Les Misérables (page 120)
Jadis, quand je vis les mantilles De Suzette et de Zéila, Mon âme à leurs plis se mêla.
Où vont les belles filles, Lon la. Amour, quand, dans l’ombre où tu brilles, Tu coiffes de roses Lola, Je me damnerais pour cela.
Où vont les belles filles, Lon la.
Jeanne, à ton miroir tu t’habilles ! Mon cœur un beau jour s’envola ;
Je crois que c’est Jeanne qui l’a.
Où vont les belles filles, Lon la.
Le soir, en sortant des quadrilles, Je montre aux étoiles Stella Et je leur dis : regardez-la.
Où vont les belles filles, Lon la.
Gavroche, tout en chantant, prodiguait la pantomime. Le geste est le point d’appui du refrain. Son visage, inépuisable répertoire de masques, faisait des grimaces plus convulsives et plus fantasques que les bouches d’un linge troué dans un grand vent. Malheureusement, comme il était seul et dans la nuit, cela n’était ni vu, ni visible. Il y a de ces richesses perdues.
Soudain il s’arrêta court.
— Interrompons la romance, dit-il.
Sa prunelle féline venait de distinguer dans le renfoncement d’une porte cochère ce qu’on appelle en peinture un ensemble ; c’est-à-dire un être et une chose ; la chose était une charrette à bras, l’être était un auvergnat qui dormait dedans.
Les bras de la charrette s’appuyaient sur le pavé et la tête de l’auvergnat s’appuyait sur le tablier de la charrette. Son corps se pelotonnait sur ce plan incliné et ses pieds touchaient la terre.
Gavroche, avec son expérience des choses de ce monde, reconnut un ivrogne.
C’était quelque commissionnaire du coin qui avait trop bu et qui dormait trop.
— Voilà, pensa Gavroche, à quoi servent les nuits d’été. L’auvergnat s’endort dans sa charrette. On prend la charrette pour la république et on laisse l’auvergnat à la monarchie.
Son esprit venait d’être illuminé par la clarté que voici :
— Cette charrette ferait joliment bien sur notre barricade.
L’auvergnat ronflait.
Gavroche tira doucement la charrette par l’arrière et l’auvergnat par l’avant, c’est-à-dire par les pieds ; et, au bout d’une minute, l’auvergnat, imperturbable, reposait à plat sur le pavé.
La charrette était délivrée.
Gavroche, habitué à faire face de toutes parts à l’imprévu, avait toujours tout sur lui. Il fouilla dans une de ses poches, et en tira un chiffon de papier et un bout de crayon rouge chipé à quelque charpentier.
Il écrivit :
« République française.
« Reçu ta charrette. »
Et il signa : « Gavroche. »
Cela fait, il mit le papier dans la poche du gilet de velours de l’auvergnat toujours ronflant, saisit le brancard dans ses deux poings, et partit, dans la direction des halles, poussant devant lui la charrette au grand galop avec un glorieux tapage triomphal.
Ceci était périlleux. Il y avait un poste à l’Imprimerie royale. Gavroche n’y songeait pas. Ce poste était occupé par des gardes nationaux de la banlieue. Un certain éveil commençait à émouvoir l’escouade, et les têtes se soulevaient sur les lits de camp. Deux réverbères brisés coup sur coup, cette chanson chantée à tue-tête, cela était beaucoup pour des rues si poltronnes, qui ont envie de dormir au coucher du soleil, et qui mettent de si bonne heure leur éteignoir sur leur chandelle. Depuis une heure le gamin faisait dans cet arrondissement paisible le vacarme d’un moucheron dans une bouteille. Le sergent de la banlieue écoutait. Il attendait. C’était un homme prudent.
Le roulement forcené de la charrette combla la mesure de l’attente possible, et détermina le sergent à tenter une reconnaissance.
— Ils sont là toute une bande ! dit-il, allons doucement.
Il était clair que l’Hydre de l’Anarchie était sortie de sa boîte et qu’elle se démenait dans le quartier.
Et le sergent se hasarda hors du poste à pas sourds.
Tout à coup, Gavroche, poussant sa charrette, au moment où il allait déboucher de la rue des Vieilles-Haudriettes, se trouva face à face avec un uniforme, un shako, un plumet et un fusil.
Pour la seconde fois, il s’arrêta net.
— Tiens, dit-il, c’est lui. Bonjour, l’ordre public.
Les étonnements de Gavroche étaient courts et dégelaient vite.
— Où vas-tu, voyou ? cria le sergent.
— Citoyen, dit Gavroche, je ne vous ai pas encore appelé bourgeois. Pourquoi m’insultez-vous ?
— Où vas-tu, drôle ?
— Monsieur, reprit Gavroche, vous étiez peut-être hier un homme d’esprit, mais vous avez été destitué ce matin.
— Je te demande où tu vas, gredin ?
Gavroche répondit :
— Vous parlez gentiment. Vrai, on ne vous donnerait pas votre âge. Vous devriez vendre tous vos cheveux cent francs la pièce. Cela vous ferait cinq cents francs.
— Où vas-tu ? où vas-tu ? où vas-tu, bandit ?
Gavroche repartit :
— Voilà de vilains mots. La première fois qu’on vous donnera à téter, il faudra qu’on vous essuie mieux la bouche.
Le sergent croisa la bayonnette.
— Me diras-tu où tu vas, à la fin, misérable ?
— Mon général, dit Gavroche, je vas chercher le médecin pour mon épouse qui est en couches.
— Aux armes ! cria le sergent.
Se sauver par ce qui vous a perdu, c’est là le chef-d’œuvre des hommes forts ; Gavroche mesura d’un coup d’œil toute la situation. C’était la charrette qui l’avait compromis, c’était à la charrette de le protéger.
Au moment où le sergent allait fondre sur Gavroche, la charrette, devenue projectile et lancée à tour de bras, roulait sur lui avec furie, et le sergent, atteint en plein ventre, tombait à la renverse dans le ruisseau pendant que son fusil partait en l’air.
Au cri du sergent, les hommes du poste étaient sortis pêle-mêle ; le coup de fusil détermina une décharge générale au hasard, après laquelle on rechargea les armes et l’on recommença.
Cette mousquetade à colin-maillard dura un bon quart d’heure, et tua quelques carreaux de vitre.
Cependant Gavroche, qui avait éperdument rebroussé chemin, s’arrêtait à cinq ou six rues de là, et s’asseyait haletant sur la borne qui fait le coin des Enfants-Rouges.
Il prêtait l’oreille.
Après avoir soufflé quelques instants, il se tourna du côté où la fusillade faisait rage, éleva sa main gauche à la hauteur de son nez, et la lança trois fois en avant en se frappant de la main droite le derrière de la tête ; geste souverain dans lequel la gaminerie parisienne a condensé l’ironie française, et qui est évidemment efficace, puisqu’il a déjà duré un demi-siècle.
Cette gaîté fut troublée par une réflexion amère.
— Oui, dit-il, je pouffe, je me tords, j’abonde en joie, mais je perds ma route, il va falloir faire un détour. Pourvu que j’arrive à temps à la barricade !
Là-dessus, il reprit sa course.
Et tout en courant :
— Ah çà, où en étais-je donc ? dit-il.
Il se remit à chanter sa chanson en s’enfonçant rapidement dans les rues, et ceci décrut dans les ténèbres :
Mais il reste encor des bastilles, Et je vais mettre le holà Dans l’ordre public que voilà.
Où vont les belles filles, Lon la.
Quelqu’un veut-il jouer aux quilles ? Tout l’ancien monde s’écroula Quand la grosse boule roula.
Où vont les belles filles, Lon la.
Vieux bon peuple, à coups de béquilles, Cassons ce Louvre où s’étala La monarchie en falbala.
Où vont les belles filles, Lon la.
Nous en avons forcé les grilles ; Le roi Charles Dix ce jour-là Tenait mal et se décolla.
Où vont les belles filles, Lon la.
La prise d’armes du poste ne fut point sans résultat. La charrette fut conquise, l’ivrogne fut fait prisonnier. L’une fut mise en fourrière ; l’autre fut plus tard un peu poursuivi devant les conseils de guerre comme complice.
Le ministère public d’alors fit preuve en cette circonstance de son zèle infatigable pour la défense de la société.
L’aventure de Gavroche, restée dans la tradition du quartier du Temple, est un des souvenirs les plus terribles des vieux bourgeois du Marais, et est intitulée dans leur mémoire : Attaque nocturne du poste de l’Imprimerie royale.
NOTES DE L’ÉDITEUR.
HISTORIQUE DES MISÉRABLES.
Nous avons raconté les origines des Misérables, étudié la marche du travail, exposé la méthode suivie par Victor Hugo dans ce travail. Nous parlerons ici des traités avec les éditeurs, de la fabrication matérielle du livre, et de la mise en vente.
Nous avons dit qu’un traité sous seing privé avait été signé en 1832 avec MM. Gosselin et Renduel. Victor Hugo leur cédait la propriété d’un roman en deux volumes.
Ce traité était, d’un commun accord, modifié le 30 décembre 1847. Il était cette fois plus explicite ; il mentionnait le titre du roman : les Misères, et indiquait la suppression ou tout au moins l’ajournement du premier chapitre intitulé : Manuscrit de l’Évêque.
Dès cette époque, Victor Hugo prévoyait un certain nombre de volumes puisqu’il était question d’un « grand ouvrage » dans le traité de 1847.
On ne se doutait guère alors que l’œuvre était déjà fort avancée. Victor Hugo avait travaillé activement sans faire de confidences à personne. Gosselin et Renduel ne savaient pas grand’chose en dehors de ce que contenait leur contrat, et, pour le public, les événements politiques devaient émousser rapidement toutes les curiosités en matière littéraire.
La révolution de 1848, puis le coup d’État forcèrent d’ailleurs Victor Hugo à interrompre son travail. L’empire lui avait préparé d’autres occupations. Les circonstances n’étaient pas favorables pour achever un roman et le publier, et en effet, de 1848 jusqu’en 1854 on n’entend plus parler des Misérables. C’est seulement en février 1854, sur la couverture d’une brochure contenant une lettre de Victor Hugo à lord Palmerston qu’un avis des éditeurs annonce la prochaine publication des Misérables en six volumes.
démarches des éditeurs.
Un éditeur belge, Henry Samuel, avait été cependant à l’affût du roman, et il eut avec Victor Hugo, très vraisemblablement à Bruxelles, une conversation qu’on peut faire remonter au début de l’exil, car il ne connaît pas encore l’œuvre sous le titre : les Misérables, il ne parle que des Misères et remet à Victor Hugo, en guise de proposition, une note ainsi conçue :
Les Misères, roman en six volumes, conformes aux romans de l’édition Renduel.
La propriété entière pendant dix ans moyennant quinze mille francs par volume ou 90,000 francs payables au fur et à mesure des livraisons du manuscrit, moitié comptant, moitié à six mois.
Dans le cas où le traité avec MM. Gosselin et Renduel pour la publication d’une édition à 3,000 des deux premiers volumes serait exécuté, le prix serait réduit à 80,000 et l’on toucherait au lieu et place de M. Hugo les 12,000 francs, prix de cette édition.
On s’interdit expressément le droit d’une première publication dans les journaux.
Cette note fait allusion, comme on le voit, aux traites de 1832 et de 1847.
L’éditeur comprenait merveilleusement ses intérêts ; Victor Hugo n’avait rien à répondre à des propositions aussi modestes. D’ailleurs le moment n’était pas venu.
Le 23 janvier 1857, Hetzel, mis en appétit par le succès des Contemplations, pressait Victor Hugo de le laisser négocier l’affaire des Misérables :
Je puis voir Renduel, je croirais bon même d’entrer dès à présent en pourparlers avec lui ; il a été chez Villemot qui avait, comme tout le monde, parlé des Misérables comme s’ils étaient prêts à paraître. Renduel dit que c’est lui et non Gosselin qui est votre ayant droit pour vos deux premiers volumes de roman.
Faut-il éclaircir cela ?
Enfin croyez-vous qu’il soit bon de tenter cette affaire des Misérables ?
Si oui, écrivez-moi vos idées et donnez-moi, non pas pouvoir de traiter définitivement, mais d’entrer en pourparlers, et de traiter, sauf votre aveu.
Il est probable que Victor Hugo n’envoya pas le moindre pouvoir et resta muet en ce qui concernait son roman, car deux mois après, le 17 mars, Hetzel le mit presque en demeure de s’expliquer :
Si vous étiez prêt pour le roman les Misérables, j’irais vous trouver dans un mois ou deux pour vous en causer ; j’ai à ce sujet trop d’idées et de projets divers pour entreprendre de les fournir hypothétiquement sur ce papier.
À défaut des Misérables, il demandait à Victor Hugo, dans cette même lettre, les Petites Épopées dont il avait été question lors de son voyage à Guernesey dans l’été de 1856 ; il les obtint et signa le traité le 11 septembre 1857.
En 1858 et en 1859 Hetzel fut tout entier absorbé par l’impression et la publication des Petites Épopées qui devaient s’appeler la Légende des Siècles.
Le 20 juin 1860, il venait avec Émile Deschanel à Guernesey et traitait pour l’édition Hachette des œuvres de Victor Hugo (15 ou 18 volumes in-18 à 3 fr. 50), avec l’arrière-pensée qu’il pourrait introduire prochainement les Misérables dans cette édition des œuvres complètes ; il partait le 21, certain que Victor Hugo n’avait pris encore aucun engagement au sujet de son roman ; toutefois il se tenait sur ses gardes et ne perdait jamais une occasion de reprendre l’offensive.
Ainsi, le 2 janvier 1861, il rendait compte à Victor Hugo, qui, déjà, avait fixé à trois cent mille francs le prix de son roman, des négociations qu’il avait entamées et des difficultés qu’il rencontrait :
…Je n’espère pas que la somme de trois cent mille francs puisse être trouvée. Les plus hardis de ceux à qui je pensais sont, par suite des événements financiers, hors de combat…
La grande objection, c’est les six volumes, c’est la grosse somme à tirer du public pour un seul ouvrage ; aussi, pour peu que cela vous soit possible, sera-t-il bien utile de donner le livre en trois séries, ayant chacune son titre particulier.
Comme on le voit, au début de 1861, Hetzel n’avait encore rien de définitif à proposer ; les capitaux ne semblaient pas disposés à affluer de son côté ; pourtant il ne veut pas lâcher prise et, sept jours plus tard, le 9 janvier, il insinue amicalement :
Je trouverai l’occasion, quand vous le voudrez, dans une correspondance de l’Indépendance, de bien faire comprendre au public que le livre n’est encore qu’à vous, qu’il est libre tout à fait par conséquent.
Si vous aviez une formule dans l’esprit pour cette note, donnez-la-moi.
Hetzel devant aller à un congrès en Allemagne où il se trouverait en relations avec les libraires de tous les pays, jugeait l’occasion favorable pour parler éventuellement d’une traduction des Misérables. Il confie à Victor Hugo ce projet, toujours avec la ferme espérance qu’il finira bien par posséder les Misérables. Mais Victor Hugo ne veut évidemment pas s’engager et garde le silence.
Hetzel revient à la charge en mai 1861 :
Vous n’avez pas répondu à mes agaceries relativement aux Misérables. Je vous avais dit qu’allant en Allemagne, où je trouverai toute la librairie des 37 états rassemblée, je pourrais préparer les voies à une traduction.
Cela devait pourtant vous intéresser. Est-ce que les bruits qu’on m’a racontés avec complaisance à Paris, qu’un blanc-seing vous avait été envoyé à Guernesey pour cette affaire, est-ce que ces bruits vous imposent le silence à l’égard de votre ami et fermier ?
Je ne le crois pas possible.
Je sais d’ailleurs qu’en fait de blanc-seing on n’en a jamais donné que pour envoyer les poètes à la Bastille. Je ne m’étonne pas que d’autres poètes aient pris des offres, des demandes d’acheter pures et simples, pour des lettres de crédits illimités. La légende se met aux grandes choses dès leur vivant.
Quoi qu’il en soit, cher maître, j’espère toujours qu’animé de mes bonnes intentions, qu’assuré que votre intérêt m’est aussi cher que le mien, je trouverai le joint de nos deux intérêts à côté et par-dessus tout ce qui pourrait vous être proposé. Je me suis mis en mesure de faire tout ce que d’autres pourraient faire — qui ne serait pas de la folie.
Que si quelque monarque des gros sous voulait trouver dans cette affaire une raison de payer à votre égard les dettes de la France, je n’y trouverais point à redire cependant. Je n’ai pu qu’essayer, moi, de payer, dans un effort commun, notre pain de l’exil et suis encore bien heureux d’y être parvenu.
Hetzel est inquiet, les monarques des gros sous lui font peur, et le mutisme de Victor Hugo le trouble profondément. Il cherche tous les prétextes déparier des Misérables ; il a lu dans un journal une histoire qu’il qualifie lui-même de cancan, mais il s’en empare avec empressement. C’est une bonne occasion pour continuer la conversation et faire échec aux rois de l’argent.
On me montre une correspondance du journal le Nord qui dit que j’ai acheté les Misérables, un roman de Lamartine, un autre de Sand, et qu’armé ainsi je vais faire une revue. C’est un pur cancan, où il n’y a malheureusement de vrai que ce qui ne concerne ni vous, ni la revue et qui vient je ne sais d’où.
Comme le journal qui a dit cette histoire est peu lu, je ne crois pas utile de rien relever.
J’espère bien d’ailleurs faire une vérité de ce cancan en ce qui concerne les Misérables et, sinon les Misérables, vos drames et comédies.
Faites-moi, je vous prie, mon cher ami et maître, une rentrée éclatante, aidez-moi d’un beau livre pour arriver, et vous verrez comme je nous gagnerai de l’argent.
…Les tiendrai-je ces misérables Misérables, puis-je l’espérer. ?
Ne pourriez-vous me dire tout d’abord vos idées à ce sujet ? Je préparerais les voies et moyens avant d’arriver.
Pour quelle époque seriez-vous prêt ?
Il faudrait, pour bien faire, traiter au printemps et paraître à l’automne.
…Pour les Misérables, ne pourrait-on publier par trois séries de deux volumes ayant chacun leur titre général — les Misérables — et leur titre spécial ? Cela aiderait : 1° à s’arranger avec Renduel ; 2° cela serait propice à la vente que six volumes, même ceux-là, peuvent surcharger plus que trois séries.
Comprenez-moi bien. Ces six volumes paraîtraient tous successivement ou ensemble, mais une fois l’ouvrage fait on pourrait vendre série par série pour faire trois trous dans les poches qui auraient peur de s’ouvrir pour un seul.
Il serait bon que vous m’écrivissiez. Car pour un roman les traductions peuvent devenir une affaire, et si j’étais prévenu, comme j’irai à Leipzig avant d’aller à Guernesey et à Londres aussi, je pourrais prendre langue déjà et préparer les voies pour l’Allemagne et Londres.
Hetzel posait plus que des jalons ; il se figurait volontiers qu’il était possesseur des Misérables, et, voulant fortifier sa conviction, il prenait déjà ses dispositions en vue de la vente des volumes en trois séries pour faciliter l’arrangement avec Renduel qui était toujours le maître de la première série en deux volumes. Fort de la confiance qu’il avait dans la réussite, il cherchait à s’aboucher avec Renduel. L’occasion favorable se présenta sans qu’il la provoquât ; il en avise Charles Hugo le 8 juin 1861 :
Mon cher ami,
Écris tout de suite à ton père ce qui suit :
M. Hachette s’est trouvé en rapport avec Renduel dernièrement…
Il est résulté de la conversation ceci : une proposition de Renduel de céder pour 5,000 francs sa part de droits dans le traité qui gêne ton père.
Cette somme n’est pas hors de proportion avec la chose vendue.
Et si, du même coup, Pagnerre voulait céder aussi et au même prix ses droits, ce serait une excellente affaire.
En tout cas, et même en ne se rendant propriétaire que de la part de M. Renduel, l’affaire est à accepter. En effet : on sera l’associé de Pagnerre dans son droit, et, quoi qu’il arrive, on l’empêcherait d’en abuser. Or il ne pourrait prendre aucun parti sans le consentement de son associé.