Les Misérables (page 71)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Misérables (1908) · 163 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La météorologie, qui contient une révolution gigantesque, en est à son 89. Elle commence, mais ces commencements-là ont des suites irrésistibles. Le gouvernement de l’atmosphère dans une certaine mesure n’est pas impossible à l’homme. L’homme a évidemment action sur les climats. La dureté ou la douceur de l’automne, la précocité ou le retard de l’hiver dépendent d’une muraille de glace qui se forme ou ne se forme point au nord des continents ; un jour on réglera scientifiquement ces formations ; quand l’homme tiendra les pôles, il tiendra les saisons. Tout progresse. La science poussant ses formules d’un plateau à l’autre, passe du solide au liquide et du liquide au fluide. L’homme commence à comprendre qu’il peut manier les fleuves, régler les torrents, discipliner les cascades, greffer un canal à une rivière, tourner le robinet d’un lac, faire ruisseler l’eau sur la terre à son gré ; un jour, il fera de même ruisseler les nuées. Il sera maître de l’orage comme il est maître de l’écluse ; il commandera les pluies. Le ménage du globe est à peine ébauché. Les lois de cette santé énorme laissent distinguer quelques-uns de leurs linéaments ; mais cela ne suffit pas pour le travail d’ensemble, et notre planète a besoin d’une méthode que l’homme n’a pas encore créée. Défrichement et culture ne doivent point être des jeux de hasard. Sur tel point du globe une forêt est une maladie ; sur tel autre point, elle est un assainissement.

Autre question : la circulation de l’homme sur la terre, correspondante à la circulation du sang dans l’homme. Stagnation, c’est paralysie ; paralysie, c’est mort. Couper un isthme, c’est couper une ligature. La civilisation meurt de l’isthme de Suez et de l’isthme de Panama. La Turquie est une tumeur que la civilisation n’aurait pas sans l’isthme de Suez. Circuler, c’est vivre ; circuler, c’est grandir ; circuler, c’est prospérer.

Autre question : la propreté. Propreté et civilisation sont le même phénomène. Les vermines sont les stimulants de Dieu sur l’homme pour le forcer à laver son corps et à coloniser son globe. Un peuple barbare, c’est une chevelure mal peignée ; un désert est un galetas. Le tigre est identique à la punaise.

Toute culture est possible. On peut cultiver une mouche : témoin l’abeille. L’orient a réussi à domestiquer le lion. Il y a une défalcation à faire dans les forces de la nature ; tout n’y est pas antagonisme et refus. Celles-ci résistent, celles-là offrent leur concours. La tendance manifeste du pondérable et du palpable est d’obéir. L’impondérable est saisi lui-même par la science, et, à l’heure qu’il est, un pan de sa robe fluide frissonne dans la main de l’homme. De certaines rébellions immémoriales, la mer, la flamme, la souffrance charnelle, font peu à peu leur soumission. La boussole, l’amiante, le chloroforme, aident l’homme. Le vent, ce capricieux apparent, ne nous sera réfractaire que jusqu’au jour où une pile de Volta, haute comme l’Himalaya, mêlera la volonté de l’homme aux courants magnétiques de la planète. Des volcans humains sont possibles. Le Creusot est un commencement de cratère.

Ce mot : travailler à la terre, a un petit et un grand sens. Le laboureur travaille au champ, le penseur travaille au globe. Triptolème a une charrue ; Pythagore en a une autre. La gerbe de blé précède et symbolise ce splendide épanouissement, la gerbe de lumière.

Le jour en effet gagne et croît. La matière accepte, de plus en plus nettement, sa condition de servante. L’aveugle énorme qu’on appelle la force est fait pour obéir, dans une certaine mesure, à l’immense voyant qu’on appelle l’esprit. On peut le constater déjà, çà et là, la nature capitule. Le chaos abdique. Les fléaux se rangent à l’ordre, et entrent au service de l’homme, comme ces guérilleros qui, las de la montagne, offrent de se rendre, demandent un grade dans l’armée, et deviennent de bandits colonels. Le vaste mal cosmique s’amoindrit. Il y a sur plusieurs points des reculs de ténèbres. La barbarie des choses cède à la civilisation. Le travail a été commencé, il y a quarante siècles, par l’algèbre et par l’hymne ; la nuit a été attaquée en même temps, d’un côté par la formule d’Hermès, de l’autre par la strophe d’Orphée ; et cette tradition est une des clartés de la mémoire du genre humain. Depuis lors, l’œuvre n’a pas été un seul jour interrompue. Elle est parvenue aujourd’hui à ce point d’aurore qu’une humanité nouvelle est déjà presque visible sur le seuil du prochain siècle. L’ancien monde à tâtons disparaît.

Cette sublime besogne est une des plus hautes fonctions de l’homme. C’est plus qu’une fonction, c’est une mission. Un des premiers, et il y a trente ans de cela, nous l’avons dit. Nous sommes donc loin de le nier. La matière est la bête, l’homme est le dompteur.

Mais autre chose est l’effort scientifique ; autre chose est la loi morale.

Que l’effort scientifique des hommes aille le plus loin possible ; c’est bien ; quant à leur loi morale, elle leur est propre, et ne saurait les dépasser. Elle est trop courte pour s’appliquer utilement à l’incommensurable.

Est-ce à dire que, pour nous qui parlons ici, l’Inconnu soit sans loi morale ? aucun blasphème ne serait plus contraire à notre pensée. Le suprême équilibre implique la suprême équité. L’immensité est exacte ; donc elle est juste. Le premier fait exige le second. L’Être n’est pas une montagne à un seul versant.

Le mystère est juste ; cela est évident. Seulement, ce que nous en apercevons n’étant pas de notre dimension, nous n’en pouvons rien conclure dans le sens de nôtre loi propre. L’homme ne s’en irrite pas moins. Déconcerté et désespéré par l’inattendu qui sort de cette obscurité, l’homme lui adresse des reproches. Un coup du sort lui fait l’effet d’un coup de poignard. Nous-même, dans l’illusion d’optique des calamités, plus d’une fois, à défaut de la logique, nous avons eu la colère, nous avons dit à l’ouragan : tu es un pirate, et une apoplexie foudroyante nous a semblé un assassinat. Tel naufrage nous est apparu comme un complot, la mer s’était entendue avec le vent, il y avait complicité du rocher avec la vague, et de la vague avec la nuit, la lune s’était lâchement cachée derrière le nuage, la barque avait été prise en traître, nous nous sommes indigné de cette préméditation, et nous avons dénoncé la catastrophe à l’infini. Le simoun est-il un méchant ? C’est possible. Que l’élément ait conscience, que le fléau fasse du zèle, que l’incendie et l’inondation soient les valets du mal, que la hache soit féroce, que la vipère glisse dans la même noirceur que Marie Tudor ou Catherine de Médicis, que le Cydnus ait assassiné Alexandre, que l’écroulement de Lisbonne soit un coup d’état, que la morsure du loup à l’agneau soit de la même espèce que les questions de Caïphe à Jésus, que le faux pas soit calculé par la pierre du chemin, que le précipice soit intentionnel, que le vautour soit un bandit, que la ciguë soit une empoisonneuse, que le champignon sache ce qu’il fait, que l’avalanche soit une scélérate, notre esprit l’a rêvé ou entrevu ; ces visions sont de la vérité peut-être ; rien ne donne à l’intelligence humaine le droit de l’affirmer. Nous n’avons pas la notion de la responsabilité de l’abîme. Nous ne savons comment nous y prendre pour dire au gouffre : tu es injuste. Nous n’avons rien à voir aux mauvaises actions de l’immensité : elles sont ce qu’elles sont ; nous ne nous y connaissons pas.

La première condition pour juger une chose, ou un être, ou un fait, c’est d’en voir les deux extrémités. Or, dans l’insondable, nous n’apercevons que de vagues anneaux de séries ; d’extrémité, jamais. Là, pour nous, rien ne commence, et rien ne finit. Qu’avons-nous à dire à ce qui est là-bas, là-haut, dehors, au delà, plus loin que l’homme ? c’est l’absolu. La critique du soleil est vaine. Notre infimité est telle que nous croyons sentir les imperfections de la perfection. Est-ce la faute de la perfection ? Oui, répondent certains esprits audacieux, qui continuent l’escalade de Spinosa. Le contemplateur religieux se contente de secouer la tête.

L’immanent est hors de notre portée ; et nous n’avons ni poids, ni mesure, ni mètre, ni échelle, ni étiage, ni dosage, ni éprouvette, ni tarif, ni réactif, ni pierre de touche, qui puisse nous faire connaître le bien et le mal de l’infini, et ce qui est normal dans l’énorme. Ces mots, colère, vengeance, rancune, lâcheté, trahison, haine, sont-ils applicables à toute cette ombre ? dans le prodige, la dilatation de notre loi morale arrive à l’évanouissement. Ce qui est pour nous bronze et granit devient là nuée, et se dissout, et flotte ; le requin est-il un despote, le fourmi-lion est-il un hypocrite, la pie est-elle une voleuse, le devil-fish est-il un démon, le monstre est-il un monstre ? nous l’ignorons. La loi morale proportionnée à l’absolu nous échappe par sa perfection même. L’infiniment grand est invisible à l’infiniment petit. Nous ne saurions blâmer Dieu comme nous blâmons César. Dieu a ses raisons.

Vous qui me lisez en ce moment, voulez-vous vous rendre compte de la quantité de lois que nous ignorons, dites-vous ceci : toutes les formes des nuages sont rigoureuses. Pas un atome ne se déplace au hasard. Tout flotte algébriquement.

IX

Résumons-nous.

Ne touchons pas à ce que Dieu s’est réservé. Souffrons, puisque c’est la loi. Souffrir avec joie, c’était la vertu des stoïciens, vertu chrétienne devinée par les payens. Le jour où le genre humain ne saurait plus souffrir, ses plus hautes vertus s’évanouiraient. Le droit serait déserté, le devoir serait renié. La conscience ne trouverait à qui parler. Il n’y aurait plus personne pour accepter la ruine, la persécution, l’exil, la ciguë, la croix, l’échafaud, le martyre. Aucune joue ne se tendrait aux soufflets des valets dans la salle basse du grand prêtre. Il n’y aurait plus ni Socrate, ni Caton. Le sommet de l’homme se couvrirait d’ombre.

Distinguons seulement : il y a souffrance et souffrance.

La fatalité se bifurque ; Misère et Douleur sont deux. La douleur est providentielle ; la misère est sociale. Subissons l’une ; rejetons l’autre.

Le joug de Dieu, soit. Le joug de l’homme, non.

Plus de malheureux du tout, c’est une chimère. Le moins de malheureux possible, c’est la sagesse.

Et, dans les malheureux, supprimer l’espèce qu’on appelle « les misérables », voilà la plus grande des questions humaines.

Guérir le goitre, tout est là.

Mais on se récrie : dire est facile. Faire ne l’est pas. Quel est votre mode de guérison ? Comment supprimer la misère ?

Nous l’avons dit, en supprimant l’ignorance.

Plus de ténébreux, plus de misérables.

Il n’y a pas de cécité sociale ; il n’y a que de la nuit.

Comment supprimer l’ignorance ? par le moyen le plus simple, le plus élémentaire, le plus pratique, devant lequel on recule, comme devant toutes les évidences, mais auquel on arrivera. Par l’enseignement gratuit et obligatoire. Topique dont les prodigieux effets se feraient sentir en moins d’un quart de siècle. Retirer au parasitisme le budget que les nations lui allouent, et doter de ce budget l’enseignement, changer tous ces millions bêtes en millions utiles, ce serait la plus radicale mesure sanitaire que la civilisation pût prendre. Un point d’appui, et le levier soulèvera le monde. Le point d’appui est trouvé. C’est l’enseignement gratuit et obligatoire. Ite et docete. Hélas ! les familles souffrent dans les nations, et les nations souffrent dans l’humanité. Quel désolant groupe d’idées ! en Europe seulement, quelle préoccupation pour la civilisation ! les fanatismes religieux de l’Espagne, de l’Italie et de l’Angleterre, l’accablement moral de l’Irlande, le tâtonnement douloureux de la Pologne vers la résurrection, la torpeur de l’Allemagne, les accès de sauvagerie de la France dans son moment le plus auguste, quand elle enfante les révolutions, l’idiotisme de ce qu’on appelle la Turquie, la servitude de la Russie, la barbarie de la Grèce. La barbarie de la Grèce, quel mot ! autant dire l’obscurité du soleil. Un jour je tenais le livre de postes de l’Europe ; Prez-en-Pail y était ; Athènes n’y était pas. D’où vient toute cette ombre ? de ce que la terre ne sait pas lire. Une telle situation ne peut durer. C’est l’absurde. Que la France, cette initiatrice, donne l’exemple. Nous l’avons déjà dit et crié ailleurs, mais nous les répéterons sans nous lasser : « des ateliers pour les hommes, des écoles pour les enfants. »

Oui, l’enseignement gratuit et obligatoire, voilà le remède. Enseignement logique, scientifique, radical ; enseignement de choses saines et fortes. En dehors de cet enseignement-là, tout est danger. Pas de superstitions, pas de faux jour. Les superstitions enseignées ne nourrissent pas, elles empoisonnent. L’obscurité est amie de cette clarté-là. L’enseignement qui se trompe ou qui trompe est plus redoutable que l’ignorance même. Une chaire qui parle au rebours du juste et du vrai fait de la nuit. Côte à côte avec un mauvais enseignement, le mal se porte bien. La mauvaise leçon et la mauvaise action font un attelage. L’une aide l’autre. Tel catéchisme, tel code. Où l’âne est professeur, le loup est berger. Là où l’erreur est maîtresse d’école, là où le mensonge commence son crime par l’enfant, là où l’imposture tient la férule, là où l’iniquité est enseignée comme justice et la chimère comme vérité, l’asphyxie des âmes se fait, l’obscurité s’épaissit et devient opacité, le brouillard gagne et se répand, le crépuscule offre sa complicité. La forêt propose au malfaiteur l’embuscade, la rue est noire, et l’infâme charretée des forfaits et des vices n’en roule que mieux. La fausse lumière, quoi de pire ! le crime dit à cette chandelle : graisse ma roue avec ton suif.

Vingt années de bon enseignement gratuit et obligatoire, et tout sera dit, et l’aurore se sera levée. Plus de ces monstruosités que nous traînons ici, tout effarées et hideuses, devant ceux qui nous lisent. Les courbures de la conscience, ces courbures terribles, se redresseront. L’obscurité se dissipant, la noirceur s’effacera. Une inondation de vérité, voilà le salut. Il y a eu jadis, la géologie le démontre, un déluge funeste, le déluge de la matière, il nous faut maintenant le bon déluge, le déluge de l’esprit. L’instruction primaire et secondaire à flots, la science à flots, la logique à flots, l’amour à flots, et tous les malades que la nuit fait, tous les bègues de l’intelligence, tous les eunuques de la pensée, tous les infirmes de la raison, et les esprits haillons, et les âmes ordures, et le sabre, et la hache, et le poignard, et les pénalités monstres, et les codes féroces, et les enseignements imbéciles, et Dracon avec Loriquet, et les erreurs et les idolâtries, et les exploitations, et les superstitions, et les immondices, et les mensonges, et les opprobres, disparaîtront dans cet immense lavage de l’humanité par la lumière.

Gueulemer, Babet et Claquesous, eux aussi, étaient résédas et lauriers-roses pour des Palmyres et des Malvinas quelconques qui les subventionnaient sans les avoir jamais vus. Ils avaient retiré ce bénéfice de leurs divers passages dans les prisons de Paris.

Il arrive souvent, dans ces lamentables mœurs, que, sorti de détention, le détenu n’en dit rien, et s’en cache, et continue de recevoir ce subside de la pitié au voleur prisonnier, dont vit gaîment le voleur libre.

Voler l’amour, voler l’idéal, voler sous le couvert d’une fleur, c’est le dernier crime possible au voleur. Toute honte bue, on commet ce crime-là.

Le bandit flâne ; il jouit de la vie ; il a maintenant une esclave qui travaille pour lui ; il exploite, à distance, une misérable.

C’est ce qu’avaient fait Gueulemer, Babet et Claquesous. Montparnasse, n’ayant pas encore été en prison, n’était fleur pour personne.

Notons ici un détail douloureux. Les trois infortunées femmes que Claquesous, Gueulemer et Babet avaient ajoutées à leurs ressources, et attachées à leurs destinées par cette magie blanche du bouquet, le lecteur les connaît. Il les a vues rire au commencement de ce livre ; c’étaient Dahlia, Zéphine et Favourite, flétries de douze lugubres années de plus, passées de la déchéance à la dégradation, et tombées, elles aussi, de cercle en cercle, au septième.

I parvulus.

Paris a un enfant et la forêt a un oiseau ; l’oiseau s’appelle le moineau ; l’enfant s’appelle le gamin.

Accouplez ces deux idées qui contiennent, l’une toute la fournaise, l’autre toute l’aurore, choquez ces étincelles, Paris, l’enfance ; il en jaillit un petit être. Homuncio, dirait Plaute.

Ce petit être est joyeux. Il ne mange pas tous les jours et il va au spectacle, si bon lui semble, tous les soirs. Il n’a pas de chemise sur le corps, pas de souliers aux pieds, pas de toit sur la tête ; il est comme les mouches du ciel qui n’ont rien de tout cela. Il a de sept à treize ans, vit par bandes, bat le pavé, loge en plein air, porte un vieux pantalon de son père qui lui descend plus bas que les talons, un vieux chapeau de quelque autre père qui lui descend plus bas que les oreilles, une seule bretelle en lisière jaune, court, guette, quête, perd le temps, culotte des pipes, jure comme un damné, hante le cabaret, connaît des voleurs, tutoie des filles, parle argot, chante des chansons obscènes, et n’a rien de mauvais dans le cœur. C’est qu’il a dans l’âme une perle, l’innocence, et les perles ne se dissolvent pas dans la boue. Tant que l’homme est enfant. Dieu veut qu’il soit innocent.

Si l’on demandait à l’énorme ville : Qu’est-ce que c’est que cela ? elle répondrait : C’est mon petit.

II quelques-uns de ses signes particuliers.

Le gamin de Paris, c’est le nain de la géante.

N’exagérons point, ce chérubin du ruisseau a quelquefois une chemise, mais alors il n’en a qu’une ; il a quelquefois des souliers, mais alors ils n’ont point de semelles ; il a quelquefois un logis, et il l’aime, car il y trouve sa mère ; mais il préfère la rue, parce qu’il y trouve la liberté. Il a ses jeux à lui, ses malices à lui dont la haine des bourgeois fait le fond ; ses métaphores à lui ; être mort, cela s’appelle manger des pissenlits par la racine ; ses métiers à lui, amener des fiacres, baisser les marchepieds des voitures, établir des péages d’un côté de la rue à l’autre dans les grosses pluies, ce qu’il appelle faire des ponts des arts, crier les discours prononcés par l’autorité en faveur du peuple français, gratter l’entre-deux des pavés ; il a sa monnaie à lui, qui se compose de tous les petits morceaux de cuivre façonné qu’on peut trouver sur la voie publique. Cette curieuse monnaie, qui prend le nom de loques, a un cours invariable et fort bien réglé dans cette petite bohème d’enfants.

Enfin il a sa faune à lui, qu’il observe studieusement dans des coins ; la bête à bon Dieu, le puceron tête-de-mort, le faucheux, « le diable », insecte noir qui menace en tordant sa queue armée de deux cornes. Il a son monstre fabuleux qui a des écailles sous le ventre et qui n’est pas un lézard, qui a des pustules sur le dos et qui n’est pas un crapaud, qui habite les trous des vieux fours à chaux et des puisards desséchés, noir, velu, visqueux, rampant, tantôt lent, tantôt rapide, qui ne crie pas, mais qui regarde, et qui est si terrible que personne ne l’a jamais vu ; il nomme ce monstre « le sourd ». Chercher des sourds dans les pierres, c’est un plaisir du genre redoutable. Autre plaisir, lever brusquement un pavé, et voir des cloportes. Chaque région de Paris est célèbre par les trouvailles intéressantes qu’on peut y faire. Il y a des perce-oreilles dans les chantiers des Ursulines, il y a des mille-pieds au Panthéon, il y a des têtards dans les fossés du Champ de Mars.

Quant à des mots, cet enfant en a comme Talleyrand. Il n’est pas moins cynique, mais il est plus honnête. Il est doué d’on ne sait quelle jovialité imprévue ; il ahurit le boutiquier de son fou rire. Sa gamme va gaillardement de la haute comédie à la farce.

Un enterrement passe. Parmi ceux qui accompagnent le mort, il y a un médecin. — Tiens, s’écrie un gamin, depuis quand les médecins reportent-ils leur ouvrage ?

Un autre est dans une foule. Un homme grave, orné de lunettes et de breloques, se retourne indigné : — Vaurien, tu viens de prendre « la taille » à ma femme.

— Moi, monsieur ! fouillez-moi.

III il est agréable

Le soir, grâce à quelques sous qu’il trouve toujours moyen de se procurer, l’homuncio entre à un théâtre. En franchissant ce seuil magique, il se transfigure ; il était le gamin, il devient le titi. Les théâtres sont des espèces de vaisseaux retournés qui ont la cale en haut. C’est dans cette cale que le titi s’entasse. Le titi est au gamin ce que la phalène est à la larve ; le même être envolé et planant. Il suffit qu’il soit là, avec son rayonnement de bonheur, avec sa puissance d’enthousiasme et de joie, avec son battement de mains qui ressemble à un battement d’ailes, pour que cette cale étroite, fétide, obscure, sordide, malsaine, hideuse, abominable, se nomme le Paradis.

Donnez à un être l’inutile et ôtez-lui le nécessaire, vous aurez le gamin.

Le gamin n’est pas sans quelque intuition littéraire. Sa tendance, nous le disons avec la quantité de regret qui convient, ne serait point le goût classique. Il est, de sa nature, peu académique. Ainsi, pour donner un exemple, la popularité de mademoiselle Mars dans ce petit public d’enfants orageux était assaisonnée d’une pointe d’ironie. Le gamin l’appelait mademoiselle Muche.

Cet être braille, raille, gouaille, bataille, a des chiffons comme un bambin et des guenilles comme un philosophe, pêche dans l’égout, chasse dans le cloaque, extrait la gaîté de l’immondice, fouaille de sa verve les carrefours, ricane et mord, siffle et chante, acclame et engueule, tempère Alléluia par Matanturlurette, psalmodie tous les rhythmes depuis le De Profundis jusqu’à la Chienlit, trouve sans chercher, sait ce qu’il ignore, est spartiate jusqu’à la filouterie, est fou jusqu’à la sagesse, est lyrique jusqu’à l’ordure, s’accroupirait sur l’olympe, se vautre dans le fumier et en sort couvert d’étoiles. Le gamin de Paris, c’est Rabelais petit.

Il n’est pas content de sa culotte, s’il n’y a point de gousset de montre.

Il s’étonne peu, s’effraye encore moins, chansonne les superstitions, dégonfle les exagérations, blague les mystères, tire la langue aux revenants, dépoétise les échasses, introduit la caricature dans les grossissements épiques. Ce n’est pas qu’il soit prosaïque ; loin de là} mais il remplace la vision solennelle par la fantasmagorie farce. Si Adamastor lui apparaissait, le gamin dirait : Tiens ! Croquemitaine !

IV il peut être utile.

Paris commence au badaud et finit au gamin, deux êtres dont aucune autre ville n’est capable ; l’acceptation passive qui se satisfait de regarder, et l’initiative inépuisable ; Prudhomme et Fouillou. Paris seul a cela dans son histoire naturelle. Toute la monarchie est dans le badaud. Toute l’anarchie est dans le gamin.

Ce pâle enfant des faubourgs de Paris vit et se développe, se noue et « se dénoue» dans la souffrance, en présence des réalités sociales et des choses humaines, témoin pensif. Il se croit lui-même insouciant 3 il ne l’est pas. Il regarde, prêt à rire ; prêt à autre chose aussi. Qui que vous soyez qui vous nommez Préjugé, Abus, Ignominie, Oppression, Iniquité, Despotisme, Injustice, Fanatisme, Tyrannie, prenez garde au gamin béant.

Ce petit grandira.

De quelle argile est-il fait ? de la première fange venue. Une poignée de boue, un souffle, et voilà Adam. Il suffit qu’un dieu passe. Un dieu a toujours passé sur le gamin. La fortune travaille à ce petit être. Par ce mot la fortune, nous entendons un peu l’aventure. Ce pygmée pétri à même dans la grosse terre commune, ignorant, illettré, ahuri, vulgaire, populacier, sera-ce un ionien ou un béotien ? Attendez, currit rota, l’esprit de Paris, ce démon qui crée les enfants du hasard et les hommes du destin, au rebours du potier latin, fait de la cruche une amphore.

V ses frontières.

Le gamin aime la ville, il aime aussi la solitude, ayant du sage en lui. Urbis amator, comme Fuscus ; ruris amator, comme Flaccus.

Errer songeant, c’est-à-dire flâner, est un bon emploi du temps pour le philosophe ; particulièrement dans cette espèce de campagne un peu bâtarde, assez laide, mais bizarre et composée de deux natures, qui entoure certaines grandes villes, notamment Paris. Observer la banlieue, c’est observer l’amphibie. Fin des arbres, commencement des toits, fin de l’herbe, commencement du pavé, fin des sillons, commencement des boutiques, fin des ornières, commencement des passions, fin du murmure divin, commencement de la rumeur humaine ; de là un intérêt extraordinaire.

De là, dans ces lieux peu attrayants, et marqués à jamais par le passant de l’épithète : triste, les promenades, en apparence sans but, du son.

Celui qui écrit ces lignes a été longtemps rôdeur de barrières à Paris, et c’est pour lui une source de souvenirs profonds. Ce gazon ras, ces sentiers pierreux, cette craie, ces marnes, ces plâtres, ces âpres monotonies des friches et des jachères, les plants de primeurs des maraîchers aperçus tout à coup dans un fond, ce mélange du sauvage et du bourgeois, ces vastes recoins déserts où les tambours de la garnison tiennent bruyamment école et font une sorte de bégayement de la bataille, ces thébaïdes le jour, coupe-gorge la nuit, le moulin dégingandé qui tourne au vent, les roues d’extraction des carrières, les guinguettes au coin des cimetières, le charme mystérieux des grands murs sombres coupant carrément d’immenses terrains vagues inondés de soleil et pleins de papillons, tout cela l’attirait.

Presque personne sur la terre ne connaît ces lieux singuliers, la Glacière, la Cunette, le hideux mur de Grenelle tigré de balles, le Mont-Parnasse, la Fosse-aux-Loups, les Aubiers sur la berge de la Marne, Montsouris, la Tombe-Issoire, la Pierre-Plate de Châtillon où il y a une vieille carrière épuisée qui ne sert plus qu’à faire pousser des champignons, et que ferme à fleur de terre une trappe en planches pourries. La campagne de Rome est une idée, la banlieue de Paris en est une autre ; ne voir dans ce que nous offre un horizon rien que des champs, des maisons ou des arbres, c’est rester à la surface ; tous les aspects des choses sont des pensées de Dieu. Le lieu où une plaine fait sa jonction avec une ville est toujours empreint d’on ne sait quelle mélancolie pénétrante. La nature et l’humanité vous y parlent à la fois. Les originalités locales y apparaissent.

Quiconque a erré comme nous dans ces solitudes contiguës à nos faubourgs qu’on pourrait nommer les limbes de Paris, y a entrevu çà et là, à l’endroit le plus abandonné, au moment le plus inattendu, derrière une haie maigre ou dans l’angle d’un mur lugubre, des enfants, groupés tumultueusement, livides, boueux, poudreux, dépenaillés, hérissés, qui jouent à la pigoche couronnés de bleuets. Ce sont tous les petits échappés des familles pauvres. Le boulevard extérieur est leur milieu respirable ; la banlieue leur appartient. Ils y font une éternelle école buissonnière. Ils y chantent ingénument leur répertoire de chansons malpropres. Ils sont là, ou pour mieux dire, ils existent là, loin de tout regard, dans la douce clarté de mai ou de juin, agenouillés autour d’un trou dans la terre, chassant des billes avec le pouce, se disputant des liards, irresponsables, envolés, lâchés, heureux ; et, dès qu’ils vous aperçoivent, ils se souviennent qu’ils ont une industrie, et qu’il leur faut gagner leur vie, et ils vous offrent à vendre un vieux bas de laine plein de hannetons ou une touffe de lilas. Ces rencontres d’enfants étranges sont une des grâces charmantes, et en même temps poignantes, des environs de Paris.

Quelquefois, dans ces tas de garçons, il y a des petites filles, — sont-ce leurs sœurs ? — presque jeunes filles, maigres, fiévreuses, gantées de haie, marquées de taches de rousseur, coiffées d’épis de seigle et de coquelicots, gaies, hagardes, pieds nus. On en voit qui mangent des cerises dans les blés. Le soir on les entend rire. Ces groupes, chaudement éclairés de la pleine lumière de midi ou entrevus dans le crépuscule, occupent longtemps le songeur, et ces visions se mêlent à son rêve.

Paris, centre, la banlieue, circonférence ; voilà pour ces enfants toute la terre. Jamais ils ne se hasardent au delà. Ils ne peuvent pas plus sortir de l’atmosphère parisienne que les poissons ne peuvent sortir de l’eau. Pour eux, à deux lieues des barrières, il n’y a plus rien. Ivry, Gentilly, Arcueil, Belleville, Aubervilliers, Ménilmontant, Choisy-le-Roi, Billancourt, Meudon, Issy, Vanvres, Sèvres, Puteaux, Neuilly, Gennevilliers, Colombes, Romainville, Chatou, Asnières, Bougival, Nanterre, Enghien, Noisy-le-Sec, Nogent, Gournay, Drancy, Gonesse, c’est là que finit l’univers.

VI un peu d’histoire.

À l’époque, d’ailleurs presque contemporaine, où se passe l’action de ce livre, il n’y avait pas, comme aujourd’hui, un sergent de ville à chaque coin de rue (bienfait qu’il n’est pas temps de discuter) ; les enfants errants abondaient dans Paris. Les statistiques donnent une moyenne de deux cent soixante enfants sans asile ramassés alors annuellement par les rondes de police dans les terrains non clos, dans les maisons en construction et sous les arches des ponts. Un de ces nids, resté fameux, a produit « les hirondelles du pont d’Arcole ». C’est là, du reste, le plus désastreux des symptômes sociaux. Tous les crimes de l’homme commencent au vagabondage de l’enfant.

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