Les Misérables (page 161)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Misérables (1908) · 163 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

…Certes ! je n’hésite point à le déclarer : ce personnage de Marins qui, au milieu de tous les personnages du grand roman de M. Hugo, lesquels sont impossibles, est possible, lui, comme bêtise humaine ; ce Marins, qui déshonore l’amour qu’il encadre dans le ridicule et la fausse dignité de sa personne, est la faute capitale, la faute sans rémission du livre de M. Hugo…

D’après M. Barbey d’Aurevilly, l’Épopée de la rue Saint-Denis n’inspire à Victor Hugo, « à cet esprit sans fécondité », que des inventions chétives ou grotesques :

Ses barricades ne valent pas son Waterloo, du moins pour moi ! Son Waterloo, avec le colossal mouvement de ses masses militaires, l’éblouissement de ses éclairs, le foudroiement

de ses tonnerres, la vaste brume de ses fumées, son Waterloo, plus rêvé que vu, qui n’est probablement pas le Waterloo de l’histoire, et dont la confusion fait peut-être toute la grandeur, a la beauté de son vague même et l’émotion de cette ébranlante idée que c’est là Waterloo, tandis que dans les barricades, rien de pareil !

En ces photographies coloriées d’émeutes que nous avons tous vues et qui n’ont pas pour nous le lointain favorable de la perspective, le photographe (il l’est devenu !), sentant bien qu’il n’a plus sous la main un de ces immenses faits historiques assez grand pour passionner l’imagination humaine sans qu’on y ajoute d’inventions, se croit obligé d’ajouter les siennes à l’histoire, et les siennes, à cet esprit sans toute-puissante fécondité, sont chétives, alors qu’elles ne sont pas grotesques.

Et il cite à l’appui la soûlerie de Grantaire dormant deux jours durant dans le bruit de la mitraille sur le bord de la fenêtre de la maison attaquée, la mort du père Mabeuf qui se fait tuer parce qu’il a mangé son dernier bouquin, l’arrivée de Jean Valjean qui a donné son habit de garde national.

Le critique ne fait crédit qu’à Enjolras :

Enjolras, voilà le vrai héros du livre de M. Hugo ! Je me tiens à quatre par moments pour ne pas l’aimer… Beau comme un archange de ce ciel catholique auquel M. Hugo ne croit plus, mais auquel il n’a pas renoncé en littérature ; chaste comme une vierge du même ciel ; fait, je le sais, de souvenirs bibliques, chrétiens et grecs, par un poète qui a encore plus de mémoire que d’imagination, ce jeune homme, qui semble une jeune fille, — qui cache la force impassible d’un chef sous la gracilité de la jeunesse et la fierté du commandement sous un front rose de pudeur, cet adolescent aux cheveux d’or, qui a de l’Achille et de l’Aristogiton, comme il a du Chérubin d’Ezéchiel et du Michel, à l’épée flamboyante, de nos bannières, il faut, pour que je ne sois pas pris à l’aimer, que j’entende ses interminables harangues et que je pense qu’après tout il n’est qu’un Saint-Just, — un Saint-Just sans Robespierre !

…À part toutes ces dissertations hors-d’œuvre qui mettent la composition en hachis et qui nous empêchent de juger combien l’organisme du livre est grêle, vous trouvez… quoi… en définitive ? un petit roman, philosophique de but contre les pénalités religieuses et sociales, compliqué très peu d’une intriguette vertueuse et d’un mariage avec une dot (la dot de Suzette), orné de calembours et du contraste de deux papas, Jean Valjean, le papa infortuné et tendre, et M. Gillenormand, le papa heureux !

Le rédacteur de l’Indépendance belge qui signe du pseudonyme de Manè publie ce curieux article à propos des critiques de Barbey d’Aurevilly dans le Pays :

Véritable critique de proie, il faut le voir avec son nez courbé vers la pointe qui le fait ressembler au faucon, avec ses doigts durcis au métier qui jouent la serre de l’aigle, fondre sur l’ennemi dont il prétend faire sa victime, s’y cramponner, le déchiqueter de son mieux. Par malheur ou par bonheur, il s’est pris, cette fois, à plus dur que lui comme le petit serpent à tête folle dont parle une fable de Lafontaine, et ni griffes ni morsures n’entameront la triple armure faite de génie, de génie et encore de génie, dans laquelle l’écrivain le plus glorieux de notre temps marche, non pas inattaquable assurément, mais invulnérable.

Victor Hugo n’avait donc nul besoin qu’on lui vint en aide. L’ouvrage est de taille à se passer de champions réunis pour sa cause. Tous ses adversaires coalisés peuvent sonner sept fois et encore sept fois de la trompette autour de ce succès inexpugnable, pas un fleuron ne se détachera de la couronne du puissant poète.

Mais l’enthousiasme et la foi sentent plus qu’ils ne réfléchissent ; et dans les ateliers où de touchantes cotisations s’établissent entre les travailleurs pour acheter en commun un exemplaire des Misérables, dans les rangs de cette bouillante jeunesse des écoles qui est l’avenir, on s’était armé pour la défense du poète absent, avant de se demander si effectivement les Misérables pouvaient être compromis par les démonstrations et les hostilités de M. Barbey d’Aurevilly.

Une espèce de garde poétique s’organisa en

un clin d’œil, prête à repousser les assauts de la critique par la force et la violence du style, par la violence des armes, et toute disposée à faire un mauvais parti au critique décharné du Pays.

C’était à la fois superbe et déplorable. Ces tressaillements de la jeunesse, à propos d’un livre, dans un temps qu’on accuse de ne se passionner que pour les choses matérielles, quel beau démenti donné aux inclinations basses d’une société aux trois quarts courbée sous la loi du veau d’or ! Mais cette croisade n’était pas parfaite. Ce fut toujours le défaut de la jeunesse de passer trop vite de l’idée au fait et de traduire impétueusement ses sensations en actes. Dans certains cafés exaltés la tête de M. Barbey d’Aurevilly était en quelque sorte mise à prix. Ne me dites pas que j’exagère. J’ai de mes yeux vu et entre mes mains tenu une liste où sept noms figuraient déjà, entre lesquels le critique excessif du Pays allait être sommé de choisir son meurtrier. On ne doutait pas, naturellement, de l’immoler à la première passe. Cette jeunesse ne doute de rien.

On ne se serait pas attendu à trouver Lamartine parmi les adversaires des Misérables. La correspondance publiée par Gustave Simon dans la Revue de Paris du 15 avril 1904 nous a montré les relations cordiales et fraternelles des deux poètes. Cependant lorsque Victor Hugo envoya son œuvre à Lamartine, il reçut de lui la lettre suivante :

Mon cher et illustre ami,

D’abord merci de l’envoi des Misérables au plus malheureux des vivants.

J’ai été ébloui et étourdi du talent devenu plus grand que nature. Cela m’a sollicité d’écrire sur vous et sur le livre.

Puis je me suis senti retenu par l’opposition qui existe entre nos idées et nullement entre nos cœurs. J’ai craint de vous blesser en combattant trop vertement le socialisme égalitaire, création des systèmes contre nature.

Je me suis donc arrêté et je vous dis : je n’écrirai mon ou mes entretiens littéraires que si Hugo me dit formellement : « mon cœur sauf, j’abandonne mon système à Lamartine ».

Adieu, répondez-moi et aimez-moi comme je vous ai toujours aimé.

Lamartine.

P.-S. — Pas de complaisance dans la réponse. Je n’écrirai pas avec autant de plaisir que j’écrirais. Ne pensez qu’à vous !

Victor Hugo lui répondit le 24 juin 1862 une longue lettre dont nous reproduisons ces quelques extraits :

Oui, une société qui admet la misère, oui, une religion qui admet l’enfer, oui, une humanité qui admet la guerre, me semblent une société, une religion et une humanité inférieures, et c’est vers la société d’en haut, vers l’humanité d’en haut et vers la religion d’en haut que je tends : société sans roi, humanité sans frontières, religion sans livre.

…Dans ma pensée, les Misérables ne sont autre chose qu’un livre ayant la fraternité pour base et le progrès pour cime.

Cher Lamartine, il y a longtemps, en 1820, mon premier bégayement de poëte adolescent fut un cri d’enthousiasme devant votre soleil éblouissant se levant sur le monde… Aujourd’hui vous pensez que votre tour est venu de parler de moi. J’en suis fier. Nous nous aimons depuis quarante ans et nous ne sommes pas morts ; vous ne voudrez gâter ni ce passé, ni cet avenir, j’en suis sûr. Faites de mon livre et de moi ce que vous voudrez. Il ne peut sortir de vos mains que de la lumière.

Lamartine répondait le 7 juillet 1862 :

Ces quatre derniers volumes sont un chef-d’œuvre à mes yeux… Si je reconquiers un instant de loisir et de paix d’esprit, je le dirai.

Comme vous dites, nous avons quarante ans de loyale amitié, jamais nous ne marcherons dessus.

Mille amitiés encore, d’autant plus fidèles qu’elles ont vieilli sans se corrompre. L’amertume est une maladie des mauvais vins.

Lamartine avait entrepris depuis 1856 la publication de son Cours familier de littérature ; il faisait paraître un Entretien par mois, mais en effet, harcelé de toutes parts, il n’avait guère la paix de son esprit, et hélas ! il ne devait pas la reconquérir ; il se décida à publier en 1863 plusieurs Entretiens sous ce titre : Considérations sur un chef-d’œuvre ou le Danger du génie.

Il usa largement de la liberté que lui avait donnée Victor Hugo, mais si l’on songe que Lamartine a écrit sa critique sur les Misérables dans les circonstances les plus douloureuses, au milieu des persécutions de toutes sortes, on peut certes trouver des excuses à ces mouvements d’humeur : un nuage passa sur l’amitié des deux poètes sans l’altérer et la compromettre. Victor Hugo fit la part de ces durs moments, car à la mort de Lamartine il écrivit à la nièce de son ami, le 16 mars 1869 :

Depuis 1821 j’étais étroitement uni de cœur avec Lamartine ; cette amitié de cinquante ans subit aujourd’hui l’éclipse momentanée de la mort…

Ayant exposé le seul petit différend qui exista entre les deux poètes, nous donnerons aux extraits des articles, qui firent un certain bruit à l’époque, une grande étendue ; on sera peut-être surpris qu’un esprit aussi pondéré dénature les idées d’un livre pour se donner le facile moyen de les réfuter, et défigure les caractères des personnages pour les mieux combattre. L’exagération même de certaines critiques prouve surabondamment que Lamartine avait écrit ces entretiens dans des heures de fièvre, de découragement et d’amertume. Il ne pouvait cependant se dispenser, dans son premier entretien, de rappeler les anciens jours heureux :

J’ai toujours aimé Victor Hugo et je crois qu’il m’a toujours aimé lui-même, malgré quelques sérieuses divergences de doctrines, de caractère, d’opinions fugitives, comme tout ce qui est humain dans l’homme ; mais, par le côté divin de notre nature, nous nous sommes aimés quand même, et nous nous aimerons jusqu’à la fin, sincèrement, sans jalousie, malgré l’absurde rivalité que les hommes à esprit court de notre temps se sont plu à supposer entre nous.

Et il raconte les premières et chères rencontres au temps de la jeunesse.

Au sujet des Misérables, nous relevons ces passages suivants :

Je veux défendre la société, chose sacrée et nécessaire quoique imparfaite, contre un ami, chose délicate, qui laisse emporter son génie aux fautes de Platon dans le style de Platon, et qui, en accusant la société, résumé de l’homme, fait de l’homme imaginaire l’antagoniste et la victime de la société.

L’Homme contre la Société, voilà le vrai titre de cet ouvrage, ouvrage d’autant plus funeste qu’en faisant de l’homme individu un être parfait, il fait de la société humaine, composée pour l’homme et par l’homme, le résumé de toutes les iniquités humaines ; livre qui ne peut inspirer qu’une passion, la passion de trouver en faute la société, de la renouveler et de la renverser, pour la refondre sur le type des rêves d’un écrivain de génie.

…Nous avons été contristés en lisant dans les Misérables un chapitre intitulé : Ce qu’on faisait en 1817. La Restauration fut notre mère ; est-ce à nous de lui arracher son manteau après sa mort et de montrer sa nudité à ses ennemis pour leur donner la mauvaise joie de ses ridicules et de ses fous rires ?

Lamartine entame la critique des Misérables en disant que le titre du livre de Victor Hugo est faux, que ses personnages ne sont pas les misérables, mais les coupables et les malheureux :

…Car presque personne n’y est innocent, et personne n’y travaille, dans cette société de voleurs, de débauchés, de fainéants, de filles de joie et de vagabonds ; c’est le poème des vices trop punis, peut-être, et des châtiments les mieux mérités.

…Ce livre d’accusation contre la société s’intitulerait plus justement l’Épopée de la canaille ; or la Société n’est pas faite pour la canaille, mais contre elle. Prendre les ordres de Valjean contre le vol, de Thénardier contre le maraudage, des étudiants contre la débauche, des gamins héroïques de Paris et des jeunes émeutiers de la barricade sur l’organisation savante du travail et de la société parfaite, contre le luxe des riches et contre la misère du chômage du peuple, est une

homœopathie par le vice, l’ignorance et le sang, qui nous laisse quelque doute sur la guérison du corps social. Or, de bonne foi, nous ne voyons guère d’autre conclusion à tirer de ce beau livre des songes où tout est coupable, excepté le coupable lui-même, et où la société est responsable de tout le mal qu’on fait ou qu’on subit contre ses prescriptions ou contre ses institutions.

Sur 93 et sur la rencontre de l’évêque avec le conventionnel, Lamartine s’exprime ainsi :

Je ne puis comprendre que Victor Hugo, qui prononce de si énergiques protestations contre cette machine à meurtre appelée guillotine, élevée sur nos places publiques contre une seule tête coupable dont la société veut se défaire pour prémunir ses membres innocents ; je ne puis comprendre, dis-je, qu’il innocente, qu’il excuse et qu’il exalte cette machine à dix mille coups, montée par la mort et pour la mort, pour faucher, comme une moissonneuse à la vapeur, des milliers d’innocents, de vieillards, de femmes, d’enfants de quinze ans, assez vaincus pour se laisser conduire, en charrettes pleines, à travers les places et les faubourgs de Paris, leur roi en tête, à guillotiner, désarmés et sans résistance !

…Louis XVII, pauvre enfant d’un père tombé du trône, d’un père et d’une mère égorgés en cérémonie par tout un peuple, Louis XVII comparé au frère de Cartouche, innocent, supplicié en place de Grève ! Rapprochement de férocité, oui ; rapprochement de situation, non. La nature physique assimile les deux victimes, oui ; la nature morale, non.

Voir du même œil le même supplice dans la même chute, c’est une grave erreur : on plaint les deux victimes d’une égale pitié, on ne les plaint pas du même respect…

…Si l’auteur eût mieux réfléchi, il n’aurait jamais écrit ces deux noms sur la même ligne. Aussi, tout en gémissant sur le frère innocent et supplicié du fameux filou, quand on lit sous la même larme les deux noms accolés, on ne peut s’empêcher de faire un geste de tête en arrière et de crier : « Oh ! » Ce cri est un jugement.

Il faut convenir que ce pauvre évêque avait peu de présence d’esprit contre les paradoxes du terrorisme, et l’on ne doit pas s’étonner qu’il tombe, comme saint Paul sur le chemin de Damas, atterré et sans paroles, aux genoux de celui qui daigne l’instruire des droits de la colère et de la sublimité des vengeances du peuple, pour adorer le révélateur du mystère de l’échafaud et pour montrer, le lendemain, le ciel comme le seul séjour digne de ce prophète du Comité de salut public !

À quels excès d’aveuglement le génie même de la parole peut conduire !

…Nous venons de voir ce que c’est que le paradoxe en matière de sentiment sous la plume d’un écrivain de génie : une absolution de mauvais exemple chantée comme un Te Deum aux excès et aux forfaits de la démagogie de 1793 sur les lèvres d’un saint ; des maximes pernicieuses de fausse économie sociale dans la bouche d’un homme charitable égaré par sa passion de soulager le pauvre peuple. N’en parlons plus, et souvenons-nous tour à tour tantôt d’adoucir, tantôt de réprouver les étranges disparates de cette philosophie à tiroir.

Ceci est en effet un roman à tiroir, comme Émile de J.-J. Rousseau, comme la Nouvelle Héloïse, comme tout ce qui est beau dans l’art d’écrire. Ce livre, comme tous ces livres d’art supérieur, n’est évidemment pas son but à lui-même. C’est un cadre dans lequel l’écrivain, tour à tour philosophe, penseur, sophiste, poëte, prend, comme l’aigle, son lecteur à terre, l’emporte avec lui çà et là dans l’irrésistible élan de son style, lui fait parcourir un pan de l’espace, lui donne le vertige, l’enthousiasme, le délire de son talent, puis ne se souvient plus ni de lui, ni de sa composition, ni de son sujet parcouru à grand vol, le dépose à terre sûr de le reprendre à son gré et lui dit de nouveau : « Allons ! » comme le cheval de Job ou comme l’hippogriffe de l’Arioste.

Ce ne sont pas les lois ordinaires du roman conçu, médité, écrit par un écrivain consciencieux et humain ; c’est le procédé d’un dieu de la plume, d’un possédé de la verve qui se dit à soi-même : « À quoi bon composer du vraisemblable ? À quoi bon faire naître la curiosité, l’intérêt, le sentiment, et les nourrir pour attacher mes lecteurs ? Je n’ai pas besoin de ces procédés vulgaires : je suis moi, j’ai mon talisman en main, j’ai mes ailes

au talon, je vais où je veux ; qui m’aime me suive ! »

Et on le suit, car, si on n’est pas attaché, on est entraîné, on est étonné, on est ébloui. D’ailleurs c’est le roman du peuple. Le peuple jusqu’ici n’avait pas de roman à lui, de roman tantôt crapuleux, tantôt sublime, tantôt rêveur, surtout utopiste, quelquefois dangereux, souvent héroïque, fait à son image.

Enfin, Victor Hugo a senti le vide d’un livre où le prolétaire lit, où le démagogue pense, où l’ouvrier songe. Il s’est dit : « Je vais me jeter avec mon talent au milieu de tout cela, je vais me donner le vertige et le donnerai à cette foule sans savoir comment je la nourrirai ! »

Et il y a longtemps, bien longtemps, avant la révolution de 1848, que cette idée lui est venue : car je me souviens parfaitement qu’avant 1848 il y pensait, il s’en occupait ; il avait peut-être commencé à l’écrire.

…Moi-même à peu près vers le même temps où Hugo concevait son épopée des Misérables, ce retentissement du gémissement des choses humaines résonnait dans mon cœur, et j’écrivis aussi, non un livre entier, non un livre dogmatique, mais un épisode de toutes ces misères résumées en moi. Puis le besoin de venir en aide à mon pays, ce grand misérable, m’enlevait le loisir nécessaire à mon œuvre ; puis les calamités réelles de la misère relative m’atteignaient en me forçant à un travail de manœuvre arriéré pour que d’autres ne souffrissent pas par ma faute ; je fermai dans mon cœur la source de larmes sympathiques, et je travaillai, saignant, comme je saigne encore, sous le fouet de la nécessité. Je comprends très bien que Victor Hugo, plus libre, plus plein de loisirs que moi, ait été tenté par ce seul sujet véritablement digne de l’homme, par ce poëme, terrible et touchant à l’invraisemblable, de la misère des êtres humains ; seulement je ne comprends pas autant pourquoi il fait de cette souffrance universelle des êtres un sujet d’amertume, de critique acerbe, d’accusation contre la société.

…Les Misérables de Victor Hugo sont sortis, comme un coup de foudre contre la société mal faite, de cette préméditation de vingt ans, faisant maudire et haïr, au lieu d’en sortir comme une commisération secourable, faisant pleurer, plaindre et bénir, ainsi que j’avais de mon côté conçu mon triste sujet.

Le coup de foudre s’est trompé ! Il a aggravé la condition malade, au lieu de la consoler et de la guérir en ce qu’elle a de guérissable.

…Belle œuvre d’imagination, mauvaise œuvre de raison. Semer l’idéal et l’impossible, c’est semer la fureur sacrée de la déception dans les masses.

…Remarquez, déjà, chose étonnante dans ce poème des travailleurs illusionnés : c’est que personne n’y travaille, et que tous sortent du bagne ou sont dignes d’y être, à l’exception de l’évêque et de Marius, de la religion et de l’amour.

Les Misérables de Victor Hugo seraient beaucoup mieux intitulés les Coupables ; quelques-uns même les Scélérats, tels que Valjean.

C’est à propos de Jean Valjean que Lamartine, « le plus malheureux des vivants », meurtri, luttant dans un travail ingrat et désespérant de s’affranchir des mille persécutions dont il est l’objet, s’abandonne à toute son aigreur en dénaturant avec une sorte de parti pris le caractère du principal personnage du roman.

Dans un second entretien, après avoir reproduit le récit de la rencontre de Jean Valjean avec Petit-Gervais et du vol de la pièce de quarante sous, il dit :

Et voilà l’honnête brigand devant qui la société coupable doit confesser ses précautions contre la récidive ! Voilà le type qui va poser pour l’honnête homme par excellence jusqu’au bout du roman ! Qu’en pensez-vous ? Est-ce de ce bloc de vices incorrigibles, d’instincts ignobles et de brutalités féroces que le romancier philosophe doit jamais faire sortir le saint philanthrope, pétri de toutes les délicatesses de l’intelligence et de toutes les saintetés de la vertu !

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