Odes et Ballades
ODE DIXIÈME. À G… Y.
O rus ! Virgile.
Il est pour tout mortel, soit que, loin de l’envie,
Un astre aux rayons purs illumine sa vie ;
Soit qu’il suive à pas lents un cercle de douleurs,
Et, regrettant quelque ombre à son amour ravie,
Veille auprès de sa lampe, et répande des pleurs ;
Il est des jours de paix, d’ivresse et de mystère,
Où notre cœur savoure un charme involontaire,
Où l’air vibre, animé d’ineffables accords,
Comme si l’âme heureuse entendait de la terre
Le bruit vague et lointain de la cité des morts.
Souvent ici, domptant mes douleurs étouffées,
Mon bonheur s’éleva comme un château de fées,
Avec ses murs de nacre, aux mobiles couleurs,
Ses tours, ses portes d’or, ses pièges, ses trophées,
Et ses fruits merveilleux, et ses magiques fleurs.
Puis soudain tout fuyait : sur d’informes décombres
Tout à tour à mes yeux passaient de pâles ombres ;
D’un crêpe nébuleux le ciel était voilé ;
Et, de spectres en deuil peuplant ces déserts sombres,
Un tombeau dominait le palais écroulé.
Vallon ! j’ai bien souvent laissé dans ta prairie,
Comme une eau murmurante, errer ma rêverie ;
Je n’oublîrai jamais ces fugitifs instants ;
Ton souvenir sera, dans mon âme attendrie,
Comme un son triste et doux qu’on écoute longtemps !
1823.
ODE CINQUIÈME. À L’ACADÉMIE DES JEUX FLORAUX.
At mihi jam puero cœlestia sacra placebant,
Inque suum furtim musa trahebat opus.
Ovide.
Vous dont le poétique empire
S’étend des bords du Rhône aux rives de l’Adour,
Vous dont l’art tout-puissant n’est qu’un joyeux délire,
Rois des combats du chant, rois des jeux de la lyre,
Ô maîtres du savoir d’amour !
Aussi belle qu’à sa naissance,
Votre muse se rit des ans et des douleurs ;
Le temps semble en passant respecter son enfance ;
Et la gloire, à ses yeux se voilant d’innocence,
Cache ses lauriers sous des fleurs.
Salut ! — Enfant, j’ai pour ma mère
Cueilli quelques rameaux dans vos sacrés bosquets ;
Votre main s’est offerte à ma main téméraire ;
Étranger, vous m’avez accueilli comme un frère,
Et fait asseoir dans vos banquets.
Parmi les juges de l’arène
L’athlète fut admis, vainqueur bien faible encor.
Jamais pourtant, errant sur les monts de Pyrène,
Il n’avait réveillé de belle suzeraine
Aux sons hospitalier du cor.
D’une fée, aux lointaines sphères,
Jamais il n’avait dit les magiques jardins ;
Ni, le soir, pour charmer des dames peu sévères,
Conté, près du foyer, les exploits des trouvères,
Et les amours des paladins.
D’autres, d’une voix immortelle,
Vous peindront d’heureux jours en de joyeux accords.
Moi, la douleur m’éprouve, et mes chants viennent d’elle.
Je souffre et je console, et ma muse fidèle
Se souvient de ceux qui sont morts !
Mai 1822.
ODE HUITIÈME. À L’ARC DE TRIOMPHE DE L’ÉTOILE.
Non deficit alterVirgile.
I
La France a des palais, des tombeaux, des portiques,
De vieux châteaux tout pleins de bannières antiques,
Héroïques joyaux conquis dans les dangers ;
Sa pieuse valeur, prodigue en fiers exemples,
Pour parer ces superbes temples,
Dépouille les camps étrangers.
On voit dans ses cités, de monuments peuplées,
Rome et ses dieux, Memphis et ses noirs mausolées ;
Le lion de Venise en leurs murs a dormi ;
Et quand, pour embellir nos vastes Babylones,
Le bronze manque à ses colonnes,
Elle en demande à l’ennemi !
Lorsque luit aux combats son armure enflammée,
Son oriflamme auguste et de lys parsemée
Chasse les escadrons ainsi que des troupeaux ;
Puis elle offre aux vaincus des dons après les guerres,
Et, comme des hochets vulgaires,
Y mêle leurs propres drapeaux.
II
Arc triomphal ! la foudre, en terrassant ton maître,
Semblait avoir frappé ton front encore à naître.
Par nos exploits nouveaux te voilà relevé !
Car on n’a pas voulu, dans notre illustre armée,
Qu’il fût de notre renommée
Un monument inachevé !
Dis aux siècles le nom de leur chef magnanime.
Qu’on lise sur ton front que nul laurier sublime
À des glaives français ne peut se dérober.
Lève-toi jusqu’aux cieux, portique de victoire !
Que le géant de notre gloire
Puisse passer sans se courber !
Novembre 1823.
ODE SEIZIÈME. À L’OMBRE D’UN ENFANT.
Qui es in cælis
Oh ! parmi les soleils, les sphères, les étoiles,
Les portiques d’azur, les palais de saphir,
Parmi les saints rayons, parmi les sacrés voiles
Qu’agite un éternel zéphyr ;
Dans le torrent d’amour où toute âme se noie,
Où s’abreuve de feux le séraphin brûlant,
Dans l’orbe flamboyant qui sans cesse tournoie
Autour du trône étincelant ;
Parmi les jeux sans fin des âmes enfantines,
Quand leurs soins, d’un vieil astre, égaré dans les cieux,
Avec de longs efforts et des voix argentines,
Guident les chancelants essieux ;
Ou lorsqu’entre ses bras quelque vierge ravie
Les prend, d’un sain baiser leur imprime le sceau,
Et rit, leur demandant si l’aspect de la vie
Les effrayait dans leur berceau ;
Ou qu’enfin, dans son arche éclatante et profonde,
Rangeant de cieux en cieux son cortège ébloui,
Jésus, pour accomplir ce qui fut dit au monde,
Les place le plus près de lui ;
Oh ! dans ce monde auguste où rien n’est éphémère,
Dans ces flots de bonheur que ne trouble aucun fiel,
Enfant ! loin du sourire et des pleurs de ta mère,
N’es-tu pas orphelin au ciel ?
Octobre 1823.
ODE SEPTIÈME. À LA COLONNE DE LA PLACE VENDÔME.
Parva magnis.
I
Ô monument vengeur ! trophée indélébile !
Bronze qui, tournoyant sur ta base immobile,
Sembles porter au ciel ta gloire et ton néant ;
Et, de tout ce qu’a fait une main colossale,
Seul es resté debout ; — ruine triomphale
De l’édifice du géant !
Débris du Grand Empire et de la Grande Armée,
Colonne, d’où si haut parle la renommée !
Je t’aime : l’étranger t’admire avec effroi.
J’aime tes vieux héros, sculptés par la Victoire,
Et tous ces fantômes de gloire
Qui se pressent autour de toi.
J’aime à voir sur tes flancs, colonne étincelante,
Revivre ces soldats qu’en leur onde sanglante
Ont roulés le Danube, et le Rhin, et le Pô !
Tu mets comme un guerrier le pied sur ta conquête.
J’aime ton piédestal d’armures, et ta tête
Dont le panache est un drapeau !
Au bronze de Henri mon orgueil te marie.
J’aime à vous voir tous deux, honneur de la patrie,
Immortels, dominant nos troubles passagers,
Sortir, signes jumeaux d’amour et de colère,
Lui, de l’épargne populaire,
Toi, des arsenaux étrangers !
Que de fois, tu le sais, quand la nuit sous ses voiles
Fait fuir la blanche lune ou trembler les étoiles,
Je viens, triste, évoquer tes fastes devant moi ;
Et, d’un œil enflammé dévorant ton histoire,
Prendre, convive obscur, ma part de tant de gloire,
Comme un pâtre au banquet d’un roi !
Que de fois j’ai cru voir, ô colonne française,
Ton airain ennemi rugir dans la fournaise !
Que de fois, ranimant tes combattants épars,
Heurtant sur tes parois leurs armes dérouillées,
J’ai ressuscité ces mêlées
Qui t’assiègent de toutes parts !
Jamais, ô monument, même ivres de leur nombre,
Les étrangers sans peur n’ont passé sous ton ombre.
Leurs pas n’ébranlent point ton bronze souverain.
Quand le sort une fois les poussa vers nos rives,
Ils n’osaient étaler leurs parades oisives
Devant tes batailles d’airain !
II
Mais quoi ! n’entends-je point, avec de sourds murmures,
De ta base à ton front bruire les armures ?
Colonne ! il m’a semblé qu’éblouissant mes yeux,
Tes bataillons cuivrés cherchaient à redescendre…
Que tes demi-dieux, noirs d’une héroïque cendre,
Interrompaient soudain leur marche vers les cieux !
Leur voix mêlait des noms à leur vieille devise :
« Tarente, Reggio, Dalmatie et Trévise ! »
Et leurs aigles, sortant de leur puissant sommeil,
Suivaient d’un bec ardent cette aigle à double tête,
Dont l’œil, ami de l’ombre où son essor s’arrête,
Se baisse à leur regard, comme aux feux du soleil !
Qu’est-ce donc ? — Et pourquoi, bronze envié de Rome,
Vois-je tes légions frémir comme un seul homme ?
Quel impossible outrage à ta hauteur atteint ?
Qui donc a réveillé ces ombres immortelles,
Ces aigles qui, battant ta base de leurs ailes,
Dans leur ongle captif pressent leur foudre éteint ?
III
Je comprends : — l’étranger, qui nous croit sans mémoire,
Veut, feuillet par feuillet, déchirer notre histoire,
Écrite avec du sang, à la pointe du fer. —
Ose-t-il, imprudent ! heurter tant de trophées ?
De ce bronze, forgé de foudres étouffées,
Chaque étincelle est un éclair !
Est-ce Napoléon qu’il frappe en notre armée ?
Veut-il, de cette gloire en tant de lieux semée,
Disputer l’héritage à nos vieux généraux ?
Pour un fardeau pareil il a la main débile :
L’Empire d’Alexandre et les armes d’Achille
Ne se partagent qu’aux héros.
Mais non ! l’autrichien, dans sa fierté qu’il dompte,
Est content si leurs noms ne disent que sa honte.
Il fait de sa défaite un titre à nos guerriers,
Et, craignant des vainqueurs moins que des feudataires,
Il pardonne aux fleurons de nos ducs militaires,
Si ce ne sont que des lauriers.
Bronze ! il n’a donc jamais, fier pour une victoire,
Subi de tes splendeurs l’aspect expiatoire ?
D’où vient tant de courage à cet audacieux ?
Croit-il impunément toucher à nos annales ?
Et comment donc lit-il ces pages triomphales
Que tu déroules dans les cieux ?
Est-ce un langage obscur à ses regards timides ?
Eh ! qu’il s’en fasse instruire au pied des Pyramides,
À Vienne, au vieux Kremlin, au morne Escurial !
Qu’il en parle à ces rois, cour dorée et nombreuse,
Qui naguère peuplait d’une tente poudreuse
Le vestibule impérial !
IV
À quoi pense-t-il donc, l’étranger qui nous brave ?
N’avions-nous pas hier l’Europe pour esclave ?
Nous, subir de son joug l’indigne talion !
Non ! au champ du combat nous pouvons reparaître.
On nous a mutilés ; mais le temps a peut-être
Fait croître l’ongle du lion.
De quel droit viennent-ils découronner nos gloires ?
Les Bourbons ont toujours adopté des victoires.
Nos rois t’ont défendu d’un ennemi tremblant,
Ô Trophée ! à leurs pieds tes palmes se déposent ;
Et si tes quatre aigles reposent,
C’est à l’ombre du drapeau blanc.
Quoi ! le globe est ému de volcans électriques ;
Derrière l’océan grondent les Amériques ;
Stamboul rugit ; Hellé remonte aux jours anciens ;
Lisbonne se débat aux mains de l’Angleterre…
Seul, le vieux peuple franc s’indigne que la terre
Tremble à d’autres pas que les siens !
Prenez garde, étrangers ! — nous ne savons que faire !
La paix nous berce en vain dans son oisive sphère,
L’arène de la guerre a pour nous tant d’attrait !
Nous froissons dans nos mains, hélas ! inoccupées,
Des lyres, à défaut d’épées !
Nous chantons, comme on combattrait !
Prenez garde ! — La France, où grandit un autre âge,
N’est pas si morte encor qu’elle souffre un outrage !
Les partis pour un temps voileront leur tableau.
Contre une injure, ici, tout s’unit, tout se lève,
Tout s’arme, et la Vendée aiguisera son glaive
Sur la pierre de Waterloo.
Vous dérobez des noms ! — Quoi donc ! faut-il qu’on aille
Lever sur tous vos champs des titres de bataille ?
Faut-il, quittant ces noms par la valeur trouvés,
Pour nos gloires, chez vous, chercher d’autres baptêmes ?
Sur l’airain de vos canons mêmes
Ne sont-ils point assez gravés ?
L’étranger briserait le blason de la France !
On verrait, enhardi par notre indifférence,
Sur nos fiers écussons tomber son vil marteau !
Ah ! comme ce romain qui remuait la terre,
Vous portez, ô français ! et la paix et la guerre
Dans le pli de votre manteau.
Votre aile en un moment touche, à sa fantaisie,
L’Afrique par Cadix et par Moscou l’Asie.
Vous chassez en courant anglais, russes, germains ;
Les tours croulent devant vos trompettes fatales ;
Et de toutes les capitales
Vos drapeaux savent les chemins.
Quand leur destin se pèse avec vos destinées,
Toutes les nations s’inclinent détrônées.
La gloire pour vos noms n’a point assez de bruit.
Sans cesse autour de vous les états se déplacent.
Quand votre astre paraît, tous les autres s’effacent ;
Quand vous marchez, l’univers suit !
Que l’Autriche en rampant de nœuds vous environne,
Les deux géants de France ont foulé sa couronne !
L’histoire, qui des temps ouvre le Panthéon,
Montre empreints aux deux fronts du vautour d’Allemagne
La sandale de Charlemagne,
L’éperon de Napoléon.
Allez ! — Vous n’avez plus l’aigle qui de son aire
Sur tous les fronts trop hauts portait votre tonnerre ;
Mais il vous reste encor l’oriflamme et les lys.
Mais c’est le coq gaulois qui réveille le monde ;
Et son cri peut promettre à votre nuit profonde
L’aube du soleil d’Austerlitz !
V
C’est moi qui me tairais ! Moi qu’enivrait naguère
Mon nom saxon, mêlé parmi des cris de guerre !
Moi, qui suivais le vol d’un drapeau triomphant !
Qui, joignant aux clairons ma voix entrecoupée,
Eus pour premier hochet le nœud d’or d’une épée !
Moi, qui fus un soldat quand j’étais un enfant !
Non, frères ! non, français de cet âge d’attente !
Nous avons tous grandi sur le seuil de la tente.
Condamnés à la paix, aiglons bannis des cieux,
Sachons du moins, veillant aux gloires paternelles,
Garder de tout affront, jalouses sentinelles,
Les armures de nos aïeux !
Février 1827.
LIVRE TROISIÈME.
1824-1828.
Le temps, qui dérobe à la jeunesse ses années, m’en a déjà ravi vingt-trois sur son aile. Mes jours s’écoulent à longs flots… Mais, quelle que soit mon intelligence, étendue ou bornée, précoce ou tardive, elle sera toujours mesurée au but vers lequel m’entraîne le temps, me guide le ciel ; car j’userai sans cesse de moi-même sous l’œil de celui qui me donne ma tâche, de mon divin créateur.Milton. Sonnets.
ODE PREMIÈRE. À M. ALPHONSE DE L.
Or, sachant ces choses, nous venons enseigner aux hommes la crainte de Dieu.II Cor., v.
I
Pourtant je m’étais dit : « Abritons mon navire.
Ne livrons plus ma voile au vent qui la déchire.
Cachons ce luth. Mes chants peut-être auraient vécu !
Soyons comme un soldat qui revient sans murmure
Suspendre à son chevet un vain reste d’armure,
Et s’endort, vainqueur ou vaincu ! »
Je ne demandais plus à la muse que j’aime
Qu’un seul chant pour ma mort, solennel et suprême !
Le poëte avec joie au tombeau doit s’offrir ;
S’il ne souriait pas au moment où l’on pleure,
Chacun lui dirait : « Voici l’heure !
Pourquoi ne pas chanter, puisque tu vas mourir ? »
C’est que la mort n’est pas ce que la foule en pense !
C’est l’instant où notre âme obtient sa récompense,
Où le fils exilé rentre au sein paternel.
Quand nous penchons près d’elle une oreille inquiète,
La voix du trépassé, que nous croyons muette,
A commencé l’hymne éternel !
II
Plus tôt que je n’ai dû, je reviens dans la lice ;
Mais tu le veux, ami ! Ta muse est ma complice ;
Ton bras m’a réveillé ; c’est toi qui m’as dit : « Va !
Dans la mêlée encor jetons ensemble un gage ;
De plus en plus elle s’engage.
Marchons, et confessons le nom de Jéhova ! »
J’unis donc à tes chants quelques chants téméraires.
Prends ton luth immortel : nous combattrons en frères
Pour les mêmes autels et les mêmes foyers.
Montés au même char, comme un couple homérique,
Nous tiendrons, pour lutter dans l’arène lyrique,
Toi la lance, moi les coursiers.
Puis, pour faire une part à la faiblesse humaine,
Je ne sais quelle pente au combat me ramène.
J’ai besoin de revoir ce que j’ai combattu,
De jeter sur l’impie un dernier anathème,
De te dire, à toi, que je t’aime,
Et de chanter encore un hymne à la vertu !
III
Ah ! nous ne sommes plus au temps où le poëte
Parlait au ciel en prêtre, à la terre en prophète !
Que Moïse, Isaïe, apparaisse en nos champs,
Les peuples qu’ils viendront juger, punir, absoudre,
Dans leurs yeux pleins d’éclairs méconnaîtront la foudre
Qui tonne en éclats dans leurs chants.
Vainement ils iront s’écriant dans les villes :
« Plus de rébellions ! plus de guerres civiles !