Odes et Ballades (page 3)
Qu’on voit, battu des vents, pendre entre deux abîmes,
Le noir précipice et les cieux !
Ce n’est pas l’humble ver, les abeilles dorées,
La verte demoiselle aux ailes bigarrées,
Qu’attendent ses petits, béants, de faim pressés ;
Non ! c’est l’oiseau douteux, qui dans la nuit végète ;
C’est l’immonde lézard, c’est le serpent qu’il jette,
Hideux, aux aiglons hérissés.
Nid royal ! palais sombre, et que d’un flot de neige
La roulante avalanche en bondissant assiège !
Le génie y nourrit ses fils avec amour,
Et, tournant au soleil leurs yeux remplis de flammes,
Sous son aile de feu couve de jeunes âmes,
Qui prendront des ailes un jour !
Pourquoi donc t’étonner, ami, si sur ta tête,
Lourd de foudres, déjà le nuage s’arrête ?
Si quelque impur reptile en ton nid se débat ?
Ce sont tes premiers jeux, c’est ta première fête ;
Pour vous autres aiglons, chaque heure a sa tempête,
Chaque festin est un combat.
Rayonne, il en est temps ! et, s’il vient un orage,
En prisme éblouissant change le noir nuage.
Que ta haute pensée accomplisse sa loi.
Viens, joins ta main de frère à ma main fraternelle.
Poëte, prends ta lyre ; aigle, ouvre ta jeune aile ;
Étoile, étoile, lève-toi !
La brume de ton aube, ami, va se dissoudre.
Fais-toi connaître, aiglon, du soleil, de la foudre.
Viens arracher un nom par tes chants inspirés ;
Viens ; cette gloire, en butte à tant de traits vulgaires,
Ressemble aux fiers drapeaux qu’on rapporte des guerres,
Plus beaux quand ils sont déchirés !
Vois l’astre chevelu qui, royal météore,
Roule, en se grossissant des mondes qu’il dévore ;
Tel, ô jeune géant, qui t’accrois tous les jours,
Tel ton génie ardent, loin des routes tracées,
Entraînant dans son cours des mondes de pensées,
Toujours marche et grandit toujours !
Décembre 1827.
ODE QUATRIÈME. À MON PÈRE.
Domestica facta.Horace.
Nous eûmes nos forfaits, mais nous eûmes nos gloires.Holmondurand.
I
Quoi ! toujours une lyre et jamais une épée !
Toujours d’un voile obscur ma vie enveloppée !
Point d’arène guerrière à mes pas éperdus ! —
Mais jeter ma colère en strophes cadencées !
Consumer tous mes jours en stériles pensées,
Toute mon âme en chants perdus !
Et cependant, livrée aux tyrans qu’elle brave,
La Grèce aux rois chrétiens montre sa croix esclave !
Et l’Espagne à grands cris appelle nos exploits !
Car elle a de l’erreur connu l’ivresse amère ;
Et, comme un orphelin qu’on arrache à sa mère,
Son vieux trône a perdu l’appui des vieilles lois.
Je rêve quelquefois que je saisis ton glaive,
Ô mon père ! et je vais, dans l’ardeur qui m’enlève,
Suivre au pays du Cid nos glorieux soldats,
Ou faire dire aux fils de Sparte révoltée
Qu’un français, s’il ne put rendre aux grecs un Tyrtée,
Leur sut rendre un Léonidas.
Songes vains ! Mais du moins ne crois pas que ma muse
Ait pour tes compagnons des chants qu’elle refuse,
Mon père ! le poëte est fidèle aux guerriers.
Des honneurs immortels il revêt la victoire ;
Il chante sur leur vie ; et l’amant de la gloire
Comme toutes les fleurs aime tous les lauriers.
II
Ô français ! des combats la palme vous décore ;
Courbés sous un tyran, vous étiez grands encore.
Ce chef prodigieux par vous s’est élevé ;
Son immortalité sur vos gloires se fonde,
Et rien n’effacera des annales du monde
Son nom, par vos glaives gravé.
Ajoutant une page à toutes les histoires,
Il attelait des rois au char de ses victoires ;
Dieu dans sa droite aveugle avait mis le trépas ;
L’univers haletait sous son poids formidable ;
Comme ce qu’un enfant a tracé sur le sable,
Les empires confus s’effaçaient sous ses pas.
Flatté par la fortune, il fut puni par elle.
L’imprudent confiait son destin vaste et frêle
À cet orgueil, toujours sur la terre expié.
Où donc, en sa folie, aspirait ta pensée,
Malheureux ! qui voulais, dans ta route insensée,
Tous les trônes pour marchepied ?
Son jour vint : on le vit, vers la France alarmée,
Fuir, traînant après lui comme un lambeau d’armée,
Chars, coursiers et soldats, pressés de toutes parts.
Tel, en son vol immense atteint du plomb funeste,
Le grand aigle, tombant de l’empire céleste,
Sème sa trace au loin de son plumage épars.
Qu’il dorme maintenant dans son lit de poussière !
On ne voit plus, autour de sa couche guerrière,
Vingt courtisans royaux épier son réveil ;
L’Europe, si longtemps sous son bras palpitante,
Ne compte plus, assise aux portes de sa tente,
Les heures de son noir sommeil.
Reprenez, ô français ! votre gloire usurpée.
Assez dans tant d’exploits on n’a vu qu’une épée !
Assez de la louange il fatigua la voix !
Mesurez la hauteur du géant sur la poudre.
Quel aigle ne vaincrait, armé de votre foudre ?
Et qui ne serait grand, du haut de vos pavois ?
L’étoile de Brennus luit encor sur vos têtes.
La Victoire eut toujours des français à ses fêtes.
La paix du monde entier dépend de leur repos.
Sur les pas des Moreau, des Condé, des Xaintrailles,
Ce peuple glorieux dans les champs de batailles
A toujours usé ses drapeaux.
III
Toi, mon père, ployant ta tente voyageuse,
Conte-nous les écueils de ta route orageuse,
Le soir, d’un cercle étroit en silence entouré.
Si d’opulents trésors ne sont plus ton partage,
Va, tes fils sont contents de ton noble héritage :
Le plus beau patrimoine est un nom révéré.
Pour moi, puisqu’il faut voir, et mon cœur en murmure,
Pendre aux lambris poudreux ta vénérable armure ;
Puisque ton étendard dort près de ton foyer,
Et que, sous l’humble abri de quelques vieux portiques,
Le coursier, qui m’emporte aux luttes poétiques,
Laisse rouiller ton char guerrier ;
Lègue à mon luth obscur l’éclat de ton épée ;
Et du moins qu’à ma voix, de ta vie occupée,
Ce beau souvenir prête un charme solennel.
Je dirai tes combats aux muses attentives,
Comme un enfant joyeux, parmi ses sœurs craintives,
Traîne, débile et fier, le glaive paternel.
Août 1823.
ODE VINGT ET UNIÈME. À RAMON, DUC DE BENAV.
La tristesse accompagne toujours la gloire du monde.Imitation de Jésus-Christ.
Latet alto pectore vulnus.Virgile.
Por la boca de su berida.Guilien de Castro.
Hélas ! j’ai compris ton sourire,
Semblable au ris du condamné
Quand le mot qui doit le proscrire
À son oreille a résonné.
En pressant ta main convulsive,
J’ai compris ta douleur pensive,
Et ton regard morne et profond,
Qui, pareil à l’éclair des nues,
Brille sur des mers inconnues,
Mais ne peut en montrer le fond.
« Pourquoi faut-il donc qu’on me plaigne ?
M’as-tu dit, je n’ai pas gémi ;
Jamais de mes pleurs je ne baigne
La main d’un frère ou d’un ami.
Je n’en ai pas. Puisqu’à ma vie
La joie est pour toujours ravie,
Qu’on m’épargne au moins la pitié !
Je paye assez mon infortune
Pour que nulle voix importune
N’ose en réclamer la moitié !
« D’ailleurs, vaut-elle tant de larmes ?
Appelle-t-on cela malheur ? —
Oui ! ce qui pour l’homme a des charmes
Pour moi n’a qu’ennuis et douleur.
Sur mon passé rien ne surnage
Des vains rêves de mon jeune âge
Que le sort chaque jour dément ;
L’amour éteint pour moi sa flamme ;
Et jamais la voix d’une femme
Ne dira mon nom doucement !
« Jamais d’enfants ! jamais d’épouse !
Nul cœur près du mien n’a battu ;
Jamais une bouche jalouse
Ne m’a demandé : D’où viens-tu ?
Point d’espérance qui me reste !
Mon avenir sombre et funeste
Ne m’offre que des jours mauvais ;
Dans cet horizon de ténèbres
Ont passé vingt spectres funèbres ;
Jamais l’ombre que je rêvais !
« Ma tête ne s’est point courbée ;
Mais la main du sort ennemi
Est plus lourdement retombée
Sur mon front, toujours raffermi.
À la jeunesse qui s’envole,
À la gloire, au plaisir frivole,
J’ai dit l’adieu fier de Caton.
Toutes fleurs pour moi sont fanées ;
Mais c’est l’ordre des destinées ;
Et si je souffre, qu’en sait-on ?
« Esclaves d’une loi fatale,
Sachons taire les maux soufferts.
Pourquoi veux-tu donc que j’étale
La meurtrissure de mes fers ?
Aux yeux que la misère effraie
Qu’importe ma secrète plaie ?
Passez, je dois vivre isolé ;
Vos voix ne sont qu’un bruit sonore ;
Passez tous ! j’aime mieux encore
Souffrir, que d’être consolé !
« Je n’appartiens plus à la vie.
Qu’importe si parfois mes yeux,
Soit qu’on me plaigne ou qu’on m’envie,
Lancent un feu sombre ou joyeux ?
Qu’importe, quand la coupe est vide,
Que ses bords, sur la lèvre avide,
Laissent encore un goût amer ?
A-t-il vaincu le flot qui gronde,
Le vaisseau qui, perdu sous l’onde,
Lève encore son mât sur la mer ?
« Qu’importe mon deuil solitaire ?
D’autres coulent des jours meilleurs.
Qu’est-ce que le bruit de la terre ?
Un concert de ris et de pleurs.
Je veux, comme tous les fils d’Ève,
Sans qu’une autre main le soulève,
Porter mon fardeau jusqu’au soir ;
À la foule qui passe et tombe,
Qu’importe au seuil de quelle tombe
Mon ombre un jour ira s’asseoir ? »
Ainsi, quand tout bas tu soupires,
De ton cœur partent des sanglots,
Comme un son s’échappe des lyres,
Comme un murmure sort des flots.
Va, ton infortune est ta gloire !
Les fronts marqués par la victoire
Ne se couronnent pas de fleurs.
De ton sein la joie est bannie ;
Mais tu sais bien que le génie
Prélude à ses chants par des pleurs.
Comme un soc de fer, dès l’aurore,
Fouille le sol de son tranchant,
Et l’ouvre, et le sillonne encore
Aux derniers rayons du couchant,
Sur chaque heure qui t’est donnée
Revient l’infortune acharnée,
Infatigable à t’obséder ;
Mais si de son glaive de flamme
Le malheur déchire ton âme,
Ami, c’est pour la féconder !
1er novembre 1825.
ODE QUATRIÈME. À TOI.
Sub umbra alarum tuarum protege me.Ps. xvi.
Couvre-moi de l’ombre de tes ailes.
Lyre longtemps oisive, éveillez-vous encore.
Il se lève, et nos chants le salueront toujours,
Ce jour que son doux nom décore,
Ce jour sacré parmi les jours !
Ô vierge ! à mon enfance un Dieu t’a révélée,
Belle et pure ; et, rêvant mon sort mystérieux,
Comme une blanche étoile aux nuages mêlée,
Dès mes plus jeunes ans je te vis dans mes cieux.
Je te disais alors : — Ô toi, mon espérance,
Viens, partage un bonheur qui ne doit pas finir. —
Car de ma vie encor, dans ces jours d’ignorance,
Le passé n’avait point obscurci l’avenir.
Ce doux penchant devint une indomptable flamme ;
Et je pleurai ce temps, écoulé sans retour,
Où la vie était pour mon âme
Le songe d’un enfant que berce un vague amour.
Aujourd’hui, réveillant sa victime endormie,
Sombre, au lieu du bonheur que j’avais tant rêvé,
Devant mes yeux, troublés par l’espérance amie,
Avec un rire affreux le malheur s’est levé !
Quand seul dans cette vie, hélas ! d’écueils semée,
Il faut boire le fiel dont le calice est plein,
Sans les pleurs de sa bien-aimée
Que reste-t-il à l’orphelin ?
Si les heureux d’un jour parent de fleurs leurs têtes,
Il fuit, souillé de cendre et vêtu de lambeaux ;
Et pour lui la coupe des fêtes
Ressemble à l’urne des tombeaux.
Il est chez les vivants comme une lampe éteinte.
Le monde en ses douleurs se plaît à l’exiler,
Seulement vers le ciel il élève sans crainte
Ses yeux, chargés de pleurs qui ne peuvent couler.
Mais toi, console-moi, viens, consens à me suivre ;
Arrache de mon sein le trait envenimé ;
Daigne vivre pour moi, pour toi laisse-moi vivre ;
J’ai bien assez souffert, vierge, pour être aimé !
Oh ! de ton doux sourire embellis-moi la vie !
Le plus grand des bonheurs est encor dans l’amour.
La lumière à jamais ne me fut point ravie ;
Viens, je suis dans la nuit, mais je puis voir le jour !
Mes chants ne cherchent pas une illustre mémoire ;
Et s’il me faut courber sous ce fatal honneur,
Ne crains rien, ton époux ne veut pas que sa gloire
Retentisse dans son bonheur.
Goûtons du chaste hymen le charme solitaire.
Que la félicité nous cache à tous les yeux.
Le serpent couché sur la terre
N’entend pas deux oiseaux qui volent dans les cieux.
Mais si ma jeune vie, à tant de flots livrée,
Si mon destin douteux t’inspire un juste effroi,
Alors fuis, toi qui fus mon épouse adorée ; —
Toi qui fus ma mère, attends-moi.
Bientôt j’irai dormir d’un sommeil sans alarmes,
Heureux si, dans la nuit dont je serai couvert,
Un œil indifférent donne en passant des larmes
À mon luth oublié, sur mon tombeau désert !
Toi, que d’aucun revers les coups n’osent t’atteindre !
Et puisses-tu jamais, gémissant à ton tour,
Ne regretter celui qui mourut sans se plaindre,
Et qui t’aimait de tant d’amour !
Décembre 1821.
BALLADE QUATRIÈME. À TRILBY, LE LUTIN D’ARGAIL.
À vous, ombre légère,
Qui d’aile passagère
Par le monde volez,
Et d’un sifflant murmure
L’ombrageuse verdure
Doucement esbranlez,
J’offre ces violettes,
Ces lys et ces fleurettes,
Et ces roses ici,
Ces vermeillettes roses.
Tout fraischement escloses
Et ces œillets aussi.
Vieille chanson.
C’est toi, lutin ! — Qui t’amène ?
Sur ce rayon du couchant
Es-tu venu ? Ton haleine
Me caresse en me touchant !
À mes yeux tu te révèles.
Tu m’inondes d’étincelles !
Et tes frémissantes ailes
Ont un bruit doux comme un chant !
Ta voix, de soupirs mêlée,
M’apporte un accent connu.
Dans ma cellule isolée,
Beau Trilby, sois bienvenu !
Ma demeure hospitalière
N’a point d’humble batelière
Dont ta bouche familière
Baise le sein demi-nu !
Viens-tu, dans l’âtre perfide,
Chercher mon Follet qui fuit,
Et ma Fée, et ma Sylphide,
Qui me visitent sans bruit,
Et m’apportent, empressées,
Sur leurs ailes nuancées,
Le jour de douces pensées,
Et de doux rêves la nuit !
Viens-tu pas voir mes Ondines
Ceintes d’algue et de glaïeul ?
Mes Nains, dont les voix badines
N’osent parler qu’à moi seul ?
Viens-tu réveiller mes Gnômes,
Poursuivre en l’air les atomes,
Et lutiner mes Fantômes
En jouant dans leur linceul ?
Hélas ! fuis !… Ces lieux que j’aime
N’ont plus ces hôtes chéris !
Des cruels à l’anathème
Ont livré tous mes Esprits !
Mon Ondine est étouffée ;
Et, comme un double trophée,
Leurs mains ont cloué ma Fée
Près de ma Chauve-Souris !
Mes Spectres, mes Nains si frêles,
Quand leur courroux gronde encor,
N’osent plus sur les tourelles
S’appeler au son du cor ;
Ma cour magique, en alarmes,
À fui leurs pesantes armes ;
Ils ont de mon Sylphe en larmes
Arraché les ailes d’or !
Toi-même, crains leur tonnerre,
Crains un combat inégal
Plus que la voix centenaire
Qui jadis vengea Dougal,
Dont la cabane fumeuse
Voit, durant la nuit brumeuse,
Sur une roche écumeuse,
S’asseoir l’ombre de Fingal !
Celui qui de ta montagne
T’a rapporté dans nos champs,
Eut comme toi pour compagne
L’Espérance aux vœux touchants.
Longtemps la France, sa mère,
Vit fuir sa jeunesse amère
Dans l’exil, où, comme Homère,
Il n’emportait que ses chants !
À la fois triste et sublime,
Grave en son vol gracieux,
Le poëte aime l’abîme
Où fuit l’aigle audacieux,
Le parfum des fleurs mourantes,
L’or des comètes errantes,
Et les cloches murmurantes
Qui se plaignent dans les cieux !
Il aime un désert sauvage
Où rien ne borne ses pas ;
Son cœur, pour fuir l’esclavage,
Vit plus loin que le trépas.
Quand l’opprimé le réclame,
Des peuples il devient l’âme ;
Il est pour eux une flamme
Que le tyran n’éteint pas !
Tel est Nodier, le poëte ! —
Va, dis à ce noble ami
Que ma tendresse inquiète
De tes périls a frémi ;
Dis-lui bien qu’il te surveille ;
De tes jeux charme sa veille,
Enfant ! Et lorsqu’il sommeille,
Dors sur son front endormi !
N’erre pas à l’aventure !
Car on en veut aux Trilbys.
Crains les maux et la torture
Que mon doux Sylphe a subis.
S’ils te prenaient, quelle gloire !
Ils souilleraient d’encre noire,
Hélas ! ton manteau de moire,