Odes et Ballades (page 22)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Odes et Ballades · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Qu’il semble, à voir leurs dômes,

Des têtes de fantômes

Se heurtant dans la nuit ;

Que des vierges, abeilles

Dont les cieux sont remplis,

Viennent sur moi, vermeilles,

Secouer dans mes veilles

Leur robe à mille plis !

Qu’avec des voix plaintives

Les ombres des héros

Repassent fugitives,

Blanches sous mes ogives,

Sombres sur mes vitraux !

V

Si ma muse envolée

Porte son nid si cher

Et sa famille ailée

Dans la salle écroulée

D’un vieux baron de fer ;

C’est que j’aime ces âges

Plus beaux, sinon meilleurs,

Que nos siècles plus sages ;

À leurs débris sauvages

Je m’attache, et d’ailleurs

L’hirondelle enlevée

Par son vol sur la tour,

Parfois, des vents sauvée,

Choisit pour sa couvée

Un vieux nid de vautour.

Sa famille humble et douce,

Souvent, en se jouant,

Du bec remue et pousse,

Tout brisé sur la mousse,

L’œuf de l’oiseau géant.

Dans les armes antiques

Mes vers ainsi joueront,

Et, remuant des piques,

Riront, nains fantastiques,

De grands casques au front.

VI

Ainsi noués en gerbe,

Reverdiront mes jours

Dans le donjon superbe,

Comme une touffe d’herbe

Dans les brèches des tours.

Mais, donjon ou chaumière,

Du monde délié,

Je vivrai de lumière,

D’extase et de prière,

Oubliant, oublié !

4 juin 1828.

ODE TREIZIÈME. SON NOM.

Nomen, aut numen.

Le parfum d’un lys pur, l’éclat d’une auréole,

La dernière rumeur du jour,

La plainte d’un ami qui s’afflige et console,

L’adieu mystérieux de l’heure qui s’envole,

Le doux bruit d’un baiser d’amour,

L’écharpe aux sept couleurs que l’orage en la nue

Laisse, comme un trophée, au soleil triomphant,

L’accent inespéré d’une voix reconnue,

Le vœu le plus secret d’une vierge ingénue,

Le premier rêve d’un enfant,

Le chant d’un chœur lointain, le soupir qu’à l’aurore

Rendait le fabuleux Memnon,

Le murmure d’un son qui tremble et s’évapore…

Tout ce que la pensée a de plus doux encore,

Ô lyre ! est moins doux que son nom !

Prononce-le tout bas, ainsi qu’une prière,

Mais que dans tous nos chants il résonne à la fois !

Qu’il soit du temple obscur la secrète lumière !

Qu’il soit le mot sacré qu’au fond du sanctuaire

Redit toujours la même voix !

Ô mes amis ! avant qu’en paroles de flamme,

Ma muse, égarant son essor,

Ose aux noms profanés qu’un vain orgueil proclame,

Mêler ce chaste nom, que l’amour dans mon âme

A caché, comme un saint trésor,

Il faudra que le chant de mes hymnes fidèles

Soit comme un de ces chants qu’on écoute à genoux ;

Et que l’air soit ému de leurs voix solennelles,

Comme si, secouant ses invisibles ailes,

Un ange passait près de nous !

1823.

À M. LE COMTE ALFRED DE V.

ODE QUINZIÈME. UN CHANT DE FÊTE DE NÉRON.

Nescio quid molle atque facetum.Horace.

Amis ! l’ennui nous tue, et le sage l’évite !

Venez tous admirer la fête où vous invite

Néron, César, consul pour la troisième fois ;

Néron, maître du monde et dieu de l’harmonie,

Qui, sur le mode d’Ionie,

Chante, en s’accompagnant de la lyre à dix voix !

Que mon joyeux appel sur l’heure vous rassemble !

Jamais vous n’aurez eu tant de plaisirs ensemble,

Chez Pallas l’affranchi, chez le grec Agénor ;

Ni dans ces gais festins, d’où s’exilait la gêne,

Où l’austère Sénèque, en louant Diogène,

Buvait le falerne dans l’or ;

Ni lorsque sur le Tibre, Aglaé, de Phalère,

Demi-nue, avec nous voguait dans sa galère,

Sous des tentes d’Asie aux brillantes couleurs ;

Ni quand, au son des luths, le préfet des bataves

Jetait aux lions vingt esclaves,

Dont on avait caché les chaînes sous des fleurs !

Venez, Rome à vos yeux va brûler, — Rome entière !

J’ai fait sur cette tour apporter ma litière

Pour contempler la flamme en bravant ses torrents.

Que sont les vains combats des tigres et de l’homme ?

Les sept monts aujourd’hui sont un grand cirque, où Rome

Lutte avec les feux dévorants.

C’est ainsi qu’il convient au maître de la terre

De charmer son ennui profond et solitaire !

Il doit lancer parfois la foudre, comme un dieu !

Mais, venez, la nuit tombe et la fête commence.

Déjà l’incendie, hydre immense,

Lève son aile sombre et ses langues de feu.

Voyez-vous ? voyez-vous ? sur sa proie enflammée,

Il déroule en courant ses replis de fumée ;

Il semble caresser ces murs qui vont périr ;

Dans ses embrassements les palais s’évaporent…

— Oh ! que n’ai-je aussi, moi, des baisers qui dévorent,

Des caresses qui font mourir !

Écoutez ces rumeurs, voyez ces vapeurs sombres,

Ces hommes dans les feux errant comme des ombres,

Ce silence de mort par degrés renaissant !

Les colonnes d’airain, les portes d’or s’écroulent !

Des fleuves de bronze qui roulent

Portent des flots de flamme au Tibre frémissant !

Tout périt ! jaspe, marbre, et porphyre, et statues,

Malgré leurs noms divins dans la cendre abattues.

Le fléau triomphant vole au gré de mes vœux,

Il va tout envahir dans sa course agrandie,

Et l’aquilon joyeux tourmente l’incendie,

Comme une tempête de feux.

Fier Capitole, adieu ! — Dans les feux qu’on excite,

L’aqueduc de Sylla semble un pont du Cocyte.

Néron le veut : ces tours, ces dômes tomberont.

Bien ! sur Rome, à la fois, partout, la flamme gronde !

— Rends-lui grâces, reine du monde :

Vois quel beau diadème il attache à ton front !

Enfant, on me disait que les voix sibyllines

Promettaient l’avenir aux murs des sept collines,

Qu’aux pieds de Rome, enfin, mourrait le temps dompté,

Que son astre immortel n’était qu’à son aurore… —

Mes amis ! dites-moi combien d’heures encore

Peut durer son éternité ?

Qu’un incendie est beau lorsque la nuit est noire !

Érostrate lui-même eût envié ma gloire !

D’un peuple à mes plaisirs qu’importent les douleurs ?

Il fuit : de toutes parts le brasier l’environne… —

Ôtez de mon front ma couronne,

Le feu qui brûle Rome en flétrirait les fleurs.

Quand le sang rejaillit sur vos robes de fête,

Amis, lavez la tache avec du vin de Crète ;

L’aspect du sang n’est doux qu’au regard des méchants.

Couvrons un jeu cruel de voluptés sublimes.

Malheur à qui se plaît au cri de ses victimes ! —

Il faut l’étouffer dans des chants.

Je punis cette Rome et je me venge d’elle !

Ne poursuit-elle pas d’un encens infidèle

Tour à tour Jupiter et ce Christ odieux ?

Qu’enfin à leur niveau sa terreur me contemple !

Je veux avoir aussi mon temple,

Puisque ces vils romains n’ont point assez de dieux.

J’ai détruit Rome, afin de la fonder plus belle.

Mais que sa chute au moins brise la croix rebelle !

Plus de chrétiens ! allez, exterminez-les tous !

Que Rome de ses maux punisse en eux les causes ;

Exterminez !… — Esclave ! apporte-moi des roses,

Le parfum des roses est doux !

Mars 1825.

UNE FÉE. BALLADE PREMIÈRE.

Elle apparaît… comme ces figures dont le poëte voit les yeux étinceler à travers le feuillage sombre, quand, dans sa promenade du soir, il rêve de l’amour et du ciel.Th. Moore. Amours des anges.

… La reine Mab m’a visité. C’est elle

Qui fait dans le sommeil veiller l’âme immortelle.

Émile Deschamps. Roméo et Juliette.

Que ce soit Urgèle ou Morgane,

J’aime, en un rêve sans effroi,

Qu’une fée, au corps diaphane,

Ainsi qu’une fleur qui se fane,

Vienne pencher son front sur moi.

C’est elle dont le luth d’ivoire

Me redit, sur un mâle accord,

Vos contes, qu’on n’oserait croire,

Bons paladins, si votre histoire

N’était plus merveilleuse encor.

C’est elle, aux choses qu’on révère

Qui m’ordonne de m’allier,

Et qui veut que ma main sévère

Joigne la harpe du trouvère

Au gantelet du chevalier.

Dans le désert qui me réclame,

Cachée en tout ce que je vois,

C’est elle qui fait, pour mon âme,

De chaque rayon une flamme,

Et de chaque bruit une voix ;

Elle, — qui dans l’onde agitée

Murmure en sortant du rocher,

Et, de me plaire tourmentée,

Suspend la cigogne argentée

Au faîte aigu du noir clocher ;

Quand, l’hiver, mon foyer pétille,

C’est elle qui vient s’y tapir,

Et me montre, au ciel qui scintille,

L’étoile qui s’éteint et brille,

Comme un œil prêt à s’assoupir ;

Qui, lorsqu’en des manoirs sauvages

J’erre, cherchant nos vieux berceaux,

M’environnant de mille images,

Comme un bruit du torrent des âges,

Fait mugir l’air sous les arceaux ;

Elle, — qui, la nuit, quand je veille,

M’apporte de confus abois,

Et, pour endormir mon oreille,

Dans le calme du soir, éveille

Un cor lointain au fond des bois.

Que ce soit Urgèle ou Morgane,

J’aime, en un rêve sans effroi,

Qu’une fée, au corps diaphane,

Ainsi qu’une fleur qui se fane,

Vienne pencher son front sur moi !

1824.

À M. LE COMTE GASPARD DE PONS.

ODE DIXIÈME. VISION.

7. Quia defecimus in ira tua, et in furore tuo turbati sumus ; 8. Posuisti iniquitates nostras in conspectu tuo, sæculum nostrum in illuminatione vultus tui ;

9. Quoniam omnes dies nostri defecerunt, et in ira tua defecimus.

Psaume lxxxix.

« Parce que nous sommes tombés dans votre colère, et que nous avons été troublés dans votre fureur ; « Vous avez placé nos iniquités en votre présence, et notre siècle dans la lumière de votre face ;

« Puisque tous nos jours ont failli, et que nous sommes tombés dans votre colère ! »

Voici ce qu’ont dit les prophètes,

Aux jours où ces hommes pieux

Voyaient en songe sur leurs têtes

L’Esprit-Saint descendre des cieux :

« Dès qu’un siècle, éteint pour le monde,

Redescend dans la nuit profonde,

De gloire ou de honte chargé,

Il va répondre et comparaître

Devant le Dieu qui le fit naître,

Seul juge qui n’est pas jugé. »

Or écoutez, fils de la terre,

Vil peuple à la tombe appelé,

Ce qu’en un rêve solitaire

La vision m’a révélé. —

C’était dans la cité flottante,

De joie et de gloire éclatante,

Où le jour n’a pas de soleil,

D’où sortit la première aurore,

Et d’où résonneront encore

Les clairons du dernier réveil.

Adorant l’essence inconnue,

Les saints, les martyrs glorieux

Contemplaient, sous l’ardente nue,

Le triangle mystérieux.

Près du trône où dort le tonnerre,

Parut un spectre centenaire

Par l’ange des français conduit ;

Et l’ange, vêtu d’un long voile,

Était pareil à l’humble étoile

Qui mène au ciel la sombre nuit.

Dans les cieux et dans les abîmes

Une voix alors s’entendit,

Qui, jusque parmi ses victimes,

Fit trembler l’archange maudit.

Le char des séraphins fidèles,

Semé d’yeux, brillant d’étincelles,

S’arrêta sur son triple essieu ;

Et la roue, aux flammes bruyantes,

Et les quatre ailes tournoyantes

Se turent au souffle de Dieu.

LA VOIX.

« Déjà du livre séculaire

La page a dix-sept fois tourné ;

Le gouffre attend que ma colère

Te pardonne ou t’ait condamné.

Approche : — je tiens la balance ;

Te voilà nu dans ma présence,

Siècle innocent ou criminel.

Faut-il que ton souvenir meure ?

Réponds : un siècle est comme une heure

Devant mon regard éternel. »

LE SIÈCLE.

« J’ai, dans mes pensers magnanimes,

Tout divisé, tout réuni ;

J’ai soumis à mes lois sublimes

Et l’immuable et l’infini ;

J’ai pesé tes volontés mêmes… »

LA VOIX.

« Fantôme, arrête ! tes blasphèmes

Troublent mes saints d’un juste effroi ;

Sors de ton orgueilleuse ivresse ;

Doute aujourd’hui de ta sagesse ;

Car tu ne peux douter de moi.

« Fier de tes aveugles sciences,

N’as-tu pas ri, dans tes clameurs,

Et de mon être et des croyances

Qui gardent les lois et les mœurs ?

De la mort souillant le mystère,

N’as-tu pas effrayé la terre

D’un crime aux humains inconnu ?

Des rois, avant les temps célestes,

N’as-tu pas réveillé les restes ? »

LE SIÈCLE.

« Ô Dieu ! votre jour est venu ! »

LA VOIX.

« Pleure, ô siècle ! D’abord timide,

L’erreur grandit comme un géant ;

L’athée invite au régicide ;

Le chaos est fils du néant.

J’aimais une terre lointaine ;

Un roi bon, une belle reine,

Conduisaient son peuple joyeux,

Je bénissais leurs jours augustes ;

Réponds, qu’as-tu fait de ces justes ? »

LE SIÈCLE.

« Seigneur, je les vois dans vos cieux. »

LA VOIX.

« Oui, l’épouvante enfin t’éclaire !

C’est moi qui marque leur séjour

Aux réprouvés de ma colère,

Comme aux élus de mon amour.

Qu’un rayon tombe de ma face,

Soudain tout s’anime ou s’efface,

Tout naît ou retourne au tombeau.

Mon souffle, propice ou terrible,

Allume l’incendie horrible,

Comme il éteint le pur flambeau !

Que l’oubli muet te dévore ! »

LE SIÈCLE.

« Seigneur, votre bras s’est levé ;

Seigneur, le maudit vous implore ! »

LA VOIX.

« Non ; tais-toi, siècle réprouvé ! »

LE SIÈCLE.

« Eh bien donc ! l’âge qui va naître

Absoudra mes forfaits peut-être

Par des forfaits plus odieux ! »

Ici gémit l’humble Espérance,

Et le bel ange de la France

De son aile voila ses yeux.

LA VOIX.

« Va, ma main t’ouvre les abîmes ;

Un siècle nouveau prend l’essor,

Mais, loin de t’absoudre, ses crimes,

Maudit ! t’accuseront encor. »

Et, comme l’ouragan qui gronde

Chasse à grand bruit jusque sur l’onde

Le flocon vers les mers jeté,

Longtemps la voix inexorable

Poursuit le siècle coupable,

Qui tombait dans l’éternité.

1821.

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