Les Travailleurs de la mer (page 24)
La cheminée amarrée, Gilliatt dégagea le haut de la machine. Un morceau carré du tablier du pont de la Durande y adhérait. Gilliatt le décloua, et débarrassa la panse de cet encombrement de planches et de solives qu’il jeta sur le rocher. Allégement utile.
Du reste, la panse, comme on devait le prévoir, s’était maintenue fermement sous la surcharge de la machine. La panse ne s’était enfoncée que jusqu’à un bon étiage de flottaison. La machine de la Durande, quoique pesante, était moins lourde que le monceau de pierres et le canon rapportés jadis de Herm par la panse.
Tout était donc fini. Il n’y avait plus qu’à s’en aller.
IX
LE SUCCÈS REPRIS AUSSITÔT QUE DONNÉ
Tout n’était pas fini.
Rouvrir le goulet fermé par le morceau de muraille de la Durande, et pousser tout de suite la panse hors de l’écueil, rien n’était plus clairement indiqué. En mer, toutes les minutes sont urgentes. Peu de vent, à peine une ride au large ; la soirée, très belle, promettait une belle nuit. La mer était étale, mais le reflux commençait à se faire sentir ; le moment était excellent pour partir. On aurait la marée descendante pour sortir des Douvres et la marée remontante pour rentrer à Guernesey. On pourrait être à Saint-Sampson au point du jour.
Mais un obstacle inattendu se présenta. Il y avait eu une lacune dans la prévoyance de Gilliatt.
La machine était libre ; la cheminée ne l’était pas.
La marée, en approchant la panse de l’épave suspendue en l’air, avait amoindri les périls de la descente et abrégé le sauvetage ; mais cette diminution d’intervalle avait laissé le haut de la cheminée engagé dans l’espèce de cadre béant qu’offrait la coque ouverte de la Durande. La cheminée était prise là comme entre quatre murs.
Le service rendu par le flot se compliquait de cette sournoiserie. Il semblait que la mer, contrainte d’obéir, eût eu une arrière-pensée.
Il est vrai que ce que le flux avait fait, le reflux allait le défaire.
La cheminée, haute d’un peu plus de trois toises, s’enfonçait de huit pieds dans la Durande ; le niveau de l’eau allait baisser de douze pieds ; la cheminée, descendant avec la panse sur le flot décroissant, aurait quatre pieds d’aisance et pourrait se dégager.
Mais combien de temps fallait-il pour cette mise en liberté ? Six heures.
Dans six heures il serait près de minuit. Quel moyen d’essayer la sortie à pareille heure, quel chenal suivre à travers tous ces brisants déjà si inextricables le jour, et comment se risquer en pleine nuit noire dans cette embuscade de bas-fonds ?
Force était d’attendre au lendemain. Ces six heures perdues en faisaient perdre au moins douze.
Il ne fallait pas même songer à avancer le travail en rouvrant le goulet de l’écueil. Le barrage serait nécessaire à la prochaine marée.
Gilliatt dut se reposer.
Se croiser les bras, c’était la seule chose qu’il n’eût pas encore faite depuis qu’il était dans l’écueil Douvres.
Ce repos forcé l’irrita et l’indigna presque, comme s’il était de sa faute. Il se dit : Qu’est-ce que Déruchette penserait de moi, si elle me voyait là à rien faire ?
Pourtant cette reprise de forces n’était peut-être pas inutile.
La panse étant maintenant à sa disposition, il arrêta qu’il y passerait la nuit.
Il alla chercher sa peau de mouton sur la grande Douvre, redescendit, soupa de quelques patelles et de deux ou trois châtaignes de mer, but, ayant grand soif, les dernières gorgées d’eau douce de son bidon presque vide, s’enveloppa de la peau dont la laine lui fit plaisir, se coucha comme un chien de garde près de la machine, rabattit sa galérienne sur ses yeux, et s’endormit.
Il dormit profondément. On a de ces sommeils après les choses faites.
X
LES AVERTISSEMENTS DE LA MER
Au milieu de la nuit, brusquement, et comme par la détente d’un ressort, il se réveilla.
Il ouvrit les yeux.
Les Douvres au-dessus de sa tête étaient éclairées ainsi que par la réverbération d’une grande braise blanche. Il y avait sur toute la façade noire de l’écueil comme le reflet d’un feu.
D’où venait ce feu ?
De l’eau.
La mer était extraordinaire.
Il semblait que l’eau fût incendiée. Aussi loin que le regard pouvait s’étendre, dans l’écueil et hors de l’écueil, toute la mer flamboyait. Ce flamboiement n’était pas rouge ; il n’avait rien de la grande flamme vivante des cratères et des fournaises. Aucun pétillement, aucune ardeur, aucune pourpre, aucun bruit. Des traînées bleuâtres imitaient sur la vague des plis de suaire. Une large lueur blême frissonnait sur l’eau. Ce n’était pas l’incendie ; c’en était le spectre.
C’était quelque chose comme l’embrasement livide d’un dedans de sépulcre par une flamme de rêve.
Qu’on se figure des ténèbres allumées.
La nuit, la vaste nuit trouble et diffuse, semblait être le combustible de ce feu glacé. C’était on ne sait quelle clarté faite d’aveuglement. L’ombre entrait comme élément dans cette lumière fantôme.
Les marins de la Manche connaissent tous ces indescriptibles phosphorescences, pleines d’avertissements pour le navigateur. Elles ne sont nulle part plus surprenantes que dans le grand V, près d’Isigny.
À cette lumière, les choses perdent leur réalité. Une pénétration spectrale les fait comme transparentes. Les roches ne sont plus que des linéaments. Les câbles des ancres paraissent des barres de fer chauffées à blanc. Les filets des pêcheurs semblent sous l’eau du feu tricoté. Une moitié de l’aviron est d’ébène, l’autre moitié, sous la lame, est d’argent. En retombant de la rame dans le flot, les gouttes d’eau étoilent la mer. Toute barque traîne derrière elle une comète. Les matelots mouillés et lumineux semblent des hommes qui brûlent. On plonge sa main dans le flot, on la retire gantée de flamme ; cette flamme est morte, on ne la sent point. Votre bras est un tison allumé. Vous voyez les formes qui sont dans la mer rouler sous les vagues à vau-le-feu. L’écume étincelle. Les poissons sont des langues de feu et des tronçons d’éclair serpentant dans une profondeur pâle.
Cette clarté avait passé à travers les paupières fermées de Gilliatt. C’est grâce à elle qu’il s’était réveillé.
Ce réveil vint à point.
Le reflux avait descendu ; un nouveau flux revenait. La cheminée de la machine, dégagée pendant le sommeil de Gilliatt, allait être ressaisie par l’épave, béante au-dessus d’elle.
Elle y retournait lentement.
Il ne s’en fallait que d’un pied pour que la cheminée rentrât dans la Durande.
La remontée d’un pied, c’est pour le flux environ une demi-heure. Gilliatt, s’il voulait profiter de cette délivrance déjà remise en question, avait une demi-heure devant lui.
Il se dressa en sursaut.
Si urgente que fût la situation, il ne put faire autrement que de rester quelques minutes debout, considérant la phosphorescence, méditant.
Gilliatt savait à fond la mer. Malgré qu’elle en eût, et quoique souvent maltraité par elle, il était depuis longtemps son compagnon. Cet être mystérieux qu’on nomme l’océan ne pouvait rien avoir dans l’idée que Gilliatt ne le devinât. Gilliatt, à force d’observation, de rêverie et de solitude, était devenu presque un voyant du temps, ce qu’on appelle en anglais un wheater wise.
Gilliatt courut aux guinderesses et fila du câble ; puis, n’étant plus retenu par l’affourche, il saisit le croc de la panse, et, s’appuyant aux roches, la poussa vers le goulet à quelques brasses au delà de la Durande, tout près du barrage. Il y avait du rang, comme disent les matelots de Guernesey. En moins de dix minutes, la panse fut retirée de dessous la carcasse échouée. Plus de crainte que la cheminée fût désormais reprise au piège. Le flux pouvait monter.
Pourtant Gilliatt n’avait point l’air d’un homme qui va partir.
Il considéra encore la phosphorescence, et leva les ancres ; mais ce ne fut point pour déplanter, ce fut pour affourcher de nouveau la panse, et très solidement ; près de la sortie, il est vrai.
Il n’avait employé jusque-là que les deux ancres de la panse, et il ne s’était pas encore servi de la petite ancre de la Durande, retrouvée, on s’en souvient, dans les brisants. Cette ancre avait été déposée par lui, toute prête aux urgences, dans un coin de la panse, avec un en-cas de haussières et de poulies de guinderesses, et son câble tout garni d’avance de bosses très cassantes, ce qui empêche la chasse. Gilliatt mouilla cette troisième ancre, en ayant soin de rattacher le câble à un grelin dont un bout était en ralingue à l’organeau de l’ancre, et dont l’autre bout se garnissait au guindoir de la panse. Il pratiqua de cette façon une sorte d’affourche en patte d’oie, bien plus forte que l’affourche à deux ancres. Ceci indiquait une vive préoccupation, et un redoublement de précautions. Un marin eût reconnu dans cette opération quelque chose de pareil au mouillage d’un temps forcé, quand on peut craindre un courant qui prendrait le navire par sous le vent.
La phosphorescence, que Gilliatt surveillait et sur laquelle il avait l’œil fixé, le menaçait peut-être, mais en même temps le servait. Sans elle il eût été prisonnier du sommeil et dupe de la nuit. Elle l’avait réveillé, et elle l’éclairait.
Elle faisait dans l’écueil un jour louche. Mais cette clarté, si inquiétante qu’elle parût à Gilliatt, avait eu cela d’utile qu’elle lui avait rendu le danger visible et la manœuvre possible. Désormais, quand Gilliatt voudrait mettre à la voile, la panse, emportant la machine, était libre.
Seulement, Gilliatt semblait de moins en moins songer au départ. La panse embossée, il alla chercher la plus forte chaîne qu’il eût dans son magasin, et, la rattachant aux clous plantés dans les deux Douvres, il fortifia en dedans avec cette chaîne le rempart de vaigres et de solives déjà protégé au dehors par l’autre chaîne croisée. Loin d’ouvrir l’issue, il achevait de la barrer.
La phosphorescence l’éclairait encore, mais décroissait. Il est vrai que le jour commençait à poindre.
Tout à coup Gilliatt prêta l’oreille.
XI
À BON ENTENDEUR, SALUT
Il lui sembla entendre, dans un lointain immense, quelque chose de faible et d’indistinct.
Les profondeurs ont, à de certaines heures, un grondement.
Il écouta une seconde fois. Le bruit lointain recommença. Gilliatt secoua la tête comme quelqu’un qui sait ce que c’est.
Quelques minutes après, il était à l’autre extrémité de la ruelle de l’écueil, à l’entrée vers l’est, libre jusque-là, et, à grands coups de marteau, il enfonçait de gros clous dans le granit des deux musoirs de ce goulet voisin du rocher l’Homme, comme il avait fait pour le goulet des Douvres.
Les crevasses de ces roches étaient toutes préparées et bien garnies de bois, presque tout cœur de chêne. L’écueil de ce côté étant très délabré, il y avait beaucoup de lézardes, et Gilliatt put y fixer plus de clous encore qu’au soubassement des deux Douvres.
À un moment donné, et comme si l’on eût soufflé dessus, la phosphorescence s’était éteinte ; le crépuscule, d’instant en instant plus lumineux, la remplaçait.
Les clous plantés, Gilliatt traîna des poutres, puis des cordes, puis des chaînes, et, sans détourner les yeux de son travail, sans se distraire un instant, il se mit à construire en travers du goulet de l’Homme, avec des madriers fixés horizontalement et rattachés par des câbles, un de ces barrages à claire-voie que la science aujourd’hui a adoptés et qu’elle qualifie brise-lames.
Ceux qui ont vu, par exemple, à la Rocquaine à Guernesey, ou au Bourg-d’Ault en France, l’effet que font quelques pieux plantés dans le rocher, comprennent la puissance de ces ajustages si simples. Le brise-lames est la combinaison de ce qu’on nomme en France épi avec ce qu’on nomme en Angleterre dick. Les brise-lames sont les chevaux de frise des fortifications contre les tempêtes. On ne peut lutter contre la mer qu’en tirant parti de la divisibilité de cette force.
Cependant le soleil s’était levé, parfaitement pur. Le ciel était clair, la mer était calme.
Gilliatt pressait son travail. Il était calme lui aussi, mais dans sa hâte il y avait de l’anxiété.
Il allait, à grandes enjambées de roche en roche, du barrage au magasin et du magasin au barrage. Il revenait tirant éperdument, tantôt une porque, tantôt une hiloire. L’utilité de cet en-cas de charpentes se manifesta. Il était évident que Gilliatt était en face d’une éventualité prévue.
Une forte barre de fer lui servait de levier pour remuer les poutres.
Le travail s’exécutait si vite que c’était plutôt une croissance qu’une construction. Qui n’a pas vu à l’œuvre un pontonnier militaire ne peut se faire une idée de cette rapidité.
Le goulet de l’est était plus étroit encore que le goulet de l’ouest. Il n’avait que cinq ou six pieds d’entre-bâillement. Ce peu d’ouverture aidait Gilliatt. L’espace à fortifier et à fermer étant très restreint, l’armature serait plus solide et pourrait être plus simple. Ainsi des solives horizontales suffisaient ; les pièces debout étaient inutiles.
Les premières traverses du brise-lames posées, Gilliatt monta dessus et écouta.
Le grondement devenait expressif.
Gilliatt continua sa construction. Il la contrebuta avec les deux bossoirs de la Durande reliés à l’enchevêtrement des solives par des drisses passées dans leurs trois roues de poulies. Il noua le tout avec des chaînes.
Cette construction n’était autre chose qu’une sorte de claie colossale, ayant des madriers pour baguettes et des chaînes pour osiers.
Cela semblait tressé autant que bâti.
Gilliatt multiplia les attaches, et ajouta des clous où il le fallait.
Ayant eu beaucoup de fer rond dans l’épave, il avait pu faire de ces clous une grosse provision.
Tout en travaillant, il broyait du biscuit entre ses dents. Il avait soif, mais ne pouvait boire, n’ayant plus d’eau douce. Il avait vidé le bidon la veille à son souper.
Il échafauda encore quatre ou cinq charpentes, puis monta de nouveau sur le barrage. Il écouta.
Le bruit à l’horizon avait cessé. Tout se taisait.
La mer était douce et superbe ; elle méritait tous les madrigaux que lui adressent les bourgeois quand ils sont contents d’elle, — « un miroir », — « un lac », — « de l’huile », — « une plaisanterie », — « un mouton ». — Le bleu profond du ciel répondait au vert profond de l’océan. Ce saphir et cette émeraude pouvaient s’admirer l’un l’autre. Ils n’avaient aucun reproche à se faire. Pas un nuage en haut, pas une écume en bas. Dans toute cette splendeur montait magnifiquement le soleil d’avril. Il était impossible de voir un plus beau temps.
À l’extrême horizon une longue file noire d’oiseaux de passage rayait le ciel. Ils allaient vite. Ils se dirigeaient vers la terre. Il semblait qu’il y eût de la fuite dans leur vol.
Gilliatt se remit à exhausser le brise-lames.
Il l’éleva le plus haut qu’il put, aussi haut que le lui permit la courbure des rochers.
Vers midi, le soleil lui sembla plus chaud qu’il ne devait l’être. Midi est l’heure critique du jour ; Gilliatt, debout sur la robuste claire-voie qu’il achevait de bâtir, se remit à considérer l’étendue.
La mer était plus que tranquille, elle était stagnante. On n’y voyait pas une voile. Le ciel était partout limpide ; seulement de bleu il était devenu blanc. Ce blanc était singulier. Il y avait à l’ouest sur l’horizon une petite tache d’apparence malsaine. Cette tache restait immobile à la même place, mais grandissait. Près des brisants, le flot frissonnait très doucement.
Gilliatt avait bien fait de bâtir son brise-lames.
Une tempête approchait.
L’abîme se décidait à livrer bataille.
I
L’EXTRÊME TOUCHE L’EXTRÊME, ET LE CONTRAIRE ANNONCE LE CONTRAIRE
Rien n’est menaçant comme l’équinoxe en retard.
Il y a sur la mer un phénomène farouche qu’on pourrait appeler l’arrivée des vents du large.
En toute saison, particulièrement à l’époque des syzygies, à l’instant où l’on doit le moins s’y attendre, la mer est prise soudain d’une tranquillité étrange. Ce prodigieux mouvement perpétuel s’apaise ; il a de l’assoupissement ; il entre en langueur ; il semble qu’il va se donner relâche ; on pourrait le croire fatigué. Tous les chiffons marins, depuis le guidon de pêche jusqu’aux enseignes de guerre, pendent le long des mâts. Les pavillons amiraux, royaux, impériaux, dorment.
Tout à coup ces loques se mettent à remuer discrètement.
C’est le moment, s’il y a des nuages, d’épier la formation des cirrus ; si le soleil se couche, d’examiner la rougeur du soir ; s’il fait nuit et s’il y a lune, d’étudier les halos.
Dans cette minute-là, le capitaine ou le chef d’escadre qui a la chance de posséder un de ces verres-de-tempête dont l’inventeur est inconnu observe ce verre au microscope et prend ses précautions contre le vent du sud si la mixture a un aspect de sucre fondu, et contre le vent du nord si la mixture s’exfolie en cristallisations pareilles à des fourrés de fougères ou à des bois de sapins. Dans cette minute-là, après avoir consulté quelque gnomon mystérieux gravé par les romains, ou par les démons, sur une de ces énigmatiques pierres droites qu’on appelle en Bretagne menhir et en Irlande cruach, le pauvre pêcheur irlandais ou breton retire sa barque de la mer.
Cependant la sérénité du ciel et de l’océan persiste. Le matin se lève radieux et l’aurore sourit ; ce qui remplissait d’horreur religieuse les vieux poëtes et les vieux devins, épouvantés qu’on pût croire à la fausseté du soleil. Solem quis dicere falsum audeat ?
La sombre vision du possible latent est interceptée à l’homme par l’opacité fatale des choses. Le plus redoutable et le plus perfide des aspects, c’est le masque de l’abîme.
On dit : anguille sous roche ; on devrait dire : tempête sous calme.
Quelques heures, quelques jours parfois, se passent ainsi. Les pilotes braquent leurs longues-vues çà et là. Le visage des vieux marins a un air de sévérité qui tient à la colère secrète de l’attente.
Subitement on entend un grand murmure confus. Il y a une sorte de dialogue mystérieux dans l’air.
On ne voit rien.
L’étendue demeure impassible.
Cependant le bruit s’accroît, grossit, s’élève. Le dialogue s’accentue.
Il y a quelqu’un derrière l’horizon.
Quelqu’un de terrible, le vent.
Le vent, c’est-à-dire cette populace de titans que nous appelons les souffles.
L’immense canaille de l’ombre.
L’Inde les nommait les Marouts, la Judée les Kéroubims, la Grèce les Aquilons. Ce sont les invisibles oiseaux fauves de l’infini. Ces borées accourent.
II
LES VENTS DU LARGE
D’où viennent-ils ? De l’incommensurable. Il faut à leurs envergures le diamètre du gouffre. Leurs ailes démesurées ont besoin du recul indéfini des solitudes. L’Atlantique, le Pacifique, ces vastes ouvertures bleues, voilà ce qui leur convient. Ils les font sombres. Ils y volent en troupes. Le commandant Page a vu une fois sur la haute mer sept trombes à la fois. Ils sont là, farouches. Ils préméditent les désastres. Ils ont pour labeur l’enflure éphémère et éternelle du flot. Ce qu’ils peuvent est ignoré, ce qu’ils veulent est inconnu. Ils sont les sphinx de l’abîme, et Gama est leur Œdipe. Dans cette obscurité de l’étendue qui remue toujours, ils apparaissent, faces de nuées. Qui aperçoit leurs linéaments livides dans cette dispersion qui est l’horizon de la mer, se sent en présence de la force irréductible. On dirait que l’intelligence humaine les inquiète, et ils se hérissent contre elle. L’intelligence est invincible, mais l’élément est imprenable. Que faire contre l’ubiquité insaisissable ? Le souffle se fait massue, puis redevient souffle. Les vents combattent par l’écrasement et se défendent par l’évanouissement. Qui les rencontre est aux expédients. Leur assaut, divers et plein de répercussions, déconcerte. Ils ont autant de fuite que d’attaque. Ils sont les impalpables tenaces. Comment en venir à bout ? La proue du navire Argo, sculptée dans un chêne de Dodone, à la fois proue et pilote, leur parlait. Ils brutalisaient cette proue déesse. Christophe Colomb, les voyant venir vers la Pinta, montait sur le pont et leur adressait les premiers versets de l’évangile selon saint Jean. Surcouf les insultait. Voici la clique, disait-il. Napier leur tirait des coups de canon. Ils ont la dictature du chaos.
Ils ont le chaos. Qu’en font-ils ? On ne sait quoi d’implacable. La fosse aux vents est plus monstrueuse que la fosse aux lions. Que de cadavres sous ces plis sans fond ! Les vents poussent sans pitié la grande masse obscure et amère. On les entend toujours, eux ils n’écoutent rien. Ils commettent des choses qui ressemblent à des crimes. On ne sait sur qui ils jettent les arrachements blancs de l’écume. Que de férocité impie dans le naufrage ! Quel affront à la providence ! Ils ont l’air par moment de cracher sur Dieu. Ils sont les tyrans des lieux inconnus. Luoghi spaventosi, murmuraient les marins de Venise.