Les Misérables (page 29)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Misérables (1908) · 163 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L’affirmation de la sœur fut pour Javert quelque chose de si décisif qu’il ne remarqua même pas la singularité de cette bougie qu’on venait de souffler et qui fumait sur la table.

Une heure après, un homme, marchant à travers les arbres et les brumes, s’éloignait rapidement de Montreuil-sur-mer dans la direction de Paris. Cet homme était Jean Valjean. Il a été établi, par le témoignage de deux ou trois rouliers qui l’avaient rencontré, qu’il portait un paquet et qu’il était vêtu d’une blouse. Où avait-il pris cette blouse ? On ne l’a jamais su. Cependant un vieux ouvrier était mort quelques jours auparavant à l’infirmerie de la fabrique, ne laissant que sa blouse. C’était peut-être celle-là.

Un dernier mot sur Fantine.

Nous avons tous une mère, la terre. On rendit Fantine à cette mère.

Le curé crut bien faire, et fit bien peut-être, en réservant, sur ce que Jean Valjean avait laissé, le plus d’argent possible aux pauvres. Après tout, de qui s’agissait-il ? d’un forçat et d’une fille publique. C’est pourquoi il simplifia l’enterrement de Fantine, et le réduisit à ce strict nécessaire qu’on appelle la fosse commune.

Fantine fut donc enterrée dans ce coin gratis du cimetière qui est à tous et à personne, et où l’on perd les pauvres. Heureusement Dieu sait où retrouver l’âme. On coucha Fantine dans les ténèbres parmi les premiers os venus ; elle subit la promiscuité des cendres. Elle fut jetée à la fosse publique. Sa tombe ressembla à son lit.

PRÉFACE PHILOSOPHIQUE

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NOTE DE L’ÉDITEUR.

Cette préface que nous publions ici constitue plus et mieux qu’un reliquat. C’est, comme le dit Victor Hugo, « un quasi-ouvrage » sur sa philosophie religieuse personnelle. À ce titre, nous devions lui assigner une place spéciale et la détacher du Reliquat en empruntant les caractères typographiques du roman lui-même.

Si la seconde partie n’avait pas été une ébauche, ainsi que le constate Victor Hugo, si elle avait été rédigée, coordonnée comme la première, nous aurions placé cette préface en tête comme une œuvre achevée.

Elle se présente ici comme un document du plus haut intérêt. Car si la pensée n’a pas, dans la seconde partie, complètement déployé ses ailes, elle se présente sous une forme concise et par cela même si saisissante qu’elle appelle les méditations de tous ceux qui se passionnent pour les problèmes de la philosophie religieuse.

On ne manquera pas d’observer que Victor Hugo n’a jamais écrit de grandes préfaces. Et cependant il en a eu souvent le projet.

Qu’il entreprît les Misérables, les Travailleurs de la Mer, l’Homme qui Rit, il prenait le soin de fixer dans des notes l’idée maîtresse qui se dégageait du roman. C’est qu’en effet, dans chaque livre, il exposait une thèse, il défendait un principe, il combattait pour une réforme, et il semblait vouloir soulager son cœur en traçant sur de petits bouts de papier sa profession de foi, véritable confidence à ses lecteurs. Il multipliait les fragments, les indications, et il les gardait dans ses papiers.

Cette préface des Misérables a subi le sort de toutes les ébauches. Cependant Victor Hugo n’entassait pas ces notes copieuses, avant-coureuses de longs développements, pour ne pas les utiliser ; mais soit qu’il fût pressé par le temps, au moment où il livrait ses manuscrits à l’impression, soit qu’il eût confiance dans la clairvoyance de ses lecteurs, il condensait en douze ou quinze lignes toutes les pages enfouies dans ses dossiers. Oh ! certes, il a dû regretter plus d’une fois de s’être montré si laconique, car il semble, en écriant cette longue préface, avoir eu l’intuition, la divination que ses intentions seraient travesties et méconnues.

La trace de cette préoccupation s’accuse d’une façon très éclatante. Lorsqu’en 1860 il songe à reprendre l’œuvre interrompue en 1848, que fait-il tout d’abord ? Il lit son ancien manuscrit et ses notes pendant plus de trois semaines, à partir du 26 avril 1860 jusqu’au 21 mai, ainsi que l’attestent ses carnets. Va-t-il poursuivre son travail, vivre avec ses héros, présenter les péripéties de son drame ? Non. Il pense qu’il y a au-dessus de Jean Valjean, de Marius, de Fantine, de Cosette et de l’évêque Bienvenu une idée morale à mettre en lumière, et il se consacre tout entier à sa préface, probablement en juin et en juillet puisqu’il la date du 14 août ; on y lit cette phrase significative : « Il n’est point mal qu’une étude de ce genre qui a l’humanité pour objet soit précédée d’une espèce de méditation préalable en commun avec le lecteur ». Et pendant des semaines, c’est le côté philosophique et religieux de son roman qui l’attire et l’absorbe. Il veut donner sa profession de foi dans une préface en deux parties.

La première partie est rédigée entièrement, mais l’a entraîné très loin ; il est dès lors obligé de résumer ses idées dans une seconde partie, comptant les exposer ultérieurement avec plus d’ampleur. Il réunit toutes ces pages dans un dossier et il inscrit cette note sur la couverture :

Ce dossier contient un quasi-ouvrage sur ma philosophie religieuse personnelle, pouvant servir, soit de préface spéciale aux Misérables, soit de préface générale à mes œuvres.

La première partie établit Dieu, la deuxième établit l’Âme. La première est achevée (à la révision définitive près), la seconde est très incomplète, et comme déductions et comme développement.

Cela pourrait encore être utilement mêlé à des Mémoires sur ma vie intellectuelle.

Le petit dossier qui est à la fin contient des notes et des choses à développer sur la même question religieuse.

J’interromps ceci pour reprendre mon travail principal. J’achèverai plus tard ce qui est commencé dans ce dossier.

14 août 1860.

Et cette note en haut de la page :

Dans le cas où je ferais le chapitre Prière (après le couvent), il y a dans la première partie et dans le petit dossier de la fin des choses à employer.

Cette dernière note indique bien que cette préface était surtout destinée aux Misérables.

Victor Hugo reprend son roman et, ainsi qu’il le mentionne dans ses carnets, la période de méditation se prolonge jusqu’au 30 décembre, époque à laquelle il se remet activement au travail ; la première moitié de l’année 1861 avait été consacrée à l’achèvement de l’œuvre. Il devait ensuite la réviser.

Victor Hugo avait traité avec Albert Lacroix et lui avait livré le 6 décembre 1861 la première partie des Misérables. S’il ne lui donnait pas encore la préface, c’est qu’il n’avait pas renoncé à publier sa profession de foi philosophique. Et ce n’est pas là une hypothèse. S’il avait eu alors l’intention de ne placer que douze lignes en tête de son roman, il ne lui aurait pas fallu beaucoup de temps ni beaucoup de peine pour les écrire. Il ne les aurait pas fait longtemps attendre, il n’aurait pas risqué de retarder l’apparition de l’œuvre. Lacroix avait la ferme confiance qu’il pourrait mettre en vente la première partie à la fin de février ; et comme l’édition originale comprenait dix volumes, l’intérêt le poussait à déployer toute la diligence possible pour ne pas être surpris par l’été.

Or les jours s’écoulent et la préface n’arrive pas. Il est clair que Victor Hugo n’a pas pris encore de parti définitif. Nous sommes au 3 février, Lacroix s’inquiète, il interroge : « la préface sera-t-elle étendue ? » À cette question il n’obtient pas de réponse. Il laisse passer douze jours. Il devient un peu nerveux, et dans une nouvelle lettre, le 16 février, il dit : « La préface (et il souligne le mot) devient nécessaire, le temps est là ; car il vous en faudra envoyer une épreuve et ce serait un retard pour l’apparition de l’ouvrage si nous ne l’avons pas au plus tôt pour la composition. » Chaque mot est un appel pressant.

Comment Victor Hugo, toujours si soucieux de presser ses éditeurs, n’aurait-il pas été sensible à cette phrase : « retard pour l’apparition de l’ouvrage » ? Comment n’aurait-il pas été convaincu que seule l’absence de la préface provoquait un ajournement ? Au bout de huit jours, Lacroix revient à la charge et, toujours plein de respect et de ménagements, il dit le 25 février : « Je crains de voir la mise en vente retardée par la préface. » Au fond il ne craint pas, il est assuré que la mise en vente devra être reculée. Victor Hugo ne peut guère en douter ; persuadé qu’il ne doit plus songer à mettre au point cette longue préface, absorbé par la révision de son roman et par la correction des épreuves, il se décide à envoyer douze lignes réclamées depuis plus de trois semaines.

On sait le prodigieux succès qu’obtinrent les Misérables, mais les polémiques plus ou moins acerbes dont ils furent l’objet avertirent Victor Hugo qu’il avait trop compté sur la clairvoyance et la bonne foi de certains critiques qui blâmèrent le caractère irréligieux de son œuvre et en dénaturèrent la portée morale et sociale. La réponse à ces accusations, à ces calomnies était toute prête, écrite ; il était trop tard pour la publier ; pourtant il éprouva le désir de confier à des amis ce qu’il avait eu l’intention de dire à ses lecteurs ; c’était la préface après la lettre.

Nous avons retrouvé la note suivante :

À propos des Misérables, j’ai écrit (21 juin 1862) à M. Frédéric Morin :

— Ce livre a été composé du dedans au dehors. L’idée engendrant les personnages, les personnages produisant le drame, c’est là, en effet, la loi de l’art, et en mettant comme générateur, à la place de l’idée, l’idéal, c’est-à-dire Dieu, on reconnaît que c’est la formation même de la nature.

La destinée et en particulier la vie, le temps et en particulier ce siècle, l’homme et en particulier le peuple, Dieu et en particulier le monde, voilà ce que j’ai tâché de mettre dans ce livre, espèce d’essai sur l’infini.

Toute étude sérieuse sur l’infini conclut au progrès. La perfection contemplée démontre la perfectibilité. De là le dégagement vrai des lois politiques et sociales, corollaires des lois naturelles ; pas d’autorité en dehors de l’auteur ; le divin exclut le royal. — La république sort de la religion.

Victor Hugo, comme on vient de lire, caractérise les Misérables : une espèce d’essai sur l’infini.

Paul Meurice traduisait fidèlement cette intention lorsqu’il introduisait dans une œuvre posthume : Post-Scriptum de ma vie, quelques pages de cette préface qu’il intitulait : Choses de l’infini, et que nous rétablissons plus loin.

Si Victor Hugo avait donné à cette préface tous les développements souhaités, il est bien probable que, possédant la matière d’un fort volume, il ne l’aurait pas placée comme un frontispice des Misérables ou même de ses œuvres, mais qu’il l’aurait présentée isolément avec un titre. Car il aborde là tous les problèmes : la formation de la terre, l’évolution des astres, les progrès de la science, l’histoire des religions, la destinée de l’être, l’immortalité de l’âme.

Cette préface marque une date dans l’existence de Victor Hugo. Si le poète s’est toujours passionné pour le problème de la vie, sur ce qu’il pouvait y avoir avant, sur ce qu’il y aura après, s’il a toujours affirmé sa croyance en Dieu et sa foi spiritualiste, c’est cependant dans cette préface de 1860 qu’il exposa avec plus d’ensemble et plus d’ampleur sa doctrine, qu’il combattit avec le plus de vigueur le matérialisme.

Ne dit-il pas dans cette préface : « Admettre l’âme, c’est admettre le lien de l’homme avec l’inconnu » ? De là son jugement sur la peine de mort, qui était « une violence à cet inconnu-là ».

Or sa préface est tout entière inspirée par la passion ardente de pouvoir soulever un coin du voile qui cache le mystère, et c’est vers les phénomènes de la nature qu’il dirigera ses études. « Âme enfouie dans la contemplation des choses célestes », comme il le dit lui-même, il s’attache à considérer le mouvement des astres, les regards fixés sur le monde ténébreux dont il cherche à découvrir les lois. Les ignorants n’hésiteront pas à contester la science de Victor Hugo, les sages s’informeront, les savants considéreront sans doute que c’est de la science écrite par un poète ; mais Victor Hugo lui donne la couleur, l’éclat pittoresque de son style, il envisage les phénomènes avec sa vision spéciale, qui, sans déformer la vérité, leur donne une originalité plus saisissante, et, dans le champ que la science ouvre aux hypothèses, il lui est loisible, sans commettre d’hérésies, d’apporter à son tour les réflexions que lui suggère le spectacle de ces phénomènes. De là des observations ingénieuses que la science ne peut ni confirmer, ni contredire, mais qu’un esprit avisé peut offrir aux méditations des philosophes et des savants.

L’étude de la nature le conduit à l’affirmation de l’existence de Dieu et de l’immortalité de l’âme ; abordant alors sa profession de foi philosophique, il est amené à envisager les diverses religions.

Il les combat avec vivacité, ainsi que les cultes, les théogonies, les fétichismes, les superstitions ; mais il les étudie aussi avec soin. Il consulte les ouvrages, il analyse les textes. Les règles monastiques éveillent sa curiosité. Il fouille les livres de l’hagiographe italien. Jonas, l’historien de saint Colomban, de l’hagiographe allemand Héribert Rosweyde, qui écrivit les vies des Pères (Vitæ Patrum), il compulse les travaux du bénédictin Walafride Strabon et les volumes du prêtre de l’oratoire André Galland : Bibliotheca greco-latina vitarum patrum.

Si on se reporte aux textes de Jonas et de Walafride Strabon que Victor Hugo a cités, on découvrira qu’il a modifié quelques temps de verbe sans d’ailleurs altérer le sens. Nous prendrons un exemple : dans le récit fait par Jonas de certaines austérités Victor Hugo traduit : « Debout tous ! qu’on vienne casser la glèbe… », et comme texte il donne : « Omnes surgant, glebas scindant… » au lieu de : « Imperat ut omnes surgant… cum vidisset eos magno labore glebas scindere ». En réalité la traduction est fidèle, et voulant invoquer à l’appui le texte latin il ne le modifie que pour le résumer, sans en changer le sens et les mots principaux.

Nous n’avons mentionné ces différences que pour simplifier la tâche des curieux, et Victor Hugo, en indiquant lui-même la source où il avait puisé ses renseignements, en rapportant exactement ces légendes, prouvait ainsi qu’il n’avait pas hésité à mettre consciencieusement à contribution les textes les plus anciens.

Mais, engagé dans cette voie, il se laisse entraîner très loin, et, quand il arrive à la seconde partie de sa préface, il doit se borner tout d’abord à une documentation rapide coupée de considérations personnelles. Car le champ qu’il devrait parcourir est trop vaste. Ce n’est plus désormais un « quasi-ouvrage », comme il l’annonce modestement, mais une œuvre considérable qui, poussée jusqu’au bout, imposerait de nombreuses recherches ; cause probable de cet ajournement.

Devant formuler, comme il le dit, « sa philosophie religieuse personnelle », il voulait avoir le temps et toute la liberté d’esprit pour la présenter avec quelque ampleur et quelque solennité, et, l’œuvre étant restée inachevée, ce ne seront plus dès lors que des pages de « mémoires » sur sa vie intellectuelle qui auraient probablement été introduites dans ce volume : Pages de ma vie, annoncé plus tard sur la couverture des Quatre Vents de l’esprit et qu’il n’a pas donné.

LE MANUSCRIT.

L’examen du manuscrit de cette préface révèle quelques particularités. Au crayon et en marge du premier feuillet Victor Hugo écrit :

Avant que le lecteur s’engage dans ce livre, nous avons besoin de l’avertir.

Ce livre qu’il a en ce moment entre les mains est un livre religieux.

Les divisions de la première partie sont séparées par des chiffres au crayon et assez effacés ; les feuillets sont bleus, doubles et chacune des premières pages est marquée d’une lettre ; les ajoutés en marge sont assez nombreux ; il y a aussi quelques indications comme celle-ci au feuillet A en marge et au crayon :

Peut-être encore un paragraphe de transition pour amener cette exposition du monde.

Et plus bas et toujours en marge :

Cette peinture de la terre est un écorché ; mettre de la chair dessus.

Peut-être la couper en alinéas peu interlignés avec de grands blancs pour les grandes divisions.

Pour des détails techniques, comme celui des deux glaciers qui font basculer le globe « tous les quinze mille ans, selon les uns, tous les deux cent mille ans, selon les autres », Victor Hugo met le mot : Vérifier.

Parfois, lors d’une première révision, il s’aperçoit que ses descriptions sont trop écourtées, et dans le double feuillet L il intercale quatre feuillets doubles, a b c d, sur le monde ténébreux.

Au feuillet O, nous trouvons l’extrait inséré dans Post-Scriptum de ma vie sous le titre : Choses de l’infini. On remarquera une différence entre les textes. Ce sont de simples interversions nécessitées par la coupure du fragment.

Le manuscrit porte :

Et maintenant, que voulez-vous que je fasse ? Cette énormité est là. Ce précipice des merveilles est là. Et ignorant, j’y tombe, et savant, je m’y écroule.

Oui, savant, j’entrevois l’incompréhensible ; ignorant, je le sens, ce qui est plus formidable encore.

Voici le texte de Post-Scriptum de ma vie :

Oui, savant, j’entrevois l’incompréhensible, ignorant, je le sens. Devant cette énormité, devant ce précipice de merveilles, que voulez-vous que je fasse ? Ignorant, j’y tombe. Savant, je m’y écroule. (Division xii.)

Victor Hugo ayant examiné longuement le fonds commun de la croyance humaine et des religions dans leur côté métaphysique, l’analyse dans leur côté plastique en montrant l’identité des légendes. C’est ainsi qu’il est conduit à parler de saint Colomban et de sa vie, des oiseaux qui venaient se cacher dans les plis de sa robe, et il cite le passage de Jonas, l’historien de saint Colomban : Conspicit duodecim lupos advenire… intactum relinquunt.

Victor Hugo traduit ainsi cette phrase : « Un jour, douze loups surviennent… et passent. » Mot à mot : « le laissent sans le toucher ».

En marge, Victor Hugo donne cette note en face du mot intactum (1) :

(1) Il y a dans le texte : interritum ; vérifier le mot.

Or il avait bien écrit d’abord : interritum, et il a surchargé le mot en mettant : intactum. Le texte porte cependant interritum. Mais Victor Hugo a fait une confusion de termes, il a cru qu’interritum signifiait mort et il s’est dit : « Que peut signifier cette légende de douze loups qui passent auprès d’un cadavre ? Évidemment l’historien a voulu dire que ces loups laissaient le saint sans y toucher. » De là le mot intactum qu’il a substitué. Mais Victor Hugo n’a pas pris garde que si interitum signifie bien mort avec un seul r, interritum avec deux r veut dire non effrayé, ce qui s’accorde fort bien avec le passage où il est raconté que saint Colomban renvoyait les ours des cavernes, et ce qui suppose qu’il était bien interritus, c’est-à-dire qu’il n’avait pas peur. La quasi-similitude de mots a amené une erreur de traduction, non une erreur d’interprétation de la légende. Nous devions la signaler pour expliquer le sens des indications mentionnées dans le manuscrit. (Division xvii.)

À la fin de cette première partie on lit ces lignes :

Déclarer l’homme animal. Fonder sur l’homme animal la société matérielle, c’est-à-dire limiter la conscience humaine au succès et l’aspiration humaine au bien-être.

À partir de ces mots : c’est-à-dire limiter la conscience humaine, Victor Hugo place en marge de ces dernières lignes un point d’interrogation. Et il poursuit :

Que vaut cet effort

Examinons-le.

Expliquons-nous sur l’homme pure machine.

En marge de ces dernières lignes : un premier point d’interrogation au début de la phrase et un second point d’interrogation englobant la phrase entière. Enfin cette note en marge et séparée du texte :

Conclure ainsi :

Est-ce une tactique ? mauvaise.

Est-ce une philosophie ? fausse.

On voit que dans cette première partie du manuscrit, considérée par Victor Hugo comme achevée, à la révision définitive près, il y a des indications qui prouvent le dessein de la compléter. Cette note est particulièrement significative : « Cette peinture de la terre est un écorché, mettre de la chair dessus ». On reconnaît là une des méthodes de travail de Victor Hugo, il présentait d’abord le squelette ; l’idée était formulée avec une certaine sécheresse, et il la développait, lors de la révision, en la parant de toutes les richesses de son imagination et de son style.

La seconde partie de la préface est placée dans une chemise avec ce titre :

PHILOSOPHIE.

2e partie.

Manuscrit.

Nous avons dit que, dans la pensée de Victor Hugo, cette partie était simplement ébauchée et devait être ultérieurement rédigée et complétée. Aussi l’écriture est-elle courante avec un petit nombre de ratures ; les feuillets sont bleus et doubles. Il semble bien cependant que ces notes rapides ont été sinon révisées, du moins relues, si on en juge par un certain nombre d’ajoutés en marge, et d’une écriture différente, et par quatre feuillets collés sur les feuillets doubles.

Le récit de la visite d’Anatole Leray a été publié sous le titre : Un athée, dans Post-Scriptum de ma vie.

Nous avons noté les particularités du manuscrit. Nous avons signalé les traits caractéristiques de la préface, exclusivement à titre documentaire. Nous ne l’avons ni discutée, ni commentée, nous renfermant dans notre rôle d’historien sans empiéter sur le domaine de la critique. Ce « quasi-ouvrage » complète l’épopée des Misérables, il montre à quels mobiles Victor Hugo a obéi, dans quelles dispositions d’esprit il a écrit ce plaidoyer, quelle valeur morale il lui attribuait, et il éclaire d’un jour éclatant une des périodes de la vie de Victor Hugo.

PRÉFACE PHILOSOPHIQUE.

PREMIÈRE PARTIE.

I

Le livre qu’on va lire est un livre religieux.

Religieux ? à quel point de vue ?

À un certain point de vue idéal, mais absolu ; indéfini, mais inébranlable.

Qu’on nous permette d’expliquer ceci, le plus rapidement qu’il nous sera possible.

La situation d’esprit de l’auteur d’un livre importe au livre lui-même et s’y réverbère.

D’ailleurs, il n’est point mal qu’une étude de ce genre, qui a l’humanité pour objet, soit précédée d’une espèce de méditation préalable en commun avec le lecteur.

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