Odes et Ballades (page 18)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Odes et Ballades · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Qu’il sache que jamais la couronne ne tombe !

Ce haut sommet échappe à son fatal niveau.

Le supplice où des rois le corps mortel succombe

N’est pour eux qu’un sacre nouveau.

Louis, chargé de fers par des mains déloyales,

Dépouillé des pompes royales,

Sans cour, sans guerriers, sans hérauts,

Gardant sa royauté devant la hache même,

Jusque sur l’échafaud prouva son droit suprême,

En faisant grâce à ses bourreaux !

V

De Saint-Denis, de Sainte-Hélène,

Ainsi je méditais le sort,

Sondant d’une vue incertaine

Ces grands mystères de la mort.

Qui donc êtes-vous, Dieu superbe ?

Quel bras jette les tours sous l’herbe,

Change la pourpre en vil lambeau ?

D’où vient votre souffle terrible ?

Et quelle est la main invisible

Qui garde les clefs du tombeau ?

Septembre 1824.

ODE TROISIÈME. LES VIERGES DE VERDUN.

Et les vierges de la vallée d’Oahram vinrent à moi, et elles me dirent : Chante-nous, parce que nous étions innocentes et fidèles.

Le prêtre portera l’étole blanche et noire

Lorsque les saints flambeaux pour vous s’allumeront ;

Et, de leurs longs cheveux voilant leurs fronts d’ivoire,

Les jeunes filles pleureront.

A. Guiraud.

I

Pourquoi m’apportez-vous ma lyre,

Spectres légers ? — que voulez-vous ?

Fantastiques beautés, ce lugubre sourire

M’annonce-t-il votre courroux ?

Sur vos écharpes éclatantes

Pourquoi flotte à longs plis ce crêpe menaçant ?

Pourquoi sur des festons ces chaînes insultantes,

Et ces roses, teintes de sang ?

Retirez-vous : rentrez dans les sombres abîmes…

Ah ! que me montrez-vous ?… quels sont ces trois tombeaux ?

Quel est ce char affreux, surchargé de victimes ?

Quels sont ces meurtriers, couverts d’impurs lambeaux ?

J’entends des chants de mort ; j’entends des cris de fête.

Cachez-moi le char qui s’arrête !…

Un fer lentement tombe à mes regards troublés ; —

J’ai vu couler du sang… Est-il bien vrai, parlez,

Qu’il ait rejailli sur ma tête ?

Venez-vous dans mon âme éveiller le remord ?

Ce sang… je n’en suis point coupable !

Fuyez, vierges ; fuyez, famille déplorable :

Lorsque vous n’étiez plus, je n’étais pas encor.

Qu’exigez-vous de moi ? J’ai pleuré vos misères ;

Dois-je donc expier les crimes de mes pères ?

Pourquoi troublez-vous mon repos ?

Pourquoi m’apportez-vous ma lyre frémissante ?

Demandez-vous des chants à ma voix innocente,

Et des remords à vos bourreaux ?

II

Sous des murs entourés de cohortes sanglantes,

Siége le sombre tribunal.

L’accusateur se lève, et ses lèvres tremblantes

S’agitent d’un rire infernal.

C’est Tinville : on le voit, au nom de la patrie,

Convier aux forfaits cette horde flétrie

D’assassins, juges à leur tour ;

Le besoin du sang le tourmente ;

Et sa voix homicide à la hache fumante

Désigne les têtes du jour.

Il parle : ses licteurs vers l’enceinte fatale

Traînent les malheureux que sa fureur signale ;

Les portes devant eux s’ouvrent avec fracas ;

Et trois vierges, de grâce et de pudeur parées,

De leurs compagnes entourées,

Paraissent parmi les soldats.

Le peuple, qui se tait, frémit de son silence ;

Il plaint son esclavage en plaignant leurs malheurs,

Et repose sur l’innocence

Ses regards las du crime et troublés par ses pleurs.

Eh quoi ! quand ces beautés, lâchement accusées,

Vers ces juges de mort s’avançaient dans les fers,

Ces murs n’ont pas, croulant sous leurs voûtes brisées,

Rendu les monstres aux enfers !

Que faisaient nos guerriers ?… Leur vaillance trompée

Prêtait au vil couteau le secours de l’épée ;

Ils sauvaient ces bourreaux qui souillaient leurs combats.

Hélas ! un même jour, jour d’opprobre et de gloire,

Voyait Moreau monter au char de la victoire,

Et son père au char du trépas !

Quand nos chefs, entourés des armes étrangères,

Couvrant nos cyprès de lauriers,

Vers Paris lentement reportaient leurs bannières,

Frédéric sur Verdun dirigeait ses guerriers.

Verdun, premier rempart de la France opprimée,

D’un roi libérateur crut saluer l’armée.

En vain tonnaient d’horribles lois ;

Verdun se revêtit de sa robe de fête,

Et, libre de ses fers, vint offrir sa conquête

Au monarque vengeur des rois.

Alors, vierges, vos mains (ce fut là votre crime !)

Des festons de la joie ornèrent les vainqueurs.

Ah ! pareilles à la victime,

La hache à vos regards se cachait sous des fleurs.

Ce n’est pas tout ; hélas ! sans chercher la vengeance,

Quand nos bannis, bravant la mort et l’indigence,

Combattaient nos tyrans encor mal affermis,

Vos nobles cœurs ont plaint de si nobles misères ;

Votre or a secouru ceux qui furent nos frères

Et n’étaient pas nos ennemis.

Quoi ! ce trait glorieux, qui trahit leur belle âme,

Sera donc l’arrêt de leur mort !

Mais non, l’accusateur, que leur aspect enflamme,

Tressaille d’un honteux transport.

Il veut, vierges, au prix d’un affreux sacrifice,

En taisant vos bienfaits, vous ravir au supplice ;

Il croit vos chastes cœurs par la crainte abattus.

Du mépris qui le couvre acceptez le partage,

Souillez-vous d’un forfait, l’infâme aréopage

Vous absoudra de vos vertus.

Répondez-moi, vierges timides ;

Qui, d’un si noble orgueil arma ces yeux si doux ?

Dites, qui fit rouler dans vos regards humides

Les pleurs généreux du courroux ?

Je le vois à votre courage :

Quand l’oppresseur qui vous outrage

N’eût pas offert la honte en offrant son bienfait,

Coupables de pitié pour des français fidèles,

Vous n’auriez pas voulu, devant des lois cruelles,

Nier un si noble forfait !

C’en est donc fait ; déjà sous la lugubre enceinte

À retenti l’arrêt dicté par la fureur.

Dans un muet murmure, étouffé par la crainte,

Le peuple, qui l’écoute, exhale son horreur.

Regagnez des cachots les sinistres demeures,

Ô vierges ! encor quelques heures…

Ah ! priez sans effroi, votre âme est sans remord.

Coupez ces longues chevelures,

Où la main d’une mère enlaçait des fleurs pures,

Sans voir qu’elle y mêlait les pavots de la mort !

Bientôt ces fleurs encor pareront votre tête ;

Les anges vous rendront ces symboles touchants ;

Votre hymne de trépas sera l’hymne de fête

Que les vierges du ciel rediront dans leurs chants.

Vous verrez près de vous, dans ces chœurs d’innocence,

Charlotte, autre Judith, qui vous vengea d’avance ;

Cazotte ; Élisabeth, si malheureuse en vain ;

Et Sombreuil, qui trahit par ses pâleurs soudaines

Le sang glacé des morts circulant dans ses veines ;

Martyres, dont l’encens plaît au Martyr divin !

III

Ici, devant mes yeux erraient des lueurs sombres ;

Des visions troublaient mes sens épouvantés ;

Les spectres sur mon front balançaient dans les ombres

De longs linceuls ensanglantés.

Les trois tombeaux, le char, les échafauds funèbres,

M’apparurent dans les ténèbres ;

Tout rentra dans la nuit des siècles révolus ;

Les vierges avaient fui vers la naissante aurore ;

Je me retrouvai seul, et je pleurais encor

Quand ma lyre ne chantait plus !

Octobre 1818.

ODE CINQUIÈME. LOUIS XVII

Capet, éveille-toi !

I

En ce temps-là, du ciel les portes d’or s’ouvrirent ;

Du Saint des Saints ému les feux se découvrirent ;

Tous les cieux un moment brillèrent dévoilés ;

Et les élus voyaient, lumineuses phalanges,

Venir une jeune âme entre de jeunes anges

Sous les portiques étoilés.

C’était un bel enfant qui fuyait de la terre ;

Son œil bleu du malheur portait le signe austère ;

Ses blonds cheveux flottaient sur ses traits pâlissants ;

Et les vierges du ciel, avec des chants de fête,

Aux palmes du martyre unissaient sur sa tête

La couronne des innocents.

II

On entendit des voix qui disaient dans la nue :

— « Jeune ange, Dieu sourit à ta gloire ingénue ;

Viens, rentre dans ses bras pour ne plus en sortir ;

Et vous, qui du Très-Haut racontez les louanges,

Séraphins, prophètes, archanges,

Courbez-vous, c’est un roi ; chantez, c’est un martyr ! »

— « Où donc ai-je régné ? demandait la jeune ombre.

Je suis un prisonnier, je ne suis point un roi.

Hier je m’endormis au fond d’une tour sombre.

Où donc ai-je régné ? Seigneur, dites-le moi.

Hélas ! mon père est mort d’une mort bien amère ;

Ses bourreaux, ô mon Dieu, m’ont abreuvé de fiel ;

Je suis un orphelin ; je viens chercher ma mère,

Qu’en mes rêves j’ai vue au ciel. »

Les anges répondaient : — « Ton Sauveur te réclame.

Ton Dieu d’un monde impie a rappelé ton âme.

Fuis la terre insensée où l’on brise la croix,

Où jusque dans la mort descend le régicide,

Où le meurtre, d’horreurs avide,

Fouille dans les tombeaux pour y chercher des rois. »

— « Quoi ! de ma lente vie ai-je achevé le reste ?

Disait-il ; tous mes maux, les ai-je enfin soufferts ?

Est-il vrai qu’un geôlier, de ce rêve céleste,

Ne viendra pas demain m’éveiller dans mes fers ?

Captif, de mes tourments cherchant la fin prochaine,

J’ai prié ; Dieu veut-il enfin me secourir ?

Oh ! n’est-ce pas un songe ? a-t-il brisé ma chaîne ?

Ai-je eu le bonheur de mourir ?

« Car vous ne savez point quelle était ma misère !

Chaque jour dans ma vie amenait des malheurs ;

Et, lorsque je pleurais, je n’avais pas de mère

Pour chanter à mes cris, pour sourire à mes pleurs.

D’un châtiment sans fin languissante victime,

De ma tige arraché comme un tendre arbrisseau,

J’étais proscrit bien jeune, et j’ignorais quel crime

J’avais commis dans mon berceau.

« Et pourtant, écoutez : bien loin dans ma mémoire,

J’ai d’heureux souvenirs avant ces temps d’effroi ;

J’entendais en dormant des bruits confus de gloire,

Et des peuples joyeux veillaient autour de moi.

Un jour tout disparut dans un sombre mystère ;

Je vis fuir l’avenir à mes destins promis ;

Je n’étais qu’un enfant, faible et seul sur la terre,

Hélas ! et j’eus des ennemis !

« Ils m’ont jeté vivant sous des murs funéraires ;

Mes yeux voués aux pleurs n’ont plus vu le soleil ;

Mais vous que je retrouve, anges du ciel, mes frères,

Vous m’avez visité souvent dans mon sommeil.

Mes jours se sont flétris dans leurs mains meurtrières,

Seigneur, mais les méchants sont toujours malheureux ;

Oh ! ne soyez pas sourd comme eux à mes prières,

Car je viens vous prier pour eux. »

Et les anges chantaient : — « L’arche à toi se dévoile,

Suis-nous ; sur ton beau front nous mettrons une étoile.

Prends les ailes d’azur des chérubins vermeils ;

Tu viendras avec nous bercer l’enfant qui pleure,

Ou, dans leur brûlante demeure,

D’un souffle lumineux rajeunir les soleils ! »

III

Soudain le chœur cessa, les élus écoutèrent ;

Il baissa son regard par les larmes terni ;

Au fond des cieux muets les mondes s’arrêtèrent,

Et l’éternelle voix parla dans l’infini :

« Ô roi ! je t’ai gardé loin des grandeurs humaines.

Tu t’es réfugié du trône dans les chaînes.

Va, mon fils, bénis tes revers.

Tu n’as point su des rois l’esclavage suprême,

Ton front du moins n’est pas meurtri du diadème,

Si tes bras sont meurtris de fers.

« Enfant, tu t’es courbé sous le poids de la vie ;

Et la terre, pourtant, d’espérance et d’envie

Avait entouré ton berceau !

Viens, ton Seigneur lui-même eut ses douleurs divines,

Et mon Fils, comme toi, roi couronné d’épines,

Porta le sceptre de roseau. »

Décembre 1822.

ODE TROISIÈME. MOÏSE SUR LE NIL.

En ce même temps, la fille de Pharaon vint au fleuve pour se baigner, accompagnée de ses filles, qui marchaient le long du bord de l’eau.Exode.

« Mes sœurs, l’onde est plus fraîche aux premiers feux du jour.

Venez : le moissonneur repose en son séjour ;

La rive est solitaire encore ;

Memphis élève à peine un murmure confus ;

Et nos chastes plaisirs, sous ces bosquets touffus,

N’ont d’autre témoin que l’aurore.

« Au palais de mon père on voit briller les arts ;

Mais ces bords pleins de fleurs charment plus mes regards

Qu’un bassin d’or ou de porphyre ;

Ces chants aériens sont mes concerts chéris ;

Je préfère aux parfums qu’on brûle en nos lambris

Le souffle embaumé du zéphire.

« Venez : l’onde est si calme et le ciel est si pur !

Laissez sur ces buissons flotter les plis d’azur

De vos ceintures transparentes ;

Détachez ma couronne et ces voiles jaloux ;

Car je veux aujourd’hui folâtrer avec vous,

Au sein des vagues murmurantes.

« Hâtons-nous… Mais parmi les brouillards du matin,

Que vois-je ? — Regardez à l’horizon lointain…

Ne craignez rien, filles timides !

C’est sans doute, par l’onde entraîné vers les mers,

Le tronc d’un vieux palmier qui, du fond des déserts,

Vient visiter les Pyramides.

« Que dis-je ? Si j’en crois mes regards indécis,

C’est la barque d’Hermès ou la conque d’Isis,

Que pousse une brise légère.

Mais non ; c’est un esquif où, dans un doux repos,

J’aperçois un enfant qui dort au sein des flots,

Comme on dort au sein de sa mère.

« Il sommeille ; et, de loin, à voir son lit flottant,

On croirait voir voguer sur le fleuve inconstant

Le nid d’une blanche colombe.

Dans sa couche enfantine il erre au gré du vent ;

L’eau le balance, il dort, et le gouffre mouvant

Semble le bercer dans sa tombe.

« Il s’éveille : accourez, ô vierges de Memphis !

Il crie… Ah ! quelle mère a pu livrer son fils

Au caprice des flots mobiles ?

Il tend les bras ; les eaux grondent de toute part.

Hélas ! contre la mort il n’a d’autre rempart

Qu’un berceau de roseaux fragiles.

« Sauvons-le… — C’est peut-être un enfant d’Israël.

Mon père les proscrit ; mon père est bien cruel

De proscrire ainsi l’innocence !

Faible enfant ! ses malheurs ont ému mon amour,

Je veux être sa mère : il me devra le jour,

S’il ne me doit pas la naissance. »

Ainsi parlait Iphis, l’espoir d’un roi puissant,

Alors qu’aux bords du Nil son cortège innocent

Suivait sa course vagabonde ;

Et ces jeunes beautés qu’elle effaçait encor,

Quand la fille des rois quittait ses voiles d’or,

Croyaient voir la fille de l’onde.

Sous ses pieds délicats déjà le flot frémit.

Tremblante, la pitié vers l’enfant qui gémit

La guide en sa marche craintive ;

Elle a saisi l’esquif ! Fière de ce doux poids,

L’orgueil sur son beau front, pour la première fois,

Se mêle à la pudeur naïve.

Bientôt, divisant l’onde et brisant les roseaux,

Elle apporte à pas lents l’enfant sauvé des eaux

Sur le bord de l’arène humide ;

Et ses sœurs tour à tour, au front du nouveau-né,

Offrant leur doux sourire à son œil étonné,

Déposaient un baiser timide.

Accours, toi qui, de loin, dans un doute cruel,

Suivais des yeux ton fils sur qui veillait le ciel ;

Viens ici comme une étrangère ;

Ne crains rien : en pressant Moïse entre tes bras,

Tes pleurs et tes transports ne te trahiront pas,

Car Iphis n’est pas encor mère !

Alors, tandis qu’heureuse et d’un pas triomphant,

La vierge au roi farouche amenait l’humble enfant,

Baigné des larmes maternelles,

On entendait en chœur, dans les cieux étoilés,

Des anges, devant Dieu de leurs ailes voilés,

Chanter les lyres éternelles.

« Ne gémis plus, Jacob, sur la terre d’exil ;

Ne mêle plus tes pleurs aux flots impurs du Nil :

Le Jourdain va t’ouvrir ses rives.

Le jour enfin approche où vers les champs promis

Gessen verra s’enfuir, malgré leurs ennemis,

Les tribus si longtemps captives.

« Sous les traits d’un enfant délaissé sur les flots,

C’est l’élu du Sina, c’est le roi des fléaux,

Qu’une vierge sauve de l’onde.

Mortels, vous dont l’orgueil méconnaît l’Éternel,

Fléchissez : un berceau va sauver Israël,

Un berceau doit sauver le monde ! »

Février 1820.

ODE NEUVIÈME. MON ENFANCE.

…Primus labor

…Animos atque arma videre

Bellantûm…

Virgile. Géorgiques

Voilà que tout cela est passé… Mon enfance n’est plus ; elle est morte, pour ainsi dire, quoique je vive encore.Saint Augustin. Confessions.

I

J’ai des rêves de guerre en mon âme inquiète ;

J’aurais été soldat, si je n’étais poëte.

Ne vous étonnez point que j’aime les guerriers !

Souvent, pleurant sur eux, dans ma douleur muette,

J’ai trouvé leur cyprès plus beau que nos lauriers.

Enfant, sur un tambour ma crèche fut posée.

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