Les Misérables (page 163)
Les héros tout d’une pièce sont des monstres. Puisque la vertu, c’est le combat, Jean Valjean ne mériterait pas d’être appelé un juste s’il se levait sans hésiter, s’il descendait, sans pâlir, du haut de sa fortune et de son bonheur mélancolique pour reprendre cette livrée du bagne, cette lèpre impérissable qui reparaîtra toujours aux heures les plus riantes de sa prospérité et de sa santé morale. Mais cette marche automatique, scandée par des soubresauts de l’esprit qui se révolte et qui proteste, mais ce voyage de Valjean qui veut arriver au but, au martyre, et qui espère tout bas que le ciel le prendra en pitié, et qu’il sera délivré avant l’heure du calice, voilà l’acte vraiment humain, voilà le stoïcisme dans toute sa virilité, en dehors des catalepsies suggérées par la foi, par l’extase.
Diogène.
Albert Glatigny.
… Bien des schismes se sont déclarés dans l’église romantique de 1830. On a combattu pour l’un contre l’autre ; beaucoup de camps sont en présence ; les uns s’en vont vers le nord, d’autres vont chercher le midi, mais vienne à paraître un livre nouveau de Victor Hugo et, partout, les différends s’apaisent, les ennemis sont réconciliés dans la commune admiration. Et, malgré l’indifférence, malgré la haine acharnée, la poésie demeure victorieuse, parce que celui qui la représente, le chef, le maître est là au milieu de nous, pareil à son Barberousse, autour de qui se groupent en faisceau les guerriers épars, soutiens de l’Allemagne.
Jamais cette admiration pour ainsi dire religieuse ne s’était manifestée comme à présent. La preuve en est dans la réprobation et l’étonnement avec lesquels on a accueilli les deux ou trois critiques essayées contre les Misérables. Dans l’une d’elles n’allait-on pas reprocher à Victor Hugo de n’avoir pas imité Mürger ? Que répondre à de pareilles choses ? C’est la première fois, je crois, que l’on s’avise de faire un tel rapprochement, et le pauvre et doux conteur des amours de Mimi en eût bien été surpris. Dans cet article, soyons juste, on a reconnu que Victor Hugo était peut-être le premier poète de France, depuis la mort d’Alfred de Musset. Il est vrai que l’on sait à quoi s’en tenir sur la valeur des opinions littéraires du journal où ces bêtises ont été imprimées. Son rédacteur en chef annonçait, la semaine dernière, qu’il était parfaitement résolu de suivre, comme directeur de journal, les traces de M. Marc Fournier comme directeur de théâtre et qu’il préférait de beaucoup le Pied de Mouton aux meilleurs poèmes.
Il peut sembler au moins puéril de me voir ainsi essayer de défendre Victor Hugo.
Ce bouclier d’un nain placé devant un colosse ne sert pas à grand chose. La puissance des Misérables est assez grande pour protéger elle-même le livre. Mais tant que réunis sous une même bannière, qui est celle du beau et du juste, les soldats de la presse tendront vers un même but, aucun de leurs efforts ne sera dérisoire. Dût son coup de fusil être tiré derrière un buisson et loin de l’endroit où l’on se bat, le dernier tirailleur fera bien de faire usage de ses armes. Voilà pourquoi, même en ce petit journal, habitué à ne tenir que de frivoles propos, moi dont la voix n’est pas écoutée et ne le sera peut-être jamais, je crois de mon devoir de protester contre les clameurs des uns et le silence des autres.
Analyser les Misérables, je n’y songe pas. Une fois que d’eux on a dit : c’est beau ! on n’a pas assez dit encore. Il est des œuvres qu’il est impossible de raconter et de glorifier, tant elles nous dépassent. Je ne comprends un article bien fait sur un tel livre, qu’à la condition d’être écrit par Victor Hugo lui-même. Malgré leur divine harmonie, les Misérables dépassent la portée de l’œil. Il en est d’eux, comme de ces montagnes qui vous écrasent et vous anéantissent par leur effrayante grandeur ; devant elles, on tremble, on a peur et on s’agenouilleè
… Une immense bonté tombait du firmament…
dit la Légende des Siècles. Rien ne me paraît mieux rendre l’effet produit sur ceux qui sentent, qui admirent et qui attendent que ce vers. De chaque page, de chaque ligne, la même bonté, la même joie, s’épanchent avec une égale splendeur. C’est le flamboiement du soleil à midi alors qu’il est au plus haut du ciel, qu’il ne décline pas, qu’il lui est impossible d’aller plus loin. Tant pis pour les aveugles volontaires cachés dans la cave à cette heure, ils ne l’auront pas vu et ce ne seront pas les clairvoyants qui en seront punis.
Le mouvement en faveur des Misérables.
Mario Proth
…Selon l’expression consacrée, ce livre passera à la postérité, parce que, s’il résume dans son émouvant récit les souffrances et les erreurs du présent, il formule aussi les promesses et les aspirations de l’avenir. Il peint un siècle, il en prépare un autre. Il est histoire, mais il est prophétie. Tous les problèmes où se heurte notre mouvement y sont agités ou provoqués ; et sur tous ces problèmes plane le grand axiome, celui que savent les poètes et que les économistes oublient : la loi d’amour ! Elle se détache naïve et lumineuse de cette œuvre, et par-dessus les barricades de l’an 1832, on voit se chercher pour s’étreindre les frères de l’an deux mille.
Qu’il s’agisse de la forme ou de la pensée, les Misérables ont tous les caractères de la durée. Cette forme si puissante et si large, si mobile et si variée, n’a jamais été si maîtresse d’elle-même ; elle a atteint cette tranquillité majestueuse qui coule les œuvres en bronze, pour la postérité.
…Ce livre-là, les Misérables, est actuel, car il est éternel.
…Et puisque les Misérables ont jeté de la lumière dans notre nuit, de la vie dans notre désert, de l’émulation dans nos âmes et de l’espoir dans notre avenir, les Misérables sont un bienfait, les Misérables sont une belle et bonne action.
…Certains personnages de Victor Hugo dépassent la taille ordinaire, soit. Si l’on y tient trop, je l’admets. Or, qu’est-ce que cela prouve. ? Ce sont des mythes, oui ; ce sont des synthèses, oui encore. S’il ne leur reste plus qu’un pas à franchir pour entrer de la réalité dans la légende, tant mieux, nous le leur laisserons faire. Il importe que, dans cette œuvre synthétique, ils soient des synthèses. Ils symbolisent toute une classe, ou toute une souffrance, ou tout un courant de la société, un monde dans un monde, et l’on va leur marquer un étiage !
Claquesous, Gueulemer, Montparnasse, Thénardier lui-même, sont des figures admirablement observées et dramatiquement campées ; mais elles ne dépassent pas la grandeur ordinaire.
Victor Hugo a bien fait, les faisant ainsi ; car les bandits ne sont, après tout, que des bêtes extraordinaires, des loups ou des renards perfectionnés qui auraient quelque métamorphose à subir pour devenir des hommes, même vulgaires.
Mais qui donc aurait le courage de chicaner sur le réalisme des proportions de ces deux êtres, Jean Valjean et Javert ?
Jean Valjean personnifie et résume en lui toutes les angoisses et toutes les luttes, toutes les résignations, toutes les humilités, tous les courages. Quand il a lutté contre lui-même, quand il a terrassé dans son âme le génie du mal, effacé de sa colère dix-neuf ans de bagne immérités, quand il a étouffé sous sa poitrine le démon de la vengeance presque juste, quand enfin il s’est vaincu, transfiguré, il lui reste à lutter contre l’univers entier. Combat inégal de l’insecte contre le roc, de l’individu contre la masse.
…Javert, le formidable adversaire de Jean Valjean, son garde-chiourme, son cauchemar, sa fatalité, est peut-être la création la plus originale et la plus profonde de l’œuvre entier. Comme Jean Valjean, Javert est courageux, sobre, probe ; il a résisté à plus d’une tentation. Comme Jean Valjean, il a vécu au milieu des émanations du crime et de la corruption ; plus heureux que sa victime, il est toujours demeuré Javert l’honnête homme. Et cependant, si la société qui se jette dans ses bras au jour du danger ne le méprise point à l’égal de Valjean, elle ne l’honore guère… Paradoxe vivant, Javert enfin, c’est la justice injuste, et le camp sera bien gardé par ce terrible surveillant qui n’admet point que le plus petit crime puisse jamais devenir une grande vertu.
…Donc, nous admirons Victor Hugo parce qu’il est une des plus éclatantes expressions de la volonté individuelle, et parce qu’il jette des éclairs dans notre propre voie ; mais dans notre obscurité, notre forme et notre pensée demeureront toujours indépendantes de tout écrivain passé, présent ou futur. Une foi les Misérables lus, étudiés, salués, nous marchons de notre côté, et nous nous séparons de Victor Hugo sur plus d’un point, sur deux surtout dont l’importance ne peut échapper à personne. Le premier c’est l’admiration indulgente du poète pour le vainqueur d’Austerlitz ; le second, c’est l’idée religieuse.
Un dernier mot encore, et nous terminons.
Si l’enthousiasme exagéré est un écueil, la fausse pudeur de l’enthousiasme en est un autre, et le scepticisme par respect humain, une faiblesse. Il faut avoir l’entêtement de son approbation, comme d’autres ont la franchise de l’opposition. Applaudir n’est pas plus ridicule que siffler. De tous temps, les amis ou les défenseurs d’un homme illustre ont encouru le reproche d’impersonnalité et d’imitation : cela est arrivé, notamment à certains amis de Hugo, qui se contentent pour toute réponse d’être des esprits fort indépendants et des écrivains très originaux ; cela arrivera à tous les jeunes gens qui accuseront franchement leur sympathie pour l’œuvre nouvelle. Ils passeront pour les séides du poète, pour ses janissaires, et je ne sais quoi encore, voire même pour les séides de ses séides. Qu’importe ! toutes les opinions sont libres, toutes les plaisanteries sont bonnes et mauvaises. Qu’ils fassent comme le poète lui-même, qu’ils marchent et qu’ils créent eux aussi, et qu’ils méditent simplement ceci : Voilà un livre qui provoque à lui seul tant de bruit. Qu’est-ce donc qui le distingue de tant d’autres pour lesquels l’amitié ou le dévouement ne peuvent faire que de la réclame ?
Donnons, pour finir, quelques vers d’un ami de la première heure, resté fidèle au chef de l’école romantique et qui, après avoir applaudi au succès des premières Odes, envoyait, quarante-cinq ans plus tard, l’hommage de son admiration à l’auteur des Misérables :
À VICTOR HUGO.
Les Misérables sont une vaste épopée
Et de sang et de boue et de larmes trempée,
Où tout est grand, profond, de splendeur revêtu
Et le malheur plus saint encor que la vertu !
L’évêque Myriel, apostolique image
Respirant la candeur et la foi d’un autre âge.
Le vieux Mabeuf sentant tressaillir tous ses os,
Ne voulant que mourir et mourant en héros !
Au sommet, Jean Valjean, cet homme-conscience
Dont l’amour du devoir est toute la science,
Éponine, blessée à mort, et sous le feu
Faisant à Marius le tendre et simple aveu.
Tournant vers ce front pur sa mourante prunelle
Et lavant de son sang la fange paternelle ;
Marius et Cosette, adorables enfants,
Après tant de misère, à la fin triomphants.
Par la main de l’amour, dans la mêlée humaine
Un instant détachés de la lugubre chaîne.
Et le poète, auteur de ce monde nouveau,
Reflétant la lueur du sublime flambeau
De la création sur son ardente face,
Du haut de son rocher, le lançant dans l’espace !
Antoni Deschamps.
Passy, juillet 1862.