Les Misérables (page 121)
M. Hachette a écrit tout cela à ton père, mais à Guernesey. Peut-être la lettre ne lui arrivera-t-elle pas vite.
Or Renduel n’est engagé que jusqu’à samedi. Que faut-il faire ?
Ton père veut-il racheter ou que je rachète pour lui ou que j’achète pour moi ?
Hachette, lui, ne paraît pas vouloir acheter pour son compte et se prêtera à la combinaison qu’on voudra.
Mais pour acheter, si ton père se décide, il faut 5,000 fr. M. V. Hugo les a-t-il ? Veut-il que je les lui cherche ?
Tout à toi et réponse prompte.
J. Hetzel.
Hetzel aurait tenu le roman grâce à cette combinaison préparée avec le consentement de Renduel. En tout cas il était assuré cette fois d’avoir une réponse de Victor Hugo et de savoir a quoi s’en tenir définitivement.
Charles Hugo transmit aussitôt cette lettre à son père. La réponse ne se fit pas attendre. Victor Hugo écrivit à son fils qu’il refusait l’offre de Renduel. Toutes les espérances d’Hetzel s’évanouissaient.
Victor Hugo maintenait donc, le 8 juin 1861, le traité Renduel ; les deux premiers volumes des Misérables appartenaient à Renduel et à Pagnerre, devenu, par la mort de Gosselin, son associé. L’œuvre n’étant pas encore entièrement prête, Victor Hugo ne se pressait pas pour traiter. Il laissait venir à lui les éditeurs, écoutait leurs offres et travaillait, très désireux de conserver jusqu’à la dernière heure la liberté de son choix.
Du 14 juillet au 3 septembre, il voyageait en Hollande et en Belgique. Il rentrait à Guernesey le 3, et il trouvait, en arrivant, cette lettre de MM. Lacroix et Verboeckhoven :
Bruxelles, 31 août 1861.
Monsieur Victor Hugo,
Nous venons d’apprendre que vous êtes de retour du voyage que vous aviez entrepris en Belgique. Nous avons eu l’honneur de vous adresser une lettre pendant votre absence à l’effet d’obtenir de vous la faveur d’une audience pour notre sieur A. Lacroix. Il s’agirait de la publication de l’œuvre nouvelle que vous venez de terminer : les Misérables.
Nous ne savons si vous êtes en possession de notre lettre ; nous prenons là liberté de vous rappeler l’objet de notre demande et de vous prier de fixer le jour et l’heure, à votre convenance, auxquels vous pourriez recevoir notre sieur Lacroix.
Nous vous réitérons, Monsieur, l’expression de nos sentiments de vive et sympathique admiration.
A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie
Charles Hugo était à Bruxelles ; Lacroix va immédiatement le trouver pour lui faire part de ses désirs.
Il fallait entendre Charles Hugo raconter cette entrevue avec son esprit, sa verve, sa bonne humeur, et reconstituer toute la scène. Il se trouvait en face de ce petit homme exubérant dont les phrases se succédaient avec la rapidité d’une charge de cavalerie. Lacroix ne prenait le temps ni de respirer, ni de souffler, il plaidait sa cause avec la précipitation d’un homme qui aurait voulu donner tous ses arguments en même temps pour ne pas risquer d’en oublier un seul. C’était un feu roulant de bonnes raisons, et avec cela il se montrait plein de munificence, faisant sonner la gloire de Victor Hugo et la gloire pour sa maison de publier un grand roman du plus grand poète du siècle. C’était tout ce qu’il pouvait faire sonner, car il n’avait pas le premier sou. Mais il était hardi ; il avait des relations parmi lesquelles il comptait bien trouver des appuis financiers. Il lui fallait, avant tout, convaincre son interlocuteur de la solidité de sa maison et de son crédit. Qui a entendu Lacroix tour à tour pressant, insinuant, ironique, passionné, enthousiaste, chimérique, audacieux, n’a pu résister à cette éloquence toute débordante de sincérité et d’assurance.
Charles Hugo avait à peine eu le loisir de placer un mot et de répondre aux questions indispensables. Lacroix interrogeait et répondait à la fois, entraînant son interlocuteur dans un véritable tourbillon de protestations d’admiration, jonglant d’une main experte avec les billets de banque d’un commanditaire qu’il n’avait pas encore.
On retrouve dans la lettre que Charles Hugo adressa à son père comme un écho affaibli de cette conversation qui donnait le vertige :
Mon cher petit père,
Voici deux lettres que je t’envoie et dont la grande est importante. J’ai reçu ce Mr Lacroix. Il me paraît très sérieux et la maison qu’il représente passe pour faire des affaires considérables. Il m’a demandé sur quel capital roulerait l’opération approximativement. Je lui ai répondu que je n’en savais rien, mais que je croyais qu’il s’agirait de 250,000 francs rien que pour l’achat du manuscrit pendant un laps de temps déterminé. J’ai dit entre cinq et huit ans. Il m’a paru désirer dix ans. Dans tous les cas cette somme indiquée approximativement l’a peu effrayé, et ce M. Lacroix me paraît avoir les reins forts. Il dit qu’il paie comptant. Écris-lui directement ou par moi comme tu voudras. Il doit revenir ici dans quelques jours.
À cette lettre était jointe celle de MM. Lacroix et Verboeckhoven :
Bruxelles, 2 septembre 1861.
Monsieur Victor Hugo,
Nous avions eu l’honneur de vous adresser le 22 août une lettre qui avait été remise rue du Nord, 64, pendant le voyage que vous faisiez en Belgique.
D’après la conversation que n/sieur Lacroix a eue hier avec monsieur votre fils, il est à craindre que cette lettre ne vous ait pas été remise avant votre départ ; nous en avons laissé hier le duplicata à M. votre fils qui se charge de vous le faire parvenir ainsi que la présente que nous vous adressons par son obligeant intermédiaire et sur son conseil.
Nous eussions désiré avoir un entretien avec vous. Monsieur, pour connaître les conditions auxquelles vous consentiriez à traiter avec nous pour l’acquisition des Misérables.
Nous venons vous prier de vouloir bien nous donner à cet égard les renseignements nécessaires ; ces renseignements nous mettraient à même d’examiner l’ensemble de l’opération et de vous faire des propositions formelles.
— Vous serez assez obligeant, nous n’en doutons point. Monsieur, pour nous indiquer les bases mêmes sur lesquelles vous désireriez traiter et les systèmes ou modes dans le cercle desquels nous pourrions chercher des combinaisons qui nous permissent de conclure avec vous, suivant notre vif désir.
Permettez-nous, Monsieur, de vous soumettre quelques questions, qui, une fois éclaircies, pourront avancer nos négociations ultérieures.
Nous tenons à vous déclarer qu’en affaires notre maison aime à traiter rondement et ne cherchera point d’expédients de façon que vous n’aurez pas à craindre ce vice trop fréquent en affaires, le marchandage. Si vos conditions sont de nature à nous permettre de traiter, nous vous le dirons aussitôt ; au cas contraire, nous vous exposerions franchement les raisons qui ne nous permettraient pas de nous engager. Mais dans toute hypothèse d’un contrat. Monsieur, nous tenons à vous informer que nos intentions seraient de traiter au comptant. Nous espérons que ces déclarations vous inspireront confiance dans notre manière de procéder et que vous voudrez bien de votre côté nous préciser vos intentions et nous traiter aussi favorablement que possible.
Trois systèmes se présentent :
1o Une vente définitive du manuscrit ; 2o la vente d’une, de deux, de trois éditions ; 3o la cession de la propriété pendant un nombre d’années à convenir et suffisant pour nous permettre de bien mener l’opération. — Quelles seraient vos dernières conditions dans chacun de ces systèmes et jusqu’où iraient les droits que vous nous concéderiez en partant toujours de paiements au comptant faits par nous à la remise du manuscrit.
— La première question sur laquelle nous aurions besoin d’éclaircissements, celle qui doit déterminer la valeur du marché à conclure, serait de connaître l’étendue exacte du manuscrit des Misérables.
— En second lieu quel est le caractère de l’œuvre ? contient-elle une partie politique ?
— Enfin à quelle époque l’ouvrage pourrait-il paraître ?
Nous espérons, Monsieur, que vous ne nous refuserez pas ces divers renseignements, nécessaires comme point de départ de nos négociations.
Nous ne croyons pas devoir vous assurer de l’honorabilité de notre maison : la meilleure garantie que nous puissions vous offrir à cet égard, c’est le paiement anticipatif.
A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie.
Au haut de cette lettre Victor Hugo écrit :
Rép. par Charles : 8 ans, 250,000 fr. Ne pas réimprimer dans les derniers mois — avec le droit de traduction, 300,000 fr.
Des relations étaient désormais établies entre Victor Hugo et Albert Lacroix, et une correspondance très active devait être échangée entre eux. M. Adolphe Brisson a publié, dans le Temps, des articles fort intéressants dans lesquels il a cité plusieurs lettres que nous lui emprunterons, notamment cette réponse de Victor Hugo à son fils Charles :
5 septembre 1861.
Mon cher Charles,
Voici ma réponse aux questions de MM. Lacroix et Verboeckhoven.
L’ouvrage n’est pas politique. La partie politique est purement historique : Waterloo, le règne de Louis-Philippe, l’insurrection de juin 1832 (convoi du général Lamarque), et le livre, commençant en 1815, finit en 1835. Aucune allusion, donc, au régime présent. D’ailleurs c’est un drame, un drame social, le drame de notre société et de notre temps. Il aura 8 volumes au moins, 9 peut-être et sera divisé en 3 parties ayant chacune un titre spécial et destinées à paraître successivement aux époques qui conviendront aux éditeurs, de mois en mois, par exemple. La révision que je fais sera finie dans deux mois au plus tard. Le livre pourrait donc paraître en février comme Notre-Dame de Paris. Et si c’était le 13 février, ce serait trente ans après, jour pour jour. Ce 13 n’a pas porté malheur à Notre-Dame.
Quant à mon prix, tu le connais. C’est 250,000 francs comptant, pour huit années d’exploitation, avec la réserve de ne pouvoir réimprimer dans les six derniers mois. Je me réserve le droit de traduction. Si on voulait me l’acheter également, le prix total serait de 300,000 francs ; le produit de la traduction partout sera, je crois, considérable. Il est à ta connaissance que 300 livres sterling comptant vont m’être payées en Angleterre pour le seul droit de traduction des deux volumes de la Légende des Siècles.
Ces négociations avaient été ébruitées.
Hetzel était à Spa ; Mme Victor Hugo, s’y trouvant avec sa fille, apprit à Hetzel que Victor Hugo avait cédé ses Misérables à Lacroix, que Charles Hugo avait été l’intermédiaire et avait fait prix pour 25,000 francs par volume ; Hetzel écrit aussitôt le 5 septembre :
Je ne puis croire que Charles ait fait cette réponse. 25,000 le volume ! c’est ce que je vous ai offert, c’est ce que vous avez refusé. C’est bien 50,000 fr. que vous m’avez dit de demander. J’espère, cher maître, que par un malentendu quelconque il n’arrivera pas que vous accordiez à d’autres ce que vous m’avez refusé… Imaginez donc une combinaison qui rende possible que je fasse votre livre. Ce sera un chagrin cruel pour moi que de le voir aller en d’autres mains et un embarras en bien des points pour l’œuvre complète à laquelle se rattache un intérêt qui vaut la peine de n’être point méprisé…
Bref, si vous voulez traiter à 25,000, je trouverai la somme.
Le 13 septembre 1861, Hetzel reprend l’offensive ; sans doute ses capitalistes n’avaient pas accepté ses premières conditions. Mais quelles étaient ces conditions ? Hetzel va le dire :
N’oubliez pas que vous m’avez dit que votre dernier mot était 300,000 fr. et que j’ai dû parler en conséquence. Si vous pensiez donc pouvoir aller au-dessous, dites-le-moi.
Victor Hugo n’avait nullement diminué son prix comme le croyait Hetzel ; il vendait bien les Misérables 250,000 francs ou 300,000 francs avec le droit de traduction. Seulement il avait augmenté le nombre de volumes, porté à huit ou même à neuf, d’après sa dernière lettre à Lacroix ; et Hetzel était resté au chiffre de six volumes annoncé. Or Victor Hugo demandait pour son roman, quelle qu’en fût la longueur, la somme de 250,000 francs ou éventuellement 300,000 francs. C’était bien pour les six volumes une somme de 50,000 francs par volume. Il se trouvait donc en présence de deux éditeurs qui le sollicitaient ; mais Hetzel avait déjà pressenti des capitalistes qui avaient refusé ces conditions et qui n’auraient pas, en tout état de cause, consenti à un versement anticipé ; en effet, dans cette même lettre du 13 septembre, Hetzel ajoute :
Quand j’ai dit 300,000 fr. et qu’on a reculé, je n’ai pas pu dire que vous accepteriez soit 200,000, soit 250,000. Qui sait si la somme se rapprochant de celle qu’on voulait mettre à ma disposition je n’obtiendrais pas quelque chose qui pût vous satisfaire.
Ces Mrs Lacroix sont de ceux à qui j’ai posé, par votre ordre, ce chiffre de 300,000 fr. Si vous leur donnez au-dessous sans m’avoir dit quel est votre minimum, c’est à eux que vous donnerez par le fait une véritable préférence et à prix réduit.
En réalité Hetzel se portait fort de trouver 25,000 francs par volume, soit pour les six volumes alors prévus et annoncés 150,000 francs. En dehors de cela il n’offrait qu’une combinaison éventuelle puisque ses commanditaires avaient nettement reculé devant le chiffre de 300,000 francs. C’est alors qu’il s’était entremis auprès de Lacroix qui offrait des payements comptant et n’était nullement effrayé de la somme de 300,000 francs. On peut expliquer ainsi pourquoi la balance semblait pencher du côté de Lacroix.
Hetzel cependant entrait dans des considérations qui pouvaient avoir leur valeur. Il voyait un intérêt à ce que l’œuvre complète de Victor Hugo restât dans les mêmes mains :
Oubliez, je vous le demande, l’ami. Ne pensez qu’à vos livres dans leur ensemble, à l’importance considérable qu’acquiert une œuvre quand elle peut marcher d’ensemble et vous verrez que votre devoir envers elle, envers cette œuvre dans sa totalité, peut être que vous ne négligiez rien de ce qui peut empêcher qu’on la divise. — M. de Lamartine fait son œuvre complète avec succès. — Savez-vous pourquoi, c’est qu’il donne l’assurance que l’avenir doit rentrer à bref délai dans cette œuvre complète… Réfléchissez à cela, et si vous le trouvez juste, tenez-en compte dans tout traité que vous pouvez faire sans moi, si je n’arrive pas à vous satisfaire pour les Misérables. Cela me paraît d’une très grande importance. Mme Sand a ôté toute valeur à son œuvre complète en la scindant.
Le conseil d’Hetzel était sage. Victor Hugo écrit au dos de la lettre :
Lettre de Hetzel à consulter pour le traité des Misérables. — Imposer aux acquéreurs l’obligation de faire des éditions d’accord avec tous les formats de toutes les œuvres complètes et particulièrement avec l’in-octavo. — Prévoir et discuter le cas d’un journal. Dans tous les cas le journal devrait être accepté par moi.
Il s’agissait de la publication des Misérables en feuilleton.
Les négociations se poursuivaient. Lacroix désirait ardemment être l’éditeur de Victor Hugo, mais il avait lu tout d’abord que les Misérables étaient en six volumes. Victor Hugo en annonçait maintenant huit et même neuf dans sa lettre du 5 septembre à Charles Hugo. Il y en aurait peut-être davantage. Achète-t-on un roman en neuf volumes ? C’est un gros prix pour l’éditeur et un gros prix pour l’acheteur. Lacroix pouvait s’en préoccuper à bon droit. Mais Victor Hugo le rassure par une lettre datée du 20 septembre :
Ce que vous me dites des romans longs ne me paraît point résulter des faits connus en librairie. Peu de succès sont comparables au succès de Gil Blas, de Don Quichotte et de Clarisse Harlowe : trois romans longs… Le prix indiqué par moi est d’environ 30,000 francs par volume pour une exploitation de huit ans. C’est un prix fort modéré. Une seule édition de Notre-Dame de Paris (la première édition illustrée faite par Renduel, 1836) a été affermée par moi 60,000 francs. Les 12,000 francs donnés par le traité Gosselin-Renduel pour deux volumes (3,150 exemplaires avec exploitation maximum d’une année) feraient pour huit années 96,000 francs, et appliqués à huit volumes, pour le même laps de temps, 384,000 francs : prix fort supérieur à celui que je demande.
Si M. Lacroix désire venir, je serai charmé de le voir. On fait plus de besogne, en effet, dans une heure de causerie que dans vingt lettres. Il verra le manuscrit. Le voyage n’est rien. Quelque chose comme 200 francs aller et retour. Il faut s’embarquer de façon à être à Southampton un lundi, mercredi ou vendredi. On est le lendemain à Guernesey.
À une discussion de chiffres aussi serrée Lacroix n’avait rien à objecter ; il ne pouvait qu’accepter une aussi gracieuse invitation ; il se rendit donc à Guernesey ; c’était la seule manière d’obtenir et de conclure rapidement le traité.
LE TRAITÉ DES MISÉRABLES.
On lit dans les carnets de Victor Hugo :
3 octobre : M. Lacroix est arrivé de Bruxelles m’apportant une proposition pour les Misérables (240,000 francs 12 années).
4 octobre : J’ai vendu aujourd’hui les Misérables à MM. Lacroix, Verboeckhoven et Cie de Bruxelles pour 12 années moyennant 240,000 francs argent et 60,000 francs éventuels. Ils acceptent le traité Gosselin-Renduel. Le contrat a été signé ce soir.
En effet, le traité fut rédige séance tenante et les payements réglés ainsi qu’il suit :
1o125,000 francs à la remise des manuscrits qui s’effectuera du 15 novembre au 15 décembre.
2o55,000 francs deux mois jour pour jour après la publication de la première partie du roman.
3oLes 60,000 francs restant deux mois après la seconde partie.
Victor Hugo s’était souvenu de la recommandation d’Hetzel et il avait stipulé que « MM. Lacroix, Verboeckhoven et Cie s’obligeaient à compléter les éditions existantes des œuvres complètes de M. Victor Hugo, éditions originales et de propriété dans les formats usités ». Le manuscrit était évalué à sept ou huit volumes. Le surplus des huit volumes devait profiter aux soussignés.
Victor Hugo prévoyait la publication dans un journal : dans ce cas, le produit serait partagé entre les soussignés pour tout ce qui dépasserait la somme de 240,000 francs. Il se réservait enfin l’exploitation des Misérables dans la forme dramatique.
Lacroix avait tout accepté, avec joie parce qu’il tenait le roman, mais aussi avec perplexité : il n’avait pas le premier sou. Il racontait plus tard sa belle audace avec des éclats de rire. Il s’offrait comme un exemple d’homme terriblement entreprenant ; il avait comme excuse sa jeunesse, ses vingt-huit ans ; à moins d’être assuré d’un important concours financier, un vieil éditeur ne se serait pas déclaré prêt à payer comptant, et à désintéresser Renduel.
Ce qui est curieux, c’est que sa belle confiance, qui pouvait passer pour de la légèreté, ne l’empêchait pas d’être un commerçant avisé et prévoyant. Pour traiter une affaire de cette importance, il lui fallait s’adresser à de gros capitalistes ; une œuvre de Victor Hugo leur offrait-elle, sous le régime impérial, une parfaite sécurité ? Lacroix se heurterait à des objections redoutables comme celle-ci : Mais Victor Hugo est très mal noté auprès du gouvernement. Et si on fait un procès, si on interdit son roman, que deviendrons-nous lorsque nous aurons versé notre argent ?
Lacroix avait à vaincre toutes les craintes plus ou moins chimériques des hommes d’argent ; il avait besoin aussi de se rassurer quelque peu lui-même ; il fit entrevoir à Victor Hugo les périls auxquels pouvait l’exposer l’arbitraire gouvernemental. Le poète accueillit avec incrédulité ces menaces. Lacroix insista ; il voulait prendre toutes les garanties nécessaires ; au moment où il allait frapper à des portes pour recueillir le capital nécessaire à son opération, il voulait pouvoir montrer un papier quelconque ; Victor Hugo écrivit alors à ses éditeurs cette lettre que Lacroix emporta avec lui :
Messieurs,
Dans le cas peu probable ou un procès serait fait en France aux Misérables et où ce livre serait interdit sur les marchés français et frappé d’une amende, je m’engage :
1° À payer de mes deniers la moitié de l’amende.
2° À prolonger votre droit d’exploitation d’un nombre d’années égal au nombre d’années pendant lequel l’interdiction aurait pesé en France sur le livre.
Lacroix quittait Guernesey le 5 octobre, tout fier de sa victoire. Il entrevoyait pour sa maison naissante une ère de prospérité et de gloire. Mais il fallait obtenir l’acquiescement de Renduel, propriétaire des deux premiers volumes en vertu de la convention du 30 décembre 1847 ; la chose n’était pas si facile, car Gosselin étant mort, il fallait aussi traiter avec son héritier, Charles Pagnerre, sur lequel Renduel n’avait peut-être pas la même influence que sur Gosselin. Lacroix se rendit dans la Nièvre où Renduel s’était retiré. Il exposa le but de sa démarche, il reçut un accueil un peu réservé, Renduel étant obligé de s’entendre avec son associé Pagnerre, et il rentra chez lui sans avoir de conclusion définitive.
Victor Hugo, très surpris de n’avoir aucune nouvelle de Lacroix, lui écrivit le 12 octobre 1861 :
Dites-moi au plus tôt ce que vous avez pu arranger au sujet du traité Gosselin-Renduel. D’ici là, je garde le silence. Mais le silence est bien difficile à garder. On m’écrit qu’un journal de Bruxelles, l’Ulenspiegel, annonce que les Misérables vous ont été vendus 140,000 francs. Une énonciation, si fort au-dessous de la vérité, est fâcheuse et non moins préjudiciable à vos intérêts qu’aux miens. Je crois qu’il serait urgent de la rectifier avant qu’elle se répande.
En faisant publier par l’Indépendance belge que les Misérables ont été vendus 300,000 francs, l’annonce faite en ces termes effacerait l’autre. Vous pourriez y joindre quelques détails sur le livre, sur la division des trois parties qui sont comme les trois actes du drame social et historique du dix-neuvième siècle.
Il ne fallait pas seulement négocier avec Renduel comme le pensait Victor Hugo, on devait compter aussi avec Hetzel, assez solidement armé puisqu’il avait reçu le 8 janvier 1861, par l’intermédiaire de Hachette, des propositions d’arrangement de Renduel lui-même ; tout naturellement Hetzel invoquait son droit de priorité, et Lacroix, très alarmé, répondait, le 13 octobre, à Victor Hugo, que Hetzel contrariait tous ses efforts en vue de l’accord avec Renduel. Il suppliait Victor Hugo d’écrire à Hetzel et même, pour lever toutes les difficultés, de lui demander son concours. Victor Hugo n’eut pas de peine à obtenir de Hetzel, toujours dévoué, serviable et affectueux, tout ce qu’il voulut, et Lacroix put enfin se mettre d’accord avec Renduel qui, pour prix de son désistement, reçut une somme de 8,000 francs.
C’est alors que les journaux mis au courant du traité de Lacroix demandèrent les Misérables pour les publier en feuilleton.
Victor Hugo s’y opposa par une lettre du 15 octobre 1861 :
Je crois qu’il faut vous mettre en garde contre les offres empressées des journaux dont vous me parlez. La publication des Misérables doit se faire en livre et non en feuilleton. Vous vous souvenez que l’éventualité de la publication en feuilleton dans un journal n’a été prévue par nous que dans le cas d’une complète liberté de la presse et d’une offre minimum de 500,000 francs ayant pour but d’employer les Misérables à la fondation d’un nouveau grand journal démocratique.