Les Châtiments (page 4)
Que nous importe au fond Christ, Mahomet, Mithra !
Régner est notre but, notre moyen proscrire.
Si jamais ici-bas on entend notre rire,
Le fond obscur du cœur de l’homme tremblera.
» Nous garrotterons l’âme au fond d’une caverne.
Nations, l’idéal du peuple qu’on gouverne,
C’est le moine d’Espagne ou le fellah du Nil.
À bas l’esprit ! à bas le droit ! vive l’épée !
Qu’est-ce que la pensée ? une chienne échappée.
Mettons Jean-Jacques au bagne et Voltaire au chenil.
» Si l’esprit se débat, toujours nous l’étouffâmes.
Nous parlerons tout bas à l’oreille des femmes.
Nous aurons les pontons, l’Afrique, le Spielberg.
Les vieux bûchers sont morts, nous les ferons revivre ;
N’y pouvant jeter l’homme, on y jette le livre ;
À défaut de Jean Huss, nous brûlons Gutenberg.
» Et quant à la raison, qui prétend juger Rome,
Flambeau qu’allume Dieu sous le crâne de l’homme,
Dont s’éclairait Socrate et qui guidait Jésus,
Nous, pareils au voleur qui se glisse et qui rampe,
Et commence en entrant par éteindre la lampe,
En arrière et furtifs, nous soufflerons dessus.
« Alors dans l’âme humaine obscurité profonde.
Sur le néant des cœurs le vrai pouvoir se fonde.
Tout ce que nous voudrons, nous le ferons sans bruit.
Pas un souffle de voix, pas un battement d’aile
Ne remuera dans l’ombre, et notre citadelle
Sera comme une tour plus noire que la nuit.
» Nous régnerons. La tourbe obéit comme l’onde.
Nous serons tout-puissants, nous régirons le monde ;
Nous posséderons tout, force, gloire et bonheur ;
Et nous ne craindrons rien, n’ayant ni foi ni règles…"
— Quand vous habiteriez la montagne des aigles,
Je vous arracherais de là, dit le Seigneur !
Jersey, novembre 1852.
I APOTHÉOSE
Méditons ! Il est bon que l’esprit se repaisse
De ces spectacles-là. L’on n’était qu’une espèce
De perroquet ayant un grand nom pour perchoir ;
Pauvre diable de prince, usant son habit noir,
Auquel mil huit cent quinze avait coupé les vivres.
On n’avait pas dix sous, on emprunte cinq livres.
Maintenant, remarquons l’échelle, s’il vous plaît.
De l’écu de cinq francs on s’élève au billet
Signé Garat ; bravo ! puis du billet de banque
On grimpe au million, rapide saltimbanque ;
Le million gobé fait mordre au milliard.
On arrive au lingot en partant du liard.
Puis carrosses, palais, bals, festins, opulence ;
On s’attable au pouvoir et l’on mange la France.
C’est ainsi qu’un filou devient homme d’état.
Qu’a-t-il fait ? Un délit ? Fi donc ! un attentat ;
Un grand acte, un massacre, un admirable crime
Auquel la haute cour prête serment. L’abîme
Se referme en poussant un grognement bourru.
La Révolution sous terre a disparu
En laissant derrière elle une senteur de soufre.
Romieu montre la trappe et dit : Voyez le gouffre !
Vivat Mascarillus ! roulement de tambours.
On tient sous le bâton parqués dans les faubourgs
Les ouvriers ainsi que des noirs dans leurs cases ;
Paris sur ses pavés voit neiger les ukases ;
La Seine devient glace autant que la Néva.
Quant au maître, il triomphe ; il se promène, va
De préfet en préfet, vole de maire en maire,
Orné du deux décembre et du dix-huit brumaire,
Bombardé de bouquets, voituré dans des chars,
Laid, joyeux, salué par des chœurs de mouchards.
Puis il rentre empereur au Louvre, il parodie
Napoléon, il lit l’histoire, il étudie
L’honneur et la vertu dans Alexandre six ;
Il s’installe au palais du spectre Médicis ;
Il quitte par moments sa pourpre ou sa casaque,
Flâne autour du bassin en pantalon cosaque,
Et riant, et semant les miettes sur ses pas,
Donne aux poissons le pain que les proscrits n’ont pas.
La caserne l’adore, on le bénit au prône ;
L’Europe est sous ses pieds et tremble sous son trône.
Il règne par la mitre et par le hausse-col.
Ce trône a trois degrés, parjure, meurtre et vol.
O Carrare ! ô Paros ! ô marbres pentéliques !
O tous les vieux héros des vieilles républiques
O tous les dictateurs de l’empire latin !
Le moment est venu d’admirer le destin.
Voici qu’un nouveau dieu monte au fronton du temple.
Regarde, peuple, et toi, froide histoire, contemple.
Tandis que nous, martyrs du droit, nous expions,
Avec les Périclès, avec les Scipions,
Sur les frises où sont les victoires aptères,
Au milieu des césars trainés par des panthères,
Vêtus de pourpre et ceints du laurier souverain,
Parmi les aigles d’or et les louves d’airain,
Comme un astre apparaît parmi ses satellites,
Voici qu’à la hauteur des empereurs stylites,
Entre Auguste à l’œil calme et Trajan au front pur,
Resplendit, immobile en l’éternel azur,
Sur vous, ô panthéons, sur vous, ô propylées,
Robert Macaire avec ses bottes éculées !
Jersey, décembre 1852.
AU MOMENT DE RENTRER EN FRANCE
Qui peut, en cet instant où Dieu peut-être échoue,
Deviner
Si c’est du côté sombre ou joyeux que la roue
Va tourner ?
Qu’est-ce qui va sortir de ta main qui se voile,
Ô destin ?
Sera-ce l’ombre infâme et sinistre, ou l’étoile
Du matin ?
Je vois en même temps le meilleur et le pire ;
Noir tableau !
Car la France mérite Austerlitz, et l’empire
Waterloo.
J’irai, je rentrerai dans ta muraille sainte,
Ô Paris !
Je te rapporterai l’âme jamais éteinte
Des proscrits.
Puisque c’est l’heure où tous doivent se mettre à l’œuvre,
Fiers, ardents,
Écraser au dehors le tigre, et la couleuvre
Au dedans ;
Puisque l’idéal pur, n’ayant pu nous convaincre,
S’engloutit ;
Puisque nul n’est trop grand pour mourir, ni pour vaincre
Trop petit ;
Puisqu’on voit dans les cieux poindre l’aurore noire
Du plus fort ;
Puisque tout devant nous maintenant est la gloire
Ou la mort ;
Puisqu’en ce jour le sang ruisselle, les toits brûlent,
Jour sacré !
Puisque c’est le moment où les lâches reculent,
J’accourrai.
Et mon ambition, quand vient sur la frontière
L’étranger,
La voici : part aucune au pouvoir, part entière
Au danger.
Puisque ces ennemis, hier encor nos hôtes,
Sont chez nous,
J’irai, je me mettrai, France, devant tes fautes
À genoux !
J’insulterai leurs chants, leurs aigles noirs, leurs serres,
Leurs défis ;
Je te demanderai ma part de tes misères,
Moi ton fils.
Farouche, vénérant, sous leurs affronts infâmes,
Tes malheurs,
Je baiserai tes pieds, France, l’œil plein de flammes
Et de pleurs.
France, tu verras bien qu’humble tête éclipsée
J’avais foi,
Et que je n’eus jamais dans l’âme une pensée
Que pour toi.
Tu me permettras d’être en sortant des ténèbres
Ton enfant ;
Et tandis que rira ce tas d’hommes funèbres
Triomphant,
Tu ne trouveras pas mauvais que je t’adore,
En priant,
Ébloui par ton front invincible, que dore
L’Orient.
Naguère, aux jours d’orgie où l’homme joyeux brille,
Et croit peu,
Pareil aux durs sarments desséchés où pétille
Un grand feu,
Quand, ivre de splendeur, de triomphe et de songes,
Tu dansais
Et tu chantais, en proie aux éclatants mensonges
Du succès,
Alors qu’on entendait ta fanfare de fête
Retentir,
Ô Paris, je t’ai fui comme le noir prophète
Fuyait Tyr.
Quand l’empire en Gomorrhe avait changé Lutèce,
Morne, amer,
Je me suis envolé dans la grande tristesse
De la mer.
Là, tragique, écoutant ta chanson, ton délire,
Bruits confus,
J’opposais à ton luxe, à ton rêve, à ton rire,
Un refus.
Mais aujourd’hui qu’arrive avec sa sombre foule
Attila,
Aujourd’hui que le monde autour de toi s’écroule,
Me voilà.
France, être sur ta claie à l’heure où l’on te traîne
Aux cheveux,
Ô ma mère, et porter mon anneau de ta chaîne,
Je le veux !
J’accours, puisque sur toi la bombe et la mitraille
Ont craché.
Tu me regarderas debout sur ta muraille,
Ou couché.
Et peut-être, en la terre où brille l’espérance,
Pur flambeau,
Pour prix de mon exil, tu m’accorderas, France,
Un tombeau.
Bruxelles, 31 août 1870.
II Au peuple
Partout pleurs, sanglots, cris funèbres.
Pourquoi dors-tu dans les ténèbres ?
Je ne veux pas que tu sois mort.
Pourquoi dors-tu dans les ténèbres ?
Ce n’est pas l’instant où l’on dort.
La pâle Liberté gît sanglante à ta porte.
Tu le sais, toi mort, elle est morte.
Voici le chacal sur ton seuil,
Voici les rats et les belettes,
Pourquoi t’es-tu laissé lier de bandelettes ?
Ils te mordent dans ton cercueil !
De tous les peuples on prépare
Le convoi… —
Lazare ! Lazare ! Lazare !
Lève-toi !
Paris sanglant, au clair de lune,
Rêve sur la fosse commune ;
Gloire au général Trestaillon !
Plus de presse, plus de tribune !
Quatrevingt-neuf porte un bâillon.
La Révolution, terrible à qui la touche,
Est couchée à terre ! un Cartouche
Peut ce qu’aucun titan ne put.
Escobar rit d’un rire oblique.
On voit traîner sur toi, géante République,
Tous les sabres de Lilliput.
Le juge, marchand en simarre,
Vend la loi… —
Lazare ! Lazare ! Lazare !
Lève-toi !
Sur Milan, sur Vienne punie,
Sur Rome étranglée et bénie,
Sur Pesth, torturé sans répit,
La vieille louve Tyrannie,
Fauve et joyeuse, s’accroupit.
Elle rit ; son repaire est orné d’amulettes ;
Elle marche sur des squelettes,
De la Vistule au Tanaro ;
Elle a ses petits qu’elle couve.
Qui la nourrit ? qui porte à manger à la louve ?
C’est l’évêque, c’est le bourreau.
Qui s’allaite à son flanc barbare ?
C’est le roi… —
Lazare ! Lazare ! Lazare !
Lève-toi !
Jésus, parlant à ses apôtres,
Dit : Aimez-vous les uns les autres.
Et voilà bientôt deux mille ans
Qu’il appelle nous et les nôtres,
Et qu’il ouvre ses bras sanglants.
Rome commande et règne au nom du doux prophète.
De trois cercles sacrés est faite
La tiare du Vatican ;
Le premier est une couronne,
Le second est le nœud des gibets de Vérone,
Et le troisième est un carcan.
Mastaï met cette tiare
Sans effroi… —
Lazare ! Lazare ! Lazare !
Lève-toi !
Ils bâtissent des prisons neuves ;
Ô dormeur sombre, entends les fleuves
Murmurer, teints de sang vermeil ;
Entends pleurer les pauvres veuves,
Ô noir dormeur au dur sommeil !
Martyrs, adieu ! le vent souffle, les pontons flottent ;
Les mères au front gris sanglotent ;
Leurs fils sont en proie aux vainqueurs ;
Elles gémissent sur la route ;
Les pleurs qui de leurs yeux s’échappent goutte à goutte
Filtrent en haine dans nos cœurs.
Les juifs triomphent, groupe avare
Et sans foi… —
Lazare ! Lazare ! Lazare !
Lève-toi !
Mais, il semble qu’on se réveille !
Est-ce toi que j’ai dans l’oreille,
Bourdonnement du sombre essaim ?
Dans la ruche frémit l’abeille ;
J’entends sourdre un vague tocsin.
Les césars, oubliant qu’il est des gémonies,
S’endorment dans les symphonies,
Du lac Baltique au mont Etna ;
Les peuples sont dans la nuit noire ;
Dormez, rois ; le clairon dit aux tyrans : victoire !
Et l’orgue leur chante : hosanna !
Qui répond à cette fanfare ?
Le beffroi… —
Lazare ! Lazare ! Lazare !
Lève-toi !
Jersey, mai 1853.
X AUBE
Un immense frisson émeut la plaine obscure.
C’est l’heure où Pythagore, Hésiode, Épicure,
Songeaient ; c’est l’heure où, las d’avoir, toute la nuit,
Contemplé l’azur sombre et l’étoile qui luit,
Pleins d’horreur, s’endormaient les pâtres de Chaldée.
Là-bas, la chute d’eau, de mille plis ridée,
Brille, comme dans l’ombre un manteau de satin ;
Sur l’horizon lugubre apparaît le matin,
Face rose qui rit avec des dents de perles ;
Le bœuf rêve et mugit, les bouvreuils et les merles
Et les geais querelleurs sifflent, et dans les bois
On entend s’éveiller confusément les voix ;
Les moutons hors de l’ombre, à travers les bourrées,
Font bondir au soleil leurs toisons éclairées ;
Et la jeune dormeuse, entr’ouvrant son œil noir,
Fraîche, et ses coudes blancs sortis hors du peignoir,
Cherche de son pied nu sa pantoufle chinoise.
Louange à Dieu ! toujours, après la nuit sournoise,
Agitant sur les monts la ronce et le genêt,
La nature superbe et tranquille renaît ;
L’aube éveille le nid à l’heure accoutumée,
Le chaume dresse au vent sa plume de fumée,
Le rayon, flèche d’or, perce l’âpre forêt ;
Et plutôt qu’arrêter le soleil, on ferait
Sensibles à l’honneur et pour le bien fougueuses
Les âmes de Baroche et de Troplong, ces gueuses !
Jersey, 28 avril 1853
IV Aux morts du 4 décembre
Jouissez du repos que vous donne le maître.
Vous étiez autrefois des cœurs troublés peut-être,
Qu’un vain songe poursuit ;
L’erreur vous tourmentait, ou la haine, ou l’envie ;
Vos bouches, d’où sortait la vapeur de la vie,
Étaient pleines de bruit.
Faces confusément l’une à l’autre apparues,
Vous alliez et veniez en foule dans les rues,
Ne vous arrêtant pas,
Inquiets comme l’eau qui coule des fontaines,
Tous, marchant au hasard, souffrant les mêmes peines,
Mêlant les mêmes pas.
Peut-être un feu creusait votre tête embrasée,
Projets, espoirs, briser l’homme de l’Élysée,
L’homme du Vatican,
Verser le libre esprit à grands flots sur la terre ;
Car dans ce siècle ardent toute âme est un cratère
Et tout peuple un volcan.
Vous aimiez, vous aviez le cœur lié de chaînes,
Et le soir vous sentiez, livrés aux craintes vaines,
Pleins de soucis poignants,
Ainsi que l’océan sent remuer ses ondes,
Se soulever en vous mille vagues profondes
Sous les cieux rayonnants.
Tous, qui que vous fussiez, tête ardente, esprit sage,
Soit qu’en vos yeux brillât la jeunesse, ou que l’âge
Vous prît et vous courbât,
Que le destin pour vous fût deuil, énigme ou fête,
Vous aviez dans vos cœurs l’amour, cette tempête,
La douleur, ce combat.
Grâce au quatre décembre, aujourd’hui, sans pensée,
Vous gisez étendus dans la fosse glacée,
Sous les linceuls épais ;
Ô morts, l’herbe sans bruit croît sur vos catacombes,
Dormez dans vos cercueils ! taisez-vous dans vos tombes !
L’empire, c’est la paix.
Jersey, décembre 1852.
XII Carte d’Europe
Des sabres sont partout posés sur les provinces.
L’autel ment. On entend ceux qu’on nomme les princes
Jurer, d’un front tranquille et sans baisser les yeux,
De faux serpents qui font, tant ils navrent les âmes,
Tant ils sont monstrueux, effroyables, infâmes,
Remuer le tonnerre endormi dans les cieux.
Les soldats ont fouetté des femmes dans les rues.
Où sont la liberté, la vertu ? disparues !
Dans l’exil ! dans l’horreur des pontons étouffants !
Ô nations ! où sont vos âmes les plus belles ?
Le boulet, c’est trop peu contre de tels rebelles ;
Haynau dans les canons met des têtes d’enfants.
Peuple russe, tremblant et morne, tu chemines,
Serf à Saint-Pétersbourg, ou forçat dans les mines.
Le pôle est pour ton maître un cachot vaste et noir ;
Russie et Sibérie, ô czar ! tyran ! vampire !
Ce sont les deux moitiés de ton funèbre empire ;
L’une est l’Oppression, l’autre est le Désespoir.
Les supplices d’Ancône emplissent les murailles.
Le pape Mastaï fusille ses ouailles ;
Il pose là l’hostie et commande le feu.
Simoncelli périt le premier ; tous les autres
Le suivent sans pâlir, tribuns, soldats, apôtres ;
Ils meurent, et s’en vont parler du prêtre à Dieu.
Saint-Père, sur tes mains laisse tomber tes manches !
Saint-Père, on voit du sang à tes sandales blanches !
Borgia te sourit, le pape empoisonneur.
Combien sont morts ? combien mourront ? qui sait le nombre ?
Ce qui mène aujourd’hui votre troupeau dans l’ombre,
Ce n’est pas le berger, c’est le boucher, Seigneur !
Italie ! Allemagne ! ô Sicile ! ô Hongrie !
Europe, aïeule en pleurs, de misère amaigrie,
Vos meilleurs fils sont morts ; l’honneur sombre est absent.
Au midi l’échafaud, au nord un ossuaire.
La lune chaque nuit se lève en un suaire,
Le soleil chaque soir se couche dans du sang.
Sur les français vaincus un saint-office pèse.
Un brigand les égorge, et dit : je les apaise.
Paris lave à genoux le sang qui l’inonda ;
La France garrottée assiste à l’hécatombe.
Par les pleurs, par les cris, réveillés dans la tombe.
— Bien ! dit Laubardemont ; — Va ! dit Torquemada.