Les Orientales (page 4)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Orientales · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Les grelots du troupeau qui bêle,

Sans chercher quels atours à ses traits conviendront,

Elle arrive, et la fleur qu’elle attache à son front

Nous semble toujours la plus belle.

Certes, le vieux Omer, pacha de Négrepont,

Pour elle eût tout donné, vaisseaux à triple pont,

Foudroyantes artilleries,

Harnois de ses chevaux, toisons de ses brebis,

Et son rouge turban de soie, et ses habits

Tout ruisselants de pierreries ;

Et ses lourds pistolets, ses tromblons évasés,

Et leurs pommeaux d’argent par sa main rude usés,

Et ses sonores espingoles,

Et son courbe damas, et, don plus riche encor,

La grande peau de tigre où pend son carquois d’or,

Hérissé de flèches mogoles.

Il eût donné sa housse et son large étrier ;

Donné tous ses trésors avec le trésorier ;

Donné ses trois cents concubines ;

Donné ses chiens de chasse aux colliers de vermeil ;

Donné ses albanais, brûlés par le soleil,

Avec leurs longues carabines.

Il eût donné les francs, les juifs et leur rabbin ;

Son kiosque rouge et vert, et ses salles de bain

Aux grands pavés de mosaïque ;

Sa haute citadelle aux créneaux anguleux ;

Et sa maison d’été qui se mire aux flots bleus

D’un golfe de Cyrénaïque.

Tout ! jusqu’au cheval blanc, qu’il élève au sérail,

Dont la sueur à flots argente le poitrail ;

Jusqu’au frein que l’or damasquine ;

Jusqu’à cette espagnole, envoi du dey d’Alger,

Qui soulève, en dansant son fandango léger,

Les plis brodés de sa basquine !

Ce n’est point un pacha, c’est un klephte à l’œil noir

Qui l’a prise, et qui n’a rien donné pour l’avoir ;

Car la pauvreté l’accompagne ;

Un klephte a pour tous biens l’air du ciel, l’eau des puits,

Un bon fusil bronzé par la fumée, et puis

La liberté sur la montagne.

14 mai 1828.

XIV LE CHÂTEAU-FORT.

Ἔῤῥωσο.

À quoi pensent ces flots, qui baisent sans murmure

Les flancs de ce rocher luisant comme une armure ?

Quoi donc ! n’ont-ils pas vu dans leur propre miroir,

Que ce roc, dont le pied déchire leurs entrailles,

A sur sa tête un fort, ceint de blanches murailles,

Roulé comme un turban autour de son front noir ?

Que font-ils ? à qui donc gardent-ils leur colère ?

Allons ! acharne-toi sur ce cap séculaire,

Ô mer ! Trêve un moment aux pauvres matelots !

Ronge, ronge ce roc ! qu’il chancelle, qu’il penche,

Et tombe enfin, avec sa forteresse blanche,

La tête la première, enfoncé dans les flots !

Dis, combien te faut-il de temps, ô mer fidèle,

Pour jeter bas ce roc avec sa citadelle ?

Un jour ? un an ? un siècle ?… Au nid du criminel

Précipite toujours ton eau jaune de sable !

Que t’importe le temps, ô mer intarissable ?

Un siècle est comme un flot dans ton gouffre éternel.

Engloutis cet écueil ! que ta vague l’efface

Et sur son front perdu toujours passe et repasse !

Que l’algue aux verts cheveux dégrade ses contours !

Que, sur son flanc couché, dans ton lit sombre il dorme !

Qu’on n’y distingue plus sa forteresse informe !

Que chaque flot emporte une pierre à ses tours !

Afin que rien n’en reste au monde, et qu’on respire

De ne plus voir la tour d’Ali, pacha d’Épire ;

Et qu’un jour, côtoyant les bords qu’Ali souilla,

Si le marin de Cos dans la mer ténébreuse

Voit un grand tourbillon dont le centre se creuse,

Aux passagers muets il dise : C’était là !

26 novembre 1828.

XXXV LE DANUBE EN COLÈRE.

Admonet, et magna testatur voce per umbras.

Virgile.

Belgrade et Semlin sont en guerre.

Dans son lit, paisible naguère,

Le vieillard Danube leur père

S’éveille au bruit de leur canon.

Il doute s’il rêve, il trésaille,

Puis entend gronder la bataille,

Et frappe dans ses mains d’écaille,

Et les appelle par leur nom.

« Allons ! la turque et la chrétienne !

Semlin ! Belgrade ! qu’avez-vous ?

On ne peut, le ciel me soutienne !

Dormir un siècle, sans que vienne

Vous éveiller d’un bruit jaloux

Belgrade ou Semlin en courroux !

« Hiver, été, printemps, automne,

Toujours votre canon qui tonne !

Bercé du courant monotone,

Je sommeillais dans mes roseaux ;

Et, comme des louves marines

Jettent l’onde de leurs narines,

Voilà vos longues couleuvrines

Qui soufflent du feu sur mes eaux !

« Ce sont des sorcières oisives

Qui vous mirent, pour rire un jour,

Face à face sur mes deux rives,

Comme au même plat deux convives,

Comme au front de la même tour

Une aire d’aigle, un nid d’autour.

« Quoi ! ne pouvez vous vivre ensemble,

Mes filles ? Faut-il que je tremble

Du destin qui ne vous rassemble

Que pour vous haïr de plus près,

Quand vous pourriez, sœurs pacifiques,

Mirer dans mes eaux magnifiques,

Semlin, tes noirs clochers gothiques,

Belgrade, tes blancs minarets ?

« Mon flot, qui dans l’océan tombe,

Vous sépare en vain, large et clair ;

Du haut du château qui surplombe

Vous vous unissez, et la bombe,

Entre vous courbant son éclair,

Vous trace un pont de feu dans l’air.

« Trêve ! taisez-vous, les deux villes !

Je m’ennuie aux guerres civiles.

Nous sommes vieux, soyons tranquilles.

Dormons à l’ombre des bouleaux.

Trêve à ces débats de familles !

Hé ! sans le bruit de vos bastilles,

N’ai-je donc point assez, mes filles,

De l’assourdissement des flots ?

« Une croix, un croissant fragile,

Changent en enfer ce beau lieu.

Vous échangez la bombe agile

Pour le koran et l’évangile ?

C’est perdre le bruit et le feu :

Je le sais, moi qui fus un dieu !

« Vos dieux m’ont chassé de leur sphère

Et dégradé, c’est leur affaire !

L’ombre est le bien que je préfère,

Pourvu qu’ils gardent leurs palais,

Et ne viennent pas sur mes plages

Déraciner mes verts feuillages,

Et m’écraser mes coquillages

Sous leurs bombes et leurs boulets !

« De leurs abominables cultes

Ces inventions sont le fruit.

De mon temps point de ces tumultes.

Si la pierre des catapultes

Battait les cités jour et nuit,

C’était sans fumée et sans bruit.

« Voyez Ulm, votre sœur jumelle :

Tenez-vous en repos comme elle.

Que le fil des rois se démêle,

Tournez vos fuseaux, et riez.

Voyez Bude, votre voisine ;

Voyez Dristra la sarrasine !

Que dirait l’Etna, si Messine

Faisait tout ce bruit à ses pieds ?

« Semlin est la plus querelleuse :

Elle a toujours les premiers torts.

Croyez-vous que mon eau houleuse,

Suivant sa pente rocailleuse,

N’ait rien à faire entre ses bords

Qu’à porter à l’Euxin vos morts ?

« Vos mortiers ont tant de fumée

Qu’il fait nuit dans ma grotte aimée,

D’éclats d’obus toujours semée !

Du jour j’ai perdu le tableau ;

Le soir, la vapeur de leur bouche

Me couvre d’une ombre farouche,

Quand je cherche à voir de ma couche

Les étoiles à travers l’eau.

« Sœurs, à vous cribler de blessures

Espérez-vous un grand renom ?

Vos palais deviendront masures.

Ah ! qu’en vos noires embrasures

La guerre se taise, ou sinon

J’éteindrai, moi, votre canon.

« Car je suis le Danube immense.

Malheur à vous, si je commence !

Je vous souffre ici par clémence.

Si je voulais, de leur prison,

Mes flots lâchés dans les campagnes,

Emportant vous et vos compagnes,

Comme une chaîne de montagnes

Se lèveraient à l’horizon ! »

Certe, on peut parler de la sorte

Quand c’est au canon qu’on répond,

Quand des rois on baigne la porte,

Lorsqu’on est Danube, et qu’on porte,

Comme l’Euxin et l’Hellespont,

De grands vaisseaux au triple pont ;

Lorsqu’on ronge cent ponts de pierres,

Qu’on traverse les huit Bavières,

Qu’on reçoit soixante rivières

Et qu’on les dévore en fuyant ;

Qu’on a, comme une mer, sa houle ;

Quand sur le globe on se déroule

Comme un serpent, et quand on coule

De l’occident à l’orient !

Juin 1828.

XIII LE DERVICHE.

Ὅταν ἦναι πεπρωμένος,

Εἰς τὸν οὐρανὸν γραμμένος,

Τοῦ ἀνθρώπου ὁ χαμός,

Ὅ, τι κάμῃ, ἀποθνήσκει,

Τὸν κρημνὸν παντοῦ εὑρίσκει.

Καὶ ὁ θάνατος αὐτός

Στὸ κρεϐϐάτι τοῦτον φθάνει,

Ὡσὰν βδέλλα τὸν βυζάνει,

Καὶ τὸν θάπτει μοναχός.

Panago Soutzo.

Quand la perte d’un mortel est écrite dans le livre fatal de la destinée, quoi qu’il fasse il n’échappera jamais à son funeste avenir ; la mort le poursuit partout ; elle le surprend même dans son lit, suce de ses lèvres avides son sang, et l’emporte sur ses épaules.

Un jour Ali passait : les têtes les plus hautes

Se courbaient au niveau des pieds de ses arnautes ;

Tout le peuple disait : Allah !

Un derviche soudain, cassé par l’âge aride,

Fendit la foule, prit son cheval par la bride,

Et voici comme il lui parla :

« Ali-Tépéléni, lumière des lumières,

Qui sièges au divan sur les marches premières,

Dont le grand nom toujours grandit,

Écoute-moi, vizir de ces guerriers sans nombre,

Ombre du padischah qui de Dieu même est l’ombre,

Tu n’es qu’un chien et qu’un maudit !

« Un flambeau du sépulcre à ton insu t’éclaire.

Comme un vase trop plein tu répands ta colère

Sur tout un peuple frémissant ;

Tu brilles sur leurs fronts comme une faulx dans l’herbe,

Et tu fais un ciment à ton palais superbe

De leur os broyés dans leur sang.

« Mais ton jour vient. Il faut, dans Janina qui tombe,

Que sous tes pas enfin croule et s’ouvre la tombe ;

Dieu te garde un carcan de fer

Sous l’arbre du segjin chargé d’âmes impies

Qui sur ses rameaux noirs frissonnent accroupies,

Dans la nuit du septième enfer !

« Ton âme fuira nue ; au livre de tes crimes

Un démon te lira les noms de tes victimes ;

Tu les verras autour de toi,

Ces spectres, teints du sang qui n’est plus dans leurs veines,

Se presser, plus nombreux que les paroles vaines

Que balbutiera ton effroi !

« Ceci t’arrivera, sans que ta forteresse

Ou ta flotte te puisse aider dans ta détresse

De sa rame ou de son canon ;

Quand même Ali-Pacha, comme le juif immonde,

Pour tromper l’ange noir qui l’attend hors du monde,

En mourant changerait de nom ! »

Ali sous sa pelisse avait un cimeterre,

Un tromblon tout chargé, s’ouvrant comme un cratère,

Trois longs pistolets, un poignard ;

Il écouta le prêtre et lui laissa tout dire,

Pencha son front rêveur, puis avec un sourire

Donna sa pelisse au vieillard.

8 novembre 1828.

I LE FEU DU CIEL.

24. Alors le Seigneur fit descendre du ciel sur Sodome et sur Gomorrhe une pluie de soufre et de feu.

25. Et il perdit ces villes avec tous leurs habitants, tout le pays à l’entour avec ceux qui l’habitaient, et tout ce qui avait quelque verdeur sur la terre.(Genèse.)

I

La voyez-vous passer, la nuée au flanc noir ?

Tantôt pâle, tantôt rouge et splendide à voir,

Morne comme un été stérile ?

On croit voir à la fois, sur le vent de la nuit,

Fuir toute la fumée ardente et tout le bruit

De l’embrasement d’une ville.

D’où vient-elle ? des cieux, de la mer ou des monts ?

Est-ce le char de feu qui porte des démons

À quelque planète prochaine ?

Ô terreur ! de son sein, chaos mystérieux,

D’où vient que par moments un éclair furieux

Comme un long serpent se déchaîne ?

II

La mer ! partout la mer ! des flots, des flots encor.

L’oiseau fatigue en vain son inégal essor.

Ici les flots, là-bas les ondes ;

Toujours des flots sans fin par des flots repoussés ;

L’œil ne voit que des flots dans l’abîme entassés

Rouler sous les vagues profondes.

Parfois de grands poissons, à fleur d’eau voyageant,

Font reluire au soleil leurs nageoires d’argent,

Ou l’azur de leurs larges queues.

La mer semble un troupeau secouant sa toison :

Mais un cercle d’airain ferme au loin l’horizon ;

Le ciel bleu se mêle aux eaux bleues.

*

— Faut-il sécher ces mers ? dit le nuage en feu.

— Non ! — Il reprit son vol sous le souffle de Dieu.

III

Un golfe aux vertes collines

Se mirant dans le flot clair ! —

Des buffles, des javelines,

Et des chants joyeux dans l’air !

C’était la tente et la crèche,

La tribu qui chasse et pêche,

Qui vit libre, et dont la flèche

Jouterait avec l’éclair.

Pour ces errantes familles

Jamais l’air ne se corrompt.

Les enfants, les jeunes filles,

Les guerriers dansaient en rond,

Autour d’un feu sur la grève,

Que le vent courbe et relève,

Pareils aux esprits qu’en rêve

On voit tourner sur son front.

Les vierges aux seins d’ébène,

Belles comme les beaux soirs,

Riaient de se voir à peine

Dans le cuivre des miroirs ;

D’autres, joyeuses comme elles,

Faisaient jaillir des mamelles

De leurs dociles chamelles

Un lait blanc sous leurs doigts noirs.

Les hommes, les femmes nues,

Se baignaient au gouffre amer. —

Ces peuplades inconnues,

Où passaient-elles hier ? —

La voix grêle des cymbales,

Qui fait hennir les cavales,

Se mêlait par intervalles

Aux bruits de la grande mer.

*

La nuée un moment hésita dans l’espace.

— Est-ce là ? — Nul ne sait qui lui répondit : — Passe !

IV

L’Égypte ! — Elle étalait, toute blonde d’épis,

Ses champs, bariolés comme un riche tapis,

Plaines que des plaines prolongent ;

L’eau vaste et froide au nord, au sud le sable ardent

Se disputent l’Égypte : elle rit cependant

Entre ces deux mers qui la rongent.

Trois monts bâtis par l’homme au loin perçaient les cieux

D’un triple angle de marbre, et dérobaient aux yeux

Leurs bases de cendre inondées ;

Et, de leur faîte aigu jusqu’aux sables dorés,

Allaient s’élargissant leurs monstrueux degrés,

Faits pour des pas de six coudées.

Un sphinx de granit rose, un dieu de marbre vert,

Les gardaient, sans qu’il fût vent de flamme au désert

Qui leur fît baisser la paupière.

Dix vaisseaux au flanc large entraient dans un grand port.

Une ville géante, assise sur le bord,

Baignait dans l’eau ses pieds de pierre.

On entendait mugir le semoun meurtrier,

Et sur les cailloux blancs les écailles crier

Sous le ventre des crocodiles.

Les obélisques gris s’élançaient d’un seul jet.

Comme une peau de tigre, au couchant s’allongeait

Le Nil jaune, tacheté d’îles.

L’astre-roi se couchait. Calme, à l’abri du vent,

La mer réfléchissait ce globe d’or vivant,

Ce monde, âme et flambeau du nôtre ;

Et dans le ciel rougeâtre et dans les flots vermeils,

Comme deux rois amis, on voyait deux soleils

Venir au-devant l’un de l’autre.

*

— Où faut-il s’arrêter ? dit la nuée encor.

— Cherche ! dit une voix dont trembla le Thabor.

V

Du sable, puis du sable !

Le désert ! noir chaos

Toujours inépuisable

En monstres, en fléaux !

Ici rien ne s’arrête.

Ces monts à jaune crête,

Quand souffle la tempête,

Roulent comme des flots !

Parfois, de bruits profanes

Troublant ce lieu sacré,

Passent les caravanes

D’Ophir ou de Membré.

L’œil de loin suit leur foule

Qui sur l’ardente houle

Ondule et se déroule

Comme un serpent marbré.

Ces solitudes mornes,

Ces déserts sont à Dieu ;

Lui seul en sait les bornes,

En marque le milieu.

Toujours plane une brume

Sur cette mer qui fume

Et jette pour écume

Une cendre de feu.

*

— Faut-il changer en lac ce désert ? dit la nue.

— Plus loin ! dit l’autre voix du fond des cieux venue.

VI

Comme un énorme écueil sur les vagues dressé,

Comme un amas de tours, vaste et bouleversé,

Voici Babel, déserte et sombre.

Du néant des mortels prodigieux témoin,

Aux rayons de la lune, elle couvrait au loin

Quatre montagnes de son ombre.

L’édifice écroulé plongeait aux cieux profonds.

Les ouragans captifs sous ses larges plafonds

Jetaient une étrange harmonie.

Le genre humain jadis bourdonnait à l’entour,

Et sur le globe entier Babel devait un jour

Asseoir sa spirale infinie.

Ses escaliers devaient monter jusqu’au zénith.

Chacun des plus grands monts à ses flancs de granit

N’avait pu fournir qu’une dalle ;

Et des sommets nouveaux d’autres sommets chargés

Sans cesse surgissaient aux yeux découragés

Sur sa tête pyramidale.

Les boas monstrueux, les crocodiles verts,

Moindres que des lézards sur ses murs entr’ouverts,

Glissaient parmi les blocs superbes ;

Et, colosses perdus dans ses larges contours,

Les palmiers chevelus, pendant au front des tours,

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