Les Misérables (page 3)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Misérables (1908) · 163 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LIVRE VI. — JAVERT.

Feuillet 300. — I. Commencement du repos.

Ce feuillet est composé de trois fragments de papier numérotés 300-301-302, et collés les uns sous les autres au bas du feuillet 299. Il contient une partie du chapitre i, depuis :

M. Madeleine se hâta d’écrire à Montfermeil.

jusqu’à :

Cette poignée de neige…

Au feuillet suivant, une mention :

Le sixième livre commence à ce verso.

Entre le titre et la première ligne, on lit la troisième date du manuscrit : 1er janvier 1847.

Feuillet 305. — II. Comment Jean peut devenir Champ.

Ce chapitre a été très remanié et comprend deux versions semblables pour le fond, mais présentant presque sous deux aspects différents le caractère de Javert et son entretien avec M. Madeleine. Dans cette première version, Javert a pour M. le maire « une sorte de vénération franche et presque affectueuse ». Quelle différence avec le type définitif qui, dans son aversion instinctive, ne se dément jamais !

La version la plus ancienne débute par un feuillet portant deux lettres : J2, K2 ; en réalité, le feuillet K2 n’a pas été relié avec le manuscrit ; nous l’avons retrouvé et il nous servira pour reconstituer l’ensemble primitif du chapitre ; puis viennent deux pages chiffrées L2 et M2. Au coin du feuillet L2, cette mention :

(Note pour moi. Dans ce qui est barré sur ces deux feuillets L2 et M2, il y a beaucoup de choses utiles a relire et à employer.)

La version définitive, écrite sur du papier plus foncé, est numérotée 306-307-308.

De l’ancienne version, seule l’histoire de Champmathieu reste entière ; beaucoup de passages sont biffés, quelquefois des pages complètes ; nous en extrairons les fragments inédits et nous remplacerons par des points le texte publié :

Javert, nous l’avons dit, était un homme sincère. Il n’avait aucune chose dans l’âme qu’il ne l’eût aussi sur le visage. Du premier coup d’œil, M. Madeleine reconnut que je ne sais quelle étrange révolution s’était opérée en lui. Jusqu’à ce jour il n’avait abordé M. le maire qu’avec un respect profond, mais pénible et contraint. Cette fois il salua M. Madeleine avec une sorte de vénération franche et presque affectueuse à laquelle semblait se mêler une nuance de regret et de douleur.

Cela frappa d’autant plus M. Madeleine qu’il lui semblait que Javert devait avoir de la rancune pour la scène du bureau de police.

Voici, en marge, un développement de ce premier passage :

(— Monsieur le maire, dit Javert, je viens vous prier de vouloir bien m’écoutcr un moment.

Ces paroles furent prononcées avec un son de voix si inattendu et si étrange qu’elles firent retourner M. Madeleine. Il y avait dans ce son de voix toute une révolution. Il regarda Javert. Cette révolution n’était pas moins visible dans son attitude. Javert, nous l’avons dit, était un homme sincère. Il n’avait aucune chose dans l’âme qu’il ne l’eût aussi sur le visage. Après la scène du bureau de police, M. Madeleine s’attendait à je ne sais quel abord où une sourde rancune mêlée à l’ancienne haine percerait à travers la déférence officielle. À sa grande surprise, il ne trouva rien de pareil dans Javert. Ce n’était même plus ce respect pénible et contraint auquel l’inspecteur de police l’avait accoutumé. L’accent de Javert et toute sa personne exprimaient en ce moment devant M. Madeleine une sorte de vénération franche et presque affectueuse à laquelle semblait s’ajouter une nuance de regret et de douleur.)

— Asseyez-vous, Javert, dit M. Madeleine avec douceur. Qu’y a-t-il ?

Javert resta debout. Il recommença sa phrase sans y changer une syllabe :

— Monsieur le maire, je viens vous prier de vouloir bien m’écouter un moment.

Ce n’était plus ce son de voix revêche et hautain qui était habituel à Javert, et qui sonnait toujours durement, même à l’oreille de ses supérieurs. C’était un accent honnête et humble.

— Parlez, Javert, mais asseyez-vous donc.

Javert resta debout.

Il demeura un instant silencieux comme s’il se recueillait, puis éleva la voix avec une sorte de solennité triste où une certaine emphase n’excluait pas pourtant une certaine simplicité.

— Monsieur le maire, lorsqu’un agent de l’autorité, investi de la confiance de l’état, chargé de faire respecter les positions acquises dans la société et de les respecter tout le premier, a manqué gravement à ce grand devoir, le respect, lorsqu’il a poursuivi pendant des années d’une espèce de haine d’idiot et d’un tas de soupçons injurieux une personne considérable et officielle, lorsqu’il n’a pas tenu à cet agent de nuire à cette personne, ne fût-ce que par des propos audacieux et injustes, lorsque cet agent a osé dans de certains cas exercer sur cette personne une sorte de surveillance indirecte, illégale et Insolente, il importe qu’à côté d’un pareil oubli de tous les devoirs la sévérité de l’état se montre, il importe qu’un exemple soit fait, et qu’avant même que l’honorable personne se plaigne, l’agent soit destitué. Ne le pensez-vous pas ?

— Qu]est-ce que vous me dites-là ? demanda M. le maire. Encore des sévérités ! tous ces faits que vous dites sont-ils réels ? Êtes-vous certain qu’ils se soient passés comme vous les racontez ? Vous me dénoncez un agent qui se serait mal conduit ? Et d’abord quel est cet agent ?

— Moi, dit Javert.

Suivent quelques lignes publiées page 214, puis l’ancienne version continue au feuillet isolé paginé K2 qu’on trouvera relié avec le Reliquat.

Javert soupira du fond de sa poitrine, et reprit, toujours froidement et tristement :

— Monsieur le maire, je vais m’expliquer et vous verrez que j’ai raison.

Ce je ne sais quel instinct qui nous avertit que nous allons avoir besoin d’une contenance fit que M. Madeleine reprit le dossier qui était sur son bureau et se mit à y promener ses regards pendant que Javert parlait. Mais il ne regardait pas le papier, il écoutait Javert ; son attention était toute là ; et si Javert l’eût observé dans ce moment-là comme il l’observait autrefois, l’inspecteur de police eût certainement remarqué que M. le maire, sans s’en apercevoir, tenait à l’envers la feuille où il voulait avoir l’air de lire. Mais Javert n’observait plus M. Madeleine, son regard était baissé comme si lui Javert eût été un criminel et Madeleine un juge. Il avait poursuivi :

— Vous allez avoir à sévir, monsieur le maire. Je sais que vous êtes bon, mais il faut surtout être équitable, et voyez-vous, la bonté qui consisterait à donner raison à la fille publique contre le bourgeois, à l’agent de police contre le maire, à celui qui est en bas contre celui qui est en haut, c’est ce que j’appelle de la mauvaise bonté. J’espère que cette fois-ci j’aurai raison contre moi-même, et que vous n’hésiterez pas à faire punir l’inspecteur Javert sur le rapport de l’inspecteur Javert. Voici donc le fait : — Dans ma jeunesse, monsieur le maire, j’ai été remarqué pour l’exactitude de mon service par le capitaine des chaînes du royaume, un brave homme, M. Thierry, qui, après m’avoir emmené dans deux ou trois voyages, fut content de moi et me fit attacher comme sous-adjudant des gardes-chiourme au bagne de Toulon. J’ai rapporté de là des souvenirs, une espèce de feuille de signalements, dans la tête. Que voulez-vous ? On peut faire des rencontres plus tard, et je croyais cela bon pour le service. Enfin, monsieur le maire…

Ici la voix de Javert s’altéra.

— …Je ne sais comment vous dire cela, c’est à ne pas croire, vous, un homme que tout le pays vénère et bénit, j’ai osé, — parce que d’abord c’est une idée qui m’est venue comme cela, une ressemblance, quoi ! — et puis parce que je croyais bien faire, pour mille autres choses encore, parce qu’il me semblait que vous aviez une manière de traîner la jambe, — comment est-ce que je vais finir ce que j’ai à dire là ? — des souvenirs que j’ai cru avoir, des rapprochements, une foule de circonstances, jusqu’à l’aventure de ce vieux Fauchelevent qui m’avait paru louche, — vraiment, monsieur le maire, un magistrat comme vous qu’il n’y en a pas un de plus honoré dans toute la France, — eh bien, oui, là, vous ne me croirez pas, n’ai-je pas été me creuser la cervelle à imaginer que vous, monsieur Madeleine, maire de cette ville et riche à millions, vous n’étiez autre qu’un ancien forçat que j’avais vu au bagne de Toulon… — Qui s’appelait ?

— Jean Tréjean.

— Continuez, dit Madeleine.

La feuille de papier tremblait aux mains de M. Madeleine au point qu’il fut force de s’appuyer le coude pour empêcher ce tremblement qui faisait du bruit. Mais Javert ne s’en aperçut pas.

— Monsieur le maire, reprit-il, ce Jean Tréjean sortit libéré du bagne de Toulon en octobre 1815. Quatre ou cinq jours après, il eut chez Monseigneur l’évêque de D. une aventure fort suspecte dont je ne sais que peu de chose, mais ce que j’en sais ressemble furieusement à un vol. Je dois dire du reste que Monseigneur l’évêque, qui était un saint et qui est mort, le justifiait, et disait lui avoir donné les objets volés, mais c’était probablement excès d’indulgence et de charité ; et tenez, vous, monsieur le maire, vous en feriez tout autant. Cet évêque était un homme comme vous.

À cette parole de Javert, l’œil de M. Madeleine, jusqu’alors abaissé, se leva lentement et se fixa au plafond avec une expression indéfinissable. Javert ne faisait plus aucune attention à tous ces mouvements qu’d eût autrefois étudiés avec une inquiétude si menaçante. Il ne s’interrompit même pas.

— …Ce Jean Tréjean avait-il en effet volé Monseigneur l’évêque ? Je l’ignore, mais je le crois. Ce que je sais, c’est qu’en sortant de chez Monseigneur l’évêque, — le jour même, monsieur le maire ! — il commit sur un chemin public un vol à main armée et avec violences sur la personne d’un petit enfant savoyard. Nouveau crime qui entraînait pour Jean Tréjean au moins la peine des travaux forcés à perpétuité. Depuis cette époque, voilà plus de huit ans, il s’est soustrait à toutes les recherches. On n’en a plus entendu parler.

Maintenant, monsieur le maire, comment me suis-je mis cette folie en tête que c’était vous qui étiez cet homme ? Que voulez-vous que je vous dise ? D’abord vous lui ressemblez un peu, cela, j’en suis fâché, mais cela est. Pas le même son de voix pourtant. Du tout du tout. Ensuite vous avez fait secrètement prendre des renseignements, j’ai su cela, voyez-vous, sur toutes les familles qui avaient pu disparaître depuis trente ans de Faverolles. Or, ce Jean Tréjean était de Faverolles. Ensuite votre force des reins, votre adresse au tir, votre jambe qui traîne un peu, qu’on disait que vous étiez un personnage mystérieux, que vous étiez poussé dans la ville comme un champignon, que personne n’avait jamais vu la couleur de votre passeport… est-ce que je sais, moi ? jusqu’à ce crêpe à votre chapeau qui avait rapport à un évêque, à ce qu’on disait. Enfin c’est bête ; un tas de misères qui ne prouvent rien, je le sais bien, mais quoi ! je m’étais mis cette idée-là dans la tête. Je vois comme c’était méchant et absurde, et je vous demande excuse, monsieur le maire, maintenant qu’il n’y a plus de mystère, et que je sais le vrai.

À ce dernier mot, M. Madeleine posa sur la table le papier qu’il tenait, et fixa sur Javert un de ces regards inouïs dans lesquels il semble que toute la puissance vitale d’un homme soit concentrée, un de ces regards qui cherchent à fouiller une âme, qui questionnent un individu de la tête aux pieds et qui l’enveloppent et le pressent, pour ainsi dire, d’un tourbillon muet de points d’interrogation. Les rôles étaient changés. Maintenant c’était Madeleine qui scrutait Javert. Il était évident que de toutes les paroles singulières prononcées jusque-là par Javert, la plus singulière pour M. Madeleine, c’était la dernière, et que ce qui était sorti de cette phrase placide : « Maintenant je sais le vrai, il n’y a plus de mystère », c’était précisément un mystère. Mystère étrange et effrayant, à en juger par le regard de M. Madeleine, à en juger surtout par son silence. Il ne dit pas un mot.

Javert, lui, était tout entier à ses pensées. Il s’était tu, et il faisait machinalement des plis au coin du tapis de serge verte qui couvrait la table. M. Madeleine attendait que Javert reprît la parole, sans le hâter, mais avec cette expression de visage d’un homme qui attendrait et se tairait pendant qu’une tenaille de fer rouge lui mâche les entrailles et lui ronge le ventre.

Après quelques minutes, Javert dit :

— Monsieur le maire a-t-il quelques questions à me faire ?

— Mais, — non, dit Madeleine.

Javert se tut.

Il se fit encore un silence que M. Madeleine rompit enfin, avec hésitation.

— Je ne comprends pas beaucoup, Javert. Je vous écoute.

— Alors je continue, répondit Javert.

M. Madeleine respira, de cette respiration qui veut dire : Ah ! et qui exprime si énergiquement l’espérance du dénouement. Il était clair qu’il avait devant les yeux une énigme, énigme à laquelle étaient mêlés peut-être les fils les plus secrets de sa vie, et qu’il en attendait le mot.

— Si je cherchais à m’excuser, monsieur le maire, poursuivit Javert, je vous dirais ce qui se passait en moi lorsque je faisais la supposition abominable qui m’amène devant vous comme un coupable.

C’eût été tellement monstrueux si un être comme Jean Tréjean, flétri par la loi, réprouvé par la société, un forçat enfin, eût osé rentrer frauduleusement dans l’état, se glisser parmi les honnêtes gens, usurper la considération, profaner la magistrature ! voler l’honneur après l’avoir perdu !

L’attentat patent, le vol de grande route, le meurtre, eussent été moins odieux. Je sais bien, moi qui ai l’expérience, que ces êtres-là ne se repentent jamais. Défiez-vous du bien qu’ils ont l’air de faire. C’est leur plus grand crime, c’est votre plus grand danger. Comme ils ne peuvent être que férocité ou hypocrisie, il y a quelque chose de pire que leur violence, c’est leur douceur. Maintenant, monsieur le maire, vous comprenez la pensée qui m’animait. Dévoiler un Jean Tréjean, retrouver le galérien sous le magistrat, arracher un tel masque d’un tel visage, rejeter au bagne ce qui est au bagne, faire reparaître le poteau et le carcan au milieu des millions, des momeries et des fourberies, quel but pour moi Javert ! Quel service à rendre à la société ! Avec quelle joie d’honnête homme j’eusse empoigné à pleine main son collet brodé, et je lui eusse dit : « Forçat, reprends ta casaque ! » J’ai eu cette ambition. Cela m’a aveuglé. Trop de zèle est trop ; je ne le croyais pas, je le vois à présent. J’ai fait une faute, une faute grave. J’en dois subir les conséquences, à présent qu’il m’est prouvé que j’ai eu tort, et qu’en dépit de mes conjectures stupides et infâmes, notre vénérable maire M. Madeleine ne peut pas être et n’est pas, pardonnez-moi de répéter cet affreux nom, le galérien Jean Tréjean.

M. Madeleine, haletant, attendait qu’il continuât. Javert s’arrêta encore. Puis s’inclinant vers le maire, les yeux humides, les bras pendants, et comme s’il était prêt à se mettre à genoux, il ajouta :

— Monsieur le maire, remettez-moi en paix avec ma conscience. Je deviendrai après ce que je pourrai. J’ai deux bras. Je travaillerai à la terre. Cela m’est égal. Je vous demande à mains jointes deux choses : punissez-moi, et pardonnez-moi. Faites-moi destituer, et daignez me dire que vous ne m’en voulez pas.

En ce moment-là, Javert était presque éloquent.

Il se tut. M. Madeleine ne rompait pas le silence. Javert le regardait d’un œil qui suppliait autant que l’œil de Javert pouvait supplier. Situation étrange. Ces deux hommes se tournaient l’un vers l’autre avec anxiété, et ils semblaient chacun de leur côté attendre l’un de l’autre une parole qui ne venait point.

Javert enfin se risqua :

— Vous ne me répondez pas, monsieur le maire. Je vois ce que c’est, vous êtes indigné, et comme vous êtes bon…

— J’attends, dit M. Madeleine, que vous ayez fini.

— Mais j’ai fini.

Un tison qui roula de la cheminée parut occuper beaucoup en ce moment M. Madeleine. Il prit la pincette et le remit en place longuement, puis il releva la tête et regarda Javert. Il ouvrit la bouche comme s’il allait parler, mais il ne parla pas. Son visage était redevenu calme. Il reprit la feuille qu’il avait posée sur la table, la parcourut comme si elle le préoccupait fort, et murmura entre ses dents : « Il faudra pourtant que j’écrive au procureur du roi pour cette affaire Bazurier ». Tout en parlant, il prit une plume et écrivit une ligne ou deux sur la feuille. Enfin se retournant vers Javert, toujours immobile, il lui dit avec un air de parfaite indifférence :

— Mais, Javert, dans l’histoire que vous m’avez faite, vous avez oublié de me dire comment vous étiez parvenu à éclaircir ce qui vous avait paru un mystère et à savoir la vérité.

— Ah ! c’est vrai ! pardon, monsieur le maire ! s’écria Javert. Mais, mon Dieu ! rien n’est plus simple. C’est que le véritable Jean Tréjean est trouvé.

— Ah ! dit Madeleine.

Un volume de commentaires ne suffirait pas à indiquer tout ce qu’il y avait dans cet Ah ! Il échappa à Javert comme le reste. M. Madeleine se remit à remuer le feu.

Javert poursuivit (voir p. 215).

........................

[Monsieur le Maire, la vérité est la vérité. J’en suis fâché, mais c’est cet homme-là qui est Jean Valjean. Moi aussi je l’ai reconnu].

M. Madeleine fixa encore une fois sur Javert son regard attentif et pénétrant ; il semblait qu’il cherchât s’il n’y avait pas quelque arrière-pensée sous ce visage probe et sauvage ; mais il n’y trouva rien que de la tristesse et de la bonne foi. Il était évident qu’il avait devant lui un homme vrai et convaincu.

Il dit avec effort :

— Et vous êtes sûr ?

— Oh ! sûr ! si je suis sûr ! Mais d’abord c’est très fâcheux pour moi. Du contrecoup cela me perd. Je voudrais bien ne pas être sûr. Je n’aurais aucune faute, je serais content de moi et je garderais ma place. Si je suis sûr, mon bon Dieu ! Tenez, monsieur le maire, pardon de reparler encore de vous, avec vous je doutais, je disais une fois oui et deux fois non ; j’ai passé bien des mauvaises nuits, allez ! Avec celui-ci je n’hésite pas, c’est lui, c’est clair, je dors sur mes deux oreilles. Et même maintenant que je vois le vrai Jean Tréjean, je ne comprends pas comment j’ai pu croire autre chose ! Je ne vous avais pas dit tous ces détails en commençant parce que je n’étais occupé que de moi et qu’ils ne vous étaient pas bien utiles. Qu’est-ce que cela vous fait à vous ? Vous n’avez pas besoin qu’on vous prouve que vous n’êtes pas Jean Tréjean ?

........................

[Je vais aller pour témoigner. Je suis cité].

L’avocat général est très bon. C’est un garçon d’esprit, qui fait des vers.

Javert, en prononçant ces dernières paroles, paraissait presque avoir oublié un moment sa tristesse.

Énumérer les chances d’une condamnation lui était agréable et le soulageait visiblement. Cette nature d’espérance convenait à l’espèce de cœur qu’il avait.

— Tenez, monsieur le maire, reprit-il, vous ne pouvez pas vous figurer ! Si vous aviez connu Jean Tréjean et si vous voyiez ce Champmathieu, vous seriez frappé, vous diriez....................

........................

[Sitôt ma déposition faite, je reviendrai ici.

— C’est bon, dit Madeleine].

Faites toujours le plus pressé de ce que je vous recommande. Et voici la note que je viens d’écrire pour vous.

En parlant ainsi, les yeux toujours sur sa table, il tendait à Javert un papier. Javert ne le prit pas, et M. Madeleine entendit sa voix grave qui disait :

— Monsieur le maire oublie que je ne suis plus rien.

M. Madeleine se leva.

— Javert, vous êtes un homme d’honneur et je vous estime. Votre conduite d’aujourd’hui prouve, à votre louange, que, si vous êtes sévère pour autrui, vous l’êtes aussi pour vous-même. Maintenant voici ce que j’ai à vous dire de cette faute que votre probité s’exagère. Ceci encore est une offense qui me regarde. Javert, vous êtes digne de monter et non de descendre. J’entends que vous gardiez votre place.

— Monsieur le maire, dit Javert, je ne puis vous accorder cela. Si vous m’estimez en effet, prouvez-moi votre estime en me faisant destituer. Je vous ai manqué, je vous ai calomnié, vous dirai-je tout ? je vous ai dénoncé dans plusieurs rapports secrets adressés à Paris où l’on a eu le bon esprit de les mépriser. Je dois être puni. Il faut qu’au bout de cette aventure justice se fasse pour moi comme pour Jean Tréjean. Et puis, tenez, monsieur le maire, je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bonté. Votre bonté m’a fait faire assez de mauvais sang quand elle était pour les autres. Je n’en veux pas pour moi. Mon Dieu, c’est bien facile d’être bon ; le malaisé, c’est d’être juste. Si vous aviez été ce que je croyais, je n’aurais pas été bon pour vous, moi !

C’est comme tout à l’heure, en entrant, quand vous m’avez dit de m’asseoir. Je ne dois pas m’asseoir devant vous. Monsieur le maire, un dernier mot, ne me réduisez pas à cette extrémité de donner ma démission. Le bien du service veut un exemple. Il faut qu’on le fasse. Dans tous les cas, si l’exemple manque, j’aurai toujours fait mon possible, et ce ne sera pas ma faute. Dans huit jours j’aurai ma destitution ou vous aurez ma démission.

Tout cela était prononcé d’un ton si humble, si fier, si triste et si convaincu que M. Madeleine parut entraîné par une sorte de sympathie douloureuse et momentanée, mais irrésistible, vers cet étrange honnête homme.

— Nous verrons, dit-il.

LIVRE VII. — L’AFFAIRE CHAMPMATHIEU.

Feuillet 313. — Titre et table du livre VII ; nous y relevons plusieurs surcharges ; d’abord des la première ligne :

Livre septième, le mot septième est écrit sur sixième ; le premier chapitre : La œur Simplice, ayant été ajouté, il en résulte une surcharge de chiffres dans la nomenclature des chapitres suivants.

Quelques variantes dans les titres :

VI. La sœur Simplice mise à l’épreuve : contre-Coup sur Fantine.

VIII. Entrée de faveur : Il vient un jour ou l’on recueille le fruit de l’estime publique.

IX. Un lieu où des convictions sont en train de se former : Le passé présent.

Une note entre parenthèses :

(Voir la note relative aux sœurs sur le dossier M. Madeleine.)

Feuillet 315. — II. Perspicacité de maître Scaufflaire.

Le commencement et la marge de ce feuillet contiennent, très résumés, les portraits de sœur Simplice nomméc d’abord sœur Bonne, et de sœur Perpétue. Victor Hugo a rayé cette première ébauche, sans doute après avoir revu la « note relative aux sœurs », et en a tiré un chapitre qu’il a placé en tête du livre VII.

Au haut de ce feuillet la date 23 janvier ; sans doute 1847, puisque la dernière date citée était 1er janvier 1847.

Feuillet 316. — Se compose d’un fragment de papier bleu foncé (1860 à 1862) collé au bas du feuillet 315 et relatant l’hésitation de M. Madeleine à aller confier son secret au curé de Montreuil-sur-Mer.

Feuillet 320. — III. Une tempête sous un crâne.

Un ajouté resté inédit et se rapportant à la remarque faite ci-dessus :

On a remarqué sans doute qu’il n’alla point chez le curé, son confesseur, le seul homme au monde qui connût la vérité et qui pût recevoir la confidence. Peut-être craignit-il un conseil trop direct et trop formel ?

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