Les Misérables (page 162)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Misérables (1908) · 163 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L’invraisemblance touche ici au paradoxe, et, si l’écrivain était moins consommé dans son art, le livre ici tomberait des mains de tout le monde comme il est tombé des miennes. On dirait : Non, je n’irai pas plus loin ; ce n’est pas là l’homme, c’est le cauchemar du scélérat, et puisque l’auteur veut en faire le type de la vertu populaire, qu’il

aille tout seul, je ne le suivrai pas dans ces précipices du paradoxe.

Et cependant on relève le livre jeté à terre parce que l’écrivain y est encore avec tout son style, et on va plus loin.

Après avoir analysé les diverses phases de la vie de Jean Valjean, devenu M. Madeleine, l’arrestation du forçat Champmathieu pris pour Jean Valjean, Lamartine s’exprime ainsi sur le chapitre : Une tempête sous un crâne :

Ici s’ouvre une des plus belles angoisses de conscience qu’il ait jamais été donné à l’homme de concevoir et d’écrire.

Un écrivain digne d’être le secrétaire de la conscience pouvait seul l’inventer et l’écrire. C’est véritablement l’héroïsme de la vertu, le martyre nécessaire, mais mortel, de tout ce qui est humain dans l’homme, contre tout ce qui est divin, la vérité, aux dépens de la vie.

La question sacrée donnée à l’homme par lui-même, l’aveu coûte que coûte arraché à la nature humaine par l’homme lui-même, le triomphe de la confession devant Dieu, avec la pénitence devant les hommes !

C’est sublime !

Mais comment ce chef-d’œuvre de vertu humaine est-il réservé à un aussi vil scélérat que ce Valjean ? Où aurait-il pris cette lumière intérieure parfaite, cette justesse infaillible, cette délicatesse de sainteté qui surgissent tout à coup en lui comme la fleur surgit du fumier, pour se foudroyer lui-même, s’offrir en holocauste pour un misérable flétri d’avance et pour s’écrier de sang-froid devant le jury, et devant Dieu, et devant ses concitoyens dont la considération se change en exécration : C’est moi qui suis le forçat ! ce forçat hautain, ce forçat récidiviste ! Relâchez cet homme et enchaînez-moi. M. Madeleine a fait plus difficile et plus beau que le suicide de Brutus !

Mais il faut lire cette scène, écrite comme elle est pensée, dans le roman, ici trois fois vertueux, de Victor Hugo. Encore une fois, lisez.

… Lisez, lisez toutes ces pages, et surtout celles de son voyage pour arriver à temps : chemin de croix des justes !… C’est un chapitre de la mort de Socrate, quelque chose d’héroïque.

Au sujet de la bataille de Waterloo que Lamartine considère comme un hors-d’œuvre, il écrit :

Il est impossible ici de rien citer, il faut tout lire, ou plutôt s’abandonner à ces accès de verve historique, épique, tragique, qu’il plaît à l’auteur de se donner à propos de Waterloo, et le suivre bon gré mal gré à travers les péripéties de ces innombrables peintures de combat.

Depuis Jules Romain dans les batailles de Constantin, jusqu’à Lebrun dans les batailles d’Alexandre, aucun peintre de batailles n’égale ici le poète des batailles de Napoléon. Les batailles d’Achille, dans Homère, n’ont pas plus de verve. C’est le triomphe de la langue française menée au feu : infanterie, cavalerie, artillerie, incendie, assauts, carnage, tout roule, tout avance, tout recule, tout tourbillonne, tout s’abat, comme dans ces trombes terrestres où les nuées, entrechoquées par des vents contraires, finissent par vomir la grêle qui couche à terre les maisons, et qui emporte avec les feuilles les membres des arbres. On sort de cette lecture ivre et anéanti comme un enfant qui s’essouffle à suivre un géant. C’est superbe !

À propos du mot de Cambronne, Lamartine dit :

Ce mot est une adulation à la trivialité de la multitude hébétée de rage, qui, faute de trouver une parole, jette l’excrément au visage du destin ; c’est de la démagogie grammaticale, qui, voulant que tout lui ressemble, enlève au soldat et au peuple une réplique immortelle, pour lui substituer ce qui n’a de nom dans aucune langue, une bestialité muette cherchant une injure sur ses lèvres et n’y trouvant qu’un sale idiotisme dans le cœur de tant de héros ! Mieux valait mourir en silence !

Dans un troisième entretien, Lamartine parle de la rencontre de Jean Valjean avec Cosette dans la forêt de Montfermeil :

C’est un chef-d’œuvre de compassion enfantine.

Il contemple Cosette ; la description de

l’enfant souffreteuse et grelottante est d’une vérité et d’une sensibilité qui n’appartiennent qu’au grand poëte des petits enfants, Victor Hugo. C’est là sa note de prédilection : poëte toujours, père avant tout, c’est sa nature.

Sur l’Idylle de la rue Plumet, Lamartine s’exprime ainsi :

Ici, hélas ! trop tard, commence pour moi le vrai poëme de cette œuvre, poëme souvent éloquent, souvent paradoxal, mais qui devient innocemment passionné et descriptif à la fin de ce quatrième volume. Nous ne connaissons rien de plus parfait et de plus réel dans aucune langue ancienne ou moderne. Il semble que les années de solitude ont apporté au poëte, dans son île, la seule note qui manquait à ses concerts avant cette heure, la note paisible, amoureuse, sympathique, celle qui fait rendre au cœur humain les vibrations les plus intimes, celle de Charlotte sous la main de Gœthe, celle de Bernardin de Saint-Pierre dans Paul et Virginie, celle de René dans Chateaubriand. Mais Gœthe a exagéré la note ; Chateaubriand y mêle trop de lamentations mélancoliques ; Bernardin de Saint-Pierre, quoique parfait et modeste, a été obligé d’aller chercher la source des larmes dans les îles de l’océan Indien, et d’emprunter leur émotion aux plus grandes tragédies de la nature : les tonnerres, les tempêtes, les naufrages, agents de ce drame qui n’avait eu jusqu’à lui aucun modèle dans l’antiquité. Victor Hugo, au contraire, n’a eu besoin que de son âme, d’ouvrir les yeux autour de lui, au milieu de nous, de décrire une maison déserte et un jardinet inculte dans un de nos faubourgs les plus reculés, et d’y placer deux êtres qui se sont entrevus, deux innocents, deux sauvages de la grande ville, Cosette et Marius ; et, avec ces simples personnages, il a fait, en racontant leurs entrevues et leurs entretiens, le plus ravissant tableau d’amour qu’il ait jamais écrit.

Dans un quatrième entretien, Lamartine parle de la cinquième partie ; il donne ses conclusions sur l’œuvre :

…On s’épouse. On reçoit les 730,000 francs de Valjean pour dot, on est heureux ; mais Valjean, honnête homme un peu tard, finit par confesser tout bas à son gendre Marius qu’il n’est qu’un forçat et qu’il lui a fait épouser une aventurière. Il meurt ensuite dans son bouge de solitaire, et l’on est parfaitement heureux chez Marius.

Voilà toute l’histoire, mais ce n’est pas tout le livre. Si c’était vous ou moi qui eussions écrit cette histoire, on n’en dirait rien, ou bien on en dirait peu de chose.

Pourquoi ?

Parce que cette histoire, avec ses situations bizarres et ses tiroirs plus longs que le bras, ne serait pas relevée par ce qui relève tout : la magie unique du style, la verve adolescente de l’écrivain, l’incroyable souplesse de ce génie infatigable qui va, de trapèze en trapèze, tantôt à cent pieds au-dessus de notre tête, tantôt à cent pieds au-dessous du pavé, sans donner un moment signe de lassitude, et nous entraînant toujours où il veut, même dans l’incroyable.

Mais c’est Hugo qui écrit : il y a plus, c’est Hugo qui pense ; il y a plus encore, c’est Hugo qui songe.

Chez lui, le cauchemar même a du génie ! Et de temps en temps, comme dans l’Idylle de la rue Plumet, c’est Hugo qui pense et qui aime ; la rue Plumet est un Éden aussi délicieux que celui de Milton.

…Ce qui fait de ce livre un livre souvent dangereux pour le peuple, dont il aspire évidemment à être le code, c’est la partie dogmatique, c’est l’erreur de l’économiste à côté de la charité du philosophe ; en un mot, c’est l’excès d’idéal, ou soi-disant tel, versé partout à plein bord, et versé à qui ? à la misère imméritée et quelquefois très méritée des classes inférieures, négligées, oubliées, suspectes, souvent coupables, à la misère de la partie souffrante de la société ; idéal faux, qui, en se présentant à ces misères déplorables, imméritées ou méritées, de l’humanité manuellement laborieuse, présente à ses yeux la société comme une marâtre sans entrailles, qu’il faut haïr et logiquement détruire de fond en comble pour faire place à la société de Dieu. Voilà le monstre (nous disons ce mot monstre dans son sens antique, c’est-à-dire prodige), voilà le livre que nous avons essayé d’analyser ici en le condamnant quelquefois et en l’admirant presque toujours. C’est le romantisme introduit dans la politique.

…Le livre est dangereux, parce que le

danger suprême en fait de sociabilité, l’excès séduisant l’idéal, le pervertit. Il passionne l’homme peu intelligent pour l’impossible : la plus terrible et la plus meurtrière des passions à donner aux masses, c’est la passion de l’impossible ! Presque tout est impossible dans les aspirations des Misérables, et la première de ces impossibilités, c’est l’extinction de toutes nos misères.

…Il y a une puissance divine contre laquelle l’humanité, dans la personne de ses plus grands hommes, s’est insurgée dans tous les siècles, pour franchir aussi les limites prescrites à sa destinée mortelle par son Créateur, et qui, comme l’Océan, l’a toujours fait retomber en poussières et en écumes retentissantes dans son lit. Niez cette puissance, c’est la folie ; reconnaissez-la en l’adorant, c’est la sagesse.

Cette puissance mystérieuse, invincible, souveraine, que les hommes refusent orgueilleusement d’avouer, voulez-vous que je la révèle à mon tour ? Elle n’a qu’un nom, mystérieuse et sans réplique comme elle :

c’est la force des choses.

Qu’est-ce que la force des choses.

C’est l’ensemble, c’est le composé de toutes les lois absolues dont le Créateur de ce pauvre embryon de Dieu, nommé l’homme, a formé sa courte et imparfaite créature, en la jetant, on ne sait pour quelle fin (châtiment, expiation, germination, mais, en tout cas, misère), sur ce petit globe misérable lui-même, composé d’un éclair de temps, d’un atome d’espace, d’un nombre infinitésimal de jours, d’un éclair de vie et d’une nuit de mort !

Voilà la force des choses de notre organisation. Humanité, ton vrai nom est Misère !

Mais qu’on fasse espérer aux peuples, fanatisés d’espérances, le renversement à leur profit des inégalités organiques créées par la force des choses… c’est là le sacrilège, c’est le drapeau rouge ou le drapeau noir de la philosophie sociale ! Tout ce qu’il y a de raison, de bon sens, de lumière dans l’intelligence humaine doit se rallier et protester contre ces doctrines qui seraient le suicide de l’humanité.

On peut y pousser son siècle de deux manières : soit par la violence et par le levier de la loi agraire, comme Catilina à Rome et Babeuf à Paris ; soit par l’excès des tendances égalitaires et par la magie séductrice d’un idéal plus beau que nature, comme Victor Hugo et les utopistes.

Malgré ses protestations sincères et courageuses contre toute coercition violente à ses fins, la seule magie de son éloquence, les seuls mirages de ses promesses, la seule séduction de ses songes dorés, font de son livre un livre malsain de fait. Il est trop beau pour être innocent. Il ne sait pas dire à la société humaine d’assez rudes vérités ; il lui masque la face impassible de la force des choses ; il la soulève contre le fait accompli ; il la flatte plus qu’il ne l’éclaire ; il donne tort partout à la société contre la misère, contre la nécessité, contre le crime ; il lui reproche ses impuissances.

…En résumé, les Misérables sont un sublime talent, une honnête intention, et un livre très dangereux de deux manières :

Non seulement parce qu’il fait trop craindre aux heureux, mais parce qu’il fait trop espérer aux malheureux.

Le Siècle

E. Legouvé.

Quand on voit se produire dans son pays un fait à la fois glorieux et exemplaire, c’est, je crois, un devoir de le signaler. Louer le bien n’est pas moins utile que flétrir le mal.

Les Misérables sont certes un livre puissant, mais rien ne m’y a plus frappé peut-être que la date même qu’il porte : 1862, c’est-à-dire quarante-trois ans après la première publication de Victor Hugo. Aussi, au bout de quarante-trois ans de travaux, souvent de combats, au théâtre, à la tribune et dans la presse ; après dix volumes de poésies, trois volumes de drames, six volumes d’œuvres romanesques ou philosophiques, après onze ans d’exil, cet infatigable lutteur se lève et jette au public, on peut dire à l’Europe, une œuvre qui dépasse en étendue, parfois même en profondeur d’analyse, toute ses autres œuvres, et qui poursuit ce qu’il y a de plus difficile dans l’art, l’alliance d’une grande pensée sociale et d’une forte conception dramatique.

Je l’avoue, une telle puissance et une telle volonté de travail à soixante ans m’inspire un sentiment qui va jusqu’au respect.

Presse.

Paul de Saint-Victor.

Saint Jérôme parle, quelque part, d’un « discours casqué » : sermo galeatus. Il y a aussi du casque et de l’épée dans les livres de Victor Hugo ; la bataille s’engage naturellement autour d’eux. Leur épigraphe pourrait être ce chant de Norma : Guerra ! Guerra ! Le poète est si fort et si absolu, il éveille tant d’admirations et il attroupe tant d’hostilités, il est si impossible de rester devant lui dans l’indifférence, que ceux qui n’acceptent pas sa domination littéraire comme une royauté doivent la subir comme une tyrannie.

Si ses poésies et ses drames, qui ne soulevaient que des questions d’art, ont déchaîné des tempêtes, que devait faire cette vaste épopée des Misérables qui remue, retourne et fouille en tous sens les misères sociales, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus irritable et de plus susceptible au monde ?

On a accusé, à la fois, le fond et la forme de l’œuvre, le choix du sujet et la violence de l’artiste.

Le premier grief est inadmissible.

De tous temps, les grands écrivains ont pansé et fait crier les plaies de leur siècle ; c’est leur privilège et c’est leur devoir.

Les tragédies réelles, comme celles du théâtre, doivent exciter la terreur, pour inspirer la pitié.

Une société n’est pas une femmelette : il est permis de lui faire mal aux nerfs, si c’est pour émouvoir sa conscience. Elle a le droit d’exiger de ses peintres l’impartialité, mais non la flatterie. L’Angleterre, qui n’est pas suspecte, permet à ses romanciers de lui montrer, toutes nues et toutes saignantes, les horreurs de son paupérisme. Elle ne rejette pas, avec colère, ces livres tragiques ; elle les étudie et elle en profite.

Quant à l’exécution des Misérables, elle est, sans doute, d’une beauté terrible et d’une incomparable énergie. Ce n’est pas à un tel peintre qu’il faut demander des tons amollis. La force est l’essence même de ce grand esprit ; il laisse à ce qu’il touche des marques profondes ; sa plume s’étale sur les choses, comme la griffe du lion sur le sable. Mais ce qui me frappe justement dans cet amoncellement de misères si hardiment exposées, c’est l’impartialité qui les domine, la sérénité qui y règne, la puissante intelligence qui les observe, et qui sait, au besoin, absoudre la cause de l’effet.

Il y a un choix à faire dans la multitude d’idées qui remplissent ce Kvre. Il en est que, pour notre part, nous ne saurions accepter ; mais ce qui reste au-dessus de toute atteinte, en dehors de toute controverse, c’est la pureté de son intention, la hauteur de son point Je vue, la modération de ses jugements, la bienveillance qui en est l’âme et qui le remplit de son rayonnement. Il exalte la compassion, il ne fait jamais appel à la haine ; il ne divise pas, il réconcilie ; il pardonne beaucoup, parce qu’il comprend tout. On sort de sa lecture attristé, mais non irrité. Les Misérables sont, avant tout, un livre de bonne volonté.

Ceci dit, on nous permettra de prendre notre point de vue dans le monument et de l’envisager surtout sous son aspect littéraire. D’autres discuteront les doctrines et les théories du penseur ; nous choisissons la meilleure part, celle d’admirer le grand poète, l’artiste prodigieux, le maître souverain, dont l’œuvre immense, si merveilleusement agrandie, sera une des gloires de cette grande époque.

…Victor Hugo, dans ses Misérables, renverse l’ordre de l’épopée du Dante : c’est par le Paradis qu’il commence ; il fait planer un ange sur l’abîme où il va descendre. L’Évêque disparaît, après avoir traversé le seuil du livre, mais il y laisse son esprit. Un homme, racheté par lui de la perdition, va le continuer dans le sacrifice : l’âme du saint entrera dans le corps du pécheur, et recommencera, avec lui, une autre existence.

Jean Valjean apparaît au livre suivant. Je ne sais, dans aucune littérature, de scène plus terrible que l’entrée du forçat libéré dans la ville de D… Cet homme, exténué, affamé, sordide, que l’auberge chasse, que le cabaret repousse, que l’enfant lapide, que le chien mord, que la ville vomit dans la campagne avec un dégoût indigné, et qui y rôde, par une nuit sans étoiles, la rage dans le cœur et le souffle aux dents, fait songer au Caïn biblique, errant, « fugitif et agité sur la terre ».

L’isolement subit que la proscription antique créait autour de ses condamnés, le cercle d’horreur dans lequel l’excommunication du moyen âge enfermait ses victimes, sont moins effrayants que cette damnation sociale où le mépris se mêle à l’effroi.

Mais ce que j’admire plus encore, ce sont les fouilles opérées par l’auteur dans cette nature sombre et grossière ; c’est cette psychologie d’un démon, qui a la rigueur et l’exactitude d’une autopsie scientifique. L’analyse à ce degré de puissance, et portée sur un sujet si obscur, rappelle ces regards magiques qui percent l’enveloppe du monde souterrain. On touche du doigt l’endurcissement progressif de l’âme du forçat ; on suit dans leur va-et-vient obstiné les idées lugubres qui tournent dans sa tête étroite ; on y voit le monde s’y réfléchir monstrueusement et confusément, comme dans ces eaux noires où les objets se renversent. Le poète débrouille, en quelque sorte, ce cerveau sauvage, avec la sûreté de l’aruspice lisant dans les entrailles du taureau ou du loup.

…Ni le roman ni le drame n’ont créé de type plus parfait que ce mouchard dur et pur, rigide et borné, fanatique de l’autorité ignorant de l’humanité, inaccessible à la pitié, à la sympathie, à toute notion de miséricorde et de circonstance atténuante, et qui comprend la police comme Dracon concevait la loi. On pourrait dire, tant sa composition est précise, que c’est une figure de géométrie. Tous les traits de son caractère se croisent avec la rigueur des angles d’un plan symétrique. On voit fonctionner, avec la régularité des rouages d’une horloge, les principes secs et brefs qui le font agir. En créant ce personnage, à la fois si rare et si vrai, Victor Hugo a dû ressentir la joie du chimiste trouvant un corps simple. On peut dire qu’avec Javert le musée humain s’est enrichi d’un type nouveau et impérissable.

Dans le Courrier du dimanche, M. Louis Ulbach a donné à son article la forme d’une lettre :

…Ce qui me frappe, ce qu’il faut constater dans cette première partie, c’est que votre œuvre a précisément cette haute impartialité sans laquelle les études sociales tournent en pamphlet, et l’art n’est plus qu’un instrument suspect de vengeance et de faiblesse.

L’écrivain médiocre crée des inégalités choquantes entre les différents héros qu’il met en mouvement pour avoir plus facilement raison de ceux-ci, et pour donner une victoire plus éclatante, plus théâtrale à ceux-là.

…Les grands artistes ne procèdent pas de cette façon ! Quelquefois, réservant la sentence, ils feignent de sortir de l’humanité pour la regarder de plus haut, et la laissent se débattre dans ses fureurs et dans ses folies, sans intervenir pour séparer les combattants.

…Tout homme a en lui plusieurs hommes : le juste est celui qui ne permet la tyrannie d’aucun d’eux. Le grand écrivain les connaît tous, et au besoin les démasque tous ; mais, soit qu’il s’émeuve, soit qu’il reste impassible, il ne calomnie aucune des parties, et il cherche le problème de l’harmonie, sans tricher avec aucune des difficultés.

Vous avez loyalement abordé la question des Misérables, cher maître. Voilà pourquoi votre œuvre est émouvante, sans qu’on ait à se repentir jamais d’avoir cédé à l’émotion et sans que le cœur entraîne jamais la raison dans un piège. Voilà pourquoi aussi ce poème lamentable est une œuvre sociale, sans être précisément une œuvre de socialiste, en prenant ce mot dans l’acception vulgaire donnée par les partis.

Fantine trompée, outragée dans son amour, est déchue complètement ; la misère la dégrade ; elle s’avilit, elle s’enlaidit, au moral comme au physique, par une loi du cœur en même temps que par une nécessité sociale ; et si la tendresse maternelle, si la reconnaissance met des lueurs idéales dans ses yeux prêts à s’éteindre, cette réverbération de la lumière cachée au fond de son âme ne la transfigure ni en une sainte ni en une martyre. C’est une pauvre fille, perdue comme tant d’autres, sans exagération de vices, sans fausse théorie de l’honneur et du devoir. Elle est perdue par la corruption, par la misère. Le tableau est vrai ; et pourtant cette vérité banale, usuelle, emprunte à son exactitude une grandeur qui rend cette triste héroïne intéressante.

…Eh bien, cette sobriété d’effets, cette inflexibilité envers Fantine n’ôte rien à la douleur que sa chute nous inspire ; bien au contraire, nous la plaignons davantage, puisqu’elle ne se rachètera pas, et nous plaignons avec elle, sans effort sentimental, toutes celles que l’amour foule, laisse tomber, comme Fantine, dans la misère et dans la dégradation.

Votre agent de police est peut-être le premier, dans les romans, qui soit un honnête homme à sa manière. Préoccupé du devoir et de la

nécessité de mettre des soldats loyaux au poste que vous assignez à chacune des forces sociales, vous rendez la lutte de cet espion et de Valjean plus redoutable et plus belle, en n’empruntant d’autres armes que la conscience. Dans une thèse comme celle que vous soutenez, voulant peser l’écrasant fardeau que la société fait porter à ceux qu’elle punit, la disproportion choquante entre les torts individuels et la répression exercée au nom de tous, une exception n’eût rien prouvé, et des types bizarres eussent mis le public en défiance. C’est une idée simple, logique, et pourtant d’un art profond, d’avoir pris des caractères généraux, complets. Ce Javert, s’il eût été un plat coquin, eût obéi brutalement, niaisement à la perversité de sa nature, et n’eût éveillé l’intérêt que sur sa victime ; mais vous avez compris que tous les instruments humains doivent émouvoir l’humanité, qu’on doit sentir vibrer une fibre dans toutes les poitrines, et que l’espion, pour être réellement formidable, devait être l’instrument sincère, honnête, d’une force indépendante de son caprice.

…Quant à Jean Valjean, si grand, si fort ; quant à cet héritier de monseigneur Bienvenu, qui a pour ainsi dire reçu l’âme de ce saint homme, et qui représente, dans le prolétariat émancipé par le travail et l’instruction, cette charité intelligente et ardente que le prêtre extatique symbolisait seul avant la Révolution, on serait tenté de l’admirer, sans le comprendre tout à fait, sans l’admettre aussi absolument irréprochable, si, par un admirable procédé, qui fait de la seconde partie du second volume la plus lumineuse et la plus profonde portion de votre œuvre jusqu’ici, vous n’indiquiez précisément les faiblesses humaines de ce héros surhumain, au moment où il va dépasser notre horizon.

Tous les livres