Les Misérables (page 70)
Mettons donc le cadavre sur la table. Le Vésale social a un droit égal à son devoir. Faisons l’histoire du dedans. Ouvrons toutes ces questions redoutables : le voleur, l’assassin, la prostituée.
D’ailleurs, pourquoi reculerions-nous ? Clio n’est pas Araminthe. La philosophie n’est pas une bégueule ; il lui suffit d’être pure comme les astres. Les pruderies qui voilent les plaies, et qui prennent un ulcère pour une nudité, sont ineptes. Qu’est-ce qu’une orthopédie baissant les yeux devant une épine dorsale ? qui veut guérir doit oser voir. Il y a dans le devoir accompli une chasteté suprême.
Et puis, ce que fait l’histoire politique est-il interdit à l’histoire sociale ? l’une est-elle moins de bronze que l’autre ? la colossale horreur est-elle ouverte à ceux-ci, fermée à ceux-là, et Juvénal y a-t-il moins ses entrées que Tacite ? n’y a-t-il pas haute leçon et profit moral à montrer en quoi Soumard confine à Caligula, et à décomposer les enchaînements du gouffre ? La comtesse de Soissons est amie avec la Voisin. La même bête fauve hurle en haut et en bas ; la veuve Médicis est féroce, mais impure. Charles IX rêve ? à quoi ? au massacre, ou à l’orgie ? on voit les jupes courtes et les genoux blancs des filles d’honneur à travers la grille du balcon de la Saint Barthélémy ; le premier des palais et le dernier des bouges, le Louvre et le lupanar, ont le même radical : loup.
Que nous veut donc la pédanterie académique et officielle ? les historiographes eux-mêmes, Guichardin en tête, hésitent-ils à parler de Jeanne de Naples et de Lucrèce Borgia ? si Poppée est de l’histoire, la belle écaillère en est ; la transition est toute faite de Faustine à Margot ; Cléopâtre est la première arche du pont ; Jeanneton est la seconde. Quel droit Agrippine a-t-elle que n’ait point Chignon-la-Rousse ? puisque vous racontez Sémiramis, pourquoi ne raconterions-nous pas Catin ? Quoi, de la même femme, on pourra dire la fin, mais non le commencement ? la comtesse Du Barry ; soit. Mais Jeanne Vaubernier, chut. Paillasse pour paillasse ; j’aime autant celle de Mimi Rosette que celle de Messaline. Pourquoi le lit de sangle se cacherait-il quand la pourpre n’a pas honte ? en pareil cas, du grabat au trône, il n’y a que la distance de la Scarron à la Maintenon, et la savate vaut la pantoufle. Devant l’histoire, le gynécée impérial de Théodora est tutoyé par la maison Bancal, et la lune d’or de six palmes de diamètre qui avait pour prunelles deux diamants gros comme des œufs d’aigle et qui éclairait mollement l’alcôve d’Eudoxie, en sait aussi long, en fait d’opprobre, que la chandelle vertdegrisée de la rue du Pélican. L’ignominie, c’est l’égalité.
La dorure ne tient pas sur les crimes. Procope lui-même, après avoir défié Justinien, est forcé de faire un dernier chapitre, pilorie l’apothéose, et ajoute à toute cette gloire un post-scriptum de honte.
Justinien, demi-dieu ; erratum, lisez : monstre.
Toutes les turpitudes se font équilibre, et l’une n’a pas le droit de mépriser l’autre. Aucune souillure n’est reçue à faire la fièvre. De tigre à chacal il n’y a que la griffe. Mettons donc toute l’histoire sur le même plan. Quand on a raconté le partage de la Pologne, on est de plain-pied avec la bande de Gueulemer, de Babet et de Claquesous. La Maritorne de la Pomme du Pin, qui n’a tué personne après tout, peut bien entrer en scène après les baisers de la reine Caroline à Nelson, à moins que ce ne soit un embellissement pour Caroline d’être montrée du doigt, dans les pâles clairs de lune de l’océan, par le spectre de Caracciolo. Quoi, j’ai nommé Octavie, Tullie, Brunehaut, Agnès la sanglante, Marie d’Écosse, Louise de Valois, Bonne de Berry, et je ne nommerai pas Fouillenbruche ! est-ce par dignité ? est-ce par respect pour cette goutte d’encre qui est dans le bec de ma plume ? puisqu’elle a eu la noirceur d’écrire ce nom : Marguerite de Bourgogne, elle peut bien écrire celui-ci : Ninon. Quoi, Christine de Suède, toute nue sur son matelas de velours noir, n’offense pas la pudeur, et la belle Bourbonnaise fait scandale ! Le beau style est-il plus à l’aise avec le lit de la duchesse de Longueville qu’avec le lit de Zozo-Gisquette ? est-on à temps pour faire la petite bouche quand on a prononcé ce mot obscène : Catherine II ? la prostitution monte-t-elle en grade parce qu’elle devient czarine ? la grande race est-elle une circonstance atténuante en matière de turpitude ? l’infamie est-elle plus présentable quand elle est de haute noblesse ? soit. Glorifiez à votre aise les têtes couronnées de la prostitution ; mais laissez-nous pleurer sur Marion et sur Manon.
Laissez-nous notre pitié fraternelle et profonde. La fille du peuple a eu faim. L’agonie de l’âme a commencé par l’agonie de la chair. À côté de Parent-Duchâtelet qui enregistre, Jérémie peut sangloter. Il y a du sépulcre dans cette alcôve ; qui écarte ce drap de lit dérange un suaire ; une prostituée est une morte.
Tout homme est habituellement fort indulgent pour soi-même, s’accorde tout, se concède tout, se pardonne tout, fait passer le bras de toutes les mauvaises actions possibles par la largeur de ses manches, admire les gentillesses de ses vices, appelle ses fautes de toutes sortes de jolis noms paternels, les caresse, les engraisse, les élève, ne s’accuse de rien, ne se blâme de rien, est noir et se croit blanc, s’émerveille gracieusement de lui-même ; mais a dans la conscience un rechange vertueux dont il se sert pour autrui.
Ce que fait l’individu, la communauté le fait. D’une classe à l’autre on se condamne, en gardant pour soi seul l’absolution. Le haut méprise le bas ; le bas déteste le haut. La cave dit : le grenier est sale ; le grenier dit : la cave est noire.
Nous sommes tous le grenier ; or, nous sommes tous la cave et, en regardant un autre, c’est soi-même qu’on regarde. Au fond, on le sent ; on se l’avoue dans l’intimité du monologue ; et l’on hait le philosophe sincère qui fait les confrontations. Les laideurs n’aiment point les miroirs.
Présentons le miroir pourtant. Montrons Claudine Ronge-Oreille à Frédégonde. Là, madame, votre majesté se voit-elle ?
VI
Matière à réflexions, et pour revenir au point de vue général, la femme, dans les conditions où l’ordre social l’accepte, est mineure, dans les conditions où l’ordre social la rejette, elle est infâme. Vénérée ou conspuée. On pourrait presque dire que la femme est hors la loi. Or, la femme, c’est notre mère.
Digne de pitié dans les deux cas ; digne aussi de respect. Quoi, même rejetée, même infâme ! Oui, puisque cette infamie est plutôt notre fait que le sien ; oui, puisque cette infamie est une résultante de sa faiblesse. Il y a dans le vieux monde tel qu’il est un déchaînement de forces qui toutes tendent à courber la femme. Un vent de colère et d’aveuglement souffle sur elle. Cette tête baissée de la femme nous accuse. Son infamie est notre opprobre. La femme a cette marque, qui ne prouve rien que notre violence et sa misère. C’est le pli du roseau sous l’ouragan.
Tous tant que nous sommes, ces redoutables problèmes nous touchent ; par égoïsme, ayons pitié ; notre devoir, à nous civilisation, est de les aborder nettement, de les soumettre au travail incessant du progrès, et de faire perpétuellement effort sur tous les points réfractaires à la solution. Ne vous le dissimulez point, la femme tachée gagne la société tout entière. Élargissement de la goutte d’huile.
Cette immense fille publique qui va du haut en bas de la civilisation, qui, au-dessus de nos têtes s’appelle Isabeau de Bavière et au-dessous de nos talons Fanchon la Cogne, cette géante du vice, avec son lugubre sobriquet : Joie, est-ce que ce n’est pas épouvantable ?
L’accablement de la fille du peuple sous l’Anankè social est particulièrement poignant. La fille du peuple qui se livre est une vaincue. Sous toutes ces mains de fer qui la saisissent, elle est si peu libre qu’elle est presque irresponsable. Elle a droit de se redresser, et de demander compte, et de recracher l’ignominie à la face de la fatalité ; elle a droit de mettre le mépris public en accusation devant Dieu. Elle garde dans sa dégradation on ne sait quelle sinistre innocence.
Il y a du sacrifice humain dans la prostitution ; de là certains aspects terribles.
La fermentation de tous les vieux vices sociaux dégage à travers la civilisation une vapeur malsaine. L’ancien monde, fini ou finissant, apparaît comme une morne solitude morale. Le philosophe y rôde, osant à peine approcher de toutes les formes nocturnes qu’il entrevoit.
L’heure est sombre. Ceci est la chaudière. La chaudière du Brocken, la chaudière de la bruyère de Harmuirh ; la grande cuve fatale du vieux monde. La flamme lèche l’airain ; le bouillonnement est monstrueux. Jetez-y le nouveau-né, jetez-y la chevelure blonde, jetez-y les cheveux gris, jetez-y la mère, jetez-y l’enfant, jetez-y la virginité des filles pauvres, jetez-y la honte, ce crapaud, jetez-y les cris et les larmes, jetez-y la faim, jetez-y la nuit. Toute la vieille société humaine frémit dans cette profondeur ; la fournaise est gaie au-dessous. Éclairs et tonnerre. Les hideux masques de l’ombre s’empourprent à la réverbération du brasier, le vague échevellement des furies apparaît dans la fumée ; Ignorance, Misère et Crime se donnent la main autour du mystère. On danse confusément dans cette lueur. Qui ? les êtres de l’abîme. Et, dans le crépuscule, sous le vol des chauves-souris, sous le cri des chouettes, devant l’immensité des ténèbres s’écroulant du zénith, les trois spectres, secouant leurs haillons, étendant sur l’horizon la noirceur de leurs bras terribles, hagards, farouches, joyeux, disent à l’assassin qui passe : tu es roi !
Ces réalités du mal social souterrain ont cela de hideux et d’étrange qu’il est impossible de les regarder longtemps sans croire que c’est un songe. Plus on les étudie, plus elles étonnent. Plus on les touche du doigt, plus on est tenté de dire : cela n’est pas. Elles prennent peu à peu sous l’œil de l’observateur la figure de l’impossible. Leur incohérence avec la nature humaine leur ôte la vraisemblance, elles sont, hélas ! mais à ce degré l’horrible semble absurde, et l’on croit voir des espèces de faits fantômes. L’observation se complique d’effarement. Tout ce dessous de la civilisation s’ébauche au regard du penseur comme une vision. Cela semble fait pour être contemplé, en même temps par Sainte-Foix ivre du fond de la charrette des boueurs, et par Jean du haut de Pathmos. Des formes d’obscurité passent ; il y a un météore, le no 113 ; on entend l’éclat de rire de Lacenaire dans le cabanon de Bicêtre ; les trousseaux de clefs tintent dans cette ombre comme les clochettes dans la montagne ; des linéaments de caverne se mêlent aux étoiles ; tout flotte, roule, tremble, se dissipe et se reforme ; est-ce de la roche ? est-ce de la fumée ? respirez, vous êtes asphyxié ; si cela tombait sur vous, cela vous écraserait. Des portes s’ouvrent et se ferment avec des refoulements de ténèbres ; on entend grincer des grilles ; des voitures cellulaires partent au grand trot ; on entrevoit des gendarmes ; des guichetiers vont et viennent ; des greniers tranquilles avec leurs manches de serge, écrivent ; on aperçoit des intérieurs de bureaux, des hommes froids, des juges, des dossiers, des registres ouverts sur des pupitres, des rangées d’in-folio portant des dates et les lettres de l’alphabet, des pieds de tables, de fauteuils et de chaises, parmi lesquels toutes les malédictions et tous les blasphèmes font serpenter leurs flamboiements. On voit des profondeurs ; on entend l’écume d’un torrent vers lequel Mingrat se dirige portant un sac ; quelque chose passe par un trou du sac, c’est un pied de femme. Le buisson où est caché Papavoine frissonne ; un vent de bouleversement mêle les spectres ; Henriette Cormier joue à la boule avec une tête d’enfant. Un chaos de couteaux qui brillent est lugubrement dominé par deux poteaux rouges ; l’exagération de l’ombre s’ajoute à l’épouvante ; la bestialité des vices se manifeste ; le méchant rugit, l’hypocrite miaule ; les visages humains se dilatent en faces léopardes ; les ivrognes passent en chantant ; on descend de la Courtille, on tombe dans le Cocyte ; on est joyeux ; on valse, on mange, on boit ; Castaing trinque avec les frères Ballet ; les femmes sont décolletées, on a des masques, on soulève le loup pour le baiser ; allons souper, crie une voix, dansons, crie l’autre ; il y a un orchestre ; le rire est immense ; à une extrémité l’archet de Musard, à l’autre le glaive de l’archange ; et l’apocalypse confine au carnaval.
N’est-ce pas redoutable ? avoir cela au-dessous de soi, qu’en dites-vous ?
Sont-ce seulement des crimes, des débauches, des vices, des attentats, des sacrilèges, des guets-apens, des vols, des meurtres, des perversités ? non. Ce sont des souffrances. Cette plaie qui rit, c’est horrible. Ces hommes sont des malheureux, ces femmes sont des désespérées, leur joie est la surface hideuse de la désolation, ces monstres sont des malades. Et tant qu’il y aura de ces malades-là dans la civilisation, la civilisation sera triste. La société sera comme Byron cachant son pied-bot. Elle aura sur le visage la mélancolie incurable de la misère latente. De certaines lividités dénonceront extérieurement le mal. Les clairvoyants ne s’y tromperont pas ; un philosophe est un médecin. Soyez donc heureux ! en haut le sourire, en bas l’ulcère. Cacher une difformité, ce n’est pas la supprimer. Pour ne pas avouer votre peste, en êtes-vous moins pestiféré ? Il est temps de prendre un parti. Voulons-nous guérir cela, oui ou non ?
Aucune étude, répétons-le, n’égale en grandeur la contemplation des prodigieux précipices ouverts par le mal dans le genre humain. Qui rêve de les fermer doit oser les sonder. Vol, ignorance, prostitution, misère, autant de lieux de chute, autant d’hiatus vertigineux, autant d’horribles bouches sépulcrales où tombent, neige noire, des millions de vivants. Ces escarpements de l’abîme attirent le penseur. Ils attirent quiconque veut voir les sombres énormités sacrées, quiconque veut voir les cavernes visionnaires pleines des nuées de l’infini, quiconque veut voir les dragons du rêve, quiconque voudrait voir Babylone, quiconque voudrait voir Léviathan, quiconque a les curiosités formidables. Ils attirent quiconque a de la pitié. Êtes-vous miséricordieux ? venez, et regardez. Ensuite nous pleurerons ; ensuite nous aviserons. Il suffit, pour avoir envie de se pencher sur ces profondeurs, de se sentir ému et attendri par ces immensités d’amertume, et d’avoir une larme à donner à l’océan.
VII
Croyez-vous en Dieu ? non. Pourquoi ? à cause de la souffrance. Eh bien, à cause de la souffrance, j’y crois. Ô misérables, comprenez la divinité de la misère. Misérable signifie vénérable. Dans l’orient, les insensés sont sacrés ; ils ont le ciel en eux ; l’idiot sourd-muet est un noyé de l’inspiration. Le souffle d’en haut l’a englouti. Le foudroyé est sanctifié. Souffrir, c’est mériter. Tertullien appelle les prisonniers et les esclaves, les préférés, prælati. Là où il y a un misérable, la survenue auguste d’un dieu est toujours possible. Les transfigurations sont voisines des ensevelissements. Dans toute infortune il y a le calvaire. Une reine de légendes, prise de miséricorde pour un lépreux, le mit dans son lit ; le mari entra l’épée haute, furieux de l’adultère, arracha le drap, et, dans ce lit, là où le mari croyait trouver un homme, là où la femme avait mis un lépreux, tous deux virent le corps sanglant et radieux de Jésus-Christ.
Commençons donc par l’immense pitié. Le philosophe se tient debout devant les forts et les heureux, regarde fixement le succès, fait face au triomphe, nie l’évidence de la couronne de lauriers, dédaigne le côté velours des trônes, gratte de l’ongle les dorures, plisse la lèvre pendant les acclamations, pèse Alexandre et Napoléon, quot libras in duce summo ? discute le pharaon, le padischah et le czar, a les genoux ankylosés devant la toute-puissance, déclare la guerre à la haine, tire l’idée contre le glaive, souffle superbement la révolte en présence des préjugés, des superstitions et des fanatismes, et dit à toutes les misères : mes sœurs.
Vouloir la fin d’un certain ordre de calamités, est-ce donc une démence ? nullement. Voir les misères avec un regard tout ensemble de soulagement et de destruction ; en panser le cancer dans l’individu, en extirper le virus dans la société, telle est l’utopie acceptable. Nous défions qui que ce soit de dire non ; nous en défions même ces grands fous sérieux qui s’appellent complaisamment les sages.
Danaé étant donnée, peut-on faire un meilleur emploi de la pluie d’or ? oui, il n’y a qu’à supprimer Jupiter.
La source est viciée ; l’irrigation dévie ; ce qui devrait féconder ravage. Surveillez ce qui descend des hauteurs, ayez pitié des bas-fonds. Mettez le juste dans vos lois, le bon dans vos mœurs, le vrai dans vos croyances, le beau dans vos arts. Que les grands exemples viennent d’en haut.
Que le juge soit un penseur : que le penseur soit un juge. Avant de condamner qui que ce soit, examinez-vous. Ayez en vous une sellette pour vous. Les meilleurs font tous les jours au mal des péages mystérieux. Un cercle de l’enfer répond à chacune des sept actions quotidiennes du sage. Se peser à faux poids est une douce habitude ; mais à force de fausser ainsi la balance intérieure, on perd la sérénité intime, cette suprême assurance du juste. Le premier des bons ménages est celui qu’on fait avec sa conscience. Tâchez d’être heureux en dedans. Et avant tout, ne soyez pas sévères pour les fautes d’en face. En attendant que vous soyez irréprochables, soyez indulgents. Poutre, amnistie la paille. Considérez-vous, scrutez-vous, questionnez-vous. Commencez l’interrogatoire par mettre sur le tabouret vos propres perfections. D’un certain mépris de vous-même naîtra la pitié pour autrui.
La femme se dira : si je n’avais pas dix mille livres de rente ? l’homme se dira : si j’étais sans pain ? Et ceux qui châtient ne frapperont plus ; et ceux qui méprisent ne cracheront plus. Qui sait ? dans la faute d’un autre, on reconnaîtra peut-être sa propre maladie. Alors il y aura sur les sommets un frémissement salutaire.
L’examen, que nous faisons de nous-mêmes doit s’armer d’une loupe. Ne craignons pas les forts grossissements. Un peu de modestie vraie en naîtra ; il n’y aura pas grand mal. Ajoutons donc à notre prunelle intérieure une bonne lentille bien grossissante. Autrement, nous ne saurions réellement point ce qu’il y a dans notre âme.
On est stupéfait des monstres que le microscope trouve dans l’eau la plus claire et dans la conscience la plus limpide.
Je vous entends d’ici murmurer : il a déjà fait ces recommandations-là tout à l’heure. Ah ! vous vous plaignez des répétitions. Le clou qu’on enfonce aussi.
Je continue.
Les égoïsmes sont de plusieurs genres et ont, selon le cas, des ramages différents.
Il y a un égoïsme qui regarde les martyrs et qui dit : ce sont des insensés. Gare ! ils se dévouent. À quoi bon ? qui est-ce qui le leur demande ? à qui en veulent-ils ? Pourquoi ce goût d’être bannis, fouettés, conspués, suppliciés ? de quel droit meurent-ils ? cela nous dérange. Ils font cela par devoir, disent-ils. Belle folie ! où mettent-ils leur bon sens ? des gens qui pourraient vivre tranquilles ! encore s’ils ne nuisaient qu’à eux-mêmes ! mais il suffit d’avoir été salué par eux pour être suspect. J’ai connu celui-ci, et en se faisant persécuter, en se faisant emprisonner, en se faisant bannir, en se faisant mettre à la mort, il me compromet. Par Jupiter ! laissons-les passer. Prenons garde aux éclaboussures de leur sang. Abritons-nous de façon à ne pas être atteints par leur malheur. Le tonneau de Régulus roule. Otons-nous de devant.
Un autre égoïsme regarde les pauvres et dit : Écartons-nous. Ces êtres ont la peste. On devrait mettre un drapeau noir sur une famille qui a faim. Cela mord. Tous les vices leur font une lèpre à la face. Gare ! ce sont des gueux.
Et là où l’on devrait adhérer, on déserte. Là où l’on devrait secourir, on accable.
La prospérité est capiteuse. C’est un bon vin dont l’ivresse est mauvaise. Quand donc ceux qui vivent dans leur moi comprendront-ils que l’égoïsme ne donne pas un bon étourdissement ? Soyez heureux, ne soyez point béat.
Il faut, quand on est en haut, savoir ne pas être heureux avec négligence. Cette funeste négligence inconsciente des heureux cause, sans le vouloir et par inertie, d’affreux malheurs au-dessous d’eux.
L’excès de jouissance dans une région engendre dans l’autre région un vide qui se remplit avec de la souffrance. Le trop en haut produit le moins en bas. Les heureux doivent craindre d’exiger du sort trop de bonheur. La prostitution, le vol, les miasmes, les haillons, les ulcères, sont les réponses à de certaines demandes exagérées de félicité.
Redoutable phénomène et digne d’attention, que cette production des enfers par les paradis ! le milliard dépensé à Versailles a fait manger de l’herbe dans les champs et ronger des os dans les cimetières, aux petits enfants. Les dérivations sont étranges et infinies dans l’ordre moral. La solution de continuité est une expression purement abstraite et n’existe nulle part. Ce qui est distant pour notre prunelle grossière adhère dans l’invisible. Vous ne vous doutez guère qu’il y a connexité entre ce qui se passe dans votre for intérieur et ce qui se passe dans le grenier de votre maison. L’examen de vous-même que vous faites ou que vous ne faites point est étroitement lié au pain que le pauvre aura ou n’aura pas. L’étincelle morale réveillée dans votre âme allumera du feu au-dessus de votre tête dans une mansarde. Quand il n’y aura plus de conscience ici, il y aura moins de malheur là.
89 ne sera compris et exécuté que lorsque la dernière guenille aura disparu. Tant qu’il y a eu des sujets, les misérables étaient, pour ainsi dire, de droit ; mais là où il n’y a que des citoyens, il ne peut plus y avoir de misérables. La révolution française, en biffant la fausse aristocratie et en promulguant l’égalité, ne diminue pas l’homme, mais l’augmente. Le peuple, grandi dans l’individu et dignifié dans le citoyen, voilà le but de 1789.
Les philosophes démocrates n’ont pas pour objet, en affirmant l’égalité, de prouver la roture de l’homme ; mais sa divinité. La déclaration des droits de l’homme est une sublime lettre de noblesse.
L’élévation des multitudes à la dignité de nations, l’élévation des nations à la dignité d’humanité ; tel est le programme immédiat de la civilisation.
Or, pour réaliser ce programme, la première condition c’est l’abolition de tous les esclavages. La misère en est un.
Supprimer la Misère, quel but splendide pour l’unanimité !
VIII
Qu’on ne se méprenne pas sur notre pensée. Nous n’avons nulle préméditation de l’impossible, et, dans notre utopie humaine, nous nous arrêtons là où l’humanité manque sous nos pieds. Anéantir la misère, oui ; anéantir la souffrance, non. La douleur, nous le croyons profondément, est la loi terrestre, jusqu’à nouvel ordre divin. Souffrir est le fond de l’homme, fond inconnu. Tant que le regard d’une femme pourra être un bouleversement, tant qu’Alceste frémira devant Célimène, tant que cette réponse glaciale sera faite à l’angoisse poignante de la passion : Dois-je prendre un bâton pour les mettre dehors ? tant qu’Othello sera possible, tant que la toute-puissance sera impuissante à faire aimer un empereur par une gardeuse de moutons, tant qu’il suffira d’un sourire accordé ou refusé pour allumer le taureau de Phalaris dans une âme humaine, tant que les cheveux blancs d’Arnolphe supplieront lisiblement et lamentablement l’inexorable enfance d’Agnès, tant qu’on sera ou qu’on pourra être laid, bête, difforme, infirme, envieux, jaloux, inégal en intelligence, ou en jeunesse, ou en beauté, dédaigné, rebuté, moindre, l’homme sera terrible. Tant que le croup volera le nourrisson à la nourrice, tant que les fièvres de lait arracheront la jeune mère au jeune père éperdu, tant que le frais mariage éblouissant pourra être pris en guet-apens par une catastrophe, tant que le sépulcre aura de brusques ouvertures sous l’éden, l’humanité se tordra les mains. Tant qu’on aimera, hélas ! tant qu’il y aura dans l’homme désir, appétit, convoitise, ambition, aspiration, il y aura gémissement et douleur. Ceci est la cuisson de la flamme céleste. Qu’y pouvons-nous ? le quid divinum est là. Labeur est une moitié de l’homme ; résignation est l’autre. Passion étant la destinée, patience est la vertu. Le problème ne nous demande pas la permission d’être et de continuer. Il faut pourtant prendre un peu l’immense mystère tel qu’il est. La quantité de fatalité qui dépend de l’homme s’appelle Misère et peut être abolie ; la quantité de fatalité qui dépend de l’inconnu s’appelle Douleur et doit être contemplée et sondée avec tremblement. Améliorons tout ce qui peut être amélioré, acceptons le reste. Le travail du progrès consiste à retrancher dans la souffrance l’inutile ; ce qui vient de plus haut que nous est évidemment utile. À quoi ? cherchez dans l’abîme.
Corriger notre côté, cela suffit. Le côté du mystère est au mystère. L’œuvre de l’homme est mal faite ; refaisons-la. Essuyons les pleurs que nous faisons couler, lions l’artère que nous avons coupée, arrêtons l’effusion de vie qui s’en va par les blessures que nous faisons à la justice et à la vérité, remettons l’équilibre partout où l’inégalité est de notre fait, au-dessus du phénomène social, sans la moindre atteinte à la propriété, cette deuxième forme de la liberté, sans diminution du droit de posséder, caractéristique de l’homme sur la terre, frontière mystérieuse des animaux, créons, par le travail de la philosophie sur les mœurs, une haute probité du riche établissant la balance entre le fait de la conscience et le fait de la société, et reconnaissant qu’il redoit quelque chose au pauvre ; respectons la pauvreté, abolissons l’indigence ; les deux indigences, celle qui ne mange pas et celle qui ne pense pas, celle qu’on appelle misère et celle qu’on appelle ignorance. Faisons un genre humain honnête homme. Ce pas accompli, le dix-neuvième siècle pourra se reposer.
La misère est une sorte de maladie de peau de la civilisation. La véritable économie politique, saturée de philosophie et de réalité, agit comme un dépuratif. Guérissons le dedans ; nous assainirons le dehors. La lèpre a disparu, la misère doit disparaître.
Détruisons la misère.
Quant à la Douleur, adorons-la, elle est notre mère.
Guerre au mal humain, respect au mal divin. La douleur nous a faits et elle nous défera. Elle tient le fil qui pend sous les berceaux dans l’inconnu, et nul ne sait dans quelle mesure elle est mêlée au refroidissement des pieds des squelettes sous le plafond du sépulcre. Quand nous faisons effort sur l’extérieur de la fatalité, on sent comme une sorte d’ironie dans les ténèbres. Ce qui flotte au delà de l’homme rit de nos dix doigts ouverts prenant des poignées d’ombre. Entreprendre la suppression de la douleur, autant souffler sur la gravitation. L’astrologie l’essayait et s’est harassée dans le néant. L’homme peut ôter de l’homme ce qu’il a mis sur l’homme ; rien de plus. Cette surcharge de détresse, pourquoi en accablez-vous Adam ? Enlevez l’indigence de dessus le dos du genre humain, puisque c’est vous qui l’y avez placée. Bornez-vous là. La misère ôtée, la haine s’évanouira, la guerre mourra, la fraternité naîtra, l’harmonie, aube auguste, enflammera l’horizon. Mais la paix, la fraternité, l’harmonie, est-ce le bonheur ? dans le sens humain, oui ; dans le sens divin, non. Dans l’absolu, bonheur et perfection sont synonymes. Ni lui ni elle ne sont terrestres. Quand vous serez parfaits, vous serez heureux ; ceci est l’asymptote de votre hyperbole. Marchez. En avant. Vous trouverez cette réalisation au fond de l’infini, au point d’intersection du miasme de vos viscères avec le rayon des étoiles.
L’absolu est-il un rêve ? non. Le bonheur existe-t-il ? sans doute, est-ce que l’or n’existe pas ? l’homme ne peut pas plus faire du bonheur qu’il ne peut faire de l’or. Voilà tout. Il trouve le bonheur, il ne le fabrique pas. Toutes vos lois et toutes vos mœurs combinées, toute la science compliquée de tout le progrès, ne peuvent rien pour ni contre le baiser qui m’a ouvert le paradis. Aucune institution sociale, aucun code, aucune bible, aucune construction politique ou religieuse ne fera qu’une femme, avec une lueur céleste dans les yeux, me dise : je t’aime ! C’est là l’or ; c’est là le bonheur.
Le bonheur, pierre philosophale.
Sur ce côté de la fatalité, l’homme ne peut rien. Rêver des réformes dans la région des prodiges, proposer des amendements au mystère, c’est rabâcher l’inutile ; c’est perdre le temps ; c’est laisser tomber les minutes goutte à goutte pour faire des ronds dans l’éternité. Quant à nous, réformateurs ardents du contingent et du relatif, nous n’avons devant l’absolu que de la rêverie et de l’agenouillement. Le mal n’est le mal pour nous qu’autant que nous pouvons le mesurer à la mesure morale qui est en nous. Nous nous sentons qualité et autorité pour flétrir Néron ou Contrafatto ; mais il nous est impossible d’affirmer qu’une tempête soit un crime et qu’un tremblement de terre soit une trahison. Un coup de couteau nous indigne ; nous ne nous sentons pas juge d’un coup de tonnerre. Nous ne traduisons point à notre barre l’éruption du Chimborazo. Nous reprochons Delacollonge à la civilisation ; nous ne reprochons pas le crocodile à Dieu. Nous ne corrigeons pas la création ; nous ne mettons pas de chevilles à la mécanique céleste. Notre philosophie n’offre pas un frein de son invention à ces locomotives qu’on nomme les astres. Quand l’ouragan épelle la nuit et la mer, répétant sans cesse les mêmes phrases, nous ignorons ce qu’il dit et à qui il parle, et nous le laissons bégayer. Nous ne faisons point de ratures à l’insondable. Nous n’aidons point l’Inconnu énorme. Nous ne sommes point de ceux qui jugent l’absolu, discutant et réprimandant l’élément, trouvant ceci mauvais, cela bon, et font de temps en temps un signe de satisfaction à l’infini. Nous ne disons point à Dieu : bon élève.
Entendons-nous. Qu’il faille absolument prendre en bloc la création entière comme fatale, est-ce là ce que nous prétendons ? En aucune manière. Se croiser les bras purement et simplement devant le Tout mystérieux n’est pas le fait de l’homme. L’homme est esprit et par conséquent a pour fonction un vaste travail d’attaque sur le mal. Le mal, étant de l’ombre, est derrière la matière. Tourner la matière, c’est le devoir de l’intelligence. Tourner la matière, lui faire subir le sévère examen de l’âme, l’accabler de questions, ne jamais la laisser tranquille, voilà le saint labeur du progrès. L’esprit humain combat la pesanteur et la nuit, masse difforme, double et une ; il sonde, fouille, creuse, perce d’outre en outre, divise, éclaire, assiège le bloc, lui livre bataille, l’entame, le bat en brèche, y applique la science, cette échelle, le prend d’assaut, le pulvérise, le met en fuite dans la molécule, et, armé du télescope, se précipite dans l’infini à la poursuite de l’atome. La contemplation du point géométrique, la rencontre de l’âme et de la monade, leur confrontation, leur identité prodigieuse, voilà sa victoire. La découverte de l’unité.
Double et gigantesque travail, physique au début, métaphysique à la fin, qui cherche Dieu, et qui trouve le bien chemin faisant. La science procède par chapitres. La matière étant sa première rencontre, est sa première fouille. La couche superficielle percée, l’homme aperçoit l’affleurement des questions divines. Doit-il pour cela cesser son travail ? non pas. L’abdication de l’homme commence-t-elle à la vision de Dieu ? Point. Ce qui commence à ce moment suprême, ce n’est point l’abdication, lâcheté, c’est l’émulation ; une émulation auguste ; la grande joute de la créature avec le créateur. Une peste, par exemple, qu’est-ce ? un phénomène double. Une part à Dieu, une part à l’homme. C’est ici pour l’homme le cas de retirer sa collaboration. Une peste est un avertissement. Habitant, que ton premier soin soit de désinfecter le logis. Il y a une immense hygiène terrestre que le penseur entrevoit, et que l’homme doit au globe.