Les Orientales (page 5)
Semblaient d’en bas des touffes d’herbes.
Des éléphants passaient aux fentes de ses murs ;
Une forêt croissait sous ses piliers obscurs
Multipliés par la démence ;
Des essaims d’aigles roux et de vautours géants
Jour et nuit tournoyaient à ses porches béants,
Comme autour d’une ruche immense.
*
— Faut-il l’achever ? dit la nuée en courroux.
— Marche ! — Seigneur, dit-elle, où donc m’emportez-vous ?
VII
Voilà que deux cités, étranges, inconnues,
Et d’étage en étage escaladant les nues,
Apparaissent, dormant dans la brume des nuits,
Avec leurs dieux, leur peuple, et leurs chars, et leurs bruits.
Dans le même vallon c’étaient deux sœurs couchées.
L’ombre baignait leurs tours par la lune ébauchées ;
Puis l’œil entrevoyait, dans le chaos confus,
Aqueducs, escaliers, piliers aux larges fûts,
Chapiteaux évasés ; puis un groupe difforme
D’éléphants de granit portant un dôme énorme ;
Des colosses debout, regardant autour d’eux
Ramper des monstres nés d’accouplements hideux ;
Des jardins suspendus, pleins de fleurs et d’arcades
Et d’arbres noirs penchés sur de vastes cascades ;
Des temples, où siégeaient sur de riches carreaux
Cent idoles de jaspe à têtes de taureaux ;
Des plafonds d’un seul bloc couvrant de vastes salles,
Où, sans jamais lever leurs têtes colossales,
Veillaient, assis en cercle, et se regardant tous,
Des dieux d’airain, posant leurs mains sur leurs genoux.
Ces rampes, ces palais, ces sombres avenues
Où partout surgissaient des formes inconnues,
Ces ponts, ces aqueducs, ces arcs, ces rondes tours,
Effrayaient l’œil perdu dans leurs profonds détours ;
On voyait dans les cieux, avec leurs larges ombres,
Monter comme des caps ces édifices sombres,
Immense entassement de ténèbres voilé !
Le ciel à l’horizon scintillait étoilé,
Et, sous les mille arceaux du vaste promontoire,
Brillait comme à travers une dentelle noire.
Ah ! villes de l’enfer, folles dans leurs désirs !
Là, chaque heure inventait de monstrueux plaisirs,
Chaque toit recélait quelque mystère immonde,
Et, comme un double ulcère, elles souillaient le monde.
Tout dormait cependant ; au front des deux cités,
À peine encor glissaient quelques pâles clartés,
Lampes de la débauche, en naissant disparues,
Derniers feux des festins oubliés dans les rues.
De grands angles de murs, par la lune blanchis,
Coupaient l’ombre, ou tremblaient dans une eau réfléchis.
Peut-être on entendait vaguement dans les plaines
S’étouffer des baisers, se mêler des haleines,
Et les deux villes sœurs, lasses des feux du jour,
Murmurer mollement d’une étreinte d’amour ;
Et le vent, soupirant sous le frais sycomore,
Allait tout parfumé de Sodome à Gomorrhe.
C’est alors que passa le nuage noirci,
Et que la voix d’en haut lui cria : — C’est ici !
VIII
Le nuage éclate !
La flamme écarlate
Déchire ses flancs,
L’ouvre comme un gouffre,
Tombe en flots de soufre
Aux palais croulants,
Et jette, tremblante,
Sa lueur sanglante
Sur leurs frontons blancs.
Gomorrhe ! Sodome !
De quel brûlant dôme
Vos murs sont couverts !
L’ardente nuée
Sur vous s’est ruée,
Ô peuple pervers !
Et ses larges gueules
Sur vos têtes seules
Soufflent leurs éclairs.
Ce peuple s’éveille,
Qui dormait la veille
Sans penser à Dieu.
Les grands palais croulent,
Mille chars qui roulent
Heurtent leur essieu ;
Et la foule accrue
Trouve en chaque rue
Un fleuve de feu.
Sur ces tours altières,
Colosses de pierres
Trop mal affermis,
Abondent dans l’ombre
Des mourants sans nombre
Encore endormis.
Sur des murs qui pendent
Ainsi se répandent
De noires fourmis !
Se peut-il qu’on fuie
Sous l’horrible pluie ?
Tout périt, hélas !
Le feu qui foudroie
Bat les ponts qu’il broie,
Crève les toits plats,
Roule, tombe, et brise
Sur la dalle grise
Ses rouges éclats.
Sous chaque étincelle
Grossit et ruisselle
Le feu souverain.
Vermeil et limpide,
Il court plus rapide
Qu’un cheval sans frein ;
Et l’idole infâme,
Croulant dans la flamme,
Tord ses bras d’airain.
Il gronde, il ondule,
Du peuple incrédule
Rompt les tours d’argent ;
Son flot vert et rose,
Que le soufre arrose,
Fait, en les rongeant,
Luire les murailles
Comme les écailles
D’un lézard changeant.
Il fond comme cire
Agate, porphyre,
Pierres du tombeau,
Ploie, ainsi qu’un arbre,
Le géant de marbre
Qu’ils nommaient Nabo,
Et chaque colonne
Brûle et tourbillonne
Comme un grand flambeau !
En vain quelques mages
Portent les images
Des dieux du haut lieu ;
En vain leur roi penche
Sa tunique blanche
Sur le soufre bleu ;
Le flot qu’il contemple
Emporte leur temple
Dans ses plis de feu.
Plus loin il charrie
Un palais, où crie
Un peuple à l’étroit ;
L’onde incendiaire
Mord l’îlot de pierre
Qui fume et décroît,
Flotte à sa surface,
Puis fond et s’efface
Comme un glaçon froid.
Le grand prêtre arrive
Sur l’ardente rive
D’où le reste a fui.
Soudain sa tiare
Prend feu comme un phare,
Et pâle, ébloui,
Sa main qui l’arrache
À son front s’attache,
Et brûle avec lui.
Le peuple, hommes, femmes,
Court… Partout les flammes
Aveuglent ses yeux ;
Des deux villes mortes
Assiégeant les portes
À flots furieux,
La foule maudite
Croit voir, interdite,
L’enfer dans les cieux !
IX
On dit qu’alors, ainsi que pour voir un supplice,
Un vieux captif se dresse aux murs de sa prison,
On vit de loin Babel, leur fatale complice,
Regarder par-dessus les monts de l’horizon.
On entendit, durant cet étrange mystère,
Un grand bruit qui remplit le monde épouvanté,
Si profond qu’il troubla, dans leur morne cité,
Jusqu’à ces peuples sourds qui vivent sous la terre.
X
Le feu fut sans pitié ! Pas un des condamnés
Ne put fuir de ces murs croulants et calcinés.
Pourtant, ils levaient leurs mains viles,
Et ceux qui s’embrassaient dans un dernier adieu,
Terrassés, éblouis, se demandaient quel dieu
Versait un volcan sur leurs villes.
Contre le feu vivant, contre le feu divin,
De larges toits de marbre ils s’abritaient en vain.
Dieu sait atteindre qui le brave.
Ils invoquaient leurs dieux ; mais le feu qui punit
Frappait ces dieux muets, dont les yeux de granit
Soudain fondaient en pleurs de lave.
Ainsi tout disparut sous le noir tourbillon,
L’homme avec la cité, l’herbe avec le sillon !
Dieu brûla ces mornes campagnes.
Rien ne resta debout de ce peuple détruit,
Et le vent inconnu qui souffla cette nuit
Changea la forme des montagnes.
XI
Aujourd’hui le palmier qui croît sur le rocher
Sent sa feuille jaunir et sa tige sécher
À cet air qui brûle et qui pèse.
Ces villes ne sont plus ; et, miroir du passé,
Sur leurs débris éteints s’étend un lac glacé,
Qui fume comme une fournaise !
1er novembre 1828.
XXXVIII Le POËTE AU CALIFE.
Tous les habitants de la terre sont devant lui comme un néant ; il fait tout ce qui lui plaît ; et nul ne peut résister à sa main puissante, ni lui dire : Pourquoi avez-vous fait ainsi ?
Daniel.
Ô sultan Noureddin, calife aimé de Dieu !
Tu gouvernes, seigneur, l’empire du milieu,
De la mer rouge au fleuve jaune.
Les rois des nations, vers ta face tournés,
Pavent, silencieux, de leurs fronts prosternés
Le chemin qui mène à ton trône.
Ton sérail est très grand, tes jardins sont très beaux.
Tes femmes ont des yeux vifs comme des flambeaux,
Qui pour toi seul percent leurs voiles.
Lorsque, astre impérial, aux peuples pleins d’effroi
Tu luis, tes trois cents fils brillent autour de toi
Comme ton cortège d’étoiles.
Ton front porte une aigrette et ceint le turban vert.
Tu peux voir folâtrer dans leur bain, entr’ouvert
Sous la fenêtre où tu te penches,
Les femmes de Madras plus douces qu’un parfum,
Et les filles d’Alep qui sur leur beau sein brun
Ont des colliers de perles blanches.
Ton sabre large et nu semble en ta main grandir.
Toujours dans la bataille on le voit resplendir,
Sans trouver turban qui le rompe,
Au point où la mêlée a de plus noirs détours,
Où les grands éléphants, entre-choquant leurs tours,
Prennent des chevaux dans leur trompe.
Une fée est cachée en tout ce que tu vois.
Quand tu parles, calife, on dirait que ta voix
Descend d’un autre monde au nôtre ;
Dieu lui-même t’admire, et de félicités
Emplit la coupe d’or que tes jours enchantés,
Joyeux, se passent l’un à l’autre.
Mais souvent dans ton cœur, radieux Noureddin,
Une triste pensée apparaît, et soudain
Glace ta grandeur taciturne ;
Telle en plein jour parfois, sous un soleil de feu,
La lune, astre des morts, blanche au fond d’un ciel bleu,
Montre à demi son front nocturne.
Octobre 1828.
XVII LE RAVIN.
…Alte fosse
Che vallan quella terra sconsolata.
Dante.
Un ravin de ces monts coupe la noire crête ;
Comme si, voyageant du Caucase au Cédar,
Quelqu’un de ces Titans que nul rempart n’arrête
Avait fait passer sur leur tête
La roue immense de son char.
Hélas ! combien de fois, dans nos temps de discorde,
Des flots de sang chrétien et de sang mécréant,
Baignant le cimeterre et la miséricorde,
Ont changé tout à coup en torrent qui déborde
Cette ornière d’un char géant !
Avril 1828.
XI LE VOILE.
Avez-vous prié Dieu ce soir, Desdemona ?
Shakespeare.
LA SŒUR.
Qu’avez-vous, qu’avez-vous, mes frères ?
Vous baissez des fronts soucieux.
Comme des lampes funéraires,
Vos regards brillent dans vos yeux.
Vos ceintures sont déchirées.
Déjà trois fois, hors de l’étui,
Sous vos doigts, à demi tirées,
Les lames des poignards ont lui.
LE FRÈRE AÎNÉ.
N’avez-vous pas levé votre voile aujourd’hui ?
LA SŒUR.
Je revenais du bain, mes frères,
Seigneurs, du bain je revenais,
Cachée aux regards téméraires
Des giaours et des albanais.
En passant près de la mosquée
Dans mon palanquin recouvert,
L’air de midi m’a suffoquée :
Mon voile un instant s’est ouvert.
LE SECOND FRÈRE.
Un homme alors passait ? un homme en caftan vert ?
LA SŒUR.
Oui… peut-être… mais son audace
N’a point vu mes traits dévoilés…
Mais vous vous parlez à voix basse,
À voix basse vous vous parlez.
Vous faut-il du sang ? Sur votre âme,
Mes frères, il n’a pu me voir.
Grâce ! tuerez-vous une femme,
Faible et nue en votre pouvoir ?
LE TROISIÈME FRÈRE.
Le soleil était rouge à son coucher ce soir.
LA SŒUR.
Grâce ! qu’ai-je fait ? Grâce ! grâce !
Dieu ! quatre poignards dans mon flanc !
Ah ! par vos genoux que j’embrasse…
Ô mon voile ! ô mon voile blanc !
Ne fuyez pas mes mains qui saignent,
Mes frères, soutenez mes pas !
Car sur mes regards qui s’éteignent
S’étend un voile de trépas.
LE QUATRIÈME FRÈRE.
C’en est un que du moins tu ne lèveras pas !
1er septembre 1828.
XXXII LES BLEUETS.
Si es verdad ó non, yo no lo he hy de ver,
Pero non lo quiero en olvido poner.
Juan Lorenzo Segura de Astorga.
Si cela est vrai ou non, je n’ai pas à le voir ici, mais je ne le veux pas mettre en oubli.
Tandis que l’étoile inodore
Que l’été mêle aux blonds épis
Émaille de son bleu lapis
Les sillons que la moisson dore,
Avant que, de fleurs dépeuplés,
Les champs aient subi les faucilles,
Allez, allez, ô jeunes filles,
Cueillir des bleuets dans les blés !
Entre les villes andalouses,
Il n’en est pas qui sous le ciel
S’étende mieux que Peñafiel
Sur les gerbes et les pelouses,
Pas qui dans ses murs crénelés
Lève de plus fières bastilles…
Allez, allez, ô jeunes filles,
Cueillir des bleuets dans les blés !
Il n’est pas de cité chrétienne,
Pas de monastère à beffroi,
Chez le Saint-Père et chez le Roi,
Où, vers la Saint-Ambroise, il vienne
Plus de bons pèlerins hâlés,
Portant bourdon, gourde et coquilles…
Allez, allez, ô jeunes filles,
Cueillir des bleuets dans les blés !
Dans nul pays, les jeunes femmes,
Les soirs, lorsque l’on danse en rond,
N’ont plus de roses sur le front,
Et n’ont dans le cœur plus de flammes ;
Jamais plus vifs et plus voilés
Regards n’ont lui sous les mantilles…
Allez, allez, ô jeunes filles,
Cueillir des bleuets dans les blés !
La perle de l’Andalousie,
Alice, était de Peñafiel,
Alice qu’en faisant son miel
Pour fleur une abeille eût choisie.
Ces jours, hélas ! sont envolés !
On la citait dans les familles…
Allez, allez, ô jeunes filles,
Cueillir des bleuets dans les blés !
Un étranger vint dans la ville,
Jeune, et parlant avec dédain.
Était-ce un maure grenadin ?
Un de Murcie ou de Séville ?
Venait-il des bords désolés
Où Tunis a ses escadrilles ?…
Allez, allez, ô jeunes filles,
Cueillir des bleuets dans les blés !
On ne savait. — La pauvre Alice
En fut aimée, et puis l’aima.
Le doux vallon du Xarama
De leur doux péché fut complice.
Le soir, sous les cieux étoilés,
Tous deux erraient par les charmilles…
Allez, allez, ô jeunes filles,
Cueillir des bleuets dans les blés !
La ville était lointaine et sombre ;
Et la lune, douce aux amours,
Se levant derrière les tours
Et les clochers perdus dans l’ombre,
Des édifices dentelés
Découpait en noir les aiguilles…
Allez, allez, ô jeunes filles,
Cueillir des bleuets dans les blés !
Cependant, d’Alice jalouses,
En rêvant au bel étranger,
Sous l’arbre à soie et l’oranger
Dansaient les brunes andalouses ;
Les cors, aux guitares mêlés,
Animaient les joyeux quadrilles…
Allez, allez, ô jeunes filles,
Cueillir des bleuets dans les blés !
L’oiseau dort dans le lit de mousse
Que déjà menace l’autour ;
Ainsi dormait dans son amour
Alice confiante et douce.
Le jeune homme aux cheveux bouclés,
C’était don Juan, roi des Castilles…
Allez, allez, ô jeunes filles,
Cueillir des bleuets dans les blés !
Or c’est péril qu’aimer un prince.
Un jour, sur un noir palefroi
On la jeta de par le roi ;
On l’arracha de la province ;
Un cloître sur ses jours troublés
De par le roi ferma ses grilles…
Allez, allez, ô jeunes filles,
Cueillir des bleuets dans les blés !
13 avril 1828.
XXVIII LES DJINNS.
E come i gru van cantando lor lai
Facendo in aer di se lunga riga,
Cosi vid’ io venir traendo guai
Ombre portate dalla detta briga.
Dante.
Et comme les grues qui font dans l’air de longues files vont chantant leur plainte, ainsi je vis venir traînant des gémissements les ombres emportées par cette tempête.
Murs, ville,
Et port.
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise,
Tout dort.
Dans la plaine
Naît un bruit.
C’est l’haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu’une flamme
Toujours suit !
La voix plus haute
Semble un grelot.
D’un nain qui saute
C’est le galop.
Il fuit, s’élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d’un flot.
La rumeur approche.
L’écho la redit.
C’est comme la cloche
D’un couvent maudit ;
Comme un bruit de foule,
Qui tonne et qui roule,
Et tantôt s’écroule,
Et tantôt grandit.
Dieu ! la voix sépulcrale
Des Djinns !… Quel bruit ils font !
Fuyons sous la spirale
De l’escalier profond.
Déjà s’éteint ma lampe,
Et l’ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu’au plafond.
C’est l’essaim des Djinns qui passe.
Et tourbillonne en sifflant !
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau, lourd et rapide,
Volant dans l’espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc.
Ils sont tout près ! — Tenons fermée
Cette salle, où nous les narguons.
Quel bruit dehors ! Hideuse armée
De vampires et de dragons !
La poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu’une herbe mouillée,
Et la vieille porte rouillée
Tremble, à déraciner ses gonds !
Cris de l’enfer ! voix qui hurle et qui pleure !
L’horrible essaim, poussé par l’aquilon,
Sans doute, ô ciel ! s’abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchée,
Et l’on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu’il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon !
Prophète ! si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs,