Les Châtiments (page 8)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Châtiments · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L’archevêque était là, de gloire rayonnant ;

Sa chape avait été taillée en un suaire ;

Sur une croix dressée au fond du sanctuaire

Jésus avait été cloué pour qu’il restât.

Cet infâme apportait à Dieu son attentat.

Comme un loup qui se lèche après qu’il vient de mordre,

Caressant sa moustache, il dit : — J’ai sauvé l’ordre !

Anges, recevez-moi dans votre légion !

J’ai sauvé la famille et la religion ! —

Et dans son œil féroce, où Satan se contemple,

On vit luire une larme… — O colonnes du temple,

Abîmes qu’à Patmos vit s’entr’ouvrir saint-Jean,

Cieux qui vîtes Néron, soleil qui vis Séjan,

Vents qui jadis meniez Tibère vers Caprée

Et poussiez sur les flots sa galère dorée,

O souffles de l’aurore et du septentrion,

Dites si l’assassin dépasse l’histrion !

VII

Toi qui bats de ton flux fidèle

La roche où j’ai ployé mon aile,

Vaincu, mais non pas abattu,

Gouffre où l’air joue, où l’esquif sombre,

Pourquoi me parles-tu dans l’ombre ?

O sombre mer, que me veux-tu ?

Tu n’y peux rien ! Ronge tes digues,

Epands l’onde que tu prodigues,

Laisse-moi souffrir et rêver ;

Toutes les eaux de ton abîme,

Hélas ! passeraient sur ce crime,

O vaste mer, sans le laver !

Je comprends, tu veux m’en distraire ;

Tu me dis : — Calme-toi, mon frère,

Calme-toi, penseur orageux ! —

Mais toi-même alors, mer profonde,

Calme ton flot puissant qui gronde,

Toujours amer, jamais fangeux !

Tu crois en ton pouvoir suprême,

Toi qu’on admire, toi qu’on aime,

NOX 29

Toi qui ressembles au destin,

Toi que les cieux ont azurée,

Toi qui dans ton onde sacrée

Laves l’étoile du matin !

Tu me dis : — Viens, contemple, oublie ! —

Tu me montres le mât qui plie,

Les blocs verdis, les caps croulants,

L’écume au loin dans les décombres,

S’abattant sur les rochers sombres

Comme une troupe d’oiseaux blancs,

La pêcheuse aux pieds nus qui chante,

L’eau bleue où fuit la nef penchante,

Le marin, rude laboureur,

Les hautes vagues en démence ;

Tu me montres ta grâce immense

Mêlée à ton immense horreur ;

Tu me dis : — Donne-moi ton âme ;

Proscrit, éteins en moi ta flamme ;

Marcheur, jette aux flots ton bâton ;

Tourne vers moi ta vue ingrate. —

Tu me dis : — J’endormais Socrate ! —

Tu me dis : — J’ai calmé Caton !

Non ! respecte l’âpre pensée,

L’âme du juste courroucée,

L’esprit qui songe aux noirs forfaits !

Parle aux vieux rochers, tes conquêtes,

Et laisse en repos mes tempêtes !

D’ailleurs, mer sombre, je te hais !

O mer ! n’est-ce pas toi, servante,

Qui traînes sur ton eau mouvante,

Parmi les vents et les écueils,

Vers Cayenne aux fosses profondes,

Ces noirs pontons qui sur tes ondes

Passent comme de grands cercueils !

N’est-ce pas toi qui les emportes

Vers le sépulcre ouvrant ses portes,

Tous nos martyrs au front serein,

Dans la cale où manque la paille,

Où les canons pleins de mitraille,

Béants, passent leur cou d’airain !

Et s’ils pleurent, si les tortures

Font fléchir ces hautes natures,

N’est-ce pas toi, gouffre exécré,

Qui te mêles à leur supplice,

Et qui, de ta rumeur complice,

Couvres leur cri désespéré !

NOX 31

VIII

Voilà ce qu’on a vu ! l’histoire le raconte,

Et, lorsqu’elle a fini, pleure, rouge de honte.

Quand se réveillera la grande nation,

Quand viendra le moment de l’expiation,

Glaive des jours sanglants, oh ! ne sors pas de l’ombre !

Non ! non ! il n’est pas vrai qu’en plus d’une âme sombre,

Pour châtier ce traître et cet homme de nuit,

À cette heure, ô douleur ! ta nécessité luit !

Souvenirs où l’esprit grave et pensif s’arrête,

Gendarmes, sabre nu, conduisant la charrette,

Roulements des tambours, peuple criant : frappons !

Foule encombrant les toits, les seuils, les quais, les ponts,

Grèves des temps passés, mornes places publiques

Où l’on entrevoyait des triangles obliques,

Oh ! ne revenez pas, lugubres visions !

Ciel ! nous allions en paix devant nous, nous faisions

Chacun notre travail dans le siècle où nous sommes,

Le poëte chantait l’œuvre immense des hommes,

La tribune parlait avec sa grande voix,

On brisait échafauds, trônes, carcans, pavois,

Chaque jour décroissaient la haine et la souffrance,

Le genre humain suivait le progrès saint, la France

Marchait devant, avec sa flamme sur le front ;

Ces hommes sont venus ! lui, ce vivant affront,

Lui, ce bandit qu’on lave avec l’huile du sacre !

Ils sont venus, portant le deuil et le massacre,

Le meurtre, les linceuls, le fer, le sang, le feu ;

Ils ont semé cela sur l’avenir, grand Dieu !

Et maintenant, pitié, voici que tu tressailles

À ces mots effrayants : vengeance ! représailles !

Et moi, proscrit qui saigne aux ronces des chemins,

Triste, je rêve et j’ai mon front dans mes deux mains,

Et je sens, par instants, d’une aile hérissée,

Dans les jours qui viendront s’enfoncer ma pensée.

Géante aux chastes yeux, à l’ardente action,

Que jamais on ne voie, ô Révolution,

Devant ton fier visage où la colère brille,

L’Humanité, tremblante et te criant : ma fille !

Et, couvrant de son corps même les scélérats,

Se traîner à tes pieds en se tordant les bras !

Ah ! tu respecteras cette douleur amère,

Et tu t’arrêteras, Vierge, devant la mère !

O travailleur robuste, ouvrier demi-nu,

Moissonneur envoyé par Dieu même, et venu

Pour faucher en un jour dix siècles de misère,

Sans peur, sans pitié, vrai, formidable et sincère,

Egal par la stature au colosse romain,

Toi qui vainquis l’Europe et qui pris dans ta main

Les rois, et les brisas les uns contre les autres,

Né pour clore les temps d’où sortirent les nôtres,

Nox.

Toi qui par la terreur sauvas la liberté,

Toi qui portes ce nom sombre : Nécessité !

Dans l’Histoire où tu luis comme en une fournaise,

Reste seul à jamais, Titan quatrevingt-treize !

Rien d’aussi grand que toi ne viendrait après toi.

D’ailleurs, né d’un régime où dominait l’effroi,

Ton éducation sur ta tête affranchie

Pesait, et, malgré toi, fils de la monarchie,

Nourri d’enseignements et d’exemples mauvais,

Comme elle tu versas le sang ; tu ne savais

Que ce qu’elle t’avait appris, le mal, la peine,

La loi de mort mêlée avec la loi de haine ;

Et, jetant bas tyrans, parlements, rois, Capets,

Tu te levais contre eux et comme eux tu frappais.

Nous, grâce à toi, géant qui gagnas notre cause,

Fils de la liberté, nous savons autre chose.

Ce que la France veut pour toujours désormais,

C’est l’amour rayonnant sur ses calmes sommets,

La loi sainte du Christ, la fraternité pure.

Ce grand mot est écrit dans toute la nature :

Aimez-vous ! aimez-vous ! — Soyons frères ; ayons

L’œil fixé sur l’Idée, ange aux divins rayons.

L’Idée à qui tout cède et qui toujours éclaire,

Prouve sa sainteté même dans sa colère.

Elle laisse toujours les principes debout.

Etre vainqueurs, c’est peu, mais rester grands, c’est tout.

Quand nous tiendrons ce traître, abject, frissonnant, blême,

Affirmons le progrès dans le châtiment même.

La honte, et non la mort. — Peuples, couvrons d’oubli

L’affreux passé des rois, pour toujours aboli,

Supplices, couperets, billots, gibets, tortures !

Hâtons l’heure promise aux nations futures,

Où, calme et souriant aux bons, même aux ingrats,

La concorde, serrant les hommes dans ses bras,

Penchera sur nous tous sa tête vénérable !

Oh ! qu’il ne soit pas dit que, pour ce misérable,

Le monde en son chemin sublime a reculé !

Que Jésus et Voltaire auront en vain parlé !

Qu’il n’est pas vrai qu’après tant d’efforts et de peine,

Notre époque ait enfin sacré la vie humaine,

Hélas ! et qu’il suffit d’un moment indigné

Pour perdre le trésor par les siècles gagné !

On peut être sévère et de sang économe.

Oh ! qu’il ne soit pas dit qu’à cause de cet homme

La guillotine au noir panier, qu’avec dégoût

Février avait prise et jetée à l’égout,

S’est réveillée avec les bourreaux dans leurs bouges,

A ressaisi sa hache entre ses deux bras rouges,

Et, dressant son poteau dans les tombes scellé,

Sinistre, a reparu sous le ciel étoilé !

IX

Toi qu’aimait Juvénal gonflé de lave ardente,

Toi dont la clarté luit dans l’œil fixe de Dante,

Muse Indignation, viens, dressons maintenant,

Dressons sur cet empire heureux et rayonnant,

Et sur cette victoire au tonnerre échappée,

Assez de piloris pour faire une épopée !

Jersey, novembre 1852.

VI ORIENTALE

Lorsque Abd-el-Kader dans sa geôle

Vit entrer l’homme aux yeux étroits

Que l’histoire appelle — ce drôle, —

Et Troplong — Napoléon trois ; —

Qu’il vit venir, de sa croisée,

Suivi du troupeau qui le sert,

L’homme louche de l’Élysée, —

Lui, l’homme fauve du désert ;

Lui, le sultan né sous les palmes,

Le compagnon des lions roux,

Le hadji farouche aux yeux calmes,

L’émir pensif, féroce et doux ;

Lui, sombre et fatal personnage

Qui, spectre pâle au blanc burnous,

Bondissait, ivre de carnage,

Puis tombait dans l’ombre à genoux ;

Qui, de sa tente ouvrant les toiles,

Et priant au bord du chemin,

Tranquille, montrait aux étoiles

Ses mains teintes de sang humain ;

Qui donnait à boire aux épées,

Et qui, rêveur mystérieux,

Assis sur des têtes coupées,

Contemplait la beauté des cieux ;

Voyant ce regard fourbe et traître,

Ce front bas de honte obscurci,

Lui, le beau soldat, le beau prêtre,

Il dit : Quel est cet homme-ci ?

Devant ce vil masque à moustaches,

Il hésita ; mais on lui dit :

« — Regarde, émir, passer les haches,

Cet homme, c’est César bandit.

« Écoute ces plaintes amères

Et cette clameur qui grandit.

Cet homme est maudit par les mères,

Par les femmes il est maudit ;

« Il les fait veuves, il les navre ;

Il prit la France et la tua,

Il ronge à présent son cadavre. »

Alors le hadji salua.

Mais au fond toutes ses pensées

Méprisaient le sanglant gredin ;

Le tigre aux narines froncées

Flairait ce loup avec dédain.

Jersey, novembre 1852.

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

1853

Il a été publié, à Bruxelles, une édition tronquée de ce livre, précédée des lignes que voici :

« Le faux serment est un crime.

« Le guet-apens est un crime.

« La séquestration arbitraire est un crime.

« La subornation des fonctionnaires publics est un crime.

« La subornation des juges est un crime.

« Le vol est un crime.

« Le meurtre est un crime.

« Ce sera un des plus douloureux étonnements de l’avenir que, dans de nobles pays qui, au milieu de la prostration de l’Europe, avaient maintenu leur Constitution et semblaient être les derniers et sacrés asiles de la probité et de la liberté, ce sera, disons-nous, l’étonnement de l’avenir que, dans ces pays-là, il ait été fait des lois pour protéger ce que toutes les lois humaines, d’accord avec toutes les lois divines, ont dans tous les temps appelé crime.

« L’honnêteté universelle proteste contre ces lois protectrices du mal.

« Pourtant, que les patriotes qui défendent la liberté, que les généreux peuples auxquels la force voudrait imposer l’immoralité, ne désespèrent pas ; que, d’un autre côté, les coupables, en apparence tout-puissants, ne se hâtent pas trop de triompher en voyant les pages tronquées de ce livre.

« Quoi que fassent ceux qui règnent chez eux par la violence et hors de chez eux par la menace, quoi que fassent ceux qui se croient les maîtres des peuples et qui ne sont que des tyrans de consciences, l’homme qui lutte pour la justice et la vérité trouvera toujours le moyen d’accomplir son devoir tout entier.

« La toute-puissance du mal n’a jamais abouti qu’à des efforts inutiles. La pensée échappe toujours à qui tente de l’étouffer. Elle se fait insaisissable à la compression ; elle se réfugie d’une forme dans l’autre. Le flambeau rayonne ; si on l’éteint, si on l’engloutit dans les ténèbres, le flambeau devient une voix, et l’on ne fait pas la nuit sur la parole ; si l’on met un bâillon à la bouche qui parle, la parole se change en lumière, et l’on ne bâillonne pas la lumière.

« Rien ne dompte la conscience de l’homme, car la conscience de l’homme, c’est la pensée de Dieu.

« V. H. »

Les quelques lignes qu’on vient de lire, préface d’un livre mutilé, contenaient l’engagement de publier le livre complet. Cet engagement, nous le tenons aujourd’hui.

V. H.

Jersey. 1853.

V QUELQU’UN

Donc un homme a vécu qui s’appelait Varron,

Un autre Paul-Émile, un autre Cicéron ;

Ces hommes ont été grands, puissants, populaires,

Ont marché, précédés des faisceaux consulaires,

Ont été généraux, magistrats, orateurs ;

Ces hommes ont parlé devant les sénateurs ;

Ils ont vu, dans la poudre et le bruit des armées,

Frissonnantes, passer les aigles enflammées ;

La foule les suivait et leur battait des mains ;

Ils sont morts ; on a fait à ces fameux romains

Des tombeaux dans le marbre, et d’autres dans l’histoire ;

Leurs bustes, aujourd’hui, graves comme la gloire,

Dans l’ombre des palais ouvrant leurs vagues yeux,

Rêvent autour de nous, témoins mystérieux ;

Ce qui n’empêche pas, nous, gens des autres âges,

Que, lorsque nous parlons de ces grands personnages,

Nous ne disions : tel jour Varron fut un butor,

Paul-Émile a mal fait, Cicéron eut grand tort.

Et lorsque nous traitons ainsi ces morts illustres,

Tu prétends, toi, maraud, goujat parmi les rustres,

Que je parle de toi qui lasses le dédain,

Sans dire hautement : cet homme est un gredin !

Tu veux que nous prenions des gants et des mitaines

Avec toi, qu’eût chassé Sparte aussi bien qu’Athènes !

Force gens t’ont connu jadis quand tu courais

Les brelans, les enfers, les trous, les cabarets,

Quand on voyait, le soir, tantôt dans l’ombre obscure,

Tantôt devant la porte entr’ouverte et peu sûre

D’un antre d’où sortait une rouge clarté,

Ton chef branlant couvert d’un feutre cahoté.

Tu t’es fait broder d’or par l’empereur bohème.

Ta vie est une farce et se guinde en poëme.

Et que m’importe à moi, penseur, juge, ouvrier,

Que décembre, étranglant dans ses poings février,

T’installe en un palais, toi qui souillais un bouge !

Allez aux tapis francs de Vanvre et de Montrouge,

Courez aux galetas, aux caves, aux taudis,

Les échos vous diront partout ce que je dis :

Ce drôle était voleur avant d’être ministre ! -

Ah ! tu veux qu’on t’épargne, imbécile sinistre !

Ah ! te voilà content, satisfait, souriant !

Sois tranquille. J’irai par la ville criant :

Citoyens ! voyez-vous ce jésuite aux yeux jaunes,

Jadis, c’était Brutus. Il haïssait les trônes,

Il les aime aujourd’hui. Tous métiers lui sont bons ;

Il est pour le succès. Donc, à bas les Bourbons,

Mais vive l’empereur ! à bas tribune et charte !

Il déteste Chambord, mais il sert Bonaparte.

On l’a fait sénateur, ce qui le rend fougueux.

Si les choses étaient à leur place, ce gueux

Qui n’a pas, nous dit-il en déclamant son rôle,

Les fleurs de lys au cœur, les aurait sur l’épaule !

Londres, août 1852.

V QUERELLES DU SÉRAIL

Ciel ! après tes splendeurs qui rayonnaient naguères,

Liberté sainte ; après toutes ces grandes guerres,

Tourbillon inouï ;

Après ce Marengo qui brille sur la carte,

Et qui ferait lâcher le premier Bonaparte

À Tacite ébloui ;

Après ces messidors, ces prairials, ces frimaires,

Et tant de préjugés, d’hydres et de chimères,

Terrassés à jamais ;

Après le sceptre en cendre et la Bastille en poudre,

Le trône en flamme ; après tous ces grands coups de foudre,

Sur tous ces grands sommets ;

Après tous ces géants, après tous ces colosses,

S’acharnant malgré Dieu, comme d’ardents molosses,

Quand Dieu disait : va-t’en !

Après ton océan, république française,

Où nos pères ont vu passer Quatrevingt-treize

Comme Léviathan ;

Après Danton, Saint-Just et Mirabeau, ces hommes,

Ces titans, — aujourd’hui cette France où nous sommes

Contemple l’embryon !

L’infiniment petit, monstrueux et féroce !

Et, dans la goutte d’eau, les guerres du volvoce

Contre le vibrion !

Honte ! France, aujourd’hui, voici ta grande affaire :

Savoir si c’est Maupas ou Morny qu’on préfère,

Là-haut, dans le palais ;

Tous deux ont sauvé l’ordre et sauvé les familles ;

Lequel l’emportera ? l’un a pour lui les filles,

Et l’autre, les valets.

Bruxelles, janvier 1852.

I SACER ESTO

Non, liberté ! non, peuple, il ne faut pas qu’il meure !

Oh ! certes, ce serait trop simple, en vérité,

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