Les Misérables (page 30)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Misérables (1908) · 163 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L’auteur de ce livre, il le dit ici du droit de la liberté de conscience, est étranger à toutes les religions actuellement régnantes ; et, en même temps, tout en combattant leurs abus, tout en redoutant leur côté humain qui est comme l’envers de leur côté divin, il les admet toutes et les respecte toutes.

S’il arrivait que leur côté divin finît par résorber et détruire leur côté humain, il ferait plus que les respecter, il les vénérerait.

Ces restrictions faites, l’auteur, et il le déclare hautement au seuil de ce livre douloureux, est de ceux qui croient et qui prient.

De là, dans ce livre, une grande mansuétude pour tout ce qui se rattache aux croyances. Les quelques silhouettes religieuses qui le traversent sont graves. Un évêque y apparaît et y jette une ombre vénérable ; un couvent y est entrevu. Le demi-jour qui en sort est doux.

Ceci, bien entendu, et il convient d’y insister, sans adhésion aux superstitions.

Reprenons.

L’auteur vient de confesser que, quant à lui, en dehors des religions écrites, il croit et il prie.

Pourquoi croit-il ? pourquoi prie-t-il ?

Il va essayer de le dire, en s’interdisant tout autre développement que le nécessaire, et en élaguant, dans cette exposition d’une âme, tout ce qui ne va pas directement au but.

Si le mot âme, prononcé ici avant toute explication et tout raisonnement, semble peu rigoureux, et au moins prématuré, aux amis des déductions correctes, mettez que nous n’avons rien dit.

Écoutez-nous seulement si ceci vous intéresse. Sinon, passez ces quelques pages.

Ces pages sont ce qu’elles sont. Il est facile au lecteur de ne point les lire ; il était impossible à l’auteur de ne pas les écrire.

(Peut-être encore un paragraphe de transition pour amener cette exposition du monde.)

IV

L’énormité de la nature est accablante.

Regardez. Voici la terre :

L’homme est dessus, le mystère est dedans. Globe effrayant ! Un axe à la fois rotatoire et magnétique, c’est-à-dire produisant le mouvement et créant la vie ; au centre, peut-être une fournaise ; aux deux extrémités de l’axe, deux glaciers de mille lieues de tour que déplace lentement la précession des équinoxes et qui, en fondant, font basculer le globe tous les quinze mille ans selon les uns, tous les deux cent mille ans selon les autres, et mettent brusquement la mer à la place de la terre ; submersions périodiques visibles en quelque sorte dans la forme aiguë actuelle de tous les continents du côté du pôle austral, plus lourd en ce moment que le pôle boréal. La première fonction de la terre pour l’homme, c’est d’être l’horloge immense ; sa rotation crée ce que nous appelons le jour ou le nychthemeron ; la Terre mesure le temps dans l’éternité. Prise en elle-même, quelle impénétrable genèse ! Autrefois, dans les profondeurs immémoriales des cycles cosmiques, elle a bouillonné. Les collines marquent ses palpitations, les monts marquent ses convulsions.

Puis, les premières effervescences passées, cette fumée est devenue respirable, ce globe est devenu habitable, et une gigantesque ébauche de création a commencé à s’y mouvoir dans la brume. Les plus récentes fouilles de l’Attique ont mis au jour, pour l’œil du géologue, on ne sait quels pachydermes informes, des tapirs au grouin démesuré, des pangolins onglés, dentus et cornus, des girafes colossales, des singes titaniques, des poules grosses comme des autruches, des chauves-souris grandes comme des condors, des sangliers grands comme des hippopotames, des tortues dont l’écaille ferait le toit d’une maison. Il y avait alors, et les houillères de Newcastle-on-Tyn en font foi, des fourrés de monocotylédones hauts de cinq cents pieds, des fougères sous lesquelles la flèche de Strasbourg et les pyramides d’Égypte disparaîtraient comme la borne d’un champ disparaît sous les fougères d’aujourd’hui. Là, dans ces végétations excessives, sous la vase, parmi des scolopendres plus longs que des boas, rôdait, avec de petits yeux, des pattes en pelle, des omoplates étroites propres au fouissage et des défenses trouant la lèvre inférieure et perpendiculaires au sol comme celles des morses, une bête dont la tête seule avait trois pieds de large et quatre pieds de long. C’était le mulot de ces halliers. Ces forêts, hautes comme des montagnes, avaient une taupe grande comme un éléphant. La science nomme cette taupe « l’animal terrible », le dinothère. Ses taupinières, en cheminant sous le sol, y soulevaient à la surface des chaînes de collines. Les troglodytes ont habité plus tard ces galeries antérieures aux déluges. La stature de cette taupe dépassait tous les animaux mystérieux dont on mesure aujourd’hui les fossiles. Le dinothère de Pikermi est plus grand que le mastodonte de l’Ohio. |Les deux tibias comparés donnent une différence de quinze centimètres.| Telle était la zoologie terrestre aux temps des bouillonnements primitifs.

Maintenant ce globe se refroidit ; mais avec quel frémissement encore !

Percez cette couche de granit, jadis fange, où se sont vautrés les hécatonpodes et les hécatonchires, où, à côté des monstres que nous venons d’indiquer, le mammouth, le mégathère, l’épiomis, le paléonthère, l’elephans primigenius dont les défenses avaient sept pieds de long, le rhinocéros tichorynus, ont laissé l’empreinte de leur marche ; percez de la pensée cette surface verte, rousse, blanche, hivernale, torride, où rampe à présent la fourmilière humaine, entrez dans la terre, entrez sous la terre, et, dans les artères de cette masse, imaginez, si vous pouvez, ces chocs de principes moteurs, ces ramifications de forces, ces rencontres d’effluves, cette fermentation inouïe de phénomènes. Formations diluviennes et plutoniques, exfoliées çà et là pas les nappes d’eaux sous-jacentes, couches de roches roulées les unes sur les autres comme les pages d’un palimpseste indéchiffrable, infiltrations souterraines, pénétrations sous-marines, réactions multiples, milieux élastiques ou solides traversés par des courants ou, pour mieux dire, par des torrents magnétiques, avec des grossissements d’effets impossibles à concevoir, hautes températures enfouies dans les blocs, pressions effroyables, expansions ténébreuses, explosions, alluvions, stratifications, minéralisations, cristallisations, végétations, putréfactions, transformations ; officine d’oxydes et d’acides ; production de fluides, production de sèves, production de germes ; nourriture aux nuées, nourriture aux racines ; fleurs, fruits, philtres, simples ; distribution des parfums, des saveurs, des poisons, des vertus ; pharmacie mystérieuse ; enfantement simultané des formes et des réalités les plus diverses depuis le diamant jusqu’au colibri, depuis le lys bleu des sources d’Iran jusqu’aux rochers de soufre pur de l’Islande où viennent se percher le courlis et le ptermigan.

De toutes ces forces convergentes à un but unique résulte une vie communiquée à tous les êtres avec une puissance qui crée, particulièrement dans l’ordre végétal, des longévités extraordinaires. Le tilleul de Morat a quatre cents ans, le-chêne d’Ellerslie a six cents ans, le cèdre de la casbah d’Alger a vu Barberousse, le Conqueror oak de Windsor a vu Guillaume le Conquérant, les deux chênes de la Miltière, près Romorantin, ont vu Charlemagne, le châtaignier de l’Etna a vu Trajan, les cyprès de Soma ont vu César ; les oliviers de Gethsémani sont âgés de dix-neuf cents ans ; ils ont, vu Jésus-Christ la veille de son supplice ; l’arbre Bo, d’Anaradjapoura, a vu Gotama Bouddha la veille de son apothéose, cet arbre a deux mille cent cinquante ans ; les trois arbres du fleuve des Amazones, constatés en 1816 par Spix et Martius, ont cinq mille ans. La végétation, cette résultante de la force terrestre, communique à certains de ses produits une durée qui résiste même au tarissement de la sève, c’est-à-dire à la mort. Les portes de l’ancien Saint-Pierre de Rome étaient en bois de cyprès ; lorsqu’on les a brûlées, elles existaient depuis onze siècles.

Quant aux races à peu près humaines que cette force vitale a produites et qui ont habité ce globe concurremment avec l’homme, les vestiges ont beau être étranges, ils sont incontestables, depuis Palenquè, la ville des nains, dans le Nouveau-Monde, jusqu’à Réphaïm, la ville des géants, dans le Vieux Continent.

Palenquè, minée par les eaux stagnantes, appropriée par l’écroulement aux bêtes de la solitude, abandonnée aux caïmans, aux jaguars, aux lynx et aux paons rouges-des jongles, devient marais et s’efface dans les roseaux ; mais les bas-reliefs encore visibles dans cette ruine révèlent la forme de cette humanité évanouie ; des hommes de trente pouces de hauteur avec des occiputs surplombants et des fronts d’oiseaux.

L’autre mystérieuse ville, Réphaïm, subit la marée des sables comme Palenquè l’envahissement des eaux. Elle est sous le ciel torride, dans le désert, derrière l’infranchissable montagne des druses, au centre de ce pays des Rochers que les hébreux nommaient Argob et les grecs Trachonitide. C’est la plus grande des soixante villes du monstre Og, roi de Bâsan. Le voyageur anglais Cyril Graham, en 1857, et le voyageur prussien Wetzstein, en 1858, l’ont vue avec toute sa vieille figure biblique, et telle qu’elle était apparue, il y a quatre mille ans, à Abraham. Seulement, du temps d’Abraham, elle jetait une rumeur ; maintenant elle est muette. Elle a toutes ses maisons, avec leurs trois salles au rez-de-chaussée, leurs deux chambres au premier étage et leur massif escalier de pierre, toutes ses tours, toutes ses murailles, tous ses carrefours, pavés ou dallés, toutes ses rues, et pas un habitant. Derrière elle s’étend à plis lugubres le linceul infini des sables. C’est la ville spectre debout au seuil du pays sépulcre. L’arabe la montre de loin au voyageur, et ne s’en approche jamais qu’à distance de fantôme. Pourquoi cette terreur ? C’est qu’à proprement parler Réphaïm n’a jamais, été habitée par l’homme. La main monstrueuse des géants a pu seule ouvrir et fermer les portes des maisons, portes de pierre d’une seule dalle de six pieds de haut et d’un pied d’épaisseur, tournant sur deux pivots taillés dans le bloc même et emboîtés dans deux trous percés l’un en haut dans l’architrave, l’autre en bas dans le seuil. Ainsi la présence des nains et des géants est démontrée pas deux villes qui sont là et qu’on ne peut nier, Palenquè en Amérique, Réphaïm en Asie. Ces deux humanités ébauchées ont disparu. Tout ce globe est un phénomène de permanence et de transformation ; un rut inépuisable s’y combine avec une destruction impitoyable. La Terre reçoit et résorbe tous les vingt ans un milliard de cadavres humains, et, par seconde, au calcul de Leuwenhoëck, vingt milliards de cadavres des diverses espèces animales visibles à l’œil nu ; et de toute cette mort, de toute cette cendre, de toute cette pourriture, elle fait son épanouissement perpétuel.

Qu’est-ce que cette sphère ? est-ce un laboratoire ? est-ce un organisme ? est-ce les deux à la fois ?

Presque tous les phénomènes, même les phénomènes salutaires, y ont des apparences combattantes et irritées.

À de certains moments, l’air, enveloppe de ce globe, veut un surcroît de calorique ; on dirait que l’atmosphère a soif de flamme et de gaz ; elle semble exercer sur la bouche des volcans une sorte de succion terrible qui vide ou qui du moins dégage de son excès d’incandescence et de fumée le profond incendie central. Une éruption est un calmant. Dans ce mécanisme vertigineux, la tempête et le volcan sont des instruments d’équilibre

Quant à la vastitude de ce globe, avez-vous quelquefois examiné les aspérités d’une peau d’orange ? Eh bien, les chaînes de montagnes les plus élevées, le mont Blanc, le Pic du Midi, les monstrueuses cimes du Thibet qui ont deux lieues de haut, ne font pas même de ces aspérités-là sur la terre. Et pourtant, que ce soit le Kouen-lun comme le pensent Humboldt et Klaproth, ou le Karakoroum, comme le disent les frères Schlagintweit, quels faîtes effrayants que ces sommets, au haut desquels se fait la séparation des eaux de toute l’Asie !

Et cherchez des règles, des analogues, des équivalents à l’inconcevable dynamique terrestre ! Rendez-vous compte, entre autres miracles, de la force de la végétation. Un brin d’herbe soulève un bloc d’argile ; au mois d’août 1860, un champignon, pour se faire passage, a bossue et brisé le pavé d’asphalte sur la place de la Bastille, à Paris. Toute la terre est un creuset. L’appareil Giffard donne une vague idée de la façon dont l’eau et la vapeur se comportent dans les veines gigantesques du globe. Dans ce récipient redoutable que nous nommons la Terre, les énergies latentes des éléments semblent attendre l’homme pour le combattre. Forez un puits, vous entendez un sifflement. C’est l’hydre des forces occultes, c’est le serpent des gaz qui se tord et qui menace dans les profondeurs. De là ces résistances qui simulent presque une agression et un refus d’obéir.

À Vergougnou (Haute-Loire), le fond d’un puits s’est brusquement soulevé à vingt-deux mètres de hauteur. Calculez, d’après ce chiffre pris à la surface, les pressions croissantes à mesure que vous descendez vers le centre. Calculez quelle force de propulsion il a fallu à l’acide carbonique, par exemple, pour fendre et faire éclater les massives nappes porphyriques et basaltiques du bassin houiller de Brassac, et pour jeter dehors les eaux bicarbonatées de la Limagne d’Auvergne et du bassin de Vichy !

Il y a les feux souterrains, il y a les eaux souterraines, il y a les vents souterrains. À Cesi, en Italie, les souffles sortent de terre avec une telle continuité et une telle exactitude que les habitants comptent dessus, leur ouvrent des bouches dans les maisons, les ajustent à des manivelles, les distribuent dans des canaux, les emmagasinent et les mettent sous clef ; le ventilateur aide la servante ; là l’homme est parvenu à domestiquer le vent. On ouvre un robinet, le vent se met à travailler. Le souffle dure depuis huit heures du matin jusqu’à quatre heures du soir et se repose la nuit.

Et quelles énigmes ! Devinez ces affinités inexplicables : comment l’oxygène transforme-t-il la mannite et le sucre en eau ? Cherchez le rapport entre la belladone et la pupille de votre œil, entre le perchlorure de fer et les battements de votre cœur ! Pourquoi les roches cristallines produisent-elles les eaux sulfureuses, et les ophites les eaux alcalines ? Qu’est-ce que l’albumine qui a toute l’apparence d’une base vitale, et qui est propre au végétal comme à l’animal ? Qu’est-ce que cet étrange latex qui semble être à la sève ce que le sérum est au sang ? Quelle est sa fonction ? Par quelles transformations arrive-t-il à composer, par exemple, le liquide visqueux qui fait l’opium, le suc de l’arbre à vache, la matière résineuse de la térébenthine, la liqueur laiteuse qui tient le caoutchouc en suspension, et le venin de l’écorce de l’euphorbe des Canaries ? Qu’est-ce que la génération spontanée ? De quelle nature est la force qui la produit ? Autant de questions, autant d’abîmes. Tout cela, c’est la gestation terrestre.

Je le répète, figurez-vous la terre, si vous pouvez ; figurez-vous ce foyer d’où sort ce rayonnement, la vie. Représentez-vous, suspendue dans l’espace, isolée dans le vide, appuyée à rien, cette terre, cette masse, cette boule, ce sphéroïde démesuré, sorte de générateur colossal, immense appareil statique, dynamique, chimique, cornu, qui dégage éternellement, sous d’innombrables formes, la vitalité centrique, alambic qui distille des forêts, des fleuves, des chutes du Nil, des cataractes du Rhin, des glaciers, des roses, des rubis, des déserts de sable, des déserts de neige, des steppes, des savanes, des prairies, des lacs, des torrents, des montagnes ; bouteille de Leyde de neuf mille lieues de tour ; pile de Volta planète ; prodigieuse chaudière tubulaire ayant pour soupapes les jeysers, les soufrières, Stromboli, Lipari, et pour cheminées l’Etna, le Vésuve, Ténériffe, le Momotombo, le Cotopaxi, le Chimborazo ! Représentez-vous ce globe monstre, aux évents de feu, roulant éperdument devant lui avec cette lutte d’éléments dans les entrailles ! Qu’est-ce que cela ? Est-ce le chaos ? Non. C’est l’ordre.

V

Regardez encore. Ceci est la mer :

Le mouvement gigantesque et continu, une sorte d’en-avant furieux et effréné des masses, des souffles, des bruits, un tas de montagnes en fuite, fayant l’écume pour neige, une inépuisable colère des nuées contre les vagues et des vagues contre les rochers, une poussée horrible de l’ombre contre l’ombre, un cloaque de baves, un râle sans fin ; Autans, Föhns, Borées, Aquilons, bourrasques, grains, rafales, tourmentes, raz de marées, coups d’équinoxes, barres, mascarets, ressacs, flux et reflux ; l’agitation à jamais, le bouleversement indéfini ; un dragon est noué autour du globe, et souffle et hurle ; le tumulte s’est fait monstre ; voilà la mer.

L’hymne homérique l’appelle le Fracas ; Erispharagos. Ici la météorologie perd pied et s’évanouit ; impossible d’extraire une loi de ce tourbillon de forces en fusion. Le vent, ce sanglot des étendues, cette haleine des espaces, cette respiration de l’abîme, est-ce une force maniable à l’homme ? Les voiles qui entrent au port disent oui ; les navires qui se brisent à l’écueil répondent non. La seule marine anglaise subit une moyenne de dix-huit cent vingt-quatre naufrages par an. Comment asseoir un calcul quelconque sur cette instabilité implacable ?

Mesurez-le donc, ce vent ! il déconcerte tous vos anémomètres à indications continues. Vous constaterez, par exemple, qu’en février 1839, la force du vent s’est élevée, mesure anglaise, à vingt-sept livres par pied carré, et qu’en février 1860, lors de la perte du Royal-Charter sur les côtes d’Irlande, elle a atteint trente livres. Vous constaterez qu’à trente livres de pression le vent renverse des murailles et arrache des toits, et qu’il fait cinquante-cinq lieues à l’heure. Cela établi, cette note écrite en marge de la science, vous vous arrêterez. Vos notions de la tempête ne peuvent aller plus loin.

On peut à la rigueur se faire du vent une idée générale et en concevoir une gigantesque image dans la chambre obscure de l’esprit ; la sphère est plus lourde que l’atmosphère, et par conséquent se meut plus vite ; c’est là la première origine du vent ; le vent a deux causes : déplacement et dilatation ; le mouvement de la terre crée le déplacement, la chaleur du soleil crée la dilatation ; la rotation terrestre produit un immense vent alizé d’orient en occident ; l’irradiation solaire détermine quatre courants des pôles à l’équateur, deux en bas, deux en haut, lesquels forment, dans l’hémisphère austral et dans l’hémisphère boréal, des énormes anneaux de vent roulant en sens inverse et jour et nuit, comme la chaîne sans fin, des tropiques aux pôles. À ces vastes mouvements simples, on entrevoit deux causes de perturbation : les courants magnétiques, et le flux et le reflux lunaire plus puissant encore sur l’océan fluide que sur l’océan liquide, car l’air a sa marée comme l’eau.

De même qu’on se figure le muscle extenseur et le muscle adducteur, on peut se figurer ce prodigieux soufflet de Cyclopes : la brise de terre, vent d’aspiration, la brise de mer, vent de répulsion. Mais que dire du reste, et comment l’expliquer ?

Pourquoi n’y a-t-il d’ouragan à l’Île-de-France que de janvier à mars, et aux Antilles que de juillet à octobre ?

Pourquoi l’ouragan de l’hémisphère austral est-il toujours composé des Quatre Vents, auxquels son centre tournant en trombe assigne des points cardinaux qui ne sont plus les points cardinaux du globe, de telle sorte qu’il a le vent du Nord à son est, le vent d’Est à son sud, le vent du Sud à son ouest, et le vent d’Ouest à son nord ?

Pourquoi le vent du nord souffle-t-il sept mois dans la baie d’Hudson, cinq mois en Norvège et quatre mois dans la Nouvelle-Angleterre ?

Pourquoi le vent d’ouest souffle-t-il toujours dans le détroit de Magellan, et le vent du sud toujours dans le détroit de Le Maire, et le vent du sud-ouest toujours sur le pic de Ténériffe ?

Pourquoi y a-t-il au Brésil, de septembre en mars et de mars en septembre, deux vents immanquables, l’un du nord-est, l’autre du sud-est ?

Pourquoi les vents de l’océan indien se rangent-ils vers l’équateur de mai jusqu’en novembre ?

Pourquoi, dans l’Atlantique, à quatrevingts lieues de la côte d’Afrique, y a-t-il une brise permanente du nord-est ?

Pourquoi le vent souffle-t-il de l’ouest dans le golfe du Bengale depuis avril jusqu’en octobre et du sud dans la mer Rouge depuis août jusqu’en mai ?

Pourquoi les vents du Midi sont-ils seuls de service sur la portion de la mer équatoriale comprise entre l’Amérique et l’Afrique ?

Pourquoi, si Buenos-Ayres aperçoit la rive opposée de la Plata, la bourrasque est-elle certaine, au point qu’on cargue immédiatement les voiles dans les navires des deux rades ?

Pourquoi la perpétuité de la brise du nord du cap Blanc à Sierra-Leone et de la brise d’ouest de Sierra-Leone au cap des Palmes ?

Pourquoi le vent d’ouest est-il moins violent sur les côtes de France la nuit que le jour ?

Pourquoi est-ce habituellement la nuit que le vent d’ouest se change en vent du nord ?

Pourquoi la mousson de Madagascar correspond-elle à la belle saison ?

Pourquoi les deux moussons de Sumatra ne sont-elles entrecoupées d’aucun vent contraire ?

Pourquoi l’ouragan se termine-t-il toujours à l’île de la Trinité par un coup de tonnerre ?

Pourquoi le grain blanc ? Pourquoi le grain descendant ?

Pourquoi la vapeur qui fait le grain est-elle dans les mers du Cap pire qu’ailleurs ? Quel est ce mistral que les latins appelaient Circius ?

D’où sort ce vent Pontias, une des Sept Merveilles historiques et naturelles du Dauphiné ?

D’où vient ce vent de Pas qui stupéfiait Depping ?

Quelles bouches obscures soufflent toutes ces haleines redoutées, la bise, la baroussière, la tramontane, le cavalier, le marin, le garbin, le vaccarion ?

De quelle nature sont les tourmentes, ces effrayants engrenages de l’eau et du vent ?

Pourquoi le semoun ? Pourquoi le samour ? Pourquoi le kamsin ?

Pourquoi ce vent que le désert envoie à l’océan et qui est visible parce qu’il est rouge ?

Pourquoi la rafale périodique du cap Guardafù ?

Pourquoi le Vent Serpent de l’Abyssinie qui se replie sur lui-même et se tord de la mer au ciel ?

Pourquoi le typhon du Coromandel ?

Pourquoi le sirocco de la Méditerranée ?

Sont-ce des mêmes poumons invisibles que sortent le Tornado d’Afrique et le Pampero d’Amérique ?

Des équilibres quelconques sont-ils mêlés à ces forces ? Quel rapport y a-t-il entre le naufrage et les petites nuées noires de la Guinée ?

À quelle formule soumettre les souffles singuliers des îles Tristan d’Acunha et de la terre de Nahal ?

Pourquoi, dans de certains parages, faut-il redouter de voir le cirrus, le plus haut des nuages, que les matelots appellent queue de chat, et qui ressemble à la balayure de quelque immense oiseau plumé ?

Qu’est-ce que les circum-cumuli qui entourent l’horizon d’une cohue de casques gigantesques que le couchant fait de cuivre rouge ?

Qu’est-ce que les circum-strati, coupés en lames comme avec une scie, larges îles de l’air dont on voit le dessous ?

À quelle géométrie obéissent tous ces tumultueux entassements d’or, de nacre et d’ombre, parfois exhaussés sur des gradins de pourpre, mêlés de manteaux d’azur et de pans étoiles, que nous appelons les nuages ? D’où viennent-ils ? où vont-ils ? que font-ils ? Quelle quantité de nécessité y a-t-il dans ces caprices apparents ? Quelle est la loi qui élève, échafaude, emporte, roule et précipite dans les profondeurs tous ces trônes du vent ?

Qu’est-ce que cet étrange spectre solaire qui apparaît de temps en temps au cap de Bonne-Espérance, au-dessus de la montagne de la Table, circulaire, peint de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, enfoncé pourtant et comme caché dans les brouillards, abrité sous un sourcil de nuées, espèce d’œil terrible qui regarde la mer jusqu’à ce qu’elle devienne monstrueuse, et qui, par on ne sait quel hideux prodige, extrait de l’océan la tempête ?

Multipliez ce genre de questions, elles s’enfoncent et se perdent, et vous en savez autant après la dernière qu’après la première. L’air et la mer, action et réaction ; le vent gronde sur terre, sur mer il règne ; là il a la liberté du despote ; l’eau est la multitude du vent. Le quidquid délirant ne s’applique pas moins aux aquilons qu’aux rois. Scoresby, l’homme-baromètre, qui prédisait dix-sept orages sur dix-huit, hoche la tête en présence de l’océan, et se borne à vous dire : « Tout goéland qui semble s’évader, tout pétrel qui fuit est suivi de la bourrasque ». Kœmtz ajoute : « Thermomètre qui monte, baromètre qui baisse, la tourmente approche ». Rien de plus. Voilà tout ce qu’on sait de ce prodigieux tremblement perpétuel.

Dans de certaines mers, dans la Baltique, par exemple, les lames ont une telle puissance qu’en entrant dans la Neva, elles arquent les ponts et les font sauter. Un glaçon flottant coupe un pilotis comme un rasoir coupe un poil de barbe. La vaporisation incessante de l’eau alourdit la surface par un excès de sel, la précipite, et remplace continuellement la couche supérieure plus pesante par la couche inférieure plus légère ; de là l’immense circulation horizontale de l’océan.

Dans cette masse toujours remuée, il y a des turbines naturelles, comme le Maelstrom, ce redoutable nombril des flots ; il y a des fleuves ; les courants ne sont pas autre chose que des torrents dans la mer et des rivières à vau-l’eau ; un de ces courants, le Gulf-Stream, est un fleuve d’eau tiède ; il a trois cents lieues de large ; il part des côtes du Mexique et s’en vient, après un parcours de deux mille lieues, changer la température de l’Europe.

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