Quatrevingt-treize (page 32)
Pour nous la loi morale est inviolable. Les événements eux-mêmes sont responsables devant l’âme humaine. Nous avons sur eux droit d’examen. Ils nous sont à la fois imposés et proposés ; imposés comme faits de force majeure, proposés comme cas de conscience. Plus d’un nous est offert comme une énigme à deviner. Nous ne pouvons abdiquer l’équité.
Disons-le nettement, la Révolution a commis des crimes. Pourquoi le dissimuler ? À quoi bon les atténuations ? Qu’a-t-elle besoin d’excuses ? elle est immense.
Oui, immense, mais furieuse ; immense, mais souvent sanguinaire ; immense, mais parfois féroce. Elle a réalisé par des moyens de sauvagerie un but de civilisation.
Trône, sceptre, couronne, d’or pour le prince, de fer pour les sujets, affreuse main de justice, codes féodaux, parlements atroces, clergés sanglants, pestilences de la monarchie, exhalaisons morbides des âmes stagnantes, pourriture de douze siècles, tout ce miasme emporté en quelques mois ; vaste assainissement, la civilisation purifiée, l’avenir nettoyé, le vieil air vénéneux devenu respirable, prodigieux azur au-dessus de toutes les têtes, éclaircissement céleste inondant la terre. Tels sont les résultats.
Mais alors, dit-on, que sert d’inventorier les ravages, les arrachements convulsifs, les désastres ? à quoi bon chicaner la catastrophe ?
À quoi bon ? à ceci :
Il ne faut pas qu’il soit dit que les éternels principes du vrai défaillent devant une utilité quelconque, que la justice dans l’ensemble absout l’iniquité dans le détail, que le but communique son innocence aux moyens, que peu importe comment ni par où, mais qu’il suffit d’arriver ; il ne faut pas qu’il soit dit que l’échafaud passe sans être dénoncé ; il ne faut pas qu’il soit dit que le massacre passe sans être détesté ; il ne faut pas qu’il soit dit que l’historien recrache le sang versé par les rois et boit le sang versé par les peuples ; il ne faut pas qu’il soit dit que, parce qu’il y a sur lui un fatal reflet de pourpre, la cause du faible est désertée ; il ne faut pas qu’il soit dit que la proximité du trône ait pu convertir un berceau en sépulcre, et qu’un petit enfant ait pu périr de misère dans un cachot sous l’étouffement énorme d’une genèse sociale, sans qu’il se soit élevé un cri de pitié. Il ne faut pas que cela soit dit.
Si cela n’était pas dit, il y aurait une lacune dans la révolution même, et en dépit de la suprême clarté qu’elle a répandue, il resterait dans l’âme humaine un coin noir.
Si cela n’était pas dit, la loi sociale serait dégagée, la loi morale ne le serait pas.
C’est pourquoi nous sommes de ceux qui constatent la quantité de mal mêlée à la quantité de bien. Le bien l’emporte dans une proportion incommensurable. Tant mieux. Nous n’en jugeons pas moins nécessaire de maintenir au-dessus de tout les principes qui sont le ciel même de la conscience.
De même qu’à la monarchie, nous disons à la révolution la vérité. La révolution a été colossale, terrible et salutaire. Mais nous ne cachons pas ses emportements, ses rages, ses écumes inutiles, ses dévastations, ses voies de fait, ses épouvantes. On ne flatte pas l’ouragan.
Insistons-y, car les vérités primordiales veulent être soulignées et lorsqu’il s’agit des réalités profondes innées en nous il n’y a point de redites, la révolution est un fait complexe dont il faut signaler la violence et adorer le bienfait. En la constatant, nous faisons la part de la loi morale humaine que nous possédons et de la loi morale divine qui nous échappe.
Tous les excès, toutes les frénésies, toutes les barbaries que résume le mot Terrorisme, sont inextricablement mêlés au salut du monde ; ils en sont peut-être la rançon. Il y a dans le prodigieux fait révolutionnaire un côté crime ; nous le haïssons comme crime, nous le respectons comme mystère ; nous condamnons la fureur révolutionnaire, en la vénérant ; nous flétrissons 93, à genoux.
les tribunes publiques.
À la Convention, le peuple était chez lui.
Rien de plus étrange que les tribunes publiques de la Convention. La foule, malgré les cris de colère du représentant Chiappe, y était souveraine.
Les tribunes empiétaient sur la tribune ; cela tenait à ce que la Convention était plus en révolution qu’en république. La violation de l’inviolabilité des représentants se rattache au même phénomène. En république tout est libre ; en révolution tout est responsable.
Plus tard, la révolution s’épuise, la république se fonde, et quand la tribune parle, les tribunes se taisent. C’est l’âge de paix succédant à l’âge de guerre.
Les tribunes publiques à la Convention, c’était la révolution tutoyant l’assemblée. Familiarité énorme. La Convention était assemblée nationale ; dans les tribunes, on sentait le peuple universel. Ce peuple était témoin, et par moments ce témoin était juge. Les tribunes applaudissaient volontiers, caresses de griffe. Elles interrompaient. Elles intervenaient. Elles étaient là comme le chœur dans la tragédie antique. Elles dégageaient la philosophie des situations ; elles commandaient les entrées et les sorties ; elles venaient en aide à ceux qui manquaient de mémoire, rappelant à tous le rôle, le devoir, le but, l’idée, le mot. Drame démesuré dont les événements étaient les personnages et le peuple le souffleur.
Les tribunes avaient leurs hommes, parfois presque aussi fameux que ceux de l’Assemblée. Là s’agitaient les orateurs des clubs populaires, Delcloche, Vincent, Tollède. Tel mot qui, dit dans l’Assemblée, eût fait sourire Marat, dit dans les tribunes, le faisait pâlir. Un jour, le 12 mars, il traita Fournier l’américain de scélérat, une voix des tribunes lui cria : Tais-toi, domestique des princes ! Et Marat se souvint qu’il avait été médecin des écuries du comte d’Artois. C’est dans ces tribunes-là qu’apparaissait de temps en temps ce sauvage juré Renaudin qui disait : Je suis une hache. C’est là que vint un jour Chamfort qui applaudissait et disait : Voudriez-vous qu’on nettoyât les écuries d’Augias avec un plumeau ? Là passaient toutes les figures du temps, Audouin, le prêtre que Pache avait pris pour gendre, le sincère et éloquent Loustalot, Nolleau, ancien procureur au parlement, qui avait eu pour premier clerc Brissot et pour deuxième clerc Robespierre, le curé de Saint-Germain des Prés, Keravenanc, qui avait marié Danton, le curé de Saint-Sulpice, Pancemont, qui avait Momoro pour paroissien et qui eut la belle madame Momoro déesse de la raison dans son église, l’oncle de Barère, Daure, par qui Malesherbes fit parvenir sa demande de défendre le roi, l’honnête Cahier de Gerville qui avait été ministre avant Roland et qui, lorsqu’il parlait dans le conseil, s’arrêtait court à chaque craquement de la boiserie, s’imaginant que la reine, cachée, écoutait ; Trouvé qui écrivait dans le Moniteur : Quoi ! on verra tous les jours, dans la même tribune, les mêmes visages ! Là se dessinait, parmi ces faces attentives, l’encolure massive de Coffinhal ; là on entrevoyait parfois un spectateur funèbre, acteur horrible ailleurs, le Laubardemont de la république, le Jeffryes de la révolution, Fouquier-Tinville, épais cheveux noirs, profil d’oiseau de proie, longue lévite, grosse cravate, gilet croisé, pantalon entrant dans de lourdes bottes à revers jaunes, venant, sa journée finie, à la Convention s’inspirer, ayant, comme beaucoup de juges, la férocité de sa place.
Cet homme ne se dérangeait que pour la Convention et le Comité de salut public, dont il prenait les ordres, vivait pour tuer, couchait au tribunal sur un matelas à terre, se plaignait de n’avoir pas le temps d’embrasser sa femme et ses enfants, n’embrassait que la guillotine, maîtresse à laquelle il donnait toutes ses heures et qui finit par refermer ses deux bras rouges sur lui.
Là se montra un moment, dans un rayonnement de gloire vite effacé, ce lamentable Dumouriez, un intrigant dans un vaillant, sauvant la France et la vendant, élevant l’Argonne à la hauteur des Thermopyles et terminant l’épopée par un imbroglio, sublime sur le théâtre, abject dans la coulisse, ayant dans l’histoire le commencement d’un héros et la fin d’un traître, quelque chose comme Léonidas pensionné par Xercès. Là se pressaient, mêlés à la sombre foule, ce municipal Albertier qui, voyant sur la cheminée de Louis xvi, au Temple, une horloge signée Lepaute, horloger du roi, avait mis un pain à cacheter sur le mot roi, Duplay, hôte de Robespierre, Brochet, séide de Marat, Monville, ami d’Égalité, Talleyrand, ce masque.
On y voyait des femmes. L’histoire se souvient des terribles ; Mercier les appelle tricoteuses et pourvoyeuses de guillotine. Elles assistaient à la Convention comme les Euménides assistaient à l’Olympe. Mais en regard des farouches, il y avait les charmantes. Tous ces hommes aimaient. Vergniaud aimait mademoiselle Candeille, la Belle Fermière, qui venait l’entendre et le voir. Buzot aimait madame Roland qu’on apercevait quelquefois dans une pénombre, voilée ; Tallien aimait Thérésa Cabarrus ; Hérault de Séchelles aimait une jeune femme qu’il avait ramenée de sa mission de Savoie et dont il a emporté le nom dans le tombeau ; outre mademoiselle Candeille, une jeune fille venait pour Vergniaud, celle à laquelle, le jour de sa mort, il envoya sa montre où il avait gravé avec une épingle la date : 16 octobre. Dans les tribunes étaient venues les deux maîtresses de Dumouriez, celle de Bretagne, madame de Beauvert, et celle de Belgique, « la jeune Crumpipen », comme l’appelait Duhem. Lodoïska venait pour Louvet, la marquise de Montendre pour Fayau, madame de Thorin pour Saint-Just, Élisabeth Duplay pour Le Bas, Lucile Desmoulins pour son mari, madame de Sainte-Amaranthe, Catherine Théos, madame Amblard et la marquise de Chalabre pour Robespierre ; et, dès qu’elles avaient pris place, Gorsas fredonnait le couplet de Girey-Dupré :
Suivi de ses dévotes,
De sa cour entouré,
Le roi des sans-culottes,
Robespierre est entré.
chanson qui fit tomber la tête de celui qui l’avait faite et de celui qui l’avait chantée. La marquise de Laubespin venait pour Marat, ce qui n’empêchait pas Marat de dire en regardant la loge où étaient ces femmes : Tas de concubines !
Ces belles n’avaient pas de cheveux ; elles les coupaient pour s’en faire des perruques. C’était la mode : Suzanne de Saint-Fargeau, en épousant le riche hollandais de Witt, reçut en cadeau de noces douze perruques. Madame Dufresnoy fut célèbre quelques mois pour sa pièce Armand ou le bienfait des perruques. Ces bizarreries étaient la mode.
Ces têtes curieuses, ces visages émus, ces faces inquiètes, épiaient, scrutaient, sondaient l’assemblée. Tous ces yeux fouillaient toutes ces consciences.
On considérait, au banc du pouvoir exécutif, Tondu Lebrun, ministre des affaires étrangères, Monge, qui, plus tard, installa au Capitole la république romaine, Pache, qui avait un désaccord inquiétant entre le regard et le sourire, Garat, qui, le chapeau sur la tête, avait lu l’arrêt de mort à Louis xvi comme Bradshaw à Charles ier, avec cette différence qu’ensuite Bradshaw mourut proscrit et Garat sénateur. On tendait l’oreille et l’on entendait le philosophe Garat chuchoter : Les hommes et les grandes assemblées ne sont pas faits de façon que d’un côté il n’y ait que des dieux et de l’autre que des diables. On entendait Marat crier : Femme Roland, rendez compte des deniers du peuple que vous avez dilapidés !
On regardait, aux deux extrémités de la haine et de la colère, ces deux figures féminines aux yeux bleus, Louvet et Saint-Just ; Louvet criant : Hommes de la montage, vous périrez ! Saint-Just disant : Je prête serment à l’avenir. On regardait circuler de banc en banc les journaux de Prudhomme, de Loustalot, de Camille Desmoulins, de Marat, d’Hébert, d’autres, le journal de Barère, le Point du jour, le journal de Gorsas, le Courrier de Versailles, le journal de Louvet, la Sentinelle, le journal de Tallien, l’Ami des citoyens. La foule voyait Danton se pencher à l’oreille de Bentabole au moment même où il murmurait ce mot qui a porté témoignage contre lui : Je n’avais que deux issues, sauver Louis xvi, ou le perdre. On cherchait du regard Carnot, le dictateur militaire, et Cambon, le dictateur financier ; l’un qui a fait la Grande Armée, l’autre, qui a fait le Grand Livre. On reconnaissait ceux-ci à leur élégance, ceux-là à leur cynisme ; car tous les costumes étaient là, depuis la lévite à double collet de Barbaroux jusqu’à la carmagnole de Chabot aux jambes nues, depuis l’escarpin de Laclos jusqu’aux sabots de Camboulas. Quelques représentants portaient au cou un ruban auquel était suspendue une petite plaque dorée figurant les tables de la loi.
On questionnait son voisin sur Fabre d’Églantine, à peu près sans cravate, allant et venant de la Gironde à la Montagne, avec son gilet à carreaux et son habit à boutons de corne, ayant un œil plus haut que l’autre, ce qui lui donnait l’air habituellement étonné. On se désignait du doigt la haute taille de Barère, le grand col et les favoris de La Source, le grave visage d’Anacharsis Clootz, prussien qui dédaignait la Prusse et adorait la France, le front pensif de Vergniaud, l’illustre profil de Condorcet. Toutes les prunelles se fixaient sur Camille Desmoulins, tout jeune, se promenant au pied de la tribune entre les deux témoins de son mariage, Brissot qui devait mourir par lui et Robespierre par qui il devait mourir. Personne ne faisait attention à l’homme qui devait trancher le nœud énorme, à cet obscur représentant Louchet, dont la destinée était de ne dire qu’un mot, un seul mot : Je demande l’arrestation de Robespierre, et de faire le 9 thermidor.
Cette assemblée péremptoire parlait une langue diffuse. Cette tribune délayait l’absolu. Jamais on ne vit tant de concision dans les actes et tant de prolixité dans les paroles. Les décrets tranchaient, l’éloquence émoussait. Rien d’étrange comme la déclamation dans l’abîme. Coups droits, et phraséologie indécise. Une amplification molle et vague se répand sur tous ces fermes profils d’hommes, et voile d’on ne sait quelle faconde pompeuse les grandes lignes des catastrophes. Le terrorisme était racinien. Des têtes qui allaient être coupées parlaient comme on parle à l’Académie. Couthon haranguait comme Théramène. C’était quelque chose comme la redondance noble des tragédies classiques, une emphase terne, la sauvagerie recourant à l’élégance, toujours l’action directe et jamais le mot propre, des périphrases à travers lesquelles tombait le couteau de la guillotine.
On enguirlandait de périodes la simplicité sinistre de l’échafaud. Un massacre s’appelait « une hécatombe », on ne disait pas tuer, on disait : immoler. On attestait des mânes. Le couperet de Sanson, pris en bonne part, était « le fer vengeur de la loi » et, pris en mauvaise part, « la hache des proscripteurs ». L’espagnol était l’ibère, le savoyard était l’allobroge. Anacharsis Clootz, pour dire : Nous prendrons la Hollande. disait : le batave nous attend avec ses troupeaux nombreux. Saint-Just vantait « la volupté d’une cabane et d’un champ fertile cultivé par vos mains ». Dubois de Crancé s’écriait : « Que Louis périsse, et disons ensuite au peuple : Fais voler nos têtes sur l’échafaud ». On veut nous faire assassiner, cela se traduit, c’est Vergniaud qui parle, par : « On nous menace du glaive des assassins ». C’est encore Vergniaud qui pour dire « nous tuerions un dictateur », dit : un chef ne paraîtrait parmi nous que pour être à l’instant percé de mille coups. David, pour dire : je ne suis pas orateur, je suis peintre, dit (29 mars 1793) : « Le ciel, qui répartit ses dons entre tous ses enfants, voulut que j’exprimasse mon âme et ma pensée par l’organe de la peinture, et non par les sublimes accents de cette éloquence persuasive que font retentir parmi nous les fils de la liberté. » Voter contre le jury, c’est « saper le boulevard de l’innocence ». Barbaroux dit : « Vos commissaires dans le département des Bouches-du-Rhône se sont présentés comme des torrents dévastateurs, comme des rochers de la montagne, écrasant les troupeaux et les plantes, mais Marseille, comme un chêne inébranlable, les a arrêtés dans leur cours. » Carra rend compte d’une action à laquelle il a assisté, et pour dire : « Nous avons battu l’ennemi », il dit : « Nous avons vu la victoire suivre nos drapeaux ». Les communications de la Commune à la Convention sont du même style ; Pache, assisté de Dorat-Cubières, écrit : « Les républicains n’ont qu’à paraître sous les drapeaux de la liberté dans les départements où les révoltés osent lever un front audacieux, pour les faire rentrer dans la poussière ». On ne dit pas : « Faites sonner le tocsin », on dit : il faut que l’airain frémisse. Des femmes enceintes ont avorté dans les foules qui se pressent aux portes des boulangers. Mercier dit : « Que de précieux gages de l’amour conjugal ont été anéantis à la source de la vie ! »
Le même Mercier, pour dire que les femmes ne mettent pas de fichus, écrit : « Sous une gaze artistement peinte palpitent les réservoirs de la maternité ». La Source se justifie par cette explication : « Eh quoi ! nous conspirerions pour avoir le plaisir de voir tomber nos têtes !) (12 mars 1793). Guadet veut dire : je suis pauvre, il s’écrie : « Voyez-moi arriver à l’Assemblée. Suis-je traîné par des coursiers superbes ? » Robespierre, exprimant la même idée, dit : « Où sont mes trésors ? »
Cela n’empêche pas cependant Robespierre de trouver par moments, même dans ce style, de magnifiques et effrayantes formules. Ainsi : « Le glaive des lois, jusqu’à ce jour, n’a été que vertical ; il tombe de haut en bas ; je le veux horizontal ». Ce mot tragique, c’est tout 93. Robespierre, du reste, avait parfois des accès de style ferme et franc. Ainsi il disait, dans un vrai langage lapidaire : J’entends appliquer la peine de mort à la royauté. Et il émettait, avec un laconisme magistral, cette pensée d’où est sortie la Terreur : avoir des entrailles pour les oppresseurs, c’est n’en point avoir pour les opprimés.
Mais le jargon solennel dominait. Le côté faux du style du dix-septième siècle a influé sur la langue jusqu’à la fin du dix-huitième, et le mauvais goût de la littérature royale étalait ses phrases en pleine Convention.
En même temps on était « sensible », adjectif à la mode. Ceci était l’influence de Raynal et de Mably. Un représentant, Delagueulle, nom qui fit rire dans une heure funèbre, votait ainsi sur Louis xvi : « Je suis un homme sensible, mais pas de fausse pitié ; la mort. » Un autre, Cassanges, disait : « C’est avec la plus grande sensibilité que je vote la mort. »
On s’injuriait avec un choix bizarre d’expressions. Danton qualifiait Marat « acerbe et volcanique ». Danton, disons-le, à force de vraie éloquence et de spontanéité fougueuse, échappait habituellement au singulier langage régnant ; mais s’il y tombait par hasard, il dépassait tout ; il lui arriva un jour de dire : Je me suis retranché dans la citadelle de la raison, j’en sortirai avec le canon de la vérité.
Les néologismes abondaient. On scélératisait un monument ; on emphasait un acte ; on dépanthéonisait un homme. On dédéifiait une idole. Marat lui-même cherchait le beau langage ; Dumouriez ayant dîné chez Talma, Marat écrivait : un enfant de Thalie fête un enfant de Mars.
Il est plus difficile de tuer la rhétorique que la monarchie.
robespierre, danton, marat.
De quelque parti qu’on soit, à quelque hauteur ou à quelque profondeur qu’on soit placé, quel que soit le point de vue qu’on choisisse, on voit au sommet de cette assemblée trois hommes. Trois grands hommes ? non. Trois géants ? oui. Robespierre, Danton, Marat.
Trois silhouettes noires dans ce flamboiement.
Ces trois hommes étaient sur la Convention. Elle craignait le premier, aimait le second et haïssait le troisième.
Elle décapita celui qu’elle aimait et celui qu’elle craignait, et déifia celui qu’elle haïssait.
Un défilé de spectres rend fixe le regard de l’historien. Qui sont ces trois hommes ?
Robespierre, dans cet embrasement d’âmes qu’on appelle la Révolution, eut la toute-puissance de la froideur. Il fut le glacier de cet Etna. Il est peut-être le seul ouvrier d’une grande œuvre qui ait eu le fanatisme sans l’enthousiasme. Jamais homme ne fut plus complètement l’homme fatal. Il composait et nourrissait sa rigidité de faits, de chiffres, d’apophtegmes, d’axiomes, de chimères. Sa parole décrétait. Il avait habituellement l’attitude et le silence des hommes attentifs à l’Inconnu qui leur parle à l’oreille. C’est aux incorruptibles seulement qu’on peut pardonner d’être inexorables ; il était incorruptible. Il était exact, secret, altier. Garat écrivait : J’ai demandé une entrevue à Robespierre. Il me l’a accordée avec insolence. Robespierre demeurait au numéro 396 de la rue Saint-Honoré, chez le menuisier Duplay, ancien protégé de madame Geoffrin. Robespierre habitait une mansarde avec fenêtre sur le toit ; il avait un pupitre de sapin, quatre chaises de paille, un lit de noyer, des tablettes de bois blanc contre le mur où étaient ses papiers rangés en ordre, et écrivait ses discours avec une tragédie, Athalie ou Esther, ouverte sur sa table. Il n’improvisait pas, si ce n’est dans les cas extrêmes. Il parlait longuement. Mercier l’appelle avocat de sept heures. Il était défiant, minutieusement renseigné. Il portait toujours sur lui un carnet où l’histoire a dû jeter les yeux et où on lisait des notes comme celles-ci : « Bourdon de l’Oise a été vu ce matin dans la rue, immobile, réfléchissant. — Tallien a marchandé ce matin des livres sur le quai. Il regardait de côté et d’autre. — » Et cette ligne écrite de sa main : Bourdon de l’Oise semble agité par les Furies. Le soir du jour où il vota la mort de Louis xvi, il rentra, et ne dit pas une parole. Quand le fiacre où était Louis xvi allant à l’échafaud passa devant sa fenêtre, il la fit fermer. Il disait : Les grossièretés du père Duchêne manquent de respect au peuple. Il était toujours poudré de frais, ce qui faisait dire à Hébert : Robespierre a la nourriture du pauvre dans ses cheveux. Le soir, il se chauffait au feu des copeaux de menuisier où faisaient cercle Saint-Just, Lebas, le serrurier Didier, l’imprimeur Nicolas, et une femme noble, madame de Bruyères-Chalabre. Robespierre allait quelquefois au Théâtre-Français, jamais à d’autres théâtres, travaillait volontiers la nuit, sortait toujours seul, et suivi d’un chien appelé Brount ; quelquefois ses amis l’escortaient de loin ; il s’en fâchait. À la Constituante, il n’avait donné la main qu’à Pétion et aux Lameth ; à la Convention il ne la donnait qu’à Camille Desmoulins. Il ne riait jamais en public. Il n’avait été ni du 14 juillet, ni du 6 octobre, ni du 20 juin, ni du 10 août, ni du 2 septembre, d’aucune journée ; Danton de toutes. Robespierre était avant tout puriste. Sa politique, comme sa morale, ressemblait à une syntaxe.
Ni Robespierre, ni Danton, ni Marat, ni même Mirabeau, n’existent par eux-mêmes. Insistons-y, il est presque inutile de les juger comme hommes. Autant juger les pierres que jette une fronde. Qui est responsable ? la fronde ? non. Pas même la fronde. Qui donc ? le bras. Allez chercher ce bras au fond de l’infini.
Les hommes qui existent par eux-mêmes, ce sont les penseurs. Ils veulent ce qu’ils font, et ce qu’ils font ne les mène pas. Aussi sont-ils les seuls responsables, et dans l’absolu, les seuls grands. Molière est responsable, Voltaire est responsable. Les autres, qu’on appelle hommes d’action, ne sont que des lutteurs ; leur travail les domine, leur œuvre les tyrannise ; nous venons de le dire, ils ont pour collaborateurs les événements, plus hauts qu’eux. La révolution est plus grande que ses hommes ; aussi cette colossale femelle a tué tous ses mâles. Ils l’ont fécondée et elle les a dévorés. Rien de pareil dans les régions de l’esprit pur ; là est la vraie toute-puissance et la vraie immortalité du génie humain. Faire l’Iliade est plus beau que prendre Troie ; Homère est plus grand qu’Achille.
Robespierre, Danton, Marat, ce sont trois ignivomes précédant la lumière, trois dragons au service d’un archange, trois foudres déblayant les nuées devant l’astre.
Danton était haut, Robespierre moyen, Marat bas.
Trois puissances s’entre-dévorant. Danton, dans la logique des situations, et d’après la quantité de racine que chacun avait, devait tomber le premier, Robespierre le second, Marat le troisième. Charlotte Corday sauva Marat.
Grâce à elle, Marat ne tomba pas, il mourut.
Robespierre, Danton, Marat. Triangle d’hommes. Figure vivante du mystérieux couperet qui a tranché la tête au passé.
Ces trois termes, peuple, nation, populace, représentent le triple organisme de la révolution. Cité, Patrie, Place publique, et expliquent cet effrayant engrenage du droit dans la violence et de la fureur dans la justice qui a été la Terreur.
La Terreur a été fatale dans tous les sens du mot, c’est-à-dire nécessaire et funeste. Nécessaire, car elle est une addition ; funeste, car sans la Terreur les États-Unis d’Europe seraient aujourd’hui fondés, et c’est la Terreur qui a refoulé et fait rentrer dans les poitrines l’aspiration des peuples vers la grande république humaine. À qui l’échafaud a-t-il rendu service ? Au trône. Il y a fraternité entre ces deux tréteaux adossés l’un à l’autre depuis quatre mille ans ; et même quand ils se combattent, ils s’entr’aident.
Sans la Terreur aucun prétexte aux polémiques ; la Terreur a été l’argument intarissable, et c’est sur elle que s’est appuyée l’immense calomnie royaliste. Ôtez la Terreur, pas de dix-huit brumaire possible, pas de restauration présentable, Bonaparte fût resté Bonaparte, les Bourbons fussent restés des fantômes et n’eussent pas été des revenants. La Terreur a effrayé les faibles, cette vaste force confuse, heurté ce qu’il y a de tendre dans la conscience, bouleversé tout l’horizon, et rendu la monarchie acceptable. La Terreur a défiguré l’avenir par une interposition affreusement transparente de supplices et d’échafauds. Maintenant, la Terreur pouvait-elle être évitée ? Question profonde. Dans quelle proportion la Terreur se rattache-t-elle aux lois dynamiques ?
La Terreur a été le recul redoutable de la révolution lançant son projectile ; toute machine de guerre offre ce contresens ; l’affut va en arrière pendant que le boulet va en avant. Recul dans la tyrannie connexe à l’éruption dans la liberté ; l’un soldant l’autre. Tel est le phénomène.
Le correcteur d’épreuves de la Révolution, c’est Robespierre ; il revoyait tout, il rectifiait tout ; il semble que, même lui disparu, la lueur sinistre de sa prunelle soit restée sur ce formidable exemplaire de progrès. Robespierre soignait son style comme son costume ; il ne risquait une phrase qu’en grande toilette. Il haïssait le sublime ; il trouvait Mirabeau excessif, Danton énorme. Énorme, dans cette bouche serrée et mince, était une critique. Il avait le goût d’un certain beau médiocre. Racine était son poëte, David était son peintre. S’il eût connu Bonaparte, il lui eût préféré Moreau. Il reprochait à Buonarotti son aïeul Michel-Ange.
Il était vertueux comme il était propre. Il ne pouvait souffrir sur lui ni un grain de poussière ni un vice. Sa probité faisait partie de sa correction. Il ne fut pas la raison de la révolution, il en fut la logique ; il en fut plus que la logique, il en fut l’algèbre. Il eut l’immense force de la ligne droite ; il en eut aussi l’impuissance. Le défaut de sa politique fut celui de sa littérature, l’abstraction. Avec cela sagace, trouvant le joint, voyant juste. Pas un homme ne fut plus bourgeois, pas un homme ne fut plus populaire.
Robespierre fut terne, pâle, froid, prodigieux. Robespierre avait été un enfant rieur ; adolescent, il aimait les oiseaux, apprenait par cœur Gresset, rimait des bergerades comme Saint-Just. Fadaises préludant aux rugissements.
Un exterminateur charmeur, est-ce que cela est possible ? Oui. Car ce charmeur et cet exterminateur, ce fut Danton.
Danton, visage large, narines ouvertes, œil qui menace et attire à la fois, cynique mélancolique, paresseux tonnant, marqué de petite vérole comme Mirabeau, aussi corrompu et plus courageux, ayant la même nonchalance dans la fougue, plus capable de crime et moins déshonoré par le vice, meilleur et pire, ayant l’instinct du vrai, du tendre et du juste, adorant sa jeune femme, féroce à ses heures, affreux quand on voit ses bas côtés, sublime pourtant, sphinx lui aussi, et, comme Mirabeau, ayant une face de génie et une croupe de monstre.
Il y avait en Danton un Hercule ; son éloquence avait des muscles. Robespierre était dédaigneux, Danton aussi ; mais le dédain de Danton était joyeux, tandis que le dédain de Robespierre était rêveur. Après les tremblements de terre de la place publique, ce que Danton aimait le mieux, c’étaient les fleurs de son petit jardin d’Arcis-sur-Aube ; Danton jetait son argent, sa santé, son temps, sa vie.
Ce prodigue avait les coudes râpés d’un avare, il achevait d’user à la tribune son vieil habit rouge d’ancien ministre de la justice. Il avait la réconciliation brusque ; le 2 juin, il demande la tête d’Henriot, puis le rencontre à la buvette, lui tend son verre et lui dit : Pas de rancune. Robespierre écrivait tout, Danton n’écrivait rien ; il faisait écrire par Fabre d’Églantine ce qu’il signait.
Il y a eu deux Mirabeaux : Mirabeau et Danton.
Frères effrayants. Le même colosse ne pouvait convenir aux deux âges de la révolution. Le premier Briarée suffisait à 89 ; pour 93, il en fallait un deuxième, qui fût pareil et qui fût autre. Nécessité des événements qui ont pour loi de s’incarner dans les hommes. De là Danton. Danton fut l’action dont Mirabeau avait été la parole. Dans les profondeurs crépusculaires de l’histoire, Mirabeau et Danton mêlent leurs branches, de façon que par instants on ne distingue plus l’arbre terrible de l’arbre horrible.