Odes et Ballades (page 19)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Odes et Ballades · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Dans un casque pour moi l’eau sainte fut puisée.

Un soldat, m’ombrageant d’un belliqueux faisceau,

De quelques vieux lambeau d’une bannière usée

Fit les langes de mon berceau.

Parmi les chars poudreux, les armes éclatantes,

Une muse des camps m’emporta sous les tentes ;

Je dormis sur l’affût des canons meurtriers ;

J’aimai les fiers coursiers, aux crinières flottantes,

Et l’éperon froissant les rauques étriers.

J’aimai les forts tonnants, aux abords difficiles ;

Le glaive nu des chefs guidant les rangs dociles ;

La vedette, perdue en un bois isolé,

Et les vieux bataillons qui passaient dans les villes,

Avec un drapeau mutilé.

Mon envie admirait et le hussard rapide,

Parant de gerbes d’or sa poitrine intrépide,

Et le panache blanc des agiles lanciers,

Et les dragons, mêlant sur leur casque gépide

Le poil taché du tigre aux crins noirs des coursiers.

Et j’accusais mon âge : — Ah ! dans une ombre obscure,

Grandir, vivre ! laisser refroidir sans murmure

Tout ce sang jeune et pur, bouillant chez mes pareils,

Qui dans un noir combat, sur l’acier d’une armure,

Coulerait à flots si vermeils ! —

Et j’invoquais la guerre, aux scènes effrayantes !

Je voyais en espoir, dans les plaines bruyantes,

Avec mille rumeurs d’hommes et de chevaux,

Secouant à la fois leurs ailes foudroyantes,

L’un sur l’autre à grands cris fondre deux camps rivaux.

J’entendais le son clair des tremblantes cymbales,

Le roulement des chars, le sifflement des balles ;

Et, de monceaux de morts semant leurs pas sanglants,

Je voyais se heurter au loin, par intervalles,

Les escadrons étincelants !

II

Avec nos camps vainqueurs, dans l’Europe asservie

J’errai, je parcourus la terre avant la vie ;

Et, tout enfant encor, les vieillards recueillis

M’écoutaient racontant, d’une bouche ravie,

Mes jours si peu nombreux et déjà si remplis !

Chez dix peuples vaincus je passai sans défense,

Et leur respect craintif étonnait mon enfance ;

Dans l’âge où l’on est plaint, je semblais protéger.

Quand je balbutiais le nom chéri de France,

Je faisais pâlir l’étranger.

Je visitai cette île, en noirs débris féconde,

Plus tard, premier degré d’une chute profonde.

Le haut Cenis, dont l’aigle aime les rocs lointains,

Entendit, de son antre où l’avalanche gronde,

Ses vieux glaçons crier sous mes pas enfantins.

Vers l’Adige et l’Arno je vins des bords du Rhône.

Je vis de l’Occident l’auguste Babylone,

Rome, toujours vivante au fond de ses tombeaux,

Reine du monde encor sur un débris de trône,

Avec une pourpre en lambeaux.

Puis Turin, puis Florence aux plaisirs toujours prête,

Naple, aux bords embaumés, où le printemps s’arrête

Et que Vésuve en feu couvre d’un dais brûlant,

Comme un guerrier jaloux qui, témoin d’une fête,

Jette au milieu des fleurs son panache sanglant.

L’Espagne m’accueillit, livrée à la conquête.

Je franchis le Bergare, où mugit la tempête ;

De loin, pour un tombeau je pris l’Escurial ;

Et le triple aqueduc vit s’incliner ma tête

Devant son front impérial.

Là, je voyais les feux des haltes militaires

Noircir les murs croulants des villes solitaires ;

La tente, de l’église envahissait le seuil ;

Les rires des soldats, dans les saints monastères,

Par l’écho répétés, semblaient des cris de deuil.

III

Je revins, rapportant de mes courses lointaines

Comme un vague faisceau de lueurs incertaines.

Je rêvais, comme si j’avais, durant mes jours,

Rencontré sur mes pas les magiques fontaines

Dont l’onde enivre pour toujours.

L’Espagne me montrait ses couvents, ses bastilles ;

Burgos, sa cathédrale aux gothiques aiguilles ;

Irun, ses toits de bois ; Vittoria, ses tours ;

Et toi, Valladolid, tes palais de familles,

Fiers de laisser rouiller des chaînes dans leurs cours.

Mes souvenirs germaient dans mon âme échauffée ;

J’allais, chantant des vers d’une voix étouffée ;

Et ma mère, en secret observant tous mes pas,

Pleurait et souriait, disant : C’est une fée

Qui lui parle, et qu’on ne voit pas !

1823.

ODE ONZIÈME. PAYSAGE.

Hoc erat in votis ! Horace.

Lorsque j’étais enfant : « Viens, me disait la Muse,

Viens voir le beau génie assis sur mon autel !

Il n’est dans mes trésors rien que je te refuse,

Soit que l’altier clairon ou l’humble cornemuse

Attendent ton souffle immortel.

« Mais fuis d’un monde étroit l’impure turbulence ;

Là, rampent les ingrats, là, règnent les méchants.

Sur un luth inspiré lorsqu’une âme s’élance,

Il faut que, l’écoutant dans un chaste silence,

L’écho lui rende tous ses chants !

« Choisis quelque désert pour y cacher ta vie.

Dans une ombre sacrée emporte ton flambeau.

Heureux qui, loin des pas d’une foule asservie,

Dérobant ses concerts aux clameurs de l’envie,

Lègue sa gloire à son tombeau !

« L’horizon de ton âme est plus haut que la terre.

Mais cherche à ta pensée un monde harmonieux,

Où tout, en l’exaltant, charme ton cœur austère,

Où des saintes clartés, que nulle ombre n’altère,

Le doux reflet suive tes yeux.

« Qu’il soit un frais vallon, ton paisible royaume,

Où, parmi l’églantier, le saule et le glaïeul,

Tu penses voir parfois, errant comme un fantôme,

Ces magiques palais qui naissent sous le chaume,

Dans les beaux contes de l’aïeul.

« Qu’une tour en ruine au flanc de la montagne

Pende, et jette son ombre aux flots d’un lac d’azur.

Le soir, qu’un feu de pâtre, au fond de la campagne,

Comme un ami dont l’œil de loin nous accompagne,

Perce le crépuscule obscur.

« Quand, guidant sur le lac deux rames vagabondes,

Le ciel, dans ce miroir, t’offrira ses tableaux,

Qu’une molle nuée, en déroulant ses ondes,

Montre à tes yeux, baissés sur les vagues profondes,

Des flots se jouant dans les flots.

« Que, visitant parfois une île solitaire

Et des bords ombragés de feuillages mouvants,

Tu puisses, savourant ton exil volontaire,

En silence épier s’il est quelque mystère

Dans le bruit des eaux et des vents.

« Qu’à ton réveil joyeux, les chants des jeunes mères

T’annoncent et l’enfance, et la vie, et le jour.

Qu’un ruisseau passe auprès de tes fleurs éphémères,

Comme entre les doux soins et les tendres chimères

Passent l’espérance et l’amour.

« Qu’il soit dans la contrée un souvenir fidèle

De quelque bon seigneur, de hauteur dépourvu,

Ami de l’indigence et toujours aimé d’elle ;

Et que chaque vieillard le citant pour modèle,

Dise : Vous ne l’avez pas vu !

« Loin du monde surtout mon culte te réclame.

Sois le prophète ardent, qui vit le ciel ouvert,

Dont l’œil, au sein des nuits, brillait comme une flamme,

Et qui, de l’esprit sain ayant rempli son âme,

Allait, parlant dans le désert ! »

Tu le disais, ô Muse ! Et la cité bruyante

Autour de moi pourtant mêle ses mille voix,

Muse ! et je ne fuis pas la sphère tournoyante

Où le sort, agitant la foule imprévoyante,

Meut tant de destins à la fois !

C’est que, pour m’amener au terme où tout aspire,

Il m’est venu du ciel un guide au front joyeux ;

Pour moi, l’air le plus pur est l’air qu’elle respire ;

Je vois tous mes bonheurs, Muse, dans son sourire,

Et tous mes rêves dans ses yeux !

1823.

ODE VINGT-QUATRIÈME. PLUIE D’ÉTÉ.

L’aubépine et l’églantin,

Et le thym,

L’œillet, le lys et les roses,

En cette belle saison,

À foison

Montrent leurs robes écloses.

Le gentil rossignolet,

Doucelet,

Découpe, dessous l’ombrage,

Mille fredons babillards,

Frétillards,

Aux doux sons de son ramage.

Rémi Belleau.

Que la soirée est fraîche et douce !

Oh ! viens ! il a plu ce matin ;

Les humides tapis de mousse

Verdissent tes pieds de satin.

L’oiseau vole sous les feuillées,

Secouant ses ailes mouillées ;

Pauvre oiseau que le ciel bénit !

Il écoute le vent bruire,

Chante, et voit des gouttes d’eau luire,

Comme des perles, dans son nid.

La pluie a versé ses ondées ;

Le ciel reprend son bleu changeant ;

Les terres luisent fécondées

Comme sous un réseau d’argent.

Le petit ruisseau de la plaine,

Pour une heure enflé, roule et traîne

Brins d’herbe, lézards endormis,

Court, et, précipitant son onde

Du haut d’un caillou qu’il inonde,

Fait des Niagaras aux fourmis.

Tourbillonnant dans ce déluge,

Des insectes, sans avirons,

Voguent pressés, frêle refuge !

Sur des ailes de moucherons ;

D’autres pendent, comme à des îles,

À des feuilles, errants asiles ;

Heureux, dans leur adversité,

Si, perçant les flots de sa cime,

Une paille au bord de l’abîme

Retient leur flottante cité !

Les courants ont lavé le sable ;

Au soleil montent les vapeurs,

Et l’horizon insaisissable

Tremble et fuit sous leurs plis trompeurs.

On voit seulement sous leurs voiles,

Comme d’incertaines étoiles,

Des points lumineux scintiller,

Et les monts, de la brume enfuie,

Sortir, et, ruisselants de pluie,

Les toits d’ardoise étinceler.

Viens errer dans la plaine humide.

À cette heure nous serons seuls.

Mets sur mon bras ton bras timide ;

Viens, nous prendrons par les tilleuls.

Le soleil rougissant décline ;

Avant de quitter la colline,

Tourne un moment tes yeux pour voir,

Avec ses palais, ses chaumières,

Rayonnants des mêmes lumières,

La ville d’or sur le ciel noir.

Oh ! vois voltiger les fumées

Sur les toits de brouillards baignés !

Là, sont des épouses aimées,

Là, des cœurs doux et résignés.

La vie, hélas ! dont on s’ennuie,

C’est le soleil après la pluie…

Le voilà qui baisse toujours !

De la ville, que ses feux noient,

Toutes les fenêtres flamboient

Comme des yeux au front des tours.

L’arc-en-ciel ! l’arc-en-ciel ! Regarde. —

Comme il s’arrondit pur dans l’air !

Quel trésor le Dieu bon nous garde

Après le tonnerre et l’éclair !

Que de fois, sphères éternelles,

Mon âme a demandé ses ailes,

Implorant quelque Ithuriel,

Hélas ! pour savoir à quel monde

Mène cette courbe profonde,

Arche immense d’un pont du ciel !

7 juin 1828.

1822.

Il y a deux intentions dans la publication de ce livre, l’intention littéraire et l’intention politique ; mais, dans la pensée de l’auteur, la dernière est la conséquence de la première, car l’histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses.

On pourra voir dans l’arrangement de ces Odes une division qui, néanmoins, n’est pas méthodiquement tracée. Il a semblé à l’auteur que les émotions d’une âme n’étaient pas moins fécondes pour la poésie que les révolutions d’un empire.

Au reste, le domaine de la poésie est illimité. Sous le monde réel, il existe un monde idéal, qui se montre resplendissant à l’œil de ceux que des méditations graves ont accoutumés à voir dans les choses plus que les choses. Les beaux ouvrages de poésie en tout genre, soit en vers, soit en prose, qui ont honoré notre siècle, ont révélé cette vérité, à peine soupçonnée auparavant, que la poésie n’est pas dans la forme des idées, mais dans les idées elles-mêmes. La poésie, c’est tout ce qu’il y a d’intime dans tout.

Les changements survenus dans les évènements rendent nécessaire de rappeler que les Odes II, VI, VII, VIII et XV de ce recueil ont été publiées successivement depuis l’année 1819.

1823.

Il est permis peut-être aujourd’hui à l’auteur d’ajouter à ce peu de lignes quelques autres observations sur le but qu’il s’est proposé en composant ces Odes.

Convaincu que tout écrivain, dans quelque sphère que s’exerce son esprit, doit avoir pour objet principal d’être utile, et espérant qu’une intention honorable lui ferait pardonner la témérité de ses essais, il a tenté de solenniser quelques-uns de ceux des principaux souvenirs de notre époque qui peuvent être des leçons pour les sociétés futures. Il a adopté, pour consacrer ces événements, la forme de l’Ode, parce que c’était sous cette forme que les inspirations des premiers poëtes apparaissaient jadis aux premiers peuples.

Cependant l’Ode française, généralement accusée de froideur et de monotonie, paraissait peu propre à retracer ce que les trente dernières années de notre histoire présentent de touchant et de terrible, de sombre et d’éclatant, de monstrueux et de merveilleux. L’auteur de ce recueil, en réfléchissant sur cet obstacle, a cru découvrir que cette froideur n’était point dans l’essence de l’Ode, mais seulement dans la forme que lui ont jusqu’ici donnée les poètes lyriques. Il lui a semblé que la cause de cette monotonie était dans l’abus des apostrophes, des exclamations, des prosopopées et autres figures véhémentes que l’on prodiguait dans l’Ode ; moyens de chaleur qui glacent lorsqu’ils sont trop multipliés, et étourdissent au lieu d’émouvoir. Il a donc pensé que si l’on plaçait le mouvement de l’Ode dans les idées plutôt que dans les mots, si de plus on en asseyait la composition sur une idée fondamentale quelconque qui fût appropriée au sujet, et dont le développement s’appuyât dans toutes ses parties sur le développement de l’événement qu’elle raconterait, en substituant aux couleurs usées et fausses de la mythologie païenne les couleurs neuves et vraies de la théogonie chrétienne, on pourrait jeter dans l’Ode quelque chose de l’intérêt du drame, et lui faire parler en outre ce langage austère, consolant et religieux, dont a besoin une vieille société qui sort, encore toute chancelante, des saturnales de l’athéisme et de l’anarchie.

Voilà ce que l’auteur de ce livre a tenté, mais sans se flatter du succès ; voilà ce qu’il ne pouvait dire à la première édition de son recueil, de peur que l’exposé de ses doctrines ne parût la défense de ses ouvrages. Il peut, aujourd’hui que ses Odes ont subi l’épreuve hasardeuse de la publication, livrer au lecteur la pensée qui les a inspirées, et qu’il a eu la satisfaction de voir déjà, sinon approuvée, du moins comprise en partie. Au reste, ce qu’il désire avant tout, c’est qu’on ne lui croie pas la prétention de frayer une route ou de créer un genre.

La plupart des idées qu’il vient d’énoncer s’appliquent principalement à la première partie de ce recueil ; mais le lecteur pourra, sans que nous nous étendions davantage, remarquer dans le reste le même but littéraire et un semblable système de composition.

Nous arrêterons ici ces observations préliminaires qui exigeraient un volume de développements, et auxquelles on ne fera peut-être pas attention ; mais il faut toujours parler comme si l’on devait être entendu, écrire comme si l’on devait être lu, et penser comme si l’on devait être médité.

La première édition de ce recueil d’odes était suivie de trois poëmes de différents genres qui n’entraient pas dans le but de cette publication et que l’on a cru devoir supprimer. Cette seconde édition est augmentée de deux odes nouvelles, Louis XVII et Jéhovah.

1824.

Voici de nouvelles preuves pour ou contre le système de composition lyrique indiqué ailleurs par l’auteur de ces Odes. Ce n’est pas sans une défiance extrême qu’il les présente à l’examen des gens de goût ; car, s’il croit à des théories nées d’études consciencieuses et de méditations assidues, d’un autre côté, il croit fort peu à son talent. Il prie donc les hommes éclairés de vouloir bien ne pas étendre jusqu’à ses principes littéraires l’arrêt qu’ils seront sans doute fondés à prononcer contre ses essais poétiques. Aristote n’est-il pas innocent des tragédies de l’abbé d’Aubignac ?

Cependant, malgré son obscurité, il a déjà eu la douleur de voir ses principes littéraires, qu’il croyait irréprochables, calomniés ou du moins mal interprétés. C’est ce qui le détermine aujourd’hui à fortifier cette publication nouvelle d’une déclaration simple et loyale, laquelle le mette à l’abri de tout soupçon d’hérésie dans la querelle qui divise aujourd’hui le public lettré. Il y a maintenant deux partis dans la littérature comme dans l’état ; et la guerre poétique ne paraît pas devoir être moins acharnée que la guerre sociale n’est furieuse. Les deux camps semblent plus impatients de combattre que de traiter. Ils s’obstinent à ne vouloir point parler la même langue ; ils n’ont d’autre langage que le mot d’ordre à l’intérieur et le cri de guerre à l’extérieur : ce n’est pas le moyen de s’entendre.

Quelques voix importantes néanmoins se sont élevées, depuis quelque temps, parmi les clameurs des deux armées. Des conciliateurs se sont présentés avec de sages paroles entre les deux fronts d’attaque. Ils seront peut-être les premiers immolés, mais n’importe ! C’est dans leurs rangs que l’auteur de ce livre veut être placé, dût-il y être confondu. Il discutera, sinon avec la même autorité, du moins avec la même bonne foi. Ce n’est pas qu’il ne s’attende aux imputations les plus étranges, aux accusations les plus singulières. Dans le trouble où sont les esprits, le danger de parler est plus grand encore que celui de se taire ; mais, quand il s’agit d’éclairer et d’être éclairé, il faut regarder où est le devoir, et non où est le péril ; il se résigne donc. Il agitera, sans hésitation, les questions les plus délicates, et, comme le petit enfant thébain, il osera secouer la peau du lion.

Et d’abord, pour donner quelque dignité à cette discussion impartiale, dans laquelle il cherche la lumière bien plus qu’il ne l’apporte, il répudie tous ces termes de convention que les partis se rejettent réciproquement comme des ballons vides, signes sans signification, expressions sans expression, mots vagues que chacun définit au besoin de ses haines ou de ses préjugés, et qui ne servent de raisons qu’à ceux qui n’en ont pas. Pour lui, il ignore profondément ce que c’est que le genre classique et que le genre romantique. Selon une femme de génie, qui, la première, a prononcé le mot de littérature romantique en France, cette division se rapporte aux deux grandes ères du monde, celle qui a précédé l’établissement du christianisme et celle qui l’a suivi. D’après le sens littéral de cette explication, il semble que le Paradis perdu serait un poème classique, et la Henriade une œuvre romantique. Il ne paraît pas rigoureusement démontré que les deux mots importés par Mme de Staël soient aujourd’hui compris de cette façon.

En littérature, comme en toute chose, il n’y a que le bon et le mauvais, le beau et le difforme, le vrai et le faux. Or, sans établir ici de comparaisons qui exigeraient des restrictions et des développements, le beau dans Shakespeare est tout aussi classique (si classique signifie digne d’être étudié) que le beau dans Racine ; et le faux dans Voltaire est tout aussi romantique (si romantique veut dire mauvais) que le faux dans Calderon. Ce sont là de ces vérités naïves qui ressemblent plus encore à des pléonasmes qu’à des axiomes ; mais où n’est-on pas obligé de descendre pour convaincre l’entêtement et pour déconcerter la mauvaise foi ?

On objectera peut-être ici que les deux mots de guerre ont depuis quelque temps changé encore d’acception, et que certains critiques sont convenus d’honorer désormais du nom de classique toute production de l’esprit antérieure à notre époque, tandis que la qualification de romantique serait spécialement restreinte à cette littérature qui grandit et se développe avec le dix-neuvième siècle. Avant d’examiner en quoi cette littérature est propre à notre siècle, on demande en quoi elle peut avoir mérité ou encouru une désignation exceptionnelle. Il est reconnu que chaque littérature s’empreint plus ou moins profondément du ciel, des mœurs et de l’histoire du peuple dont elle est l’expression. Il y a donc autant de littératures diverses qu’il y a de sociétés différentes. David, Homère, Virgile, Le Tasse, Milton et Corneille, ces hommes, dont chacun représente une poésie et une nation, n’ont de commun entre eux que le génie. Chacun d’eux a exprimé et a fécondé la pensée publique dans son pays et dans son temps. Chacun d’eux a créé pour sa sphère sociale un monde d’idées et de sentiments approprié au mouvement et à l’étendue de cette sphère. Pourquoi donc envelopper d’une désignation vague et collective ces créations, qui, pour être toutes animées de la même âme, la vérité, n’en sont pas moins dissemblables et souvent contraires dans leurs formes, dans leurs éléments et dans leurs natures ? Pourquoi, en même temps, cette contradiction bizarre de décerner à une autre littérature, expression imparfaite encore d’une époque encore incomplète, l’honneur ou l’outrage d’une qualification également vague, mais exclusive, qui la sépare des littératures qui l’ont précédée ? Comme si elle ne pouvait être pesée que dans l’autre plateau de la balance ! comme si elle ne devait être inscrite que sur le revers du livre des fastes littéraires ! D’où lui vient ce nom de romantique ? Est-ce que vous lui avez découvert quelque rapport bien évident et bien intime avec la langue romance ou romane ? Alors expliquez-vous ; examinons la valeur de cette allégation ; prouvez d’abord qu’elle est fondée ; il vous restera ensuite à démontrer qu’elle n’est pas insignifiante.

Tous les livres