Les Misérables (page 65)
Pour l’instant son attention était sollicitée d’un autre côté. Après les chaudes batailles d’Hernani et de Marion de Lorme, Victor Hugo, de plus en plus attiré vers le théâtre, abandonna son roman projeté, écrivit le Roi s’amuse et Lucrèce Borgia, et les malheureux classiques effarés virent apparaître cette magnifique gerbe dont Hernani avait été la première fleur, et qui, achevée bien plus tard par les Burgraves, devait à tout jamais consacrer le théâtre romantique.
Les représentations du Roi s’amuse interdites après la première, le 10 décembre 1832, il soutint son procès contre le Théâtre-Français, continua la bataille avec Lucrèce Borgia et Marie Tudor, puis plus tard avec Angelo. Dans le cours de cette période, il donna de 1835 à 1840 les Chants du Crépuscule, Les Voix intérieures, Les Rayons et les Ombres. Puis vint la mort tragique de sa fille Léopoldine, en 1843, qui le détourna de son travail, et le roman ne fut commencé qu’en novembre 1845 ; en deux ans (1846 et 1847), l’œuvre se déroula si vite qu’il songea alors à préciser l’acte sous seing privé du 31 mars 1832, signé avec ses éditeurs Gosselin et Renduel, et il lui substitua la convention du 30 décembre 1847 visant la vente du roman en deux volumes in-8o spécifiée le 31 mars 1832.
En voici les clauses principales :
Art. Ier. Le roman que M. Victor Hugo a le projet de remettre à MM. Gosselin et Renduel, par suite et en exécution des conventions sus-rappelées, forme la première partie d’un grand ouvrage intitulé : Les Misères, qu’il compte composer. Cette première partie contiendrait sous le titre : Manuscrit de l’Évêque, un chapitre considérable et très étendu formant un traité complet de dogme et discipline ecclésiastique et censé trouvé dans les papiers d’un évêque. M. Victor Hugo ayant fait part de ce fait à MM. Gosselin et Renduel, ces messieurs ont témoigné le désir que ce chapitre, qui n’a pas moins d’un demi-volume et qui réduirait de beaucoup la partie romanesque des deux volumes qu’ils ont le droit de publier, ne fût pas joint à ces deux volumes et fût au contraire réservé pour être mis en tête de la publication complète de l’ouvrage.
M. Victor Hugo ayant partagé leur avis renonce à joindre ce chapitre aux deux volumes destinés à MM. Gosselin et Renduel et s’engage à ne le publier que plus tard, après leur droit expiré.
Ainsi donc, à l’origine, la première partie du roman devait s’appeler le Manuscrit de l’Évêque. Et cet évêque était Mgr Miollis. Mais si Victor Hugo dut abandonner ce premier projet, c’est qu’ayant vendu deux volumes seulement de son « grand ouvrage », l’opération commerciale paraissait aux éditeurs peu avantageuse si un « demi-volume » était consacré préalablement à des discussions de dogme et de discipline ecclésiastique. Un petit problème se pose ici. Il est assez malaisé de le résoudre.
Ce Manuscrit de l’Évêque a-t-il existé ? A-t-il été seulement projeté ?
En faveur de la première hypothèse nous avons les termes du traité. Ils semblent assez formels : il est question d’un « chapitre considérable et très étendu… qui n’a pas moins d’un demi-volume » ; on ajoute que Victor Hugo « renonce à joindre ce chapitre aux deux volumes… et s’engage à ne le publier que plus tard ». Il y a là une précision qui paraît bien s’appliquer à une œuvre achevée.
En faveur de la seconde hypothèse nous avons un argument des plus solides : on ne trouve aucune trace du Manuscrit de l’Évêque dans les papiers du poète. Or manuscrits et notes ont toujours été soigneusement conservés par Victor Hugo. Divers projets d’ouvrages avec leurs titres ont été souvent indiqués sans qu’une seule ligne en ait été écrite. C’est que Victor Hugo concevait entièrement une œuvre avant même de commencer à l’écrire. Il avait donc pu en prévoir l’étendue, avertir ses éditeurs que cette première partie formerait un demi-volume, et néanmoins l’avoir vraisemblablement abandonnée.
Que Victor Hugo ait ou n’ait pas écrit le Manuscrit de l’Évêque, il est bien clair que son intention première était de nous présenter Mgr Myriel au seuil même du roman. Le désir de ses éditeurs modifiait le plan qu’il avait adopté primitivement.
Nous avons expliqué, dans la description du manuscrit, que le roman débutait par le Soir d’un jour de marche et se poursuivait avec les chapitres sur Mgr Myriel. Le Manuscrit de l’Évêque ayant été écarté, Victor Hugo se décida à intervertir et à placer en tête le livre : Un Juste, jugeant nécessaire, pour que le lecteur puisse bien suivre et vivre la « transformation », puis la « transfiguration » de Jean Valjean, de nous montrer d’abord, dans tout son rayonnement et dans toute sa douceur, cette immortelle figure de monseigneur Bienvenu.
Qu’était-ce que Jean Valjean, qui fut d’abord Jean Tréjean, puis Jean Vlajean ? Le personnage avait-il existé ? Son histoire était-elle vraie ? Y avait-il une part de vérité et une part d’invention ? Jean Valjean était bien un être réel. Il n’était autre que Pierre Maurin, condamné en 1801 à cinq ans de galères pour avoir volé un pain dans la boutique d’un boulanger après effraction d’une grille. Il avait perdu la tête en voyant les sept enfants de sa sœur menacés de mourir de faim ; il s’était, il est vrai, livré à des voies de fait sur le boulanger ; aussi la peine eût été bien plus rigoureuse si le coupable n’avait pu invoquer d’excellents antécédents. Ainsi donc Victor Hugo avait puisé dans un récit vrai les principaux éléments de son drame ; il avait changé le nom du condamné et placé la scène à Faverolles au lieu de Forcalquier. Pierre Maurin fit ses cinq ans et Mgr Miollis fut l’évêque qui accueillit chez lui le forçat libéré.
Il pouvait être intéressant de connaître en détail toute cette histoire, mais lorsque les Misérables parurent en 1862, plus de soixante ans s’étaient écoulés depuis cette condamnation, et les témoins de cette époque, s’il en restait, devaient être plus qu’octogénaires.
Armand de Pontmartin, qui donnait alors des feuilletons littéraires à la Gazette de France, et avait de nombreuses relations dans le monde ecclésiastique, fut avisé qu’il existait encore un témoin de cette époque, le chanoine Angelin. Ce chanoine avait été, dans sa jeunesse, secrétaire de Mgr Miollis à Digne. Il était âgé de quatre-vingt-six ans et se trouvait à Grasse dans une maison de refuge de vieux prêtres retraités.
Pontmartin était alors à Cannes, il se rendit à Grasse avec d’autant plus de confiance qu’on lui avait représenté le chanoine comme ayant conservé toute la lucidité de son esprit et toute la fidélité de sa mémoire. Il se trouva en effet en face d’un vénérable prêtre, à l’intelligence très ouverte, qui avait sur la table de sa chambre le volume des Misérables. On suppose bien que le chanoine Angelin avait lu d’autant plus soigneusement, mais aussi d’autant plus avidement, le roman, qu’il y retrouvait sous les traits de Bienvenu Myriel son évêque, et sous le nom de Jean Valjean le Pierre Maurin de 1801. Oh ! sans doute la physionomie de l’évêque Miollis était quelque peu dénaturée, les aventures de Pierre Maurin étaient multipliées ; en somme Victor Hugo avait bien puisé dans les documents du temps une histoire vraie qu’il lui était loisible de développer à sa guise. Au surplus ce brave chanoine n’est pas un témoin qui a l’imagination d’un romancier, il rapporte tout simplement ce qu’il a vu, ce qu’il a entendu, il communique ses impressions avec une parfaite sincérité et même une entière ingénuité. Il faut que ses impressions aient été bien vives (il avait, il est vrai, trente ans) pour qu’au bout de cinquante-six ans elles soient restées si profondément gravées dans son esprit. Or voici le récit qu’il fit à Pontmartin :
Ce fut, dit-il, en octobre 1806 que Pierre Maurin, forçat libéré, entra vers cinq heures du soir, après un jour de marche, dans la ville de Digne. Il avait vingt-six ans. Repoussé par tous les hôteliers, brisé de fatigue et de faim, cédant au conseil d’une bonne vieille dame qui sortait de l’église, il vint frapper à la porte de l’évêché. J’étais en ce moment auprès de mon évêque, en attendant le souper, nous causions de son frère, le général Miollis, dont le nom, à la suite d’une action d’éclat, venait de reparaître dans le Moniteur…
Rosalie, la vieille servante faisant fonction de majordome et de maître d’hôtel, trottinait dans l’escalier après avoir mis le couvert. C’est alors qu’un coup violent retentit à la porte. L’évêque resta calme. J’eus un de ces mouvements nerveux dont on n’est pas maître.
Rosalie descendit l’escalier toute pâle et s’écria les mains jointes : « Sainte Vierge, qui frappe ainsi ? On dit qu’il y a ce soir du mauvais monde dans les rues ! »
Médor, un vieux caniche habituellement pacifique et hospitalier, se mit à aboyer dans cette gamme plaintive et lugubre que la superstition villageoise regarde comme un présage de mort. — « Paix, Médor ! … Rosalie, allez ouvrir ! » dit Monseigneur. Pierre Maurin entra. Son aspect n’avait rien de bien rassurant, et j’aurais été médiocrement flatté de le rencontrer au coin du bois de l’Estérel. Néanmoins il paraissait effaré, intimidé et affamé plutôt que féroce. Son attitude et sa physionomie craintive contrastaient avec la carrure de ses épaules et le hâle de son visage robuste…
Pierre Maurin, dont le front ruisselait de sueur, commença par perdre contenance devant la douce et majestueuse figure de l’évêque et par bredouiller quelques phrases inintelligibles. Évidemment il avait peur de nos soutanes et il craignait d’être chassé par les curés comme il l’avait été par les aubergistes.
— Remettez-vous, mon ami, lui dit Mgr Miollis.
Oh ! monsieur, je crois encore, après cinquante-six ans, entendre cette parole suave, faite de charité, de simplicité et de bonhomie, cette voix d’or qui allait à l’âme, apaisait la conscience, attendrissait avant de convaincre, et rendait, pour ainsi dire, visibles les vérités de l’espérance et de la foi.
— Mon ami ! mon ami ! répéta Pierre Maurin comme se parlant à lui-même. Il me sembla que son mâle et sombre visage s’éclairait, qu’une larme à demi contenue glissait au bord de ses paupières. Alors il se nomma, nous dit ce qu’il était, comment il avait mérité le bagne et comment les hôteliers de la ville avaient refusé de le recevoir et de le loger. — « J’aurais pourtant payé, ajouta-t-il, et j’ai bien faim. » — Asseyez-vous là, mon ami ! dit l’évêque en lui montrant la table couverte d’une nappe bien blanche. — Rosalie, un couvert de plus !
Rien ne saurait vous donner une idée de l’expression d’étonnement, de reconnaissance, de confusion, d’ahurissement qui se peignit sur les traits énergiques du galérien libéré. Il s’y mêla d’abord un reste de méfiance, comme s’il eût redouté une mystification ou se fût attendu à se réveiller brusquement d’un songe. Mais quand il vit Rosalie approcher de la table une troisième chaise, mettre un troisième couvert, quand il vit arriver une soupière fumante, flanquée d’un plat de poisson et d’une pyramide de pommes de terre, lorsque sur un signe de Monseigneur, je débouchai une bouteille de vin de Lamalgue, tapissée de toiles d’araignée, la surprise de Pierre devint de l’extase. Il joignit les mains et s’écria :
— Oh ! monsieur le curé ! vous êtes donc un ange du Paradis ?
— Non, mon ami, je ne suis qu’un pauvre pécheur ; mais, si je vous réconcilie avec le Paradis et avec ses anges, ma journée ne sera pas perdue.
Pierre Maurin mourait de faim et de soif ; il mangea et but avec une avidité quasi bestiale qu’il ne cherchait pas à dissimuler. Mais, attentif à tous les mouvements de cet étrange convive, à toutes les variations de sa pantomime et de sa figure, je fis une remarque dont je me suis souvenu plus tard. À mesure que s’assouvissaient les appétits de la table, un mystérieux travail s’opérait au fond de cette âme voilée de ténèbres. Inconsciente encore, dominée par les sens, engloutie dans un océan d’opprobre, d’horreur et de souffrance, on devinait qu’elle commencerait à réfléchir au moment où le corps n’aurait plus faim. Une heure après, comme Pierre rassasié tombait de fatigue et de sommeil, Mgr Miollis lui annonça qu’il avait sa chambre et son lit tout prêts au bout du corridor — « la chambre d’ami ! » ajouta-t-il avec son bon sourire, ayant reconnu déjà l’effet magique de ce mot sur cette intelligence noircie, dévastée et meurtrie.
Rosalie, toujours fidèle à l’obéissance passive, conduisit Pierre Maurin dans la chambre…
La nuit se passa très paisiblement, et le lendemain, Rosalie retrouva ses couverts là où elle les avait mis. Au point du jour je me promenais dans le jardin avec Monseigneur… Notre promenade nous avait ramenés sous la fenêtre de la chambre d’ami où le galérien venait de dormir sous le même toit que l’évêque. Monseigneur, levant les yeux dans la direction de cette fenêtre, me dit avec une expression d’affectueuse inquiétude :
— L’abbé ! qu’allons-nous faire de ce pauvre garçon ?…
Pierre Maurin parut un instant à la fenêtre. Sa large poitrine se souleva comme pour aspirer, à elle seule, tout cet air vivifiant qui lui rappelait les belles matinées de son innocente jeunesse et les scènes de sa vie rustique, il nous aperçut, nous salua, les yeux fixés sur l’évêque avec une ineffable expression de gratitude, d’admiration, de respect, d’amour et d’humilité. Mais son humilité n’était déjà plus de la bassesse ; son étonnement n’était plus de la stupeur. Une bonne nuit dans des draps bien blancs, quelques heures d’un sommeil paisible, l’indéfinissable influence d’une maison habitée par un saint, ces sensations si nouvelles pour lui d’un accueil cordial après tant de rebuffades, d’un sourire d’évêque après le bâton du garde-chiourme, tout contribuait à opérer chez ce jeune homme, plus enténébré que perverti, un commencement de régénération morale dont il n’avait pas conscience, mais qui se traduisait déjà dans son regard, dans son attitude et sur sa figure.
— Vraiment on croirait que ce n’est plus le même homme ! dis-je à Monseigneur.
Mgr Miollis fit un signe à Pierre qui descendit à la hâte et vint nous rejoindre.
— Pardon ! pardon ! murmura-t-il. Rosalie m’a dit que vous étiez l’évêque… je ne savais pas, moi !… que de bontés pour un…
— Il n’y a pas de mal, mon ami ! Aux yeux de Dieu, un évêque ne vaut pas mieux qu’un curé… L’essentiel est maintenant de savoir ce que vous allez faire… Avez-vous un état ? Savez-vous un métier ?
— Hélas ! oui… j’en saurais même plusieurs… avant… mon malheur, j’étais ruscolier dans les bois de Servoules, du Luc, de Saint-Tropez et de l’Estérel… Là-bas… à Toulon… j’ai appris le métier de tourneur, un peu d’ébénisterie… ; j’ai vingt-six ans, je suis fort, je ne boude pas le travail et je veux… oui je veux être honnête… mais qui me croira ? Qui voudra de moi avec ce passeport jaune qui me fait galérien à perpétuité ? Ce sera partout comme hier soir, chez ces hôteliers qui m’ont refusé le gîte et n’ont pas voulu de mon argent !… Partout, oui partout, la honte, la défiance, le mépris, une voix rude pour me dire « va-t’en ! » des coups de fusil peut-être, comme à un loup affamé, comme à un chien enragé… Oh ! excusez-moi, monsieur… monseigneur ! j’oublie que j’ai été reçu comme un honnête homme par celui qui aurait eu le plus de droit de me chasser comme un scélérat !…
Nous arrêtons là le récit de l’abbé Angelin, certifié par Pontmartin. Si nous en avons reproduit un aussi long passage, c’est pour bien établir l’identité de Jean Valjean. Ce récit a d’autant plus de saveur que Victor Hugo avait imaginé pour son Jean Valjean ce que l’abbé Angelin avait vu dans les traits, l’attitude et la nature de Pierre Maurin. Ce Jean Valjean, si invraisemblable d’après les critiques du temps, qui n’a pas pu être condamné si sévèrement pour le vol d’un pain, qui n’a pas pu être chassé de partout, qui était incapable de devenir M. Madeleine, nous le trouvons tout entier sous les traits de Pierre Maurin.
Suivons la fin de l’histoire.
Mgr Miollis écrivit à son frère le général pour lui recommander Pierre. L’ancien forçat, muni de cette lettre, quitta à regret son évêque et se rendit aussitôt auprès du général, qui le plaça tout d’abord comme infirmier dans une ambulance. À quelque temps de là, après avoir éprouvé à plusieurs reprises sa nouvelle recrue, le général adressa à son frère, Mgr Miollis, la lettre suivante :
Mon cher évêque.
C’est un vrai cadeau que tu m’as fait. Ton Pierre Maurin est un brave ; s’il n’a pas déjà une jambe de bois et un menton d’argent, ce n’est pas sa faute. J’ai commencé par prendre avec lui quelques précautions qui m’ont paru nécessaires. J’en ai fait un infirmier dans une de nos ambulances. Sa conduite a été parfaite, et il a achevé de me gagner le cœur par un trait de probité assez rare parmi nos épaulettes de laine. Le soir de la bataille de X…, il était allé bien loin, au risque d’attraper quelque balle retardataire, chercher et recueillir nos blessés. Édouard de Mauléon, un de nos plus jeunes sous-lieutenants, respirait encore. Pierre, qui est un hercule, le prit dans ses bras ; mais, au même instant, Édouard, qui avait la poitrine traversée de part en part, rendit le dernier soupir. C’était un riche fils de famille. Il avait sur lui une montre de prix, une trentaine de louis, une chaîne et un médaillon en or. Pierre me rapporta exactement tout cela et ne voulut pas entendre parler de récompense.
« Ma récompense, me dit-il, ah ! la plus belle de toutes… ce serait si mon général voulait être assez bon pour en écrire un mot à mon évêque ! » Il prononça ces mots : « mon général » et « mon évêque » d’une certaine manière, avec une expression qui m’a ému. L’épreuve me semblait décisive, et, comme mes trois brosseurs avaient été tués l’un après l’autre, j’ai attaché Pierre à mon service. C’était un premier pas, le second ne s’est pas fait attendre.
Nous avons eu, l’autre jour, une bataille sanglante, une victoire chèrement disputée. Pierre Maurin s’est battu non seulement en vaillant soldat qui fait son devoir, non seulement en repris de justice qui veut se réhabiliter, mais en désespéré qui cherche la mort…
Naturellement il ne l’a pas trouvée, et il en a été quitte pour une légère blessure, qu’il n’a même pas voulu faire panser. Il y a là un symptôme qui m’alarme pour lui quand je l’observe. À mesure que son esprit se déblaie, sa mémoire lui revient plus lucide et plus cruelle. Le jour qui se fait peu à peu dans son intelligence sert tout à la fois à le rendre meilleur et plus inexorable dans sa propre cause. Plus il se relève, moins il se pardonne, et ses énergiques efforts pour se racheter ont pour résultat immédiat d’exagérer à ses yeux le prix de la rançon. Tel qu’il est, il m’inspire le plus vif intérêt ; je ne le perdrai pas de vue, et j’espère qu’il ne me quittera plus.
Un soir, en mars 1814, Pierre Maurin arrive à l’évêché de Digne, mouillé jusqu’aux os, avec un uniforme en lambeaux. L’empereur était vaincu, la France envahie ; il reste au service de l’évêque, il retrouve Apollonie, la nièce de la vieille servante Rosalie qui avait aidé autrefois sa tante dans les soins du ménage, et qui est devenue une jeune fille. Une idylle s’ébauche, sans que l’un et l’autre osent se confier leurs sentiments ; Pierre ne veut même pas s’avouer son amour par honte de son passé cependant si glorieusement racheté, et, triste, sombre, croyant sa vie à jamais perdue moins par cette unique faute peut-être que par le souvenir du bagne, il disparaît un beau jour et va se faire tuer à Waterloo. Apollonie, âgée de 70 ans en 1862, était devenue la servante de l’abbé Angelin.
Voilà cette histoire vraie dans toute sa simplicité. Elle est la justification éclatante du récit de Victor Hugo, considéré comme invraisemblable. Un Pierre Maurin peut devenir un honnête homme et être la victime d’une peine en disproportion avec la faute commise.
L’histoire de Jean Valjean tire donc son origine de l’histoire de Pierre Maurin. Évidemment Victor Hugo a imaginé beaucoup d’événements et d’épisodes. Mais cette figure d’un malheureux condamné au bagne pour le vol d’un pain, rachetant sa faute par une vie de droiture et condamné quand même à l’expier par le fait de la rigueur des lois, cette figure est vraie.
On peut dire par conséquent que, dès 1829 ou 1830, lorsque Victor Hugo avait songé à mettre en scène Mgr Miollis, il avait connu l’histoire de Pierre Maurin. Plus tard, Victor Hugo écrivit et développa son récit, car s’il avait pendant bien des années médité son sujet, ce n’est qu’en 1845, comme nous l’avons dit, qu’il commença à écrire son roman des Misères. Jusque-là il forma tout un dossier de documents ; ainsi on y trouve un plan complet de la ville de Digne, dessiné à la main, avec les indications des monuments, des places, des boulevards et des rues ; puis le papier autographié suivant :
rations de chiourmes déterminées par le règlement du Roi du 5 février 1823.
(Suivent les indications.)
Puis le Code pénal des chiourmes.
Sera puni de mort :
Qui frappera l’un des agents de surveillance ou tuera l’un de ses camarades ;
Qui se révoltera ou occasionnera une révolte.
Sera puni d’une prolongation de peine :
À vie, qui s’évadera (3 ans de double chaîne) ;
À tems, qui s’évadera (3 ans) ;
Qui volera pour une valeur au-dessus de cinq francs.
Sera puni de la bastonnade :
Qui aura limé ses fers ou employé un moyen pour s’évader ;
Sur lequel il sera trouvé des objets de travestissement ;
Qui s’enivrera ;
Qui jouera à des jeux de hasard ;
Qui fumera dans le port ou dans sa localité ;
Qui vendra ou dégradera ses robes ; Qui écrira sans permission ;
Sur lequel il sera trouvé une somme au-dessus de 10 francs ;
Qui refusera de travailler ;
Insubordonné.
C’est à l’aide de ce dernier document que Victor Hugo a établi les fameuses dix-neuf années de bagne qui se décomposent ainsi : cinq années pour le vol (comme pour Pierre Maurin) ; quatorze années pour les évasions ou les tentatives d’évasion. Le tarif porte trois ans par évasion ; il y en eut quatre, ce qui porterait les prolongations de peine à douze années ; mais il y eut un supplément de deux ans à cause d’une rébellion.
Victor Hugo avait mis de côté un numéro du Moniteur universel du 1er novembre 1846 et avait écrit en haut : À consulter pour le roman des Vagabonds. C’était son roman des Misères, et il avait noté un article : Du vagabondage et des mesures adoptées pour sa répression antérieurement à 1789. Il avait donc voulu se documenter scrupuleusement sur les peines et châtiments.
Quant à Jean Valjean, son Pierre Maurin à lui, il devenait M. Madeleine, grand industriel et maire de Montreuil-sur-mer. Il s’était enrichi dans une industrie spéciale, l’imitation des jais et des verroteries noires d’Allemagne, par une transformation opérée dans cette production des « articles noirs » : il substituait la gomme laque à la résine, et pour les bracelets en particulier, les coulants en tôle simplement rapprochée aux coulants en tôle soudée ; ce changement, réduisant considérablement le prix de la matière première, avait triplé les bénéfices.
On lira ces détails dans la première partie, Fantine, chapitre i du livre cinquième, Histoire d’un progrès dans les verroteries noires, et dans la cinquième partie, Jean Valjean, chapitre v du livre neuvième.
Or nous avons retrouvé une note bien ancienne par le papier et l’écriture qu’on peut dater de 1829 ou 1830, c’est-à-dire de la même époque que la note sur Mgr Miollis, et qui mentionne ce progrès dans l’industrie des verroteries noires. Des phrases de la note sont reproduites textuellement dans le livre. C’est encore une preuve que, dès 1830, Victor Hugo avait arrêté déjà dans son esprit le plan des Misérables, puisque nous possédons, à cette date, les origines de Mgr Myriel, de Jean Valjean et même de M. Madeleine.
Si nous suivons le roman, nous arrivons à la deuxième partie, Cosette. Dans le livre deuxième, le Vaisseau l’Orion, chapitre iii, Victor Hugo raconte le sauvetage du gabier par Jean Valjean. Les détails techniques sont d’une remarquable précision. On suppose bien qu’ils ont été fournis par un homme du métier. Et en effet Victor Hugo s’adressa à La Roncière Le Noury et reproduisit fidèlement les renseignements qui lui furent envoyés dans une note en tête de laquelle on lit ces mots à l’encre rouge :
Note écrite pour moi dans les premiers jours de juin 1847 par M. le Bon La Roncière Le Noury, aujourd’hui capitaine de vaisseau, ami de Napoléon Jérôme — et prochainement contre-amiral.
(Mai 1860.)
La voici :
Un vaisseau est en armement dans l’arsenal de Toulon. L’équipage est occupé à enverguer les voiles. Le gabier qui prend l’empointure du grand hunier tribord perd l’équilibre et, tournant autour de la vergue, saisit à temps le faux marchepied sur lequel il se balance dans l’air par l’élan qu’a donné sa chute. Aucun des matelots, tous pêcheurs nouvellement levés pour le service, n’ose se risquer à aller secourir cet homme que ses forces ne peuvent soutenir longtemps. Il se fatigue d’autant plus que les efforts qu’il fait pour remonter ne font qu’augmenter les oscillations du faux marchepied.