Les Misérables (page 4)
Feuillet 328. — Écrit à l’encre rouge et reproduisant à son début les dernières lignes du feuillet précédent 5 ce feuillet donnant la fin du chapitre m, a été intercalé ainsi que le suivant entre les feuillets 327 et 330. La raison de cette intercalation se trouve au bas dans une note au crayon :
Finir ici le chapitre.
Faire du rêve (qui suit) un chapitre à part.
Et du réveil aussi (après le rêve) un chapitre à part.
La moitié seulement de cette indication a été suivie ; dans le texte publié le réveil ne fait qu’un chapitre avec le rêve, qui était primitivement écrit à la troisième personne et non sous forme de manuscrit retrouvé.
Feuillet 337, verso. — V. Bâtons dans les roues.
Une partie de l’ajouté en marge, depuis ces mots :
Les obscurcissements et les clartés s’entremêlent.
jusqix’à la fin de l’alinéa (voir p. 254), a été écrite à Guernesey.
Feuillet 340, verso. — VI. La sœur Simplice mise à l’épreuve.
Autre titre : [La sœur Simplice fait une faute qui l’approche de la perfection.]
La chanson de Fantine est ajoutée en marge.
Feuillet 347, verso. — VII. Entrée de faveur.
Un bout de papier, collé en marge du feuillet 346 et au verso duquel sont jetées des phrases de ce chapitre, contient une intercalation à partir de ces mots :
Des gouttes de sueur sortaient entre ses cheveux…
jusqu’à :
Ses yeux ne pouvaient s’en détacher.
Feuillet 350. — IX. Un lieu où des convictions sont en train de se former.
Un ajouté en marge sur l’avocat général mêlant à son réquisitoire « l’immoralité de l’école romantique ».
Feuillet 350, verso. — X. Le système des dénégations.
Autres titres : L’accusé s’obstine. — Obstination devant l’évidence.
Feuillet 354, verso. — XI. Champmathieu de plus en plus étonné.
À cette phrase :
Voici les paroles qu’il prononça… il y a près de quarante ans aujourd’hui.
le mot quarante a été écrit en surcharge sur un autre nombre illisible, mais qui devait établir la différence entre l’année où le chapitre fut écrit et celle où il a été révisé.
Au même feuillet, dans la déclaration de M. Madeleine, un ajouté rayé :
Ah si ! fat encore a dire ceci : Il vous faut des preuves, je vous aiderai à en trouver, je ne demande pas mieux.
Pour l’affaire Petit-Gervais, j’ai déjà fait moi-même des recherches, j’aurais bien voulu retrouver l’enfant pour l’indemniser et avoir le cœur tranquille ; enfin la justice verra. En attendant, qu’on aille chez moi, dans ma manufacture, qu’on entre dans ma chambre, qu’on fouille les cendres dans la cheminée, on y trouvera les deux bouts d’un bâton ferré que j ai brûlé cette nuit, de ce même bâton que j’avais quand j’ai effrayé Petit-Gervais. Pourquoi l’ai-je brûlé ? Que le bon Dieu me le pardonne ! Ceci un secret entre lui et moi. J’étais abominable dans ce moment-là. Allez, vous trouverez ! Enfin ! tout cela est triste. C’est ce pauvre petit pays qui me fait de la peine. Quand je songe que je payais près de trois mille francs de contributions !
LIVRE VIII. — CONTRE-COUP.
(Autre titre : Fin de M. Madeleine].)
Feuillet 356. — À la table de ce livre, variante de titre du chapitre iii : Aucun naufrage ne doit faire oublier la lettre qu’il faut mettre à la poste.
Feuillets 362-363. — III. Javert content.
Dans ce chapitre une intercalation de deux pages prenant à ces mots :
A l’instant où le regard de Madeleine rencontra le regard de Javert…
et finissant à :
Il y avait une incontestable grandeur dans ce saint-Michel monstrueux.
Feuillet 368, verso. — V. Tombeau convenable.
Les derniers alinéas du chapitre justifiant son titre à partir de :
Un dernier mot sur Fantine ;
sont d’une écriture plus récente.
Voici, pour cette première partie, la récapitulation des chapitres écrits de 1845 à 1848 et de 1860 à 1862 :
1845-1848.
1860-1862.
Livre Ier : chapitres i, ii, iii, iv, v, vi, vii, ix, xi, xiii. (Une partie du chapitre xiii semble appartenir à l’année 1851.)
Livre II : chapitres i, ii, iii, iv, v, vi, vii, ix, xi, xii, xiii
Livre IV : chapitre iii.
Livres V, VI, VII, VIII complets.
Livre Ier : chapitres viii, x, xii, xiv.
Livre II : chapitre viii.
Livre III complet.
Livre IV : chapitres i, ii.
NOTE DE L’ÉDITEUR.
Une œuvre aussi étendue que les Misérables remplira quatre volumes de cette édition.
Nous avons donc dû modifier en partie la méthode suivie jusqu’à présent dans la rédaction de ces notes. Si nous conservons le plan général en maintenant à la fin de chaque volume le reliquat, la description du manuscrit, les fac-similés et les gravures, nous sommes obligés de reporter à la fin du quatrième volume des documents d’un ordre général, comme la revue de la critique, la revue bibliographique et la revue iconographique.
Quant à la notice historique, elle exige de longs développements en raison de l’importance de l’œuvre et de l’abondance des documents recueillis. Elle aurait tenu une place démesurée à la fin du quatrième volume. Il nous a paru préférable de la morceler pour la rendre plus claire et pour en faciliter la lecture.
Nous montrerons d’abord la marche et les étapes diverses du travail, nous étudierons les origines des Misérables, les sources où Victor Hugo a puisé, nous présenterons les plans et les projets ébauchés, nous analyserons la conduite de certaines péripéties en même temps que la méthode employée pour les raconter.
Puis nous traiterons tout ce qui concerne le travail matériel : achat de l’œuvre, impression, tirage, mise en vente, et nous mettrons sous les yeux des lecteurs la correspondance de Victor Hugo, de Mme Victor Hugo et des éditeurs.
Enfin la dernière partie de l’historique renfermera des lettres adressées à Victor Hugo, lettres de controverse sur les personnages et sur les doctrines du roman.
Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles.
Hauteville-House, 1er janvier 1862.
I m. myriel.
En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. C’était un vieillard d’environ soixante-quinze ans ; il occupait le siège de Digne depuis 1806.
Quoique ce détail ne touche en aucune manière au fond même de ce que nous avons à raconter, il n’est peut-être pas inutile, ne fût-ce que pour être exact en tout, d’indiquer ici les bruits et les propos qui avaient couru sur son compte au moment où il était arrivé dans le diocèse. Vrai ou faux, ce qu’on dit des hommes tient souvent autant de place dans leur vie et surtout dans leur destinée que ce qu’ils font. M. Myriel était fils d’un conseiller au parlement d’Aix ; noblesse de robe. On contait de lui que son père, le réservant pour hériter de sa charge, l’avait marié de fort bonne heure, à dix-huit ou vingt ans, suivant un usage assez répandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel, nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il était bien fait de sa personne, quoique d’assez petite taille, élégant, gracieux, spirituel ; toute la première partie de sa vie avait été donnée au monde et aux galanteries. La révolution survint, les événements se précipitèrent, les familles parlementaires décimées, chassées, traquées, se dispersèrent. M. Charles Myriel, dès les premiers jours de la révolution, émigra en Italie. Sa femme y mourut d’une maladie de poitrine dont elle était atteinte depuis longtemps. Ils n’avaient point d’enfants. Que se passa-t-il ensuite dans la destinée de M. Myriel ? L’écroulement de l’ancienne société française, la chute de sa propre famille, les tragiques spectacles de 93, plus effrayants encore peut-être pour les émigrés qui les voyaient de loin avec le grossissement de l’épouvante, firent-ils germer en lui des idées de renoncement et de solitude ? Fut-il, au milieu d’une de ces distractions et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement atteint d’un de ces coups mystérieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en le frappant au cœur, l’homme que les catastrophes publiques n’ébranleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa fortune ? Nul n’aurait pu le dire ; tout ce qu’on savait, c’est que, lorsqu’il revint d’Italie, il était prêtre.
En 1804, M. Myriel était curé de B. (Brignolles). Il était déjà vieux, et vivait dans une retraite profonde.
Vers l’époque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait plus trop quoi, l’amena à Paris. Entre autres personnes puissantes, il alla solliciter pour ses paroissiens M. le cardinal Fesch. Un jour que l’empereur était venu faire visite à son oncle, le digne curé, qui attendait dans l’antichambre, se trouva sur le passage de sa majesté. Napoléon, se voyant regardé avec une certaine curiosité par ce vieillard, se retourna, et dit brusquement :
— Quel est ce bonhomme qui me regarde ?
— Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un grand homme. Chacun de nous peut profiter.
L’empereur, le soir même, demanda au cardinal le nom de ce curé, et quelque temps après M. Myriel fut tout surpris d’apprendre qu’il était nommé évêque de Digne.
Qu’y avait-il de vrai, du reste, dans les récits qu’on faisait sur la première partie de la vie de M. Myriel ? Personne ne le savait. Peu de familles avaient connu la famille Myriel avant la révolution.
M. Myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite ville où il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de têtes qui pensent. Il devait le subir, quoiqu’il fût évêque et parce qu’il était évêque. Mais, après tout, les propos auxquels on mêlait son nom n’étaient peut-être que des propos ; du bruit, des mots, des paroles ; moins que des paroles, des palabres, comme dit l’énergique langue du midi.
Quoi qu’il en fût, après neuf ans d’épiscopat et de résidence à Digne, tous ces racontages, sujets de conversation qui occupent dans le premier moment les petites villes et les petites gens, étaient tombés dans un oubli profond. Personne n’eût osé en parler, personne n’eût même osé s’en souvenir.
M. Myriel était arrivé à Digne accompagné d’une vieille fille, mademoiselle Baptistine, qui était sa sœur et qui avait dix ans de moins que lui.
Ils avaient pour tout domestique une servante du même âge que mademoiselle Baptistine, et appelée madame Magloire, laquelle, après avoir été la servante de M. le Curé, prenait maintenant le double titre de femme de chambre de mademoiselle et femme de charge de monseigneur.
Mademoiselle Baptistine était une personne longue, pâle, mince, douce ; elle réalisait l’idéal de ce qu’exprime le mot « respectable » ; car il semble qu’il soit nécessaire qu’une femme soit mère pour être vénérable. Elle n’avait jamais été jolie ; toute sa vie, qui n’avait été qu’une suite de saintes œuvres, avait fini par mettre sur elle une sorte de blancheur et de clarté ; et, en vieillissant, elle avait gagné ce qu’on pourrait appeler la beauté de la bonté. Ce qui avait été de la maigreur dans sa jeunesse était devenu, dans sa maturité, de la transparence ; et cette diaphanéité laissait voir l’ange. C’était une âme plus encore que ce n’était une vierge. Sa personne semblait faite d’ombre ; à peine assez de corps pour qu’il y eût là un sexe ; un peu de matière contenant une lueur ; de grands yeux toujours baissés ; un prétexte pour qu’une âme reste sur la terre.
Madame Magloire était une petite vieille, blanche, grasse, replète, affairée, toujours haletante, à cause de son activité d’abord, ensuite à cause d’un asthme.
À son arrivée, on installa M. Myriel en son palais épiscopal avec les honneurs voulus par les décrets impériaux qui classent l’évêque immédiatement après le maréchal de camp. Le maire et le président lui firent la première visite, et lui de son côté fit la première visite au général et au préfet.
L’installation terminée, la ville attendit son évêque à l’œuvre.
II m. myriel devient monseigneur bienvenu.
Le palais épiscopal de Digne était attenant à l’hôpital.
Le palais épiscopal était un vaste et bel hôtel bâti en pierre au commencement du siècle dernier par monseigneur Henri Puget, docteur en théologie de la faculté de Paris, abbé de Simore, lequel était évêque de Digne en 1712. Ce palais était un vrai logis seigneurial. Tout y avait grand air, les appartements de l’évêque, les salons, les chambres, la cour d’honneur, fort large, avec promenoirs à arcades, selon l’ancienne mode florentine, les jardins plantés de magnifiques arbres. Dans la salle à manger, longue et superbe galerie qui était au rez-de-chaussée et s’ouvrait sur les jardins, monseigneur Henri Puget avait donné à manger en cérémonie le 29 juillet 1714 à messeigneurs Charles Brûlart de Genlis, archevêque-prince d’Embrun, Antoine de Mesgrigny, capucin, évêque de Grasse, Philippe de Vendôme, grand prieur de France, abbé de Saint-Honoré de Lérins, François de Berton de Grillon, évêque-baron de Vence, César de Sabran de Forcalquier, évêque-seigneur de Glandève, et Jean Soanen, prêtre de l’oratoire, prédicateur ordinaire du roi, évêque-seigneur de Senez. Les portraits de ces sept révérends personnages décoraient cette salle, et cette date mémorable, 29 juillet 1714, y était gravée en lettres d’or sur une table de marbre blanc.
L’hôpital était une maison étroite et basse à un seul étage avec un petit jardin.
Trois jours après son arrivée, l’évêque visita l’hôpital. La visite terminée, il fit prier le directeur de vouloir bien venir jusque chez lui.
— Monsieur le directeur de l’hôpital, lui dit-il, combien en ce moment avez-vous de malades ?
— Vingt-six, monseigneur.
— C’est ce que j’avais compté, dit l’évêque.
— Les lits, reprit le directeur, sont bien serrés les uns contre les autres.
— C’est ce que j’avais remarqué.
— Les salles ne sont que des chambres, et l’air s’y renouvelle difficilement.
— C’est ce qui me semble.
— Et puis, quand il y a un rayon de soleil, le jardin est bien petit pour les convalescents.
— C’est ce que je me disais.
— Dans les épidémies, nous avons eu cette année le typhus, nous avons eu une suette miliaire il y a deux ans, cent malades quelquefois ; nous ne savons que faire.
— C’est la pensée qui m’était venue.
— Que voulez-vous, monseigneur ? dit le directeur, il faut se résigner.
Cette conversation avait lieu dans la salle à manger-galerie du rez-de-chaussée.
L’évêque garda un moment le silence, puis il se tourna brusquement vers le directeur de l’hôpital.
— Monsieur, dit-il, combien pensez-vous qu’il tiendrait de lits rien que dans cette salle ?
— La salle à manger de monseigneur ! s’écria le directeur stupéfait.
L’évêque parcourait la salle du regard et semblait y faire avec les yeux des mesures et des calculs.
— Il y tiendrait bien vingt lits ! dit-il, comme se parlant à lui-même ; puis élevant la voix : — Tenez, monsieur le directeur de l’hôpital, je vais vous dire. Il y a évidemment une erreur. Vous êtes vingt-six personnes dans cinq ou six petites chambres. Nous sommes trois ici, et nous avons place pour soixante. Il y a erreur, je vous dis. Vous avez mon logis, et j’ai le vôtre. Rendez-moi ma maison. C’est ici chez vous.
Le lendemain, les vingt-six pauvres étaient installés dans le palais de l’évêque et l’évêque était à l’hôpital.
M. Myriel n’avait point de bien, sa famille ayant été ruinée par la révolution. Sa sœur touchait une rente viagère de cinq cents francs qui, au presbytère, suffisait à sa dépense personnelle. M. Myriel recevait de l’état comme évêque un traitement de quinze mille francs. Le jour même où il vint se loger dans la maison de l’hôpital, M. Myriel détermina l’emploi de cette somme une fois pour toutes de la manière suivante. Nous transcrivons ici une note écrite de sa main.
Note pour régler les dépenses de ma maison.
Pour le petit séminaire
quinze cents livres.
Congrégation de la mission
cent livres.
Pour les lazaristes de Montdidier
cent livres.
Séminaire des missions étrangères à Paris
deux cents livres.
Congrégation du Saint-Esprit
cent cinquante livres.
Établissements religieux de la Terre-Sainte
cent livres.
Sociétés de charité maternelle
trois cents livres.
En sus, pour celle d’Arles
cinquante livres.
Œuvre pour l’amélioration des prisons
quatre cents livres.
Œuvre pour le soulagement et la délivrance des prisonniers
cinq cents livres.
Pour libérer des pères de famille prisonniers pour dettes
mille livres.
Supplément au traitement des pauvres maîtres d’école du diocèse
deux mille livres.
Grenier d’abondance des Hautes-Alpes
cent livres.
Congrégation des dames de Digne, de Manosque et de Sisteron, pour l’enseignement gratuit des filles indigentes
quinze cents livres.
Pour les pauvres
six mille livres.
Ma dépense personnelle
mille livres.
Total
quinze mille livres.
Pendant tout le temps qu’il occupa le siège de Digne, M. Myriel ne changea presque rien à cet arrangement. Il appelait cela, comme on voit, avoir réglé les dépenses de sa maison.
Cet arrangement fut accepté avec une soumission absolue par mademoiselle Baptistine. Pour cette sainte fille, M. de Digne était tout à la fois son frère et son évêque, son ami selon la nature et son supérieur selon l’église. Elle l’aimait et elle le vénérait tout simplement. Quand il parlait, elle s’inclinait ; quand il agissait, elle adhérait. La servante seule, madame Magloire, murmura un peu. M. l’évêque, on l’a pu remarquer, ne s’était réservé que mille livres, ce qui, joint à la pension de mademoiselle Baptistine, faisait quinze cents francs par an. Avec ces quinze cents francs, ces deux vieilles femmes et ce vieillard vivaient.
Et quand un curé de village venait à Digne, M. l’évêque trouvait encore moyen de le traiter, grâce à la sévère économie de madame Magloire et à l’intelligente administration de mademoiselle Baptistine.
Un jour, — il était à Digne depuis environ trois mois, — l’évêque dit :
— Avec tout cela je suis bien gêné !
— Je le crois bien ! s’écria madame Magloire, Monseigneur n’a seulement pas réclamé la rente que le département lui doit pour ses frais de carrosse en ville et de tournées dans le diocèse. Pour les évêques d’autrefois c’était l’usage.
— Tiens ! dit l’évêque, vous avez raison, madame Magloire.
Il fit sa réclamation.
Quelque temps après, le conseil général, prenant cette demande en considération, lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous cette rubrique : Allocation à M. l’évêque pour frais de carrosse, frais de poste et frais de tournées pastorales.
Cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale, et, à cette occasion, un sénateur de l’empire, ancien membre du conseil des cinq-cents favorable au dix-huit brumaire et pourvu près de la ville de Digne d’une sénatorerie magnifique, écrivit au ministre des cultes, M. Bigot de Préameneu, un petit billet irrité et confidentiel dont nous extrayons ces lignes authentiques :
« — Des frais de carrosse ? pourquoi faire dans une ville de moins de quatre mille habitants ? Des frais de poste et de tournées ? à quoi bon ces tournées d’abord ? ensuite comment courir la poste dans un pays de montagnes ? Il n’y a pas de routes. On ne va qu’à cheval. Le pont même de la Durance à Château-Arnoux peut à peine porter des charrettes à bœufs. Ces prêtres sont tous ainsi. Avides et avares. Celui-ci a fait le bon apôtre en arrivant. Maintenant il fait comme les autres. Il lui faut carrosse et chaise de poste. Il lui faut du luxe comme aux anciens évêques. Oh ! toute cette prêtraille ! Monsieur le comte, les choses n’iront bien que lorsque l’empereur nous aura délivrés des calotins. À bas le pape ! (les affaires se brouillaient avec Rome). Quant à moi, je suis pour César tout seul. Etc., etc. »
La chose, en revanche, réjouit fort madame Magloire. — Bon, dit-elle à mademoiselle Baptistine, Monseigneur a commencé par les autres, mais il a bien fallu qu’il finît par lui-même. Il a réglé toutes ses charités. Voilà trois mille livres pour nous. Enfin !
Le soir même, l’évêque écrivit et remit à sa sœur une note ainsi conçue :
Frais de carrosse et de tournées.
Pour donner du bouillon de viande aux malades de l’hôpital
quinze cents livres.
Pour la société de charité maternelle d’Aix
deux cent cinquante livres.
Pour la société de charité maternelle de Draguignan
deux cent cinquante livres.
Pour les enfants trouvés
cinq cents livres.
Pour les orphelins
deux cinq cents livres.
Total
trois mille livres.
Tel était le budget de M. Myriel.
Quant au casuel épiscopal, rachats de bans, dispenses, ondoiements, prédications, bénédictions d’églises ou de chapelles, mariages, etc., l’évêque le percevait sur les riches avec d’autant plus d’âpreté qu’il le donnait aux pauvres.
Au bout de peu de temps, les offrandes d’argent affluèrent. Ceux qui ont et ceux qui manquent frappaient à la porte de M. Myriel, les uns venant chercher l’aumône que les autres venaient y déposer. L’évêque, en moins d’un an, devint le trésorier de tous les bienfaits et le caissier de toutes les détresses. Des sommes considérables passaient par ses mains ; mais rien ne put faire qu’il changeât quelque chose à son genre de vie et qu’il ajoutât le moindre superflu à son nécessaire.
Loin de là. Comme il y a toujours encore plus de misère en bas que de fraternité en haut, tout était donné, pour ainsi dire, avant d’être reçu ; c’était comme de l’eau sur une terre sèche ; il avait beau recevoir de l’argent, il n’en avait jamais. Alors il se dépouillait.
L’usage étant que les évêques énoncent leurs noms de baptême en tête de leurs mandements et de leurs lettres pastorales, les pauvres gens du pays avaient choisi, avec une sorte d’instinct affectueux, dans les noms et prénoms de l’évêque, celui qui leur présentait un sens, et ils ne l’appelaient que monseigneur Bienvenu. Nous ferons comme eux, et nous le nommerons ainsi dans l’occasion. Du reste, cette appellation lui plaisait. — J’aime ce nom-là, disait-il. Bienvenu corrige monseigneur.
Nous ne prétendons pas que le portrait que nous faisons ici soit vraisemblable ; nous nous bornons à dire qu’il est ressemblant.
III à bon évêque dur évêché.
M. l’évêque, pour avoir converti son carrosse en aumônes, n’en faisait pas moins ses tournées. C’est un diocèse fatigant que celui de Digne. Il a fort peu de plaines, beaucoup de montagnes, presque pas de routes, on l’a vu tout à l’heure ; trente deux cures, quarante et un vicariats et deux cent quatrevingt-cinq succursales. Visiter tout cela, c’est une affaire. M. l’évêque en venait à bout. Il allait à pied quand c’était dans le voisinage, en carriole dans la plaine, en cacolet dans la montagne. Les deux vieilles femmes l’accompagnaient. Quand le trajet était trop pénible pour elles, il allait seul.