Odes et Ballades (page 2)
Aux autels du veau d’or pourquoi danser toujours ?
Dagon va s’écrouler, Baal va disparaître.
Le Seigneur a dit à son prêtre :
Pour faire pénitence ils n’ont que peu de jours !
« Rois, peuples, couvrez-vous d’un sac souillé de cendre !
Bientôt sur la nuée un juge doit descendre.
Vous dormez ! que vos yeux daignent enfin s’ouvrir.
Tyr appartient aux flots, Gomorrhe à l’incendie.
Secouez le sommeil de votre âme engourdie,
Et réveillez-vous pour mourir !
« Ah ! malheur au puissant qui s’enivre en des fêtes,
Riant de l’opprimé qui pleure, et des prophètes !
Ainsi que Balthazar, ignorant ses malheurs,
Il ne voit pas aux murs de la salle bruyante
Les mots qu’une main flamboyante
Trace en lettres de feu parmi les nœuds de fleurs !
« Il sera rejeté comme ce noir génie,
Effrayant par sa gloire et par son agonie,
Qui tomba jeune encor, dont ce siècle est rempli.
Pourtant Napoléon du monde était le faîte.
Ses pieds éperonnés des rois pliaient la tête,
Et leur tête gardait le pli.
« Malheur donc ! — Malheur même au mendiant qui frappe,
Hypocrite et jaloux, aux portes du satrape !
À l’esclave en ses fers ! au maître en son château !
À qui, voyant marcher l’innocent aux supplices,
Entre deux meurtriers complices,
N’étend point sous ses pas son plus riche manteau !
« Malheur à qui dira : Ma mère est adultère !
À qui voile un cœur vil sous un langage austère !
À qui change en blasphème un serment effacé !
Au flatteur médisant, reptile à deux visages !
À qui s’annoncera sage entre tous les sages !
Oui, malheur à cet insensé !
« Peuples, vous ignorez le Dieu qui vous fit naître !
Et pourtant vos regards le peuvent reconnaître
Dans vos biens, dans vos maux, à toute heure, en tout lieu !
Un Dieu compte vos jours, un Dieu règne en vos fêtes !
Lorsqu’un chef vous mène aux conquêtes,
Le bras qui vous entraîne est poussé par un Dieu !
« À sa voix, en vos temps de folie et de crime,
Les révolutions ont ouvert leur abîme.
Les justes ont versé tout leur sang précieux ;
Et les peuples, troupeau qui dormait sous le glaive,
Ont vu, comme Jacob, dans un étrange rêve,
Des anges remonter aux cieux !
« Frémissez donc ! Bientôt, annonçant sa venue,
Le clairon de l’archange entr’ouvrira la nue.
Jour d’éternels tourments ! jour d’éternel bonheur !
Resplendissant d’éclairs, de rayons, d’auréoles,
Dieu vous montrera vos idoles,
Et vous demandera : — Qui donc est le Seigneur ?
« La trompette, sept fois sonnant dans les nuées,
Poussera jusqu’à lui, pâles, exténuées,
Les races, à grands flots se heurtant dans la nuit ;
Jésus appellera sa mère virginale ;
Et la porte céleste, et la porte infernale,
S’ouvriront ensemble avec bruit !
« Dieu vous dénombrera d’une voix solennelle.
Les rois se courberont sous le vent de son aile.
Chacun lui portera son espoir, ses remords.
Sous les mers, sur les monts, au fond des catacombes,
À travers le marbre des tombes,
Son souffle remûra la poussière des morts !
« Ô siècle ! arrache-toi de tes pensers frivoles.
L’air va bientôt manquer dans l’espace où tu voles !
Mortels ! gloire, plaisirs, biens, tout est vanité !
À quoi pensez-vous donc, vous qui dans vos demeures
Voulez voir en riant entrer toutes les heures ?…
L’Éternité ! L’Éternité ! »
IV
Nos sages répondront : « Que nous veulent ces hommes ?
Ils ne sont pas du monde et du temps dont nous sommes.
Ces poëtes sont-ils nés au sacré vallon ?
Où donc est leur Olympe ? où donc est leur Parnasse ?
Quel est leur Dieu qui nous menace ?
A-t-il le char de Mars ? A-t-il l’arc d’Apollon ?
« S’ils veulent emboucher le clairon de Pindare,
N’ont-ils pas Hiéron, la fille de Tyndare,
Castor, Pollux, l’Élide et les Jeux des vieux temps ;
L’arène où l’encens roule en longs flots de fumée,
La roue aux rayons d’or, de clous d’airain semée,
Et les quadriges éclatants ?
« Pourquoi nous effrayer de clartés symboliques ?
Nous aimons qu’on nous charme en des chants bucoliques,
Qu’on y fasse lutter Ménalque et Palémon.
Pour dire l’avenir à notre âme débile,
On a l’écumante Sibylle,
Que bat à coups pressés l’aile d’un noir démon.
« Pourquoi dans nos plaisirs nous suivre comme une ombre ?
Pourquoi nous dévoiler dans sa nudité sombre
L’affreux sépulcre, ouvert devant nos pas tremblants ?
Anacréon, chargé du poids des ans moroses,
Pour songer à la mort se comparait aux roses
Qui mouraient sur ses cheveux blancs.
« Virgile n’a jamais laissé fuir de sa lyre
Des vers qu’à Lycoris son Gallus ne pût lire.
Toujours l’hymne d’Horace au sein des ris est né ;
Jamais il n’a versé de larmes immortelles :
La poussière des cascatelles
Seule a mouillé son luth, de myrtes couronné ! »
V
Voilà de quels dédains leurs âmes satisfaites
Accueilleraient, ami, Dieu même et ses prophètes !
Et puis, tu les verrais, vainement irrité,
Continuer, joyeux, quelque festin folâtre,
Ou pour dormir aux sons d’une lyre idolâtre
Se tourner de l’autre côté.
Mais qu’importe ! accomplis ta mission sacrée.
Chante, juge, bénis ; ta bouche est inspirée !
Le Seigneur en passant t’a touché de sa main ;
Et, pareil au rocher qu’avait frappé Moïse,
Pour la foule au désert assise,
La poésie en flots s’échappe de ton sein !
Moi, fussé-je vaincu, j’aimerai ta victoire.
Tu le sais, pour mon cœur ami de toute gloire,
Les triomphes d’autrui ne sont pas un affront.
Poëte, j’eus toujours un chant pour les poëtes ;
Et jamais le laurier qui pare d’autres têtes
Ne jeta d’ombre sur mon front !
Souris même à l’envie amère et discordante.
Elle outrageait Homère, elle attaquait le Dante.
Sous l’arche triomphale elle insulte au guerrier.
Il faut bien que ton nom dans ses cris retentisse ;
Le temps amène la justice :
Laisse tomber l’orage et grandir ton laurier !
VI
Telle est la majesté de tes concerts suprêmes,
Que tu sembles savoir comment les anges mêmes
Sur les harpes du ciel laissent errer leurs doigts !
On dirait que Dieu même, inspirant ton audace,
Parfois dans le désert t’apparaît face à face,
Et qu’il te parle avec la voix !
17 octobre 1825.
ODE DEUXIÈME. À M. DE CHATEAUBRIAND.
On ne tourmente pas les arbres stériles et desséchés ; ceux-là seulement sont battus de pierres dont le front est couronné de fruits d’or.Aben Hamed.
I
Il est, Chateaubriand, de glorieux navires
Qui veulent l’ouragan plutôt que les zéphires.
Il est des astres, rois des cieux étincelants,
Mondes volcans jetés parmi les autres mondes,
Qui volent dans les nuits profondes,
Le front paré des feux qui dévorent leurs flancs.
Le génie a partout des symboles sublimes.
Ses plus chers favoris sont toujours des victimes,
Et doivent aux revers l’éclat que nous aimons ;
Une vie éminente est sujette aux orages ;
La foudre a des éclats, le ciel a des nuages
Qui ne s’arrêtent qu’aux grands monts !
Oui, tout grand cœur a droit aux grandes infortunes ;
Aux âmes que le sort sauve des lois communes
C’est un tribut d’honneur par la terre payé.
Le grand homme en souffrant s’élève au rang des justes.
La gloire en ses trésors augustes
N’a rien qui soit plus beau qu’un laurier foudroyé !
II
Aussi, dans une cour, dis-moi, qu’allais-tu faire ?
N’es-tu pas, noble enfant d’une orageuse sphère,
Que nul malheur n’étonne et ne trouve en défaut,
De ces amis des rois, rares dans les tempêtes,
Qui, ne sachant flatter qu’au péril de leurs têtes,
Les courtisent sur l’échafaud ?
Ce n’est pas lorsqu’un trône a retrouvé le faîte,
Ce n’est pas dans les temps de puissance et de fête,
Que la faveur des cours sur de tels fronts descend.
Il faut l’onde en courroux, l’écueil et la nuit sombre
Pour que le pilote qui sombre
Jette au phare sauveur un œil reconnaissant.
Va, c’est en vain déjà qu’aux cours de la conquête
Une main de géant a pesé sur ta tête ;
Et, chaque fois qu’au gouffre entraînée à grands pas,
La tremblante patrie errait au gré du crime,
Elle eut pour s’appuyer au penchant de l’abîme
Ton front qui ne se courbe pas.
III
À ton tour soutenu par la France unanime,
Laisse donc s’accomplir ton destin magnanime !
Chacun de tes revers pour ta gloire est compté.
Quand le sort t’a frappé, tu lui dois rendre grâce,
Toi qu’on voit à chaque disgrâce
Tomber plus haut encor que tu n’étais monté !
7 juin 1824.
ODE VINGT-TROISIÈME. À MADAME LA COMTESSE A. H.
Sur ma lyre, l’autre fois,
Dans un bois,
Ma main préludait à peine,
Une colombe descend
En passant,
Blanche sur le luth d’ébène.
Mais, au lieu d’accords touchants,
De doux chants,
La colombe gémissante
Me demande par pitié
Sa moitié,
Sa moitié loin d’elle absente.
Sainte-Beuve.
Oh ! quel que soit le rêve, ou paisible, ou joyeux,
Qui dans l’ombre à cette heure illumine tes yeux,
C’est le bonheur qu’il te signale ;
Loin des bras d’un époux qui n’est encor qu’amant,
Dors tranquille, ma sœur ! passe-la doucement,
Ta dernière nuit virginale.
Dors ; nous prîrons pour toi, jusqu’à ce beau matin.
Tu devais être à nous, et c’était ton destin,
Et rien ne pouvait t’y soustraire.
Oui, la voix de l’autel va te nommer ma sœur ;
Mais ce n’est que l’écho d’une voix de mon cœur
Qui déjà me nommait ton frère.
Dors, cette nuit encor, d’un sommeil pur et doux,
Demain, serments, transports, caresses d’un époux,
Festins que la joie environne,
Et soupirs inquiets dans ton sein renaissant,
Quand une main fera de ton front rougissant
Tomber la tremblante couronne.
Ah ! puisse dès demain se lever sur tes jours
Un bonheur qui jamais ne s’éclipse, et toujours
Brille, plus beau qu’un rêve même !
Vers le ciel étoilé laisse monter nos vœux.
Dors en paix cette nuit où nous veillons tous deux,
Moi qui te chante, et lui qui t’aime !
Nuit du 19 au 20 décembre 1827.
ODE QUINZIÈME. À MES AMIS.
Et in Arcadiâ ego !
Oh ! combien est heureux celui qui, solitaire,
Ne va point mendiant de ce sot populaire
L’appui ni la faveur ; qui, paisible, s’étant
Retiré de la cour et du monde inconstant,
Ne s’entremêlant point des affaires publiques,
Ne s’assujettissant aux plaisirs tyranniques
D’un seigneur ignorant et ne vivant qu’à soi,
Est lui-même sa cour, son seigneur et son roi !
Jean de la Taille
Sans monter au char de victoire,
Meurt le poëte créateur :
Son siècle est trop près de sa gloire
Pour en mesurer la hauteur.
C’est Bélisaire au Capitole :
La foule court à quelque idole,
Et jette en passant une obole
Au mendiant triomphateur.
Amis, dans ma douce retraite
À tous vos maux je dis adieu.
Là, ma vie est molle et secrète.
J’ai des autels pour chaque dieu.
Le myrte, qu’au laurier j’enchaîne,
Y croît sous l’ombrage du chêne ;
J’y mets Horace avec Mécène,
Et Corneille sans Richelieu.
Là, dans l’ombre descend ma muse
À l’œil fier, aux traits ingénus,
Image éclatante et confuse
Des anges à l’homme inconnus.
Ses rayons cherchent le mystère ;
Son aile, chaste et solitaire,
Jamais ne permet à la terre
D’effleurer ses pieds blancs et nus.
Là, je cache un hymen prospère ;
Et sur mon seuil hospitalier
Parfois tu t’assieds, ô mon père !
Comme un antique chevalier ;
Ma famille est ton humble empire ;
Et mon fils, avec un sourire,
Dort aux sons de ma jeune lyre,
Bercé dans ton vieux bouclier.
Août 1823.
LIVRE DEUXIÈME.
1822-1823.
Nos canimus surdis.
ODE PREMIÈRE. À MES ODES.
… Tentenda via est, quâ me quoque possim
Tollere humo, victorque virum volitare per ora.
Virgile
I
Mes odes, c’est l’instant de déployer vos ailes.
Cherchez d’un même essor les voûtes immortelles ;
Le moment est propice… Allons !
La foudre en grondant vous éclaire,
Et la tempête populaire
Se livre au vol des aquilons.
Pour qui rêva longtemps le jour du sacrifice,
Oui, l’heure où vient l’orage est une heure propice ;
Mais moi, sous un ciel calme et pur,
Si j’avais, fortuné génie,
Dans la lumière et l’harmonie
Vu flotter vos robes d’azur ;
Si nul profanateur n’eût touché vos offrandes ;
Si nul reptile impur sur vos chastes guirlandes
N’eût traîné ses nœuds flétrissants ;
Si la terre, à votre passage,
N’eût exhalé d’autre nuage
Que la vapeur d’un doux encens ;
J’aurais béni la muse et chanté ma victoire.
J’aurais dit au poëte, élancé vers la gloire :
« Ô ruisseau ! qui cherches les mers,
Coule vers l’océan du monde
Sans craindre d’y mêler ton onde ;
Car ses flots ne sont pas amers. »
II
Heureux qui de l’oubli ne fuit point les ténèbres !
Heureux qui ne sait pas combien d’échos funèbres
Le bruit d’un nom fait retentir !
Et si la gloire est inquiète,
Et si la palme du poëte
Est une palme de martyr !
Sans craindre le chasseur, l’orage ou le vertige,
Heureux l’oiseau qui plane et l’oiseau qui voltige !
Heureux qui ne veut rien tenter !
Heureux qui suit ce qu’il doit suivre !
Heureux qui ne vit que pour vivre,
Qui ne chante que pour chanter !
III
Vous, ô mes chants, adieu ! cherchez votre fumée !
Bientôt, sollicitant ma porte refermée,
Vous pleurerez, au sein du bruit,
Ce temps où, cachés sous des voiles,
Vous étiez pareils aux étoiles
Qui ne brillent que pour la nuit ;
Quand, tour à tour, prenant et rendant la balance,
Quelques amis, le soir, vous jugeaient en silence,
Poëtes, par la lyre émus,
Qui fuyaient la ville sonore,
Et transplantaient les fleurs d’Isaure
Dans les jardins d’Académus.
Comme un ange porté sur ses ailes dorées,
Vous veniez, murmurant des paroles sacrées,
Pour abattre et pour relever,
Vous disiez, dans votre délire,
Tout ce que peut chanter la lyre,
Tout ce que l’âme peut rêver.
Disputant un prix noble en une sainte arène,
Vous laissiez tout l’Olympe aux fils de l’Hippocrène,
Rivaux de votre ardent essor ;
Ainsi que l’amant d’Atalante,
Pour rendre leur course plus lente,
Vous leur jetiez les pommes d’or.
On vous voyait, suivis de sylphe et de fées,
Liant d’anciens faisceaux à nos jeunes trophées,
Chanter les camps et leurs travaux,
Ou pousser des cris prophétiques,
Ou demander aux temps gothiques
Leurs vieux contes, toujours nouveaux.
Souvent vos luths pieux consolaient les couronnes,
Et du haut du trépied vous défendiez les trônes ;
Souvent, appuis de l’innocent,
Comme un tribut expiatoire,
Vous mêliez, pour fléchir l’histoire,
Une larme à des flots de sang.
IV
C’en est fait maintenant, pareils aux hirondelles,
Partez ; qu’un même but vous retrouve fidèles.
Et moi, pourvu qu’en vos combats
De votre foi nul cœur ne doute,
Et qu’une âme en secret écoute
Ce que vous lui direz tout bas ;
Pourvu, quand sur les flots en vingt courants contraires
L’ouragan chassera vos voiles téméraires,
Qu’un seul ami, plaignant mon sort,
Vous voyant battus de l’orage,
Pose un fanal sur le rivage,
S’afflige, et vous souhaite un port ;
D’un œil moins désolé je verrai vos naufrages.
Mais le temps presse, allez ! rassemblez vos courages ;
Il faut combattre les méchants.
C’est un sceptre aussi que la lyre !
Dieu, dont nos âmes sont l’empire,
À mis un pouvoir dans les chants.
V
Le poëte, inspiré lorsque la terre ignore,
Ressemble à ces grands monts que la nouvelle aurore
Dore avant tous à son réveil,
Et qui, longtemps vainqueurs de l’ombre,
Gardent jusque dans la nuit sombre
Le dernier rayon du soleil.
1823.
ODE DIX-SEPTIÈME. À MON AMI S.-B.
Perseverando.Devise des Ducie.
L’aigle, c’est le génie ! oiseau de la tempête,
Qui des monts les plus hauts cherche le plus haut faîte ;
Dont le cri fier, du jour chante l’ardent réveil ;
Qui ne souille jamais sa serre dans la fange,
Et dont l’œil flamboyant incessamment échange
Des éclairs avec le soleil.
Son nid n’est pas un nid de mousse ; c’est une aire,
Quelque rocher, creusé par un coup de tonnerre,
Quelque brèche d’un pic, épouvantable aux yeux,
Quelque croulant asile, aux flancs des monts sublimes,