas,
Tant que vous couvrirez ces brigands de vos voiles,
Cieux azurés, soleils, étoiles,
Je ne vous regarderai pas !
Tant qu’un gueux forcera les bouches à se taire,
Tant que la liberté sera couchée à terre
Comme une femme morte et qu’on vient de noyer,
Tant que dans les pontons on entendra des râles,
J’aurai des clartés sépulcrales
Pour tous ces fronts abjects qu’un bandit fait ployer.
Je crierai : Lève-toi, peuple ! ciel, tonne et gronde !
La France, dans sa nuit profonde,
Verra ma torche flamboyer !
III
Ces coquins vils qui font de la France une Chine,
On entendra mon fouet claquer sur leur échine.
Ils chantent : Te Deum, je crierai : Memento !
Je fouaillerai les gens, les faits, les noms, les titres,
Porte-sabres et porte-mitres ;
Je les tiens dans mon vers comme dans un étau.
On verra choir surplis, épaulettes, bréviaires,
Et César, sous mes étrivières,
Se sauver, troussant son manteau !
Et les champs, et les prés, le lac, la fleur, la plaine,
Les nuages pareils à des flocons de laine,
L’eau qui fait frissonner l’algue et les goëmons,
Et l’énorme océan, hydre aux écailles vertes,
Les forêts de rumeurs couvertes,
Le phare sur les flots, l’étoile sur les monts,
Me reconnaîtront bien et diront à voix basse :
C’est un esprit vengeur qui passe,
Chassant devant lui les démons !
Jersey, novembre 1852.
XII
On dit : — Soyez prudents. — Puis vient ce dithyrambe :
« — … Qui veut frapper Néron
Rampe, et ne se fait pas précéder d’un ïambe
Soufflant dans un clairon.
« Souviens-toi d’Ettenheim et des piéges célèbres ;
Attends le jour marqué.
Sois comme Chéréas qui vient dans les ténèbres,
Seul, muet et masqué.
« La prudence conduit au but qui sait la suivre.
Marche d’ombre vêtu… » —
C’est bien ; je laisse à ceux qui veulent longtemps vivre
Cette lâche vertu.
Jersey, août 1853.
V
Puisque le juste est dans l’abîme,
Puisqu’on donne le sceptre au crime,
Puisque tous les droits sont trahis,
Puisque les plus fiers restent mornes,
Puisqu’on affiche au coin des bornes
Le déshonneur de mon pays ;
Ô République de nos pères,
Grand Panthéon plein de lumières,
Dôme d’or dans le libre azur,
Temple des ombres immortelles,
Puisqu’on vient avec des échelles
Coller l’empire sur ton mur ;
Puisque toute âme est affaiblie,
Puisqu’on rampe, puisqu’on oublie
Le vrai, le pur, le grand, le beau,
Les yeux indignés de l’histoire,
L’honneur, la loi, le droit, la gloire,
Et ceux qui sont dans le tombeau ;
Je t’aime, exil ! douleur, je t’aime !
Tristesse, sois mon diadème !
Je t’aime, altière pauvreté !
J’aime ma porte aux vents battue.
J’aime le deuil, grave statue
Qui vient s’asseoir à mon côté.
J’aime le malheur qui m’éprouve,
Et cette ombre où je vous retrouve,
O vous à qui mon cœur sourit,
Dignité, foi, vertu voilée,
Toi, liberté, fière exilée,
Et toi, dévouement, grand proscrit !
J’aime cette île solitaire,
Jersey, que la libre Angleterre
Couvre de son vieux pavillon,
L’eau noire, par moments accrue,
Le navire, errante charrue,
Le flot, mystérieux sillon.
J’aime ta mouette, ô mer profonde,
Qui secoue en perles ton onde
Sur son aile aux fauves couleurs,
Plonge dans les lames géantes,
Et sort de ces gueules béantes
Comme l’âme sort des douleurs.
J’aime la roche solennelle
D’où j’entends la plainte éternelle,
Sans trêve comme le remords,
Toujours renaissant dans les ombres,
Des vagues sur les écueils sombres,
Des mères sur leurs enfants morts.
Jersey, décembre 1852.
XI
— Sentiers où l’herbe se balance,
Vallons, coteaux, bois chevelus,
Pourquoi ce deuil et ce silence ?
— Celui qui venait ne vient plus.
— Pourquoi personne à ta fenêtre,
Et pourquoi ton jardin sans fleurs,
Ô maison ! où donc est ton maître ?
— Je ne sais pas, il est ailleurs.
— Chien, veille au logis. — Pourquoi faire ?
La maison est vide à présent.
— Enfant, qui pleures-tu ? — Mon père.
— Femme, qui pleures-tu ? — L’absent.
— Où s’en est-il allé ? — Dans l’ombre.
— Flots qui gémissez sur l’écueil,
D’où venez-vous ? — Du bagne sombre.
— Et qu’apportez-vous ? Un cercueil.
1er août 1853.
IV À DES JOURNALISTES DE ROBE COURTE
Parce que, jargonnant vêpres, jeûne et vigile,
Exploitant Dieu qui rêve au fond du firmament,
Vous avez, au milieu du divin évangile,
Ouvert boutique effrontément ;
Parce que vous feriez prendre à Jésus la verge,
Cyniques brocanteurs sortis on ne sait d’où ;
Parce que vous allez vendant la sainte vierge
Dix sous avec miracle, et sans miracle un sou ;
Parce que vous contez d’effroyables sornettes
Qui font des temples saints trembler les vieux piliers ;
Parce que votre style éblouit les lunettes
Des duègnes et des marguilliers ;
Parce que la soutane est sous vos redingotes,
Parce que vous sentez la crasse et non l’œillet,
Parce que vous bâclez un journal de bigotes
Pensé par Escobar, écrit par Patouillet ;
Parce qu’en balayant leurs portes, les concierges
Poussent dans le ruisseau ce pamphlet méprisé ;
Parce que vous mêlez à la cire des cierges
Votre affreux suif vert-de-grisé ;
Parce qu’à vous tout seuls vous faites une espèce ;
Parce qu’enfin, blanchis dehors et noirs dedans,
Criant mea culpa, battant la grosse caisse
La boue au cœur, la larme à l’œil, le fifre aux dents,
Pour attirer les sots qui donnent tête-bêche
Dans tous les vils panneaux du mensonge immortel,
Vous avez adossé le tréteau de Bobêche
Aux saintes pierres de l’autel,
Vous vous croyez le droit, trempant dans l’eau bénite
Cette griffe qui sort de votre abject pourpoint,
De dire : Je suis saint, ange, vierge et jésuite,
J’insulte les passants et je ne me bats point !
Ô pieds plats ! votre plume au fond de vos masures
Griffonne, va, vient, court, boit l’encre, rend du fiel,
Bave, égratigne et crache, et ses éclaboussures
Font des taches jusques au ciel !
Votre immonde journal est une charretée
De masques déguisés en prédicants camus,
Qui passent en prêchant la cohue ameutée
Et qui parlent argot entre deux oremus.
Vous insultez l’esprit, l’écrivain dans ses veilles,
Et le penseur rêvant sur les libres sommets ;
Et quand on va chez vous pour chercher vos oreilles,
Vos oreilles n’y sont jamais !
Après avoir lancé l’affront et le mensonge,
Vous fuyez, vous courez, vous échappez aux yeux.
Chacun a ses instincts, et s’enfonce et se plonge,
Le hibou dans les trous et l’aigle dans les cieux.
Vous, où vous cachez-vous ? dans quel hideux repaire ?
Ô Dieu ! l’ombre où l’on sent tous les crimes passer
S’y fait autour de vous plus noire, et la vipère
S’y glisse et vient vous y baiser.
Là vous pouvez, dragons qui rampez sous les presses,
Vous vautrer dans la fange où vous jettent vos goûts.
Le sort qui dans vos cœurs mit toutes les bassesses
Doit faire en vos taudis passer tous les égouts.
Bateleurs de l’autel, voilà quels sont vos rôles.
Et quand un galant homme à de tels compagnons
Fait cet immense honneur de leur dire : Mes drôles,
Je suis votre homme ; dégainons !
— Un duel ! nous ! des chrétiens ! jamais ! — Et ces crapules
Font des signes de croix et jurent par les saints.
Lâches gueux, leur terreur se déguise en scrupules,
Et ces empoisonneurs ont peur d’être assassins.
Bien, écoutez, la trique est là, fraîche coupée.
On vous fera cogner le pavé du menton ;
Car sachez-le, coquins, on n’esquive l’épée
Que pour rencontrer le bâton.
Vous conquîtes la Seine et le Rhin et le Tage,
L’esprit humain rogné subit votre compas.
Sur les publicains juifs vous avez l’avantage,
Maudits ! Judas est mort, Tartuffe ne meurt pas.
Iago n’est qu’un fat près de votre Basile.
La bible en vos greniers pourrit mangée aux vers.
Le jour où le mensonge aurait besoin d’asile,
Vos cœurs sont là, tout grands ouverts.
Vous insultez le juste abreuvé d’amertumes.
Tous les vices, quittant veste, cape et manteau,
Vont se masquer chez vous et trouvent des costumes,
On entre Lacenaire, on sort Contrafatto.
Les âmes sont pour vous des bourses et des banques.
Quiconque vous accueille a d’affreux repentirs.
Vous vous faites chasser, et par vos saltimbanques
Vous parodiez les martyrs.
L’église du bon Dieu n’est que votre buvette.
Vous offrez l’alliance à tous les inhumains.
On trouvera du sang au fond de la cuvette,
Si jamais, par hasard, vous vous lavez les mains.
Vous seriez des bourreaux si vous n’étiez des cuistres.
Pour vous le glaive est saint et le supplice est beau !
Ô monstres ! vous chantez dans vos hymnes sinistres
Le bûcher, votre seul flambeau !
Depuis dix-huit cents ans Jésus, le doux pontife,
Veut sortir du tombeau qui lentement se rompt,
Mais vous faites effort, ô valets de Caïphe,
Pour faire retomber la pierre sur son front !
Ô cafards ! votre échine appelle l’étrivière.
Le sort juste et railleur fait chasser Loyola
De France par le fouet d’un pape, et de Bavière
Par la cravache de Lola.
Allez, continuez, tournez la manivelle
De votre impur journal, vils grimauds dépravés ;
Avec vos ongles noirs grattez votre cervelle ;
Calomniez, hurlez, mordez, mentez, vivez !
Dieu prédestine aux dents des chevreaux les brins d’herbes,
La mer aux coups de vent, les donjons aux boulets,
Aux rayons du soleil les parthénons superbes,
Vos faces aux larges soufflets.
Sus donc ! cherchez les trous, les recoins, les cavernes !
Cachez-vous, plats vendeurs d’un fade orviétan,
Pitres dévots, marchands d’infâmes balivernes,
Vierges comme l’eunuque, anges comme Satan !
Ô saints du ciel ! est-il, sous l’œil de Dieu qui règne,
Charlatans plus hideux et d’un plus lâche esprit,
Que ceux qui, sans frémir, accrochent leur enseigne
Aux clous saignants de Jésus-Christ !
Septembre 1856.
VII À l’obéissance passive
I
Ô soldats de l’an deux ! ô guerres ! épopées !
Contre les rois tirant ensemble leurs épées,
Prussiens, autrichiens,
Contre toutes les Tyrs et toutes les Sodomes,
Contre le czar du nord, contre ce chasseur d’hommes,
Suivi de tous ses chiens,
Contre toute l’Europe avec ses capitaines,
Avec ses fantassins couvrant au loin les plaines,
Avec ses cavaliers,
Tout entière debout comme une hydre vivante,
Ils chantaient, ils allaient, l’âme sans épouvante
Et les pieds sans souliers !
Au levant, au couchant, partout, au sud, au pôle,
Avec de vieux fusils sonnant sur leur épaule,
Passant torrents et monts,
Sans repos, sans sommeil, coudes percés, sans vivres,
Ils allaient, fiers, joyeux, et soufflant dans des cuivres,
Ainsi que des démons !
La liberté sublime emplissait leurs pensées.
Flottes prises d’assaut, frontières effacées
Sous leur pas souverain,
Ô France, tous les jours c’était quelque prodige,
Chocs, rencontres, combats ; et Joubert sur l’Adige,
Et Marceau sur le Rhin !
On battait l’avant-garde, on culbutait le centre ;
Dans la pluie et la neige et de l’eau jusqu’au ventre,
On allait ! en avant !
Et l’un offrait la paix, et l’autre ouvrait ses portes,
Et les trônes, roulant comme des feuilles mortes,
Se dispersaient au vent !
Oh ! que vous étiez grands au milieu des mêlées,
Soldats ! L’œil plein d’éclairs, faces échevelées
Dans le noir tourbillon,
Ils rayonnaient, debout, ardents, dressant la tête ;
Et comme les lions aspirent la tempête
Quand souffle l’aquilon,
Eux, dans l’emportement de leurs luttes épiques,
Ivres, ils savouraient tous les bruits héroïques,
Le fer heurtant le fer,
La Marseillaise ailée et volant dans les balles,
Les tambours, les obus, les bombes, les cymbales,
Et ton rire, ô Kléber !
La Révolution leur criait : — Volontaires,
Mourez pour délivrer tous les peuples vos frères ! —
Contents, ils disaient oui.
— Allez, mes vieux soldats, mes généraux imberbes ! —
Et l’on voyait marcher ces va-nu-pieds superbes
Sur le monde ébloui !
La tristesse et la peur leur étaient inconnues.
Ils eussent, sans nul doute, escaladé les nues,
Si ces audacieux,
En retournant les yeux dans leur course olympique,
Avaient vu derrière eux la grande République
Montrant du doigt les cieux !
II
Oh ! vers ces vétérans quand notre esprit s’élève,
Nous voyons leur front luire et resplendir leur glaive,
Fertile en grands travaux.
C’étaient là les anciens. Mais ce temps les efface !
France, dans ton histoire ils tiennent trop de place.
France, gloire aux nouveaux !
Oui, gloire à ceux d’hier ! ils se mettent cent mille,
Sabres nus, vingt contre un, sans crainte, et par la ville
S’en vont, tambours battants.
À mitraille ! leur feu brille, l’obusier tonne,
Victoire ! ils ont tué, carrefour Tiquetonne,
Un enfant de sept ans !
Ceux-ci sont des héros qui n’ont pas peur des femmes !
Ils tirent sans pâlir, gloire à ces grandes âmes !
Sur les passants tremblants.
On voit, quand dans Paris leur troupe se promène,
Aux fers de leurs chevaux de la cervelle humaine,
Avec des cheveux blancs.
Ils montent à l’assaut des lois ; sur la patrie
Ils s’élancent ; chevaux, fantassins, batterie,
Bataillon, escadron,
Gorgés, payés, repus, joyeux, fous de colère,
Sonnant la charge, avec Maupas pour vexillaire
Et Veuillot pour clairon.
Tout, le fer et le plomb, manque à nos bras farouches,
Le peuple est sans fusils, le peuple est sans cartouches,
Braves ! c’est le moment !
Avec quelques tribuns la loi demeure seule.
Derrière vos canons chargés jusqu’à la gueule
Risquez-vous hardiment !
Ô soldats de décembre ! ô soldats d’embuscades
Contre votre pays ! honte à vos cavalcades
Dans Paris consterné !
Vos pères, je l’ai dit, brillaient comme le phare ;
Ils bravaient, en chantant une haute fanfare,
La mort, spectre étonné ;
Vos pères combattaient les plus fières armées,
Le prussien blond, le russe aux foudres enflammées,
Le catalan bruni ;
Vous, vous tuez des gens de bourse et de négoce.
Vos pères, ces géants, avaient pris Saragosse,
Vous prenez Tortoni !
Histoire, qu’en dis-tu ? les vieux dans les batailles
Couraient sur les canons vomissant les mitrailles ;
Ceux-ci vont, sans trembler,
Foulant aux pieds vieillards sanglants, femmes mourantes,
Droit au crime. Ce sont deux façons différentes
De ne pas reculer.
III
Cet homme fait venir, à l’heure où la nuit voile
Paris dormant encor,
Des généraux français portant la triple étoile
Sur l’épaulette d’or ;
Il leur dit : « Écoutez, pour vos yeux seuls j’écarte
L’ombre que je répands ;
Vous crûtes jusqu’ici que j’étais Bonaparte,
Mon nom est Guet-apens.
» C’est demain le grand jour, le jour des funérailles
Et le jour des douleurs.
Vous allez vous glisser sans bruit sous les murailles,
Comme font les voleurs ;
« Vous prendrez cette pince, à mon service usée,
Que je cache sur moi,
Et vous soulèverez avec une pesée
La porte de la loi ;
» Puis, hourrah ! sabre au vent, et la police en tête !
Et main basse sur tout,
Sur vos chefs africains, sur quiconque est honnête,
Sur quiconque est debout,
« Sur les représentants, et ceux qu’ils représentent,
Sur Paris terrassé !
Et je vous pairai bien ! » Ces généraux consentent ;
Vidocq eût refusé.
IV
Maintenant, largesse au prétoire !
Trinquez, soldats ! et depuis quand
A-t-on peur de rire et de boire ?
Fête aux casernes ! fête au camp !
L’orgie a rougi leur moustache,
Les rouleaux d’or gonflent leur sac ;
Pour capitaine ils ont Gamache,
Ils ont Cocagne pour bivouac.
La bombance après l’équipée.
On s’attable. Hier on tua.
Ô Napoléon, ton épée
Sert de broche à Gargantua.
Le meurtre est pour eux la victoire ;