Les Misérables (page 66)
Un forçat employé à bord avec une corvée du bagne court à l’officier de quart, lui demande la permission de monter dans le gréement pour sauver le malheureux que ses forces ne soutiendront peut-être pas assez longtemps. Sur un signe affirmatif de l’officier, il est en un instant sur la vergue, il la parcourt en courant. Arrivé au bout, il y attache l’extrémité d’une corde qu’il a prise avant de monter ; au moyen de cette corde, il s’affale près du matelot, l’amarre fortement avec cette même corde à laquelle il se tient d’une main pendant qu’il travaille de l’autre, puis remonte sur la vergue où il hale le matelot épuisé. Il le soutient là un instant pour lui laisser reprendre quelques forces, puis le saisissant dans ses bras, il le porte, en marchant sur la vergue, jusqu’au chouquet, et de là dans la hune où il le laisse entre les mains de ses camarades. Il redescend immédiatement rejoindre sa corvée.
Ce haut fait attribué à Jean Valjean sert de préface à l’évasion du forçat.
Nous avons terminé ce qui concerne Jean Valjean.
Quant à Fantine, on connaît le récit intitulé : Origine de Fantine, daté de 1841 et publié dans Choses vues. Victor Hugo avait été le témoin d’une agression. Un soir, un jeune homme plantait dans le dos d’une fille une poignée de neige ; la fille s’étant défendue fut conduite au poste ; accusée par les agents, elle aurait été infailliblement incarcérée et condamnée si Victor Hugo n’avait obtenu pour elle la liberté en déposant comme témoin des faits qui s’étaient passés devant lui.
Marius, tout d’abord Thomas, était-il, comme on l’a dit généralement, Victor Hugo lui-même ?
Ce serait peut-être outrepasser les intentions de l’auteur. Ce qui est vrai, c’est que Victor Hugo a appliqué à Marius quelques-uns des souvenirs de sa jeunesse, et quand il nous présentait son héros habitant une pauvre petite chambre, vivant misérablement, supportant vaillamment les épreuves, puisant dans le malheur de nouvelles forces pour lutter contre la destinée, il se reportait à ces heures douloureuses qui suivirent la mort de sa mère, quand seul, désemparé, il était obligé de gagner sa vie, n’ayant plus le véritable ami qui fut le confident de sa détresse, et sur qui il pût reporter « sa faculté d’aimer ». Mais le cœur de Marius s’ouvre à l’amour, Cosette lui apparaît comme un ange déployant ses ailes blanches dans un rayon d’aurore ; et cette idylle fraîche, rêveuse, un peu mélancolique, sera comme un écho des Lettres à la fiancée. Il ne veut pas seulement aimer, il veut mériter cet amour par le travail ; Victor Hugo écrira à Adèle Foucher qu’il a été chargé d’un rapport académique, le rapport sur Gil Blas qui lui fut demandé par François de Neufchâteau ; plus tard Marius, en pensant à Cosette, dira : « Elle ne pourrait s’empêcher d’avoir de l’estime et de la considération pour moi si elle savait que c’est moi qui suis le véritable auteur de la dissertation sur Marcos Obregon de la Ronda que monsieur François de Neufchâteau a mise, comme étant de lui, en tête de son édition de Gil Blas ».
Si on voulait se livrer à un parallèle entre l’idylle du Luxembourg et de la rue Plumet et les Lettres à la fiancée, on trouverait de nombreux rapprochements.
On voit cet amour naître, grandir, sans oser ou sans pouvoir s’avouer, la jalousie s’éveiller brusquement pour une futilité. Se souvient-on de la colère de Victor Hugo reprochant à Adèle de relever sa robe pour ne pas la crotter ? il a éprouvé un supplice en voyant, rue des Saints-Pères, des passants détourner la tête pour jeter un coup d’œil impudent ; il s’est retenu pour ne pas les souffleter, mais il ne répond pas de lui une autre fois. Se souvient-on de Marius furieux, alors qu’un souffle de vent soulève la robe de Cosette presque jusqu’à la hauteur de la jarretière, dans le jardin du Luxembourg, et surprenant un invalide qui paraît satisfait du spectacle dont il vient d’être le témoin ? Marius a eu envie d’exterminer l’indiscret.
Dans ces pages exquises, toutes remplies de délicates et chastes tendresses, on retrouve la naïveté, la candeur, la fraîcheur de sentiments qui ont inspiré au fiancé les lettres à Adèle. Le Marius amoureux a une parenté assez étroite avec Victor Hugo amoureux à vingt ans.
Si nous passons aux opinions de Marius, nous rencontrons encore là des analogies. Victor Hugo avait conçu son Marius vers 1830 ; royaliste par sa mère, bonapartiste par son père, il avait donné à son héros un grand-père royaliste, Gillenormand, et un père bonapartiste, un soldat de Bonaparte. Il avait montré quelle puissance exerçait sur l’éducation première le milieu dans lequel un enfant avait vécu ; et il traçait en 1845-1848 le portrait de Marius encore enfant. Les événements, en imprimant à la politique une orientation nouvelle, devaient dans un jeune cerveau comme celui de Marius avoir un écho et provoquer de graves réflexions. À cette époque, Victor Hugo, qui, même dans sa jeunesse, avait, au fond, des sentiments démocratiques, qui était un libéral, était amené par une pente toute naturelle à s’affranchir progressivement des doctrines qui lui avaient été inculquées autrefois et à devenir républicain ; et, de même qu’on assiste par l’idylle du Luxembourg et de la rue Plumet et par les Lettres à la fiancée à l’évolution d’un cœur, on est le témoin de l’évolution d’un esprit subissant les empreintes successives de l’éducation première, de l’enseignement des événements et des leçons de l’expérience.
Voilà pourquoi on trouvera cette note qui date de 1860 :
Modifier absolument Marius et lui faire juger Napoléon vrai.
3 phases :
1° royaliste ; 2° bonapartiste ; 3° républicain.
Et ce sera l’occasion pour Victor Hugo de nous représenter la lutte entre le présent et le passé et de mettre dans la bouche de ses personnages d’éloquents plaidoyers en faveur de leurs idées, tout en exposant comment une jeune intelligence peut être amenée par la réflexion, l’étude, la maturité, à se ranger du côté de la cause de la liberté et du progrès.
Nous avons indiqué les origines des principaux acteurs du roman : Mgr Myriel, Jean Valjean, Fantine, Marius.
Il nous resterait, pour compléter ce chapitre, à expliquer comment Victor Hugo s’est documenté sur les faits historiques qui encadrent l’action, mais peut-être cet examen, qui ne s’appliquerait pas directement aux origines des Misérables, serait-il mieux placé plus loin quand nous suivrons la marche du travail.
Cependant un des livres historiques des Misérables : Le 5 juin 1832, figure dans le plan primitif du roman et se rattache à ses origines. Le 5 juin, Victor Hugo, en se promenant au jardin des Tuileries, avait trouvé la dernière scène du premier acte du Roi s’amuse, le discours de Saint-Vallier, et s’apercevant qu’on chassait le public du jardin, il apprit qu’une insurrection avait éclaté à l’occasion des funérailles du général Lamarque. Il se rendit au passage du Saumon, là où on dressait des barricades ; il raconte dans les Misérables les faits dont il fut témoin ; le lendemain, il dînait chez Émile Deschamps, et Jules de Rességuier raconta l’héroïque défense du cloître Saint-Merry, qui fournit à Victor Hugo l’occasion d’écrire quelques pages vibrantes sur ces événements.
Lors des journées de juin 1848, l’œuvre fut nécessairement interrompue. Victor Hugo a raconté dans Actes et Paroles la visite des insurgés dans son cabinet de la place Royale.
MARCHE DU TRAVAIL.
Ayant établi avec autant de précision que possible l’acte de naissance des Misérables, nous devons retracer la marche du travail.
Il y a la marche chronologique. Au point de vue de l’emploi du temps, le Journal, le Manuscrit et les Carnets nous fourniront des renseignements précieux ; ils nous apprendront quand Victor Hugo a entrepris ses Misérables, quand il les a interrompus et quand il les a repris, en un mot la durée du temps consacré à son œuvre.
Mais auparavant il nous semble qu’il convient de pénétrer plus profondément dans l’intimité de la pensée de l’auteur, d’en suivre les évolutions et les développements, de surprendre les transformations successives qui se sont opérées dans les scènes du roman, et de marquer les diverses étapes du travail intellectuel. Sur ce point, l’étude du manuscrit peut nous éclairer.
Pour les Misérables, nous établissons, d’après l’écriture, à la fin de chaque description du manuscrit, la statistique des chapitres écrits en 1845-1848 et celle des chapitres écrits de 1860 à 1862. Mais ces statistiques ainsi espacées, et avec de simples nomenclatures de chiffres, exigeraient de la part des lecteurs de nombreuses recherches. Nous avons cru, pour compléter cet historique, devoir présenter une sorte de tableau-commentaire contribuant à initier les lecteurs à la marche du travail.
L’opinion la plus accréditée est que Victor Hugo avait seulement amorcé son roman en 1848. Or nous avons essayé de démontrer qu’il l’avait conçu vers 1830, au moins dans ses parties principales, et qu’il avait commencé à l’écrire en 1845. Qu’on ne s’étonne pas de la longue durée de ce délai entre la conception et la mise à exécution. Plus tard, en 1868, quand Victor Hugo entreprendra l’Homme qui Rit, il utilisera les nombreuses notes prises entre 1825 et 1830 sur les vieilles lois anglaises et contenant en germe l’idée de son roman.
Il résulte en outre de l’examen du manuscrit que les quatre premières parties des Misérables, sauf plusieurs récits et des détails nouveaux qui seront signalés plus loin, appartiennent à la période de 1845-1848. Dans ces deux années et demie, non seulement Victor Hugo avait construit toute la charpente de son roman, mais il en avait écrit les quatre premières parties. Sans doute, de 1860 à 1862 il les remaniait, les complétait par de nouveaux chapitres, et donnait entièrement la cinquième et dernière partie, c’est-à-dire le dénouement. Mais le roman eût pu être publié dans sa version primitive ; il était solidement établi et les livres ajoutés postérieurement n’en altéraient pas le caractère.
On pourra s’en convaincre par l’étude rapide qui va suivre et permettra de se rendre compte du travail de Victor Hugo pendant ces deux périodes.
On se souvient que la première partie : Fantine, débutait par le Soir d’un jour de marche. Victor Hugo se servit en 1845 des notes prises en 1831 sur Mgr Miollis, cette figure à la fois invraisemblable et vraie qui lui inspira Mgr Bienvenu, et en fit le livre : Un Juste, qu’il plaça définitivement au commencement des Misérables. Plus tard, à la révision de 1860-1862, quatre chapitres furent ajoutés : Philosophie après boire, L’évêque en présence d’une lumière inconnue, Solitude de Mgr Bienvenu et Ce qu’il pensait.
Ici l’esprit est forcé de s’arrêter sur la visite au conventionnel. Ce chapitre, un des plus beaux des Misérables, est d’autant plus saisissant qu’on y sent la pensée de l’auteur à son apogée. Le Victor Hugo de 1845 n’eût pu écrire L’évêque en présence d’une lumière inconnue. La lumière ne l’avait pas encore aveuglé. En 1860, l’évolution s’est faite, irrésistible et naturelle. Le poète « a grandi ».
La Chute de Jean Valjean (livre deuxième) date de 1845-1848 ; Victor Hugo ajoute en 1860 un chapitre de considérations philosophiques fort élevées : l’Onde et l’Ombre.
Le livre troisième : En l’année 1817, sur la farce des quatre jeunes parisiens, a été intercalé en 1860-1862.
Mais pour les autres livres, en dehors de quelques détails sur la visite de Fantine à Montfermeil, sur les Thénardier dont le portrait est plus complètement tracé, toutes les péripéties du drame, les aventures de M. Madeleine, les souffrances de Fantine, l’affaire Champmathieu, l’emprisonnement de Jean Valjean, son évasion, le mensonge de la sœur Simplice, tous ces récits datent de la première époque ; on voit que, sauf la farce des quatre parisiens, le roman, dans sa première partie, n’a pas subi en 1860-1862 de transformations qui dussent en ébranler la charpente.
La deuxième partie : Cosette, était en 1845-1848 plus rudimentaire. Victor Hugo nous montrait Jean Valjean sauvant le gabier sur le vaisseau l’Orion, s’évadant, accomplissant « la promesse faite à la morte », se réfugiant dans la masure Gorbeau, et, poursuivi par Javert, pénétrant dans le jardin du couvent du Petit-Picpus.
Comme on le voit encore, la trame du drame est conservée, elle est plus serrée. Mais en 1860-1862 Victor Hugo songe au livre de Waterloo qu’il écrira sur le champ de bataille même, du 7 mai au 30 juin 1861. Il nous décrit Jean Valjean dans les bois de Montfermeil, sa rencontre avec le cantonnier Boulatruelle ; il complète encore le portrait des Thénardier et les renseignements sur le couvent du Petit-Picpus donnés d’après des notes fournies par une ancienne pensionnaire. Cette pensionnaire était Juliette Drouet, entrée au couvent des dames de Sainte-Madeleine logé provisoirement dans une petite maison bâtie au bout du jardin du couvent Saint-Michel, à l’angle de la rue d’Ulm et de la rue des Postes. L’entrée était la même que celle du couvent Saint-Michel et s’ouvrait sur la rue Saint-Jacques.
Juliette Drouet raconta à Victor Hugo la vie des pensionnaires. Elle se borna à faire un récit sans y mêler aucune acrimonie ni aucune amertume ; nous en avons la preuve dans les détails qu’elle a donnés elle-même de sa sortie du couvent, et qu’il peut être intéressant de reproduire ici :
Un jour M. de Quelen, qui n’était que coadjuteur, vint en grande visite au couvent. Il était dans le salon de l’abbesse assis dans un grand fauteuil. Il y avait un coussin de tapisserie à côté du fauteuil sur lequel tour à tour venaient se mettre à genoux pendant quelques minutes les professes, les novices, les postulantes et les plus grandes pensionnaires des deux couvents… ; lorsque vint mon tour j’étais fort tremblante. Le coadjuteur me rassura avec bonté, prit mes mains dans la sienne et releva de l’autre mon menton que je tenais baissé sous mon petit capuchon noir. Il me demanda ce que j’avais à lui dire, je ne savais que lui répondre, car j’étais fort troublée. Il me demanda si je me trouvais très heureuse au couvent et si j’attendais avec impatience le moment de mon noviciat. Pour toute réponse je me mis à pleurer à sanglots. Il insista pour connaître le sujet de mes larmes, et lorsque je lui eus dit que je n’avais aucune vocation et que le couvent me faisait horreur, il s’empressa de me consoler et il me promit que je ne serais point religieuse contre mon gré. En effet, quinze jours après je quittai le couvent.
Victor Hugo reçut de la même source des renseignements sur le couvent du Temple. Il avait cru tout d’abord devoir indiquer le nom du premier couvent et l’emplacement ; mais le régime de 1852 lui inspirant une médiocre confiance, et étant d’ailleurs fort susceptible d’exercer quelques tracasseries, Victor Hugo jugea nécessaire de dépayser le couvent, d’en changer le nom et de le transporter imaginairement au quartier Saint-Antoine.
Dans cette deuxième partie : Cosette, il ajoute encore en 1860-1862 le livre Parenthèse et tout le récit tragique sur Jean Valjean dans le cercueil.
Dans la troisième partie : Marius, Victor Hugo nous présente en 1845-1848 le petit Gavroche, le Grand Bourgeois, Marius dans la misère après sa brouille avec Gillenormand, Cosette au Luxembourg et la scène du guet-apens dans la masure Gorbeau.
Là encore le roman se poursuit dans ses développements principaux ; mais Victor Hugo complète cette partie en 1860-1862. Il nous donne d’abord les signes particuliers du gamin de Paris, puis un portrait plus étudié de Gillenormand ; il crée un nouveau personnage, le lancier Théodule, arrière-petit-neveu de Gillenormand, et ajoute le livre : les Amis de l’A B C, qui lui permettra d’expliquer la transformation politique de Marius au contact de ces jeunes révolutionnaires.
Enfin il donne un livre nouveau : Patron-Minette, où il nous montre ses principaux bandits : Babet, Gueulemer, Claquesous, Montparnasse et leurs affiliés, qui prenaient déjà une part active au roman, mais dont la physionomie n’était pas encore développée.
Ce livre était très étendu et contenait une étude sur le mal social souterrain ; Victor Hugo détacha de cette étude la plus grande partie, la réservant pour son livre l’Âme, livre qu’il n’a pas écrit. Nous l’avons donnée dans le Reliquat.
La quatrième partie : l’Idylle rue Plumet et l’Épopée rue Saint-Denis, était arrêtée en 1845-1848 ; l’amour de Marius, ses visites à Cosette, l’attaque des barricades, l’histoire de Gavroche, le cabaret de Corinthe, la mort de Mabeuf, l’arrivée de Marius à la barricade, toutes ces scènes et bien d’autres encore étaient racontées.
En 1860-1862 Victor Hugo a ajouté notamment plusieurs chapitres sur Louis-Philippe, la cadène, sujet d’étonnement et de frayeur pour Cosette, brusque évocation du passé pour l’ancien galérien, l’agression de Montparnasse contre Jean Valjean, les gaietés de Bossuet, Joly et Grantaire, et un livre sur les aventures de Gavroche et les angoisses de Jean Valjean devant le buvard de Cosette.
Dans cette partie encore, Victor Hugo n’a fait que compléter les chapitres de 1845-1848.
On voit, par cet examen rapide, que le roman avait bien été conçu tout entier et écrit dans ses quatre premières parties en 1845-1848. Il a été brusquement interrompu lors de la révolution, et si, en 1851, Victor Hugo a écrit quelques pages, en fait, pendant douze ans il avait abandonné son roman.
Il s’était donné tout entier à la politique d’abord, puis à la poésie, et lorsqu’il entreprit la cinquième partie : Jean Valjean, en 1860-1862, il n’avait que ses documents, documents précieux recueillis à Paris, notamment sur la bataille des rues et sur les égouts ; mais le travail restant était considérable, il fallait coordonner les souvenirs anciens, raconter cette guerre entre quatre murs, la prise de la barricade, la marche fantastique de Jean Valjean dans l’égout, sa rencontre avec Thénardier et avec Javert, la mort de Javert, le mariage de Cosette, et enfin la mort sublime de Jean Valjean.
MÉTHODE DE TRAVAIL.
Nous avons suivi la marche du roman, mais cette étude historique présenterait quelques lacunes si nous ne serrions de plus près la méthode de travail adoptée par Victor Hugo. On a vu qu’il se documentait tout d’abord sur les lois pénales, le régime des prisons, le bagne, le vagabondage, puis sur les personnages qu’il voulait mettre en scène, cherchant surtout à nous montrer des êtres réels, vrais, mais dénaturant un peu leur physionomie et leur caractère, pour qu’on ne pût les reconnaître. Il bâtissait ensuite tout son scénario dans son esprit, et quand il avait, comme dans les Misérables, à introduire des événements historiques, il recueillait ses souvenirs sur tous les faits et les incidents dont il avait été témoin.
Puis il commençait son œuvre, l’interrompait, la reprenait, soit qu’il voyageât, soit qu’il fût sollicité par un travail plus immédiat. Il relisait alors ce qu’il avait fait, et découvrait ici quelque obscurité, là quelque lacune, ailleurs une contradiction ; il ne corrigeait pas, prenait une feuille de papier, et alignait ses observations et ses critiques qui constituaient ainsi pour lui une sorte de mémento. Le plus souvent cette lecture lui suggérait quelque nouveau développement. Il ne l’intercalait pas, et le mentionnait sur une feuille séparée, se réservant plus tard d’en tirer parti : en somme toutes ses observations étaient surtout consignées en vue de la révision définitive ; il se ménageait ainsi une sorte de dossier qu’il reprenait ensuite, puis au fur et à mesure qu’il avait opéré sur le manuscrit les modifications proposées ou introduit les développements complémentaires, il biffait chaque note inscrite.
Quand il emporta son manuscrit des Misérables en exil et quand il le relut au bout de douze ans, il rencontra une difficulté qu’il n’avait pu prévoir. Il ne doutait pas en 1848 qu’il pourrait achever rapidement son œuvre ; la révolution le surprit en plein travail. Or il avait situé les péripéties de son roman dans le Paris de cette époque-là ; il connaissait alors les quartiers, les rues, les maisons et leurs numéros. Sa description était scrupuleusement exacte. Mais lorsqu’il reprit son manuscrit en 1860, le Paris ancien s’était transformé. Des quartiers avaient été démolis, des noms de rues avaient été changés. Aussi, sur une bande de papier jaune (bande de journal), on lit :
Me dire s’il y a dans les rues des maisons nouvelles et leur numéro. M’envoyer une description de la porte et de la maison n° 6 rue des 12 portes au marais et n° 7 rue de l’Homme-armé.
Puis Victor Hugo, songeant au travail considérable exigé par le rétablissement de la nouvelle topographie de Paris, prit le seul parti raisonnable. Dans la deuxième partie : Cosette, livre cinquième, chapitre I, les Zigzags de la stratégie, il publia en tête une sorte d’avis au lecteur, le prévenant qu’il ignore le Paris nouveau et qu’il écrit avec le Paris ancien devant les yeux.
Cette précaution le dispensa ainsi de faire connaissance avec le Paris bouleversé et reconstruit.
Pour mieux faire comprendre encore la méthode de travail de Victor Hugo, nous donnerons ici quelques spécimens de ses notes. On verra qu’une première révision lui inspirait des modifications nombreuses et profondes. Quelques critiques lui ont reproché parfois d’ébaucher ses personnages, de ne pas les faire vivre ; or son souci était au contraire de compléter leur portrait, de marquer plus profondément les traits de leur physionomie et leur individualité. C’est ce qu’il a fait pour l’évêque Myriel, pour Gillenormand, pour Marius, pour Gavroche, pour les Thénardier, pour les jeunes républicains ; la lecture d’un épisode lui en suggérait de nouveaux ; la similitude de certaines scènes les lui faisait remanier ou refaire. Dans ses notes, on le voit se critiquer lui-même ; il est attentif, exigeant, méticuleux.
Voici une première page de notes :
Compléter Gillenormand.
Approfondir Mabeuf
| commencer par là (19 oct.).
(Peut-être Waterloo — grand récit épique mêlé au roman.)
Peindre l’arrachement de Marius à son père en évitant les ressemblances avec l’arrachement et la douleur de Fantine perdant Cosette et de Jean Valjean perdant Cosette (J’ai commencé cette révision en juillet 1861).
Au lieu de mame Burgon : mame Burgon dite la mère Plutarque.
Approfondir les jeunes gens républicains.
Scène de la carrière.
Remanier tout le bonapartisme de Marius au point de vue démocratique et libéral.
(C’est fait et ce sera complété.)
Cosette ne peut entrer au couvent qu’en 1824 ; elle n’en doit guère sortir que sept ans après, vers 1831. Voir si cela s’accommode avec le reste. En ce cas-là tout se ferait en un an, la barricade étant de 1832. Cosette aurait près de quinze ans quand elle serait vue pour la première fois au Luxembourg par Marius, et ce serait après la révolution de juillet 1830. Faire attention à ceci : ne vaudrait-il pas mieux que Cosette ne restât que cinq ans au couvent. Maintenir la sortie en 1829 et en ce cas changer en cinq les sept mille francs et dire éducation à peu près complète au lieu de complète. En ce cas-là Cosette sortirait du couvent à treize ans.
(C’est fait, vérifier encore.) [Juillet 1861.]
En travers de cette feuille, Victor Hugo écrit :
Il faudra relire avec soin la scène du bouge et en ôter Boulatruelle. Le remplacer par un vieux ivrogne voleur quelconque. Si on ne l’ôte pas, expliquer comment il se fait qu’il est libre à la fin dans le bois de Montfermeil.
Boulatruelle était le cantonnier de Montfermeil, terrassier et voleur qui faisait partie de la bande arrêtée par Javert dans le bouge. Il fallait lui rendre sa liberté puisqu’on le voit plus tard dans le bois de Montfermeil. On se rappelle comment Victor Hugo a tranché la difficulté : Boulatruelle étant en état d’ivresse dans la soirée du guet-apens, ne pouvait être accusé d’avoir participé à l’agression et bénéficia d’une ordonnance de non-lieu.
On rencontre aussi parfois des plans ébauchés et non exécutés écrits, comme celui-ci, sur un fragment d’enveloppe de la chambre des pairs. C’est un plan du récit de la mort de Bossuet et d’Enjolras.
Allons nous coucher, etc.
Tu es un misérable, s’écrie Enjolras. Tu excelles à donner des raisons basses pour ne pas faire les choses nobles. Tu souffles l’enthousiasme avec une mauvaise haleine.
Extinguit candelam cum bombo, dit Courfeyrac.
Bossuet dégrisé dit en souriant :
— Enjolras, nous nous couperons la gorge demain matin.