Odes et Ballades (page 21)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Odes et Ballades · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Décembre 1819.

ODE VINGTIÈME. PROMENADE.

Ni dans la grande salle, ni dans la chambre peinte, mais dans le riant et vert bocage, parmi les lys en fleur.Ballade de Robin Hood.

Voici les lieux chers à ma rêverie,

Voici les prés dont j’ai chanté les fleurs…

Amable Tastu. La Lyre égarée.

Ceins le voile de gaze, aux pudiques couleurs,

Où ta féconde aiguille a semé tant de fleurs !

Viens respirer sous les platanes ;

Couvre-toi du tissu, trésor de Cachemir,

Qui peut-être a caché le poignard d’un émir,

Ou le sein jaloux des sultanes.

Aux lueurs du couchant vois fumer les hameaux.

La vapeur monte et passe ; ainsi s’en vont nos maux,

Gloire, ambition, renommée !

Nous brillons tour à tour, jouets d’un fol espoir ;

Tel ce dernier rayon, ce dernier vent du soir

Dore et berce un peu de fumée.

À l’heure où le jour meurt à l’horizon lointain,

Qu’il m’est doux, près d’un cœur qui bat pour mon destin,

D’égarer mes pas dans la plaine !

Qu’il m’est doux près de toi d’errer libre d’ennuis,

Quand tu mêles, pensive, à la brise des nuits

Le parfum de ta douce haleine !

C’est pour un tel bonheur, dès l’enfance rêvé,

Que j’ai longtemps souffert et que j’ai tout bravé.

Dans nos temps de fureurs civiles,

Je te dois une paix que rien ne peut troubler.

Plus de vide en mes jours ! Pour moi tu sais peupler

Tous les déserts, même les villes !

Chaque étoile à son tour vient apparaître au ciel.

Tels, quand un grand festin d’ambroisie et de miel

Embaume une riche demeure,

Souvent, sur le velours et le damas soyeux,

On voit les plus hâtifs des convives joyeux

S’asseoir au banquet avant l’heure.

Vois, — c’est un météore ! il éclate et s’éteint.

Plus d’un grand homme aussi, d’un mal secret atteint,

Rayonne et descend dans la tombe.

Le vulgaire l’ignore et suit le tourbillon ;

Au laboureur courbé le soir sur le sillon

Qu’importe l’étoile qui tombe ?

Ah ! tu n’es point ainsi, toi dont les nobles pleurs

De toute âme sublime honorent les malheurs !

Toi qui gémis sur le poëte !

Toi qui plains la victime et surtout les bourreaux !

Qui visites souvent la tombe des héros,

Silencieuse, et non muette !

Si quelque ancien château, devant tes pas distraits,

Lève son donjon noir sur les noires forêts,

Bien loin de la ville importune,

Tu t’arrêtes soudain ; et ton œil tour à tour

Cherche et perd à travers les créneaux de la tour

Le pâle croissant de la lune.

C’est moi qui t’inspirai d’aimer ces vieux piliers,

Ces temples où jadis les jeunes chevaliers

Priaient, armés par leur marraine ;

Ces palais où parfois le poëte endormi

À senti sur sa bouche entr’ouverte à demi

Tomber le baiser d’une reine.

Mais rentrons ; vois le ciel d’ombres s’environner ;

Déjà le frêle esquif qui nous doit ramener

Sur les eaux du lac étincelle ;

Cette barque ressemble à nos jours inconstants

Qui flottent dans la nuit sur l’abîme des temps ;

Le gouffre porte la nacelle !

La vie à chaque instant fuit vers l’éternité ;

Et le corps, sur la terre où l’âme l’a quitté,

Reste comme un fardeau frivole.

Ainsi quand meurt la rose, aux royales couleurs,

Sa feuille, que l’aurore en vain baigne de pleurs,

Tombe, et son doux parfum s’envole !

12 octobre 1825.

ODE QUATRIÈME. QUIBERON.

Un des effets des révolutions est d’attrister le caractère des peuples. Cela se voit en France, cela s’était vu en Angleterre. Ces grandes commotions ouvrant violemment le cœur de l’homme, on en découvre le fond qu’on n’aperçoit jamais sans effroi et sans douleur.F. de La Mennais. Pensées diverses.

Pudor inde et miseratio.Tacite.

I

Par ses propres fureurs le Maudit se dévoile ;

Dans le démon vainqueur on voit l’ange proscrit ;

L’anathème éternel, qui poursuit son étoile,

Dans ses succès même est écrit.

Il est, lorsque des cieux nous oublions la voie,

Des jours, que Dieu sans doute envoie

Pour nous rappeler les enfers ;

Jours sanglants qui, voués au triomphe du crime,

Comme d’affreux rayons échappés de l’abîme,

Apparaissent sur l’univers.

Poëtes qui toujours, loin du siècle où nous sommes,

Chantres des pleurs sans fin et des maux mérités,

Cherchez des attentats tels que la voix des hommes

N’en ait point encor racontés,

Si quelqu’un vient à vous vantant la jeune France,

Nos exploits, notre tolérance,

Et nos temps féconds en bienfaits,

Soyez contents ; lisez nos récentes histoires,

Évoquez nos vertus, interrogez nos gloires :

Vous pourrez choisir des forfaits !

Moi, je n’ai point reçu de la Muse funèbre

Votre lyre de bronze, ô chantres des remords !

Mais je voudrais flétrir les bourreaux qu’on célèbre,

Et venger la cause des morts.

Je voudrais, un moment, troublant l’impur Génie,

Arrêter sa gloire impunie

Qu’on pousse à l’immortalité ;

Comme autrefois un grec, malgré les vents rapides,

Seul, retint de ses bras, de ses dents intrépides,

L’esquif sur les mers emporté !

II

Quiberon vit jadis, sur son bord solitaire,

Des français assaillis s’apprêter à mourir,

Puis, devant les deux chefs, l’airain fumant se taire,

Et les rangs désarmés s’ouvrir.

Pour sauver ses soldats l’un d’eux offrit sa tête ;

L’autre accepta cette conquête,

De leur traité gage inhumain ;

Et nul guerrier ne crut sa promesse frivole,

Car devant les drapeaux, témoins de leur parole,

Tous deux s’étaient donné la main !

La phalange fidèle alors livra ses armes.

Ils marchaient ; une armée environnait leurs pas,

Et le peuple accourait, en répandant des larmes,

Voir ces preux, sauvés du trépas.

Ils foulaient en vaincus les champs de leurs ancêtres ;

Ce fut un vieux temple, sans prêtres,

Qui reçut ces vengeurs des rois ;

Mais l’humble autel manquait à la pieuse enceinte,

Et, pour se consoler, dans cette prison sainte,

Leurs yeux en vain cherchaient la croix.

Tous prièrent ensemble, et, d’une voix plaintive,

Tous, se frappant le sein, gémirent à genoux.

Un seul ne pleurait pas dans la tribu captive :

C’était lui qui mourait pour tous ;

C’était Sombreuil, leur chef. Jeune et plein d’espérance,

L’heure de son trépas s’avance ;

Il la salue avec ferveur.

Le supplice, entouré des apprêts funéraires,

Est beau pour un chrétien qui, seul, va pour ses frères

Expirer, semblable au Sauveur.

« Oh ! cessez, disait-il, ces larmes, ces reproches,

Guerriers ; votre salut prévient tant de douleurs !

Combien à votre mort vos amis et vos proches,

Hélas ! auraient versé de pleurs !

Je romps avec vos fers mes chaînes éphémères ;

À vos épouses, à vos mères,

Conservez vos jours précieux.

On vous rendra la paix, la liberté, la vie ;

Tout ce bonheur n’a rien que mon cœur vous envie ;

Vous, ne m’enviez pas les cieux. »

Le sinistre tambour sonna l’heure dernière,

Les bourreaux étaient prêts ; on vit Sombreuil partir.

La sœur ne fut point là pour leur ravir le frère, —

Et le héros devint martyr.

L’exhortant de la voix et de son saint exemple,

Un évêque, exilé du temple,

Le suivit au funeste lieu ;

Afin que le vainqueur vît, dans son camp rebelle,

Mourir, près d’un soldat à son prince fidèle,

Un prêtre fidèle à son Dieu !

III

Vous pour qui s’est versé le sang expiatoire,

Bénissez le Seigneur, louez l’heureux Sombreuil ;

Celui qui monte au ciel, brillant de tant de gloire,

N’a pas besoin de chants de deuil !

Bannis, on va vous rendre enfin une patrie ;

Captifs, la liberté chérie

Se montre à vous dans l’avenir.

Oui, de vos longs malheurs chantez la fin prochaine ;

Vos prisons vont s’ouvrir, on brise votre chaîne ;

Chantez ! votre exil va finir.

En effet, — des cachots la porte à grand bruit roule,

Un étendard paraît, qui flotte ensanglanté ;

Des chefs et des soldats l’environnent en foule,

En invoquant la liberté !

« Quoi ! disaient les captifs, déjà l’on nous délivre !… »

Quelques-uns s’empressent de suivre

Les bourreaux devenus meilleurs.

« Adieu, leur criait-on, adieu, plus de souffrance ;

Nous nous reverrons tous, libres, dans notre France ! »

Ils devaient se revoir ailleurs.

Bientôt, jusqu’aux prisons des captifs en prières,

Arrive un sourd fracas, par l’écho répété ;

C’étaient leurs fiers vainqueurs qui délivraient leurs frères,

Et qui remplissaient leur traité !

Sans troubler les proscrits, ce bruit vint les surprendre ;

Aucun d’eux ne savait comprendre

Qu’on pût se jouer des serments ;

Ils disaient aux soldats : « Votre foi nous protège ; »

Et, pour toute réponse, un lugubre cortége

Les traîna sur des corps fumants !

Le jour fit place à l’ombre et la nuit à l’aurore,

Hélas ! et, pour mourir traversant la cité,

Les crédules proscrits passaient, passaient encore,

Aux yeux du peuple épouvanté !

Chacun d’eux racontait, brûlant d’un sain délire,

À ses compagnons de martyre

Les malheurs qu’il avait soufferts ;

Tous succombaient sans peur, sans faste, sans murmure,

Regrettant seulement qu’il fallût un parjure

Pour les immoler dans les fers.

À coups multipliés la hache abat les chênes.

Le vil chasseur, dans l’antre ignoré du soleil,

Égorge lentement le lion dont ses chaînes

Ont surpris le noble sommeil.

On massacra longtemps la tribu sans défense.

À leur mort assistait la France,

Jouet des bourreaux triomphants ;

Comme jadis, aux pieds des idoles impures,

Tour à tour, une veuve, en de longues tortures,

Vit expirer ses sept enfants.

C’étaient là les vertus d’un sénat qu’on nous vante !

Le sombre esprit du mal sourit en le créant ;

Mais ce corps aux cent bras, fort de notre épouvante,

En son sein portait son néant.

Le colosse de fer s’est dissous dans la fange.

L’anarchie, alors que tout change,

Pense voir ses œuvres durer ;

Mais ce Pygmalion, dans ses travaux frivoles,

Ne peut donner la vie aux horribles idoles

Qu’il se fait pour les adorer.

IV

On dit que, de nos jours, viennent, versant des larmes,

Prier au champ fatal où ces preux sont tombés,

Les vierges, les soldats fiers de leurs jeunes armes,

Et les vieillards lents et courbés.

Du ciel sur les bourreaux appelant l’indulgence,

Là, nul n’implore la vengeance,

Tous demandent le repentir ;

Et chez ces vieux bretons, témoins de tant de crimes,

Le pèlerin, qui vient invoquer les victimes,

Souvent lui-même est un martyr.

Du 11 au 17 février 1821.

ODE DEUXIÈME. REGRET.

Il s’est trouvé parfois, comme pour faire voir

Que du bonheur en nous est encor le pouvoir,

Deux âmes s’élevant sur les plaines du monde,

Toujours l’une pour l’autre existence féconde,

Puissantes à sentir avec un feu pareil,

Double et brûlant rayon né d’un même soleil,

Vivant comme un seul être, intime et pur mélange,

Semblables dans leur vol aux deux ailes d’un ange,

Ou telles que des nuits les jumeaux radieux

D’un fraternel éclat illuminent les cieux.

Si l’homme a séparé leur ardeur mutuelle,

C’est alors que l’on voit, et rapide et fidèle,

Chacune, de la foule écartant l’épaisseur,

Traverser l’univers et voler à sa sœur.

Alfred de Vigny. Héléna.

Oui, le bonheur bien vite a passé dans ma vie !

On le suit ; dans ses bras on se livre au sommeil ;

Puis, comme cette vierge aux champs crétois ravie,

On se voit seul à son réveil.

On le cherche de loin dans l’avenir immense ;

On lui crie : — Oh ! reviens, compagnon de mes jours.

Et le plaisir accourt ; mais sans remplir l’absence

De celui qu’on pleure toujours.

Moi, si l’impur plaisir m’offre sa vaine flamme,

Je lui dirai : — Va, fuis, et respecte mon sort ;

Le bonheur a laissé le regret dans mon âme ;

Mais, toi, tu laisses le remord ! —

Pourtant je ne dois point troubler votre délire,

Amis ; je veux paraître ignorer les douleurs ;

Je souris avec vous, je vous cache ma lyre

Lorsqu’elle est humide de pleurs.

Chacun de vous peut-être, en son cœur solitaire,

Sous des ris passagers étouffe un long regret ;

Hélas ! nous souffrons tous ensemble sur la terre,

Et nous souffrons tous en secret !

Tu n’as qu’une colombe, à tes lois asservie ;

Tu mets tous tes amours, vierge, dans une fleur.

Mais à quoi bon ? La fleur passe comme la vie,

L’oiseau fuit comme le bonheur.

On est honteux des pleurs ; on rougit de ses peines,

Des innocents chagrins, des souvenirs touchants ;

Comme si nous n’étions sous les terrestres chaînes

Que pour la joie et pour les chants !

Hélas ! il m’a donc fui sans me laisser de trace,

Mais pour le retenir j’ai fait ce que j’ai pu,

Ce temps où le bonheur brille, et soudain s’efface,

Comme un sourire interrompu !

Février 1821.

ODE VINGT-CINQUIÈME. RÊVES.

En la amena soledad

de aquesta apacible estancia,

bellisimo laberinto

de arboles, flores, y plantas,

Podeis dexarme, dexando

conmigo, que ellos me bastan

por companîa, los libros

que os mande sacar de casa ;

que yo, en tanto que Antioquia

cèlebra con fiestas tantas

la fabrica de esse templo,

que oy à Jupiter consagra,

· · · · · · · · · · · · · · ·

huyendo del gran bullicio,

que hay en sus calles, y plazas,

passar estudiando quiero

la edad que al dia le falta.

Calderon. El Magico prodigioso.

I

Amis, loin de la ville,

Loin des palais de roi,

Loin de la cour servile,

Loin de la foule vile,

Trouvez-moi, trouvez-moi,

Aux champs où l’âme oisive

Se recueille en rêvant,

Sur une obscure rive

Où du monde n’arrive

Ni le flot, ni le vent,

Quelque asile sauvage,

Quelque abri d’autrefois,

Un port sur le rivage,

Un nid sous le feuillage,

Un manoir dans les bois !

Trouvez-le-moi bien sombre,

Bien calme, bien dormant,

Couvert d’arbres sans nombre,

Dans le silence et l’ombre,

Caché profondément !

Que là, sur toute chose,

Fidèle à ceux qui m’ont,

Mon vers plane, et se pose

Tantôt sur une rose,

Tantôt sur un grand mont.

Qu’il puisse avec audace,

De tout nœud détaché,

D’un vol que rien ne lasse,

S’égarer dans l’espace

Comme un oiseau lâché.

II

Qu’un songe au ciel m’enlève,

Que, plein d’ombre et d’amour,

Jamais il ne s’achève,

Et que la nuit je rêve

À mon rêve du jour !

Aussi blanc que la voile

Qu’à l’horizon je voi,

Qu’il recèle une étoile,

Et qu’il soit comme un voile

Entre la vie et moi !

Que la muse qui plonge

En ma nuit pour briller,

Le dore et le prolonge,

Et de l’éternel songe

Craigne de m’éveiller !

Que toutes mes pensées

Viennent s’y déployer,

Et s’asseoir, empressées,

Se tenant embrassées,

En cercle à mon foyer !

Qu’à mon rêve enchaînées,

Toutes, l’œil triomphant,

Le bercent inclinées,

Comme des sœurs aînées

Bercent leur frère enfant !

III

On croit sur la falaise,

On croit dans les forêts,

Tant on respire à l’aise,

Et tant rien ne nous pèse,

Voir le ciel de plus près.

Là, tout est comme un rêve ;

Chaque voix a des mots,

Tout parle, un chant s’élève

De l’onde sur la grève,

De l’air dans les rameaux.

C’est une voix profonde,

Un chœur universel,

C’est le globe qui gronde,

C’est le roulis du monde

Sur l’océan du ciel.

C’est l’écho magnifique

Des voix de Jéhova,

C’est l’hymne séraphique

Du monde pacifique

Où va ce qui s’en va ;

Où, sourde aux cris de femmes,

Aux plaintes, aux sanglots,

L’âme se mêle aux âmes,

Comme la flamme aux flammes,

Comme le flot aux flots !

IV

Ce bruit vaste, à toute heure,

On l’entend au désert.

Paris, folle demeure,

Pour cette voix qui pleure

Nous donne un vain concert.

Oh ! la Bretagne antique !

Quelque roc écumant !

Dans la forêt celtique

Quelque donjon gothique !

Pourvu que seulement

La tour hospitalière

Où je pendrai mon nid,

Ait, vieille chevalière,

Un panache de lierre

Sur son front de granit.

Pourvu que, blasonnée

D’un écusson altier,

La haute cheminée,

Béante, illuminée,

Dévore un chêne entier ;

Que, l’été, la charmille

Me dérobe un ciel bleu ;

Que l’hiver ma famille,

Dans l’âtre assise, brille

Toute rouge au grand feu ;

Dans les bois, mes royaumes,

Si le soir l’air bruit,

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