Les Châtiments (page 3)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Châtiments · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Leur œil, par l’ivresse endormi,

Prend le déshonneur pour la gloire

Et les français pour l’ennemi.

France, ils t’égorgèrent la veille

Ils tiennent, c’est leur lendemain,

Dans une main une bouteille

Et ta tête dans l’autre main.

Ils dansent en rond, noirs quadrilles,

Comme des gueux dans le ravin ;

Troplong leur amène des filles,

Et Sibour leur verse du vin.

Et leurs banquets sans fin ni trêves

D’orchestres sont environnés… —

Nous faisions pour vous d’autres rêves,

Ô nos soldats infortunés !

Nous rêvions pour vous l’âpre bise,

La neige au pied du noir sapin,

La brèche où la bombe se brise,

Les nuits sans feu, les jours sans pain.

Nous rêvions les marches forcées,

La faim, le froid, les coups hardis,

Les vieilles capotes usées,

Et la victoire un contre dix !

Nous rêvions, ô soldats esclaves,

Pour vous et pour vos généraux,

La sainte misère des braves,

La grande tombe des héros !

Car l’Europe en ses fers soupire,

Car dans les cœurs un ferment bout,

Car voici l’heure où Dieu va dire :

Chaînes, tombez ! Peuples, debout !

L’histoire ouvre un nouveau registre ;

Le penseur, amer et serein,

Derrière l’horizon sinistre

Entend rouler des chars d’airain.

Un bruit profond trouble la terre ;

Dans les fourreaux s’émeut l’acier ;

Ce vent qui souffle sort, ô guerre,

Des naseaux de ton noir coursier !

Vers l’heureux but où Dieu nous mène,

Soldats ! rêveurs, nous vous poussions,

Tête de la colonne humaine,

Avant-garde des nations !

Nous rêvions, bandes aguerries,

Pour vous, fraternels conquérants,

La grande guerre des patries,

La chute immense des tyrans !

Nous réservions votre effort juste,

Vos fiers tambours, vos rangs épais,

Soldats, pour cette guerre auguste

D’où sortira l’auguste paix !

Dans nos songes visionnaires,

Nous vous voyions, ô nos guerriers,

Marcher joyeux dans les tonnerres,

Courir sanglants dans les lauriers,

Sous la fumée et la poussière

Disparaître en noirs tourbillons,

Puis tout à coup dans la lumière

Surgir, radieux bataillons,

Et passer, légion sacrée

Que les peuples venaient bénir,

Sous la haute porte azurée

De l’éblouissant avenir !

V

Donc, les soldats français auront vu, jours infâmes !

Après Brune et Desaix, après ces grandes âmes

Que nous admirons tous,

Après Turenne, après Saintraille, après Lahire,

Poulailler leur donner des drapeaux et leur dire :

Je suis content de vous !

Ô drapeaux du passé, si beaux dans les histoires,

Drapeaux de tous nos preux et de toutes nos gloires,

Redoutés du fuyard,

Percés, troués, criblés, sans peur et sans reproche,

Vous qui dans vos lambeaux mêlez le sang de Hoche

Et le sang de Bayard,

Ô vieux drapeaux ! sortez des tombes, des abîmes !

Sortez en foule, ailés de vos haillons sublimes,

Drapeaux éblouissants !

Comme un sinistre essaim qui sur l’horizon monte,

Sortez, venez, volez, sur toute cette honte

Accourez frémissants !

Délivrez nos soldats de ces bannières viles !

Vous qui chassiez les rois, vous qui preniez les villes,

Vous en qui l’âme croit,

Vous qui passiez les monts, les gouffres et les fleuves,

Drapeaux sous qui l’on meurt, chassez ces aigles neuves,

Drapeaux sous qui l’on boit !

Que nos tristes soldats fassent la différence !

Montrez-leur ce que c’est que les drapeaux de France,

Montrez vos sacrés plis

Qui flottaient sur le Rhin, sur la Meuse et la Sambre,

Et faites, ô drapeaux, auprès du Deux-Décembre

Frissonner Austerlitz !

VI

Hélas ! tout est fini ! fange ! néant ! nuit noire !

Au-dessus de ce gouffre où croula notre gloire,

Flamboyez, noms maudits !

Maupas, Morny, Magnan, Saint-Arnaud, Bonaparte !

Courbons nos fronts ! Gomorrhe a triomphé de Sparte !

Cinq hommes ! cinq bandits !

Toutes les nations tour à tour sont conquises,

L’Angleterre, pays des antiques franchises,

Par les vieux neustriens,

Rome par Alaric, par Mahomet Byzance,

La Sicile par trois chevaliers, et la France

Par cinq galériens !

Soit. Régnez ! emplissez de dégoût la pensée,

Notre-Dame d’encens, de danses l’Élysée,

Montmartre d’ossements.

Régnez ! liez ce peuple, à vos yeux populace,

Liez Paris, liez la France à la culasse

De vos canons fumants !

VII

Quand sur votre poitrine il jeta sa médaille,

Ses rubans et sa croix, après cette bataille

Et ce coup de lacet,

Ô soldats dont l’Afrique avait hâlé la joue,

N’avez-vous donc pas vu que c’était de la boue

Qui vous éclaboussait ?

Oh ! quand je pense à vous, mon œil se mouille encore !

Je vous pleure, soldats ! je pleure votre aurore,

Et ce qu’elle promit.

Je pleure ! car la gloire est maintenant voilée ;

Car il est parmi vous plus d’une âme accablée

Qui songe et qui frémit !

Ô soldats ! nous aimions votre splendeur première ;

Fils de la république et fils de la chaumière,

Que l’honneur échauffait,

Pour servir ce bandit qui dans leur sang se vautre,

Hélas ! pour trahir l’une et déshonorer l’autre,

Que vous ont-elles fait ?

Après qui marchez-vous, ô légion trompée ?

L’homme à qui vous avez prostitué l’épée,

Ce criminel flagrant,

Cet aventurier vil en qui vous semblez croire,

Sera Napoléon le Petit dans l’histoire,

Ou Cartouche le Grand.

Armée ! ainsi ton sabre a frappé par derrière

Le serment, le devoir, la loyauté guerrière,

Le droit aux vents jeté,

La révolution sur ce grand siècle empreinte,

Le progrès, l’avenir, la République sainte,

La sainte Liberté,

Pour qu’il puisse asservir ton pays que tu navres,

Pour qu’il puisse s’asseoir sur tous ces grands cadavres,

Lui, ce nain tout-puissant,

Qui préside l’orgie immonde et triomphale,

Qui cuve le massacre et dont la gorge exhale

L’affreux hoquet du sang !

VIII

Ô Dieu, puisque voilà ce qu’a fait cette armée,

Puisque, comme une porte est barrée et fermée,

Elle est sourde à l’honneur,

Puisque tous ces soldats rampent sans espérance,

Et puisque dans le sang ils ont éteint la France,

Votre flambeau, Seigneur !

Puisque la conscience en deuil est sans refuge ;

Puisque le prêtre assis dans la chaire, et le juge

D’hermine revêtu,

Adorent le succès, seul vrai, seul légitime,

Et disent qu’il vaut mieux réussir par le crime

Que choir par la vertu ;

Puisque les âmes sont pareilles à des filles ;

Puisque ceux-là sont morts qui brisaient les bastilles,

Ou bien sont dégradés ;

Puisque l’abjection aux conseils misérables,

Sortant de tous les cœurs, fait les bouches semblables

Aux égouts débordés ;

Puisque l’honneur décroît pendant que César monte,

Puisque dans ce Paris on n’entend plus, ô honte,

Que des femmes gémir ;

Puisqu’on n’a plus de cœur devant les grandes tâches,

Puisque les vieux faubourgs, tremblant comme des lâches,

Font semblant de dormir ;

Ô Dieu vivant, mon Dieu ! prêtez-moi votre force,

Et, moi qui ne suis rien, j’entrerai chez ce corse

Et chez cet inhumain ;

Secouant mon vers sombre et plein de votre flamme,

J’entrerai là, Seigneur, la justice dans l’âme

Et le fouet à la main,

Et, retroussant ma manche ainsi qu’un belluaire,

Seul, terrible, des morts agitant le suaire

Dans ma sainte fureur,

Pareil aux noirs vengeurs devant qui l’on se sauve,

J’écraserai du pied l’antre et la bête fauve,

L’empire et l’empereur !

Jersey, 7-13 janvier 1853.

XIV À PROPOS DE LA LOI FAIDER

Ce qu’on appelle charte ou constitution,

C’est un antre qu’un peuple en révolution

Creuse dans le granit, abri sûr et fidèle.

Joyeux, le peuple enferme en cette citadelle

Ses conquêtes, ses droits, payés de tant d’efforts,

Ses progrès, son honneur ; pour garder ces trésors,

Il installe en la haute et superbe tanière

La fauve liberté, secouant sa crinière.

L’œuvre faite, il s’apaise, il reprend ses travaux ;

Il retourne à son champ, fier de ses droits nouveaux,

Et tranquille il s’endort sur des dates célèbres,

Sans songer aux larrons rôdant dans les ténèbres.

Un beau matin, le peuple en s’éveillant va voir

Sa constitution, temple de son pouvoir ;

Hélas ! de l’antre auguste on a fait une niche.

Il y mit un lion, il y trouve un caniche.

Jersey, décembre 1852.

VIII À un martyr

On lit dans les Annales de la propagation de la Foi : « Une lettre de Hong-Kong (Chine), en date du 24 juillet 1852, nous annonce que M. Bonnard, missionnaire du Tong-King, a été décapité pour la foi, le 1er mai dernier.

» Ce nouveau martyr était né dans le diocèse de Lyon et appartenait à la Société des Missions étrangères. Il était parti pour le Tong-King en 1849. »

I

Ô saint prêtre ! grande âme ! oh ! je tombe à genoux !

Jeune, il avait encor de longs jours parmi nous,

Il n’en a pas compté le nombre ;

Il était à cet âge où le bonheur fleurit ;

Il a considéré la croix de Jésus-Christ

Toute rayonnante dans l’ombre.

Il a dit : « C’est le Dieu de progrès et d’amour.

Jésus, qui voit ton front, croit voir le front du jour.

Christ sourit à qui le repousse.

Puisqu’il est mort pour nous, je veux mourir pour lui ;

Dans son tombeau, dont j’ai la pierre pour appui,

Il m’appelle d’une voix douce.

» Sa doctrine est le ciel entr’ouvert ; par la main,

Comme un père l’enfant, il tient le genre humain ;

Par lui nous vivons et nous sommes ;

Au chevet des geôliers dormant dans leurs maisons,

Il dérobe les clefs de toutes les prisons

Et met en liberté les hommes.

» Or il est, loin de nous, une autre humanité

Qui ne le connaît point, et dans l’iniquité

Rampe enchaînée, et souffre et tombe ;

Ils font pour trouver Dieu de ténébreux efforts ;

Ils s’agitent en vain ; ils sont comme des morts

Qui tâtent le mur de leur tombe.

» Sans loi, sans but, sans guide, ils errent ici-bas.

Ils sont méchants, étant ignorants ; ils n’ont pas

Leur part de la grande conquête.

J’irai. Pour les sauver je quitte le saint lieu.

Ô mes frères, je viens vous apporter mon Dieu ;

Je viens vous apporter ma tête ! » —

Prêtre, il s’est souvenu, calme en nos jours troublés,

De la parole dite aux apôtres : — Allez,

Bravez les bûchers et les claies !

Et de l’adieu du Christ au suprême moment :

— Ô vivant, aimez-vous ! aimez. En vous aimant,

Frères, vous fermerez mes plaies. —

Il s’est dit qu’il est bon d’éclairer dans leur nuit

Ces peuples, égarés loin du progrès qui luit,

Dont l’âme est couverte de voiles ;

Puis il s’en est allé, dans les vents, dans les flots,

Vers les noirs chevalets et les sanglants billots,

Les yeux fixés sur les étoiles.

II

Ceux vers qui cet apôtre allait l’ont égorgé.

III

Oh ! tandis que là-bas, hélas ! chez ces barbares,

S’étale l’échafaud de tes membres chargé,

Que le bourreau, rangeant ses glaives et ses barres,

Frotte au gibet son ongle où ton sang s’est figé ;

Ciel ! tandis que les chiens dans ce sang viennent boire,

Et que la mouche horrible, essaim au vol joyeux,

Comme dans une ruche entre en ta bouche noire

Et bourdonne au soleil dans les trous de tes yeux ;

Tandis qu’échevelée, et sans voix, sans paupières,

Ta tête blême est là sur un infâme pieu,

Livrée aux vils affronts, meurtrie à coups de pierres,

Ici, derrière toi, martyr, on vend ton Dieu !

Ce Dieu qui n’est qu’à toi, martyr, on te le vole !

On le livre à Mandrin, ce Dieu pour qui tu meurs !

Des hommes, comme toi revêtus de l’étole,

Pour être cardinaux, pour être sénateurs,

Des prêtres, pour avoir des palais, des carrosses,

Et des jardins, l’été, riant sous le ciel bleu,

Pour argenter leur mitre et pour dorer leurs crosses,

Pour boire de bon vin, assis près d’un bon feu,

Au forban dont la main dans le meurtre est trempée,

Au larron chargé d’or qui paye et qui sourit,

Grand Dieu ! retourne-toi vers nous, tête coupée !

Ils vendent Jésus-Christ ! ils vendent Jésus-Christ !

Ils livrent au bandit, pour quelques sacs sordides,

L’évangile, la loi, l’autel épouvanté,

Et la justice aux yeux sévères et candides,

Et l’étoile du cœur humain, la vérité !

Les bons jetés vivants au bagne, ou morts aux fleuves,

L’homme juste proscrit par Cartouche Sylla,

L’innocent égorgé, le deuil sacré des veuves,

Les pleurs de l’orphelin, ils vendent tout cela !

Tout ! la foi, le serment que Dieu tient sous sa garde,

Le saint temple où, mourant, tu dis : Introïbo,

Ils livrent tout ! pudeur, vertu ! — martyr, regarde,

Rouvre tes yeux qu’emplit la lueur du tombeau ; —

Ils vendent l’arche auguste où l’hostie étincelle !

Ils vendent Christ, te dis-je ! et ses membres liés !

Ils vendent la sueur qui sur son front ruisselle,

Et les clous de ses mains, et les clous de ses pieds !

Ils vendent au brigand qui chez lui les attire

Le grand crucifié sur les hommes penché ;

Ils vendent sa parole, ils vendent son martyre,

Et ton martyre à toi par-dessus le marché !

Tant pour les coups de fouet qu’il reçut à la porte !

César ! tant pour l’amen ! tant pour l’alleluia !

Tant pour la pierre où vint heurter sa tête morte !

Tant pour le drap rougi que sa barbe essuya !

Ils vendent ses genoux meurtris, sa palme verte,

Sa plaie au flanc, son œil tout baigné d’infini,

Ses pleurs, son agonie, et sa bouche entr’ouverte,

Et le cri qu’il poussa : Lamma Sabacthani !

Ils vendent le sépulcre ! ils vendent les ténèbres !

Les séraphins chantant au seuil profond des cieux,

Et la mère debout sous l’arbre aux bras funèbres,

Qui, sentant là son fils, ne levait pas les yeux !

Oui, ces évêques, oui, ces marchands, oui, ces prêtres,

À l’histrion du crime, assouvi, couronné,

À ce Néron repu qui rit parmi les traîtres,

Un pied sur Thraséas, un coude sur Phryné,

Au voleur qui tua les lois à coups de crosse,

Au pirate empereur Napoléon dernier,

Ivre deux fois, immonde encor plus que féroce,

Pourceau dans le cloaque et loup dans le charnier,

Ils vendent, ô martyr, le Dieu pensif et pâle

Qui, debout sur la terre et sous le firmament,

Triste et nous souriant dans notre nuit fatale,

Sur le noir Golgotha saigne éternellement.

Jersey, décembre 1852.

VII Ad majorem dei gloriam

« Vraiment, notre siècle est étrangement délicat. S’imagine-t-il donc que la cendre des bûchers soit totalement éteinte ? qu’il n’en soit pas resté le plus petit tison pour allumer une seule torche ? Les insensés ! en nous appelant jésuites, ils croient nous couvrir d’opprobre ! Mais ces jésuites leur réservent la censure, un bâillon et du feu… Et, un jour, ils seront les maîtres de leurs maîtres… »(Le père Roothaan, général des jésuites, à la conférence de Chiéri.)

Ils ont dit : « Nous serons les vainqueurs et les maîtres.

Soldats par la tactique et par la robe prêtres,

Nous détruirons progrès, lois, vertus, droits, talents.

Nous nous ferons un fort avec tous ces décombres,

Et pour nous y garder, comme des dogues sombres,

Nous démusèlerons les préjugés hurlants.

» Oui, l’échafaud est bon ; la guerre est nécessaire ;

Acceptez l’ignorance, acceptez la misère ;

L’enfer attend l’orgueil du tribun triomphant ;

L’homme parvient à l’ange en passant par la buse

Notre gouvernement fait de force et de ruse

Bâillonnera le père, abrutira l’enfant.

» Notre parole, hostile au siècle qui s’écoule,

Tombera de la chaire en flocons sur la foule ;

Elle refroidira les cœurs irrésolus,

Y glacera tout germe utile ou salutaire,

Et puis elle y fondra comme la neige à terre,

Et qui la cherchera ne la trouvera plus.

Seulement un froid sombre aura saisi les âmes ;

Seulement nous aurons tué toutes les flammes ;

Et si quelqu’un leur crie, à ces français d’alors :

Sauvez la liberté pour qui luttaient vos pères !

Ils riront, ces français sortis de nos repaires,

De la liberté morte et de leurs pères morts.

« Prêtres, nous écrirons sur un drapeau qui brille :

— Ordre, Religion, Propriété, Famille ; —

Et si quelque bandit, corse, juif ou païen,

Vient nous aider avec le parjure à la bouche,

Le sabre aux dents, la torche au poing, sanglant, farouche,

Volant et massacrant, nous lui dirons : c’est bien !

« Vainqueurs, fortifiés aux lieux inabordables,

Nous vivrons arrogants, vénérés, formidables.

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