Les Châtiments (page 9)
Qu’après avoir brisé les lois, et sonné l’heure
Où la sainte pudeur au ciel a remonté ;
Qu’après avoir gagné sa sanglante gageure,
Et vaincu par l’embûche et le glaive, et le feu ;
Qu’après son guet-apens, ses meurtres, son parjure,
Son faux serment, soufflet sur la face de Dieu ;
Qu’après avoir traîné la France, au cœur frappée,
Et par les pieds liée, à son immonde char,
Cet infâme en fût quitte avec un coup d’épée
Au cou comme Pompée, au flanc comme César !
Non ! il est l’assassin qui rôde dans les plaines.
Il a tué, sabré, mitraillé sans remords,
Il fit la maison vide, il fit les tombes pleines,
Il marche, il va, suivi par l’œil fixe des morts ;
À cause de cet homme, empereur éphémère,
Le fils n’a plus de père et l’enfant plus d’espoir,
La veuve à genoux pleure et sanglote, et la mère
N’est plus qu’un spectre assis sous un long voile noir ;
Pour filer ses habits royaux, sur les navettes
On met du fil trempé dans le sang qui coula ;
Le boulevard Montmartre a fourni ses cuvettes,
Et l’on teint son manteau dans cette pourpre-là.
Il vous jette à Cayenne, à l’Afrique, aux sentines,
Martyrs, héros d’hier et forçats d’aujourd’hui !
Le couteau ruisselant des rouges guillotines
Laisse tomber le sang goutte à goutte sur lui ;
Lorsque la trahison, sa complice livide,
Vient et frappe à sa porte, il fait signe d’ouvrir ;
Il est le fratricide ! il est le parricide ! -
Peuples, c’est pour cela qu’il ne doit pas mourir !
Gardons l’homme vivant. Oh ! châtiment superbe !
Oh ! s’il pouvait un jour passer par le chemin,
Nu, courbé, frissonnant, comme au vent tremble l’herbe,
Sous l’exécration de tout le genre humain !
Étreint par son passé tout rempli de ses crimes,
Comme par un carcan tout hérissé de clous,
Cherchant les lieux profonds, les forêts, les abîmes,
Pâle, horrible, effaré, reconnu par les loups ;
Dans quelque bagne vil n’entendant que sa chaîne,
Seul, toujours seul, parlant en vain aux rochers sourds,
Voyant autour de lui le silence et la haine,
Des hommes nulle part et des spectres toujours ;
Vieillissant, rejeté par la mort comme indigne,
Tremblant sous la nuit noire, affreux sous le ciel bleu… —
Peuples, écartez-vous ! cet homme porte un signe ;
Laissez passer Caïn ! il appartient à Dieu.
Jersey, 14 novembre 1852.
III Souvenir de la nuit du 4
L’enfant avait reçu deux balles dans la tête.
Le logis était propre, humble, paisible, honnête ;
On voyait un rameau bénit sur un portrait.
Une vieille grand’mère était là qui pleurait.
Nous le déshabillions en silence. Sa bouche,
Pâle, s’ouvrait ; la mort noyait son œil farouche ;
Ses bras pendants semblaient demander des appuis.
Il avait dans sa poche une toupie en buis.
On pouvait mettre un doigt dans les trous de ses plaies.
Avez-vous vu saigner la mûre dans les haies ?
Son crâne était ouvert comme un bois qui se fend.
L’aïeule regarda déshabiller l’enfant,
Disant : — Comme il est blanc ! approchez donc la lampe.
Dieu ! ses pauvres cheveux sont collés sur sa tempe ! —
Et quand ce fut fini, le prit sur ses genoux.
La nuit était lugubre ; on entendait des coups
De fusil dans la rue où l’on en tuait d’autres.
— Il faut ensevelir l’enfant, dirent les nôtres.
Et l’on prit un drap blanc dans l’armoire en noyer.
L’aïeule cependant l’approchait du foyer,
Comme pour réchauffer ses membres déjà roides,
Hélas ! ce que la mort touche de ses mains froides
Ne se réchauffe plus aux foyers d’ici-bas !
Elle pencha la tête et lui tira ses bas,
Et dans ses vieilles mains prit les pieds du cadavre.
— Est-ce que ce n’est pas une chose qui navre !
Cria-t-elle ; monsieur, il n’avait pas huit ans !
Ses maîtres, il allait en classe, étaient contents.
Monsieur, quand il fallait que je fisse une lettre,
C’est lui qui l’écrivait. Est-ce qu’on va se mettre
À tuer les enfants maintenant ? Ah ! mon Dieu !
On est donc des brigands ? Je vous demande un peu,
Il jouait ce matin, là, devant la fenêtre !
Dire qu’ils m’ont tué ce pauvre petit être !
Il passait dans la rue, ils ont tiré dessus.
Monsieur, il était bon et doux comme un Jésus.
Moi je suis vieille, il est tout simple que je parte ;
Cela n’aurait rien fait à monsieur Bonaparte
De me tuer au lieu de tuer mon enfant ! —
Elle s’interrompit, les sanglots l’étouffant.
Puis elle dit, et tous pleuraient près de l’aïeule :
— Que vais-je devenir à présent toute seule ?
Expliquez-moi cela, vous autres, aujourd’hui.
Hélas ! je n’avais plus de sa mère que lui.
Pourquoi l’a-t-on tué ? je veux qu’on me l’explique.
L’enfant n’a pas crié vive la République. —
Nous nous taisions, debout et graves, chapeau bas,
Tremblant devant ce deuil qu’on ne console pas.
Vous ne compreniez point, mère, la politique.
Monsieur Napoléon, c’est son nom authentique,
Est pauvre, et même prince ; il aime les palais ;
Il lui convient d’avoir des chevaux, des valets,
De l’argent pour son jeu, sa table, son alcôve,
Ses chasses ; par la même occasion, il sauve
La famille, l’église et la société ;
Il veut avoir Saint-Cloud, plein de roses l’été,
Où viendront l’adorer les préfets et les maires ;
C’est pour cela qu’il faut que les vieilles grand’mères,
De leurs pauvres doigts gris que fait trembler le temps,
Cousent dans le linceul des enfants de sept ans.
Jersey, 2 décembre 1852.
VIII SPLENDEURS
I
À présent que c’est fait, dans l’avilissement
Arrangeons-nous chacun notre compartiment ;
Marchons d’un air auguste et fier ; la honte est bue ;
Que tout à composer cette cour contribue,
Tout, excepté l’honneur, tout, hormis les vertus.
Faites vivre, animez, envoyez vos foetus
Et vos nains monstrueux, bocaux d’anatomie ;
Donne ton crocodile et donne ta momie,
Vieille Égypte ; donnez, tapis-francs, vos filous ;
Shakespeare, ton Falstaff ; noires forêts, vos loups ;
Donne, ô bon Rabelais, ton Grandgousier qui mange ;
Donne ton diable, Hoffmann ; Veuillot, donne ton ange ;
Scapin, apporte-nous Géronte dans ton sac ;
Beaumarchais, prête-nous Bridoison ; que Balzac
Donne Vautrin ; Dumas, la Carconte ; Voltaire,
Son Frélon que l’argent fait parler et fait taire ;
Mabile, les beautés de ton jardin d’hiver ;
Le Sage, cède-nous Gil Blas ; que Gulliver
Donne tout Lilliput dont l’aigle est une mouche,
Et Scarron Bruscambille, et Callot Scaramouche.
Il nous faut un dévot dans ce tripot païen ;
Molière, donne-nous Montalembert. C’est bien ;
L’ombre à l’horreur s’accouple et le mauvais au pire.
Tacite, nous avons de quoi faire l’empire ;
Juvénal, nous avons de quoi faire un sénat.
II
Ô Ducos le gascon, ô Rouher l’auvergnat,
Et vous, juifs, Fould Shylock, Sibour Iscariote,
Toi Parieu, toi Bertrand, horreur du patriote,
Bauchart, bourreau douceâtre et proscripteur plaintif,
Baroche, dont le nom n’est plus qu’un vomitif,
Ô valets solennels, ô majestueux fourbes,
Travaillant votre échine à produire des courbes,
Bas, hautains, ravissant les Daumiers enchantés
Par vos convexités et vos concavités,
Convenez avec moi, vous tous qu’ici je nomme,
Que Dieu dans sa sagesse a fait exprès cet homme
Pour régner sur la France, ou bien sur Haïti.
Et vous autres, créés pour grossir son parti,
Philosophes gênés de cuissons à l’épaule,
Et vous, viveurs râpés, frais sortis de la geôle,
Saluez l’être unique et providentiel,
Ce gouvernant tombé d’une trappe du ciel,
Ce césar moustachu, gardé par cent guérites,
Qui sait apprécier les gens et les mérites,
Et qui, prince admirable et grand homme en effet,
Fait Poissy sénateur et Clichy sous-préfet.
III
Après quoi l’on ajuste au fait la théorie.
« — À bas les mots ! à bas loi, liberté, patrie !
Plus on s’aplatira, plus ou prospérera.
Jetons au feu tribune et presse et cætera.
Depuis quatrevingt-neuf les nations sont ivres.
Les faiseurs de discours et les faiseurs de livres
Perdent tout ; le poëte est un fou dangereux ;
Le progrès mort, le ciel est vide, l’art est creux,
Le monde est mort. Le peuple ? un âne qui se cabre !
La force, c’est le droit. Courbons-nous. Gloire au sabre !
À bas les Washington ! vivent les Attila ! — »
On a des gens d’esprit pour soutenir cela.
Oui, qu’ils viennent tous ceux qui n’ont ni cœur ni flamme,
Qui boitent de l’honneur et qui louchent de l’âme ;
Oui, leur soleil se lève et leur messie est né.
C’est décrété, c’est fait, c’est dit, c’est canonné ;
La France est mitraillée, escroquée et sauvée.
Le hibou Trahison pond gaîment sa couvée.
IV
Et partout le néant prévaut ; pour déchirer
Notre histoire, nos lois, nos droits, pour dévorer
L’avenir de nos fils et les os de nos pères,
Les bêtes de la nuit sortent de leurs repaires ;
Sophistes et soudards resserrent leur réseau ;
Les Radetzky flairant le gibet du museau,
Les Giulay, poil tigré, les Buol, face verte,
Les Haynau, les Bomba, rôdent, la gueule ouverte,
Autour du genre humain qui, pâle et garrotté,
Lutte pour la justice et pour la vérité ;
Et de Paris à Pesth, du Tibre aux monts Carpathes,
Sur nos débris sanglants rampent ces mille-pattes.
V
Du lourd dictionnaire où Beauzée et Batteux
Ont versé les trésors de leur bon sens goutteux,
Il faut, grâce aux vainqueurs, refaire chaque lettre.
Ame de l’homme, ils ont trouvé moyen de mettre
Sur tes vieilles laideurs un tas de mots nouveaux,
Leurs noms. L’hypocrisie aux yeux bas et dévots
A nom Menjaud, et vend Jésus dans sa chapelle ;
On a débaptisé la honte, elle s’appelle
Sibour ; la trahison, Maupas ; l’assassinat
Sous le nom de Magnan est membre du Sénat ;
Quant à la lâcheté, c’est Hardouin qu’on la nomme ;
Riancey, c’est le mensonge, il arrive de Rome
Et tient la vérité renfermée en son puits ;
La platitude a nom Montlaville-Chapuis ;
La prostitution, ingénue, est princesse ;
La férocité, c’est Carrelet ; la bassesse
Signe Rouher, avec Delangle pour greffier.
O muse, inscris ces noms. Veux-tu qualifier
La justice vénale, atroce, abjecte et fausse ?
Commence à Partarieu pour finir par Lafosse.
J’appelle Saint-Arnaud, le meurtre dit : c’est moi.
Et, pour tout compléter par le deuil et l’effroi,
Le vieux calendrier remplace sur sa carte
La Saint-Barthélemy par la Saint-Bonaparte.
Quant au peuple, il admire et vote ; on est suspect
D’en douter, et Paris écoute avec respect
Sibour et ses sermons, Trolong et ses troplongues.
Les deux Napoléon s’unissent en diphthongues,
Et Berger entrelace en un chiffre hardi
Le boulevard Montmartre entre Arcole et Lodi.
Spartacus agonise en un bagne fétide ;
On chasse Thémistocle, on expulse Aristide,
On jette Daniel dans la fosse aux lions ;
Et maintenant ouvrons le ventre aux millions !
Jersey, novembre 1852.
II Toulon
I
En ces temps-là, c’était une ville tombée
Au pouvoir des anglais, maîtres des vastes mers,
Qui, du canon battue et de terreur courbée,
Disparaissait dans les éclairs.
C’était une cité qu’ébranlait le tonnerre
À l’heure où la nuit tombe, à l’heure où le jour naît,
Qu’avait prise en sa griffe Albion, qu’en sa serre
La République reprenait.
Dans la rade couraient les frégates meurtries ;
Les pavillons pendaient, troués par le boulet ;
Sur le front orageux des noires batteries
La fumée à longs flots roulait.
On entendait gronder les forts, sauter les poudres ;
Le brûlot flamboyait sur la vague qui luit ;
Comme un astre effrayant qui se disperse en foudres,
La bombe éclatait dans la nuit.
Sombre histoire ! Quels temps ! Et quelle illustre page !
Tout se mêlait, le mât coupé, le mur détruit,
Les obus, le sifflet des maîtres d’équipage,
Et l’ombre, et l’horreur, et le bruit.
Ô France ! tu couvrais alors toute la terre
Du choc prodigieux de tes rébellions.
Les rois lâchaient sur toi le tigre et la panthère,
Et toi tu lâchais les lions.
Alors la République avait quatorze armées ;
On luttait sur les monts et sur les océans.
Cent victoires jetaient au vent cent renommées.
On voyait surgir les géants.
Alors apparaissaient des aubes rayonnantes.
Des inconnus, soudain éblouissant les yeux,
Se dressaient, et faisaient aux trompettes sonnantes
Dire leurs noms mystérieux.
Ils faisaient de leurs jours de sublimes offrandes ;
Ils criaient : Liberté ! guerre aux tyrans ! mourons !
Guerre ! — et la gloire ouvrait ses ailes toutes grandes
Au-dessus de ces jeunes fronts !
II
Aujourd’hui c’est la ville où toute honte échoue.
Là quiconque est abject, horrible et malfaisant,
Quiconque un jour plongea son honneur dans la boue,
Noya son âme dans le sang,
Là, le faux monnayeur pris la main sur sa forge,
L’homme du faux serment et l’homme du faux poids,
Le brigand qui s’embusque et qui saute à la gorge
Des passants, la nuit, dans les bois,
Là, quand l’heure a sonné, cette heure nécessaire,
Toujours, quoi qu’il ait fait pour fuir, quoi qu’il ait dit,
Le pirate hideux, le voleur, le faussaire,
Le parricide, le bandit,
Qu’il sorte d’un palais ou qu’il sorte d’un bouge,
Vient, et trouve une main, froide comme un verrou,
Qui sur le dos lui jette une casaque rouge,
Et lui met un carcan au cou.
L’aurore luit, pour eux sombre, et pour nous vermeille.
Allons ! debout ! Ils vont vers le sombre océan,
Il semble que leur chaîne avec eux se réveille,
Et dit : me voilà ; viens-nous-en !
Ils marchent, au marteau présentant leurs manilles,
À leur chaîne cloués, mêlant leurs pas bruyants,
Traînant leur pourpre infâme en hideuses guenilles,
Humbles, furieux, effrayants.
Les pieds nus, leur bonnet baissé sur leurs paupières,
Dès l’aube harassés, l’œil mort, les membres lourds,
Ils travaillent, creusant des rocs, roulant des pierres,
Sans trêve, hier, demain, toujours.
Pluie ou soleil, hiver, été, que juin flamboie,
Que janvier pleure, ils vont, leur destin s’accomplit,
Avec le souvenir de leurs crimes pour joie,
Avec une planche pour lit.
Le soir, comme un troupeau l’argousin vil les compte.
Ils montent deux à deux l’escalier du ponton,
Brisés, vaincus, le cœur incliné sous la honte,
Le dos courbé sous le bâton.
La pensée implacable habite encor leurs têtes.
Morts vivants, aux labeurs voués, marqués au front,
Ils rampent, recevant le fouet comme des bêtes,
Et comme des hommes l’affront.
III
Ville que l’infamie et la gloire ensemencent,
Où du forçat pensif le fer tond les cheveux,
Ô Toulon ! c’est par toi que les oncles commencent,
Et que finissent les neveux !
Va, maudit ! ce boulet que, dans des temps stoïques,
Le grand soldat, sur qui ton opprobre s’assied,
Mettait dans les canons de ses mains héroïques,
Tu le traîneras à ton pied !
Écrit en arrivant à Bruxelles, 12 décembre 1851.
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VII UN AUTRE
Ce zoïle cagot naquit d’une Javotte.
Le diable, — ce jour-là Dieu permit qu’il créât, —
D’un peu de Ravaillac et d’un peu de Nonotte
Composa ce gredin béat.
Tout jeune, il contemplait, sans gîte et sans valise,
Les sous-diacres coiffés d’un feutre en lampion ;
Vidocq le rencontra priant dans une église,
Et, l’ayant vu loucher, en fit un espion.
Alors ce va-nu-pieds songea dans sa mansarde ;
Et, se voyant sans cœur, sans style, sans esprit,
Imagina de mettre une feuille poissarde
Au service de Jésus-Christ.
Armé d’un goupillon, il entra dans la lice
Contre les jacobins, le siècle et le péché.
Il se donna le luxe, étant de la police,
D’être jésuite et saint par-dessus le marché.
Pour mille francs par mois livrant l’eucharistie,
Plus vil que les voleurs et que les assassins,
Il fut riche. Il portait un flair de sacristie
Dans le bouge des argousins.
Il prospère ! — Il insulte, il prêche, il fait la roue ;
S’il n’était pas saint homme, il eût été sapeur ;
Comme s’il s’y lavait, il piaffe en pleine boue,
Et, voyant qu’on se sauve, il dit : comme ils ont peur !
Regardez, le voilà ! — Son journal frénétique
Plaît aux dévots et semble écrit par des bandits.
Il fait des fausses clefs dans l’arrière-boutique
Pour la porte du paradis.
Des miracles du jour il colle les affiches ;
Il rédige l’absurde en articles de foi ;