Les Châtiments

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Châtiments · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

IV

Ainsi les plus abjects, les plus vils, les plus minces

Vont régner ! ce n’était pas assez des vrais princes

Qui de leur sceptre d’or insultent le ciel bleu,

Et sont rois et méchants par la grâce de Dieu !

Quoi ! tel gueux qui, pourvu d’un titre en bonne forme,

A pour toute splendeur sa bâtardise énorme,

Tel enfant du hasard, rebut des échafauds,

Dont le nom fut un vol et la naissance un faux,

Tel bohème pétri de ruse et d’arrogance,

Tel intrus entrera dans le sang de Bragance,

Dans la maison d’Autriche ou dans la maison d’Est,

Grâce à la fiction légale is pater est,

Criera : je suis Bourbon, ou : je suis Bonaparte,

Mettra cyniquement ses deux poings sur la carte,

Et dira : c’est à moi ! je suis le grand vainqueur !

Sans que les braves gens, sans que les gens de cœur

Rendent à Curtius ce monarque de cire !

Et, quand je dis : faquin ! l’écho répondra : sire !

Quoi ! ce royal croquant, ce maraud couronné,

Qui, d’un boulet de quatre à la cheville orné,

Devrait dans un ponton pourrir à fond de cale,

Cette altesse en ruolz, ce prince en chrysocale,

Se fait devant la France, horrible, ensanglanté,

Donner de l’empereur et de la majesté,

Il trousse sa moustache en croc et la caresse,

Sans que sous les soufflets sa face disparaisse,

Sans que, d’un coup de pied l’arrachant à Saint-Cloud,

On le jette au ruisseau, dût-on salir l’égout !

— Paix ! disent cent crétins. C’est fini. Chose faite.

Le Trois pour cent est Dieu, Mandrin est son prophète.

Il règne. Nous avons voté ! Vox populi. —

Oui, je comprends, l’opprobre est un fait accompli.

Mais qui donc a voté ? Mais qui donc tenait l’urne ?

Mais qui donc a vu clair dans ce scrutin nocturne ?

Où donc était la loi dans ce tour effronté ?

Où donc la nation ? Où donc la liberté ?

Ils ont voté !

Troupeau que la peur mène paître

Entre le sacristain et le garde champêtre,

Vous qui, pleins de terreur, voyez, pour vous manger,

Pour manger vos maisons, vos bois, votre verger,

Vos meules de luzerne et vos pommes à cidre,

S’ouvrir tous les matins les mâchoires d’une hydre ;

Braves gens, qui croyez en vos foins, et mettez

De la religion dans vos propriétés ;

Ames que l’argent touche et que l’or fait dévotes ;

Maires narquois, traînant vos paysans aux votes ;

Marguilliers aux regards vitreux ; curés camus

Hurlant à vos lutrins : Dæmonem laudamus ;

Sots, qui vous courroucez comme flambe une bûche ;

Marchands dont la balance incorrecte trébuche ;

Vieux bonshommes crochus, hiboux hommes d’état,

Qui déclarez, devant la fraude et l’attentat,

La tribune fatale et la presse funeste ;

Fats, qui, tout effrayés de l’esprit, cette peste,

Criez, quoique à l’abri de la contagion ;

Voltairiens, viveurs, fervente légion,

Saints gaillards, qui jetez dans la même gamelle

Dieu, l’orgie et la messe, et prenez pêle-mêle

La défense du ciel et la taille à Goton ;

Bons dos, qui vous courbez, adorant le bâton ;

Contemplateurs béats des gibets de l’Autriche ;

Gens de Bourse effarés, qui trichez et qu’on triche ;

Invalides, lions transformés en toutous ;

Niais, pour qui cet homme est un sauveur ; vous tous,

Qui vous ébahissez, bestiaux de Panurge,

Aux miracles que fait Cartouche thaumaturge ;

Noircisseurs de papier timbré, planteurs de choux,

Est-ce que vous croyez que la France, c’est vous,

Que vous êtes le peuple, et que jamais vous eûtes

Le droit de nous donner un maître, ô tas de brutes ?

Ce droit, sachez-le bien, chiens du berger Maupas,

Et la France et le peuple eux-mêmes ne l’ont pas.

L’altière Vérité jamais ne tombe en cendre.

La Liberté n’est pas une guenille à vendre,

Jetée au tas, pendue au clou chez un fripier.

Quand un peuple se laisse au piège estropier,

Le droit sacré, toujours à soi-même fidèle,

Dans chaque citoyen trouve une citadelle ;

On s’illustre en bravant un lâche conquérant,

Et le moindre du peuple en devient le plus grand.

Donc, trouvez du bonheur, ô plates créatures,

À vivre dans la fange et dans les pourritures,

Adorez ce fumier sous ce dais de brocart,

L’honnête homme recule et s’accoude à l’écart.

Dans la chute d’autrui je ne veux pas descendre.

L’honneur n’abdique point. Nul n’a droit de me prendre

Ma liberté, mon bien, mon ciel bleu, mon amour.

Tout l’univers aveugle est sans droit sur le jour.

Fût-on cent millions d’esclaves, je suis libre.

Ainsi parle Caton. Sur la Seine ou le Tibre,

Personne n’est tombé tant qu’un seul est debout.

Le vieux sang des aïeux qui s’indigne et qui bout,

La vertu, la fierté, la justice, l’histoire,

Toute une nation avec toute sa gloire

Vit dans le dernier front qui ne veut pas plier.

Pour soutenir le temple il suffit d’un pilier ;

Un français, c’est la France ; un romain contient Rome,

Et ce qui brise un peuple avorte aux pieds d’un homme.

Jersey, novembre 1852

III

Approchez-vous ; ceci, c’est le tas des dévots.

Cela hurle en grinçant un benedicat vos ;

C’est laid, c’est vieux, c’est noir. Cela fait des gazettes.

Pères fouetteurs du siècle, à grands coups de garcettes

Ils nous mènent au ciel. Ils font, blêmes grimauds,

De l’âme et de Jésus des querelles de mots,

Comme à Byzance au temps des Jeans et des Eudoxes.

Méfions-nous ; ce sont des gredins orthodoxes.

Ils auraient fait pousser des cris à Juvénal.

La douairière aux yeux gris s’ébat sur leur journal,

Comme sur les marais la grue et la bécasse.

Ils citent Poquelin, Pascal, Rousseau, Boccace,

Voltaire, Diderot l’aigle au vol inégal,

Devant l’official et le théologal.

L’esprit étant gênant, ces saints le congédient.

Ils mettent Escobar sous bande et l’expédient

Aux bedeaux rayonnants, pour quatre francs par mois.

Avec le vieux savon des jésuites sournois

Ils lavent notre époque incrédule et pensive,

Et le bûcher fournit sa cendre à leur lessive.

Leur gazette, où les mots de venin sont verdis,

Est la seule qui soit reçue au paradis.

Ils sont, là, tout-puissants ; et tandis que leur bande

Prêche ici-bas la dîme et défend la prébende,

Ils font chez Jéhovah la pluie et le beau temps.

L’ange au glaive de feu leur ouvre à deux battants

La porte bienheureuse, effrayante et vermeille ;

Tous les matins, à l’heure où l’oiseau se réveille,

Quand l’aube, se dressant au bord du ciel profond,

Rougit en regardant ce que les hommes font,

Et que des pleurs de honte emplissent sa paupière,

Gais, ils grimpent là-haut, et, cognant chez saint-Pierre,

Jettent à ce portier leur journal impudent.

Ils écrivent à Dieu comme à leur intendant,

Critiquant, gourmandant, et lui demandant compte

Des révolutions, des vents, du flot qui monte,

De l’astre au pur regard qu’ils voudraient voir loucher,

De ce qu’il fait tourner notre terre et marcher

Notre esprit, et, d’un timbre ornant l’eucharistie,

Ils cachettent leur lettre immonde avec l’hostie.

Jamais marquis, voyant son carrosse broncher,

N’a plus superbement tutoyé son cocher ;

Si bien que, ne sachant comment mener le monde,

Ce pauvre vieux bon Dieu, sur qui leur foudre gronde,

Tremblant, cherchant un trou dans ses cieux éclatants,

Ne sait où se fourrer quand ils sont mécontents.

Ils ont supprimé Rome ; ils auraient détruit Sparte.

Ces drôles sont charmés de monsieur Bonaparte.

Bruxelles, janvier 1852.

XIV

C’est la nuit ; la nuit noire, assoupie et profonde ;

L’ombre immense élargit ses ailes sur le monde.

Dans vos joyeux palais gardés par le canon,

Dans vos lits de velours, de damas, de linon,

Sous vos chauds couvre-pieds de martres zibelines,

Sous le nuage blanc des molles mousselines,

— Derrière vos rideaux qui cachent sous leurs plis

Toutes les voluptés avec tous les oublis,

Aux sons d’une fanfare amoureuse et lointaine,

Tandis qu’une veilleuse, en tremblant, ose à peine

Éclairer le plafond de pourpre et de lampas,

Vous, duc de Saint-Arnaud, vous, comte de Maupas,

Vous, sénateurs, préfets, généraux, juges, princes,

Toi, César, qu’à genoux adorent tes provinces,

Toi qui rêvas l’empire et le réalisas,

Dormez, maîtres… — Voici le jour. Debout, forçats !

Jersey, 28 octobre 1852

IX

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont

Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front,

Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime,

Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime,

Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,

Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.

C’est le prophète saint prosterné devant l’arche,

C’est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche,

Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins.

Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.

Car de son vague ennui le néant les enivre,

Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre.

Inutiles, épars, ils traînent ici-bas

Le sombre accablement d’être en ne pensant pas.

Ils s’appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule.

Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,

Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,

N’a jamais de figure et n’a jamais de nom ;

Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,

Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,

Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,

Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus.

Ils sont les passants froids, sans but, sans nœud, sans âge ;

Le bas du genre humain qui s’écroule en nuage ;

Ceux qu’on ne connaît pas, ceux qu’on ne compte pas,

Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.

L’ombre obscure autour d’eux se prolonge et recule ;

Ils n’ont du plein midi qu’un lointain crépuscule,

Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit,

Ils errent près du bord sinistre de la nuit.

Quoi ! ne point aimer ! suivre une morne carrière

Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière !

Quoi ! marcher devant soi sans savoir où l’on va !

Rire de Jupiter sans croire à Jéhova !

Regarder sans respect l’astre, la fleur, la femme !

Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher l’âme !

Pour de vains résultats faire de vains efforts !

N’attendre rien d’en haut ! ciel ! oublier les morts !

Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,

Fiers, puissants, ou cachés dans d’immondes repaires,

Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés ;

Et j’aimerais mieux être, ô fourmis des cités,

Tourbe, foule, hommes faux, cœurs morts, races déchues,

Un arbre dans les bois qu’une âme en vos cohues !

Paris, 31 décembre 1848. Minuit.

I

France ! à l’heure où tu te prosternes,

Le pied d’un tyran sur ton front,

La voix sortira des cavernes,

Les enchaînés tressailleront.

Le banni, debout sur la grève,

Contemplant l’étoile et le flot,

Comme ceux qu’on entend en rêve,

Parlera dans l’ombre tout haut ;

Et ses paroles qui menacent,

Ses paroles dont l’éclair luit,

Seront comme des mains qui passent

Tenant des glaives dans la nuit.

Elles feront frémir les marbres

Et les monts que brunit le soir ;

Et les chevelures des arbres

Frissonneront sous le ciel noir.

Elles seront l’airain qui sonne,

Le cri qui chasse les corbeaux,

Le souffle inconnu dont frissonne

Le brin d’herbe sur les tombeaux ;

Elles crieront : Honte aux infâmes,

Aux oppresseurs, aux meurtriers !

Elles appelleront les âmes

Comme on appelle des guerriers !

Sur les races qui se transforment,

Sombre orage, elles planeront ;

Et si ceux qui vivent s’endorment,

Ceux qui sont morts s’éveilleront.

Jersey, août 1853.

XIII

L’histoire a pour égout des temps comme les nôtres ;

Et c’est là que la table est mise pour vous autres.

C’est là, sur cette nappe où, joyeux, vous mangez,

Qu’on voit, — tandis qu’ailleurs, nus et de fers chargés,

Agonisent, sereins, calmes, le front sévère,

Socrate à l’agora, Jésus-Christ au calvaire,

Colomb dans son cachot, Jean Huss sur son bûcher,

Et que l’humanité pleure et n’ose approcher

Tous ces gibets où sont les justes et les sages, -

C’est là qu’on voit trôner dans la longueur des âges,

Parmi les vins, les luths, les viandes, les flambeaux,

Sur des coussins de pourpre oubliant les tombeaux,

Ouvrant et refermant leurs féroces mâchoires,

Ivres, heureux, affreux, la tête dans des gloires,

Tout le troupeau hideux des satrapes dorés ;

C’est là qu’on entend rire et chanter, entourés

De femmes couronnant de fleurs leurs turpitudes,

Dans leur lasciveté prenant mille attitudes,

Laissant peuples et chiens en bas ronger les os,

Tous les hommes requins, tous les hommes pourceaux,

Les princes de hasard plus fangeux que les rues,

Les goinfres courtisans, les altesses ventrues,

Toute gloutonnerie et toute abjection,

Depuis Cambacérès jusqu’à Trimalcion.

Jersey, février 1853

XII

Ô Robert, un conseil. Ayez l’air moins candide.

Soyons homme d’esprit. Le moment est splendide,

Je le sais ; le quart d’heure est chatoyant, c’est vrai ;

Cette Californie est riche en minerai,

D’accord ; mais cependant quand un préfet, un maire,

Un évêque adorant le fils de votre mère,

Quand un Suin, un Parieu, payé pour sa ferveur,

Vous parlant en plein nez, vous appelle sauveur,

Vous promet l’avenir, atteste Fould et Magne,

Et vous fait coudoyer César et Charlemagne,

Mon cher, vous accueillez ces propos obligeants

D’un air de bonne foi qui prête à rire aux gens.

Vous avez l’œil béat d’un bailli de province.

Par ces simplicités vous affligez, ô prince,

Napoléon, votre oncle, et moi, votre parrain.

Ne soyons pas Jocrisse ayant été Mandrin.

On vole un trône, on prend un peuple en une attrape,

Mais il est de bon goût d’en rire un peu sous cape

Et de cligner de l’œil du côté des malins.

Être sa propre dupe ! ah ! fi donc ! Verres pleins,

Poche pleine, et rions ! La France rampe et s’offre ;

Soyons un sage à qui Jupiter livre un coffre ;

Dépêchons-nous, pillons, régnons vite. ─ Mais quoi !

Le pape nous bénit ; czar, sultan, duc et roi

Sont nos cousins ; fonder un empire est facile ;

Il est doux d’être chef d’une race ! ─ Imbécile !

Te figures-tu donc que ceci durera ?

Prends-tu pour du granit ce décor d’opéra ?

Paris dompté ! par toi ! dans quelle apocalypse

Lit-on que le géant devant le nain s’éclipse ?

Crois-tu donc qu’on va voir, gaîment, l’œil impudent,

Ta fortune cynique écraser sous sa dent

La révolution que nos pères ont faite,

Ainsi qu’une guenon qui croque une noisette ?

Ôte-toi de l’esprit ce rêve enchanteur. Crois

À Rose Tamisier faisant saigner la croix,

À l’âme de Baroche entr’ouvrant sa corolle,

Crois à l’honnêteté de Deutz, à ta parole,

C’est bien ; mais ne crois pas à ton succès ; il ment.

Rose Tamisier, Deutz, Baroche, ton serment,

C’est de l’or, j’en conviens ; ton sceptre est de l’argile.

Dieu, qui t’a mis au coche, écrit sur toi : fragile.

Jersey, mai 1853.

IV

Ô soleil, ô face divine,

Fleurs sauvages de la ravine,

Grottes où l’on entend des voix,

Parfums que sous l’herbe on devine,

Ô ronces farouches des bois,

Monts sacrés, hauts comme l’exemple,

Blancs comme le fronton d’un temple,

Vieux rocs, chêne des ans vainqueur,

Dont je sens, quand je vous contemple,

L’âme éparse entrer dans mon cœur,

Ô vierge forêt, source pure,

Lac limpide que l’ombre azure,

Eau chaste où le ciel resplendit,

Conscience de la nature,

Que pensez-vous de ce bandit ?

Jersey, 2 décembre 1852

XI

I

Oh ! je sais qu’ils feront des mensonges sans nombre

Pour s’évader des mains de la vérité sombre ;

Qu’ils nieront, qu’ils diront : ce n’est pas moi, c’est lui !

Mais, n’est-il pas vrai, Dante, Eschyle, et vous, prophètes ?

Jamais, du poignet des poëtes,

Jamais, pris au collet, les malfaiteurs n’ont fui.

J’ai fermé sur ceux-ci mon livre expiatoire ;

J’ai mis des verrous à l’histoire ;

L’histoire est un bagne aujourd’hui.

Le poëte n’est plus l’esprit qui rêve et prie ;

Il a la grosse clef de la conciergerie.

Quand ils entrent au greffe, où pend leur chaîne au clou,

On regarde le prince aux poches, comme un drôle,

Et les empereurs à l’épaule ;

Macbeth est un escroc, César est un filou.

Vous gardez des forçats, ô mes strophes ailées !

Les Calliopes étoilées

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