Quatrevingt-treize (page 33)
Marat fut une espèce d’invisible, présent partout. Être senti sans être vu, c’est le propre des dieux et des démons. Marat apparaissait à la Convention, à la Commune, aux Cordeliers, puis disparaissait. Il vivait caché. Où ? on ne savait. Il avait la laideur sépulcrale. Face de cuivre jaune avec dents qui semblaient vertdegrisées. Trois femmes l’aimèrent, une femme du monde, la marquise de Laubespin, une femme de théâtre, mademoiselle Fleury, et une femme du peuple, Simonne Évrard, qu’il appelait tantôt Catherine, tantôt Albertine. Camille Desmoulins disait : Marat, c’est un poing crispé qui sort de terre.
La Convention traitait Marat avec mépris, il la traitait avec hauteur. Un jour, le 9 juillet, il écrivit à la Convention une lettre pour réclamer « la mise à prix des têtes des Capets rebelles ». Et Bréard s’écria : On opine dans l’assemblée et non dehors. Je demande l’ordre du jour. Marat avait des refuges ; d’abord chez l’actrice, mademoiselle Fleury, puis chez un curé, Bassal, puis chez un boucher, Legendre. De la cave de Legendre, il passa dans les souterrains des Cordeliers. Il avait fait un livre sur et pour l’immortalité de l’âme. Il était suisse, comme Rousseau. Voltaire lui avait écrit : Rentrez dans le néant, votre empire.
Il vendait ses chaises de paille et son bois de lit pour payer son imprimeur. Il avait, en 1789, vendu lui-même dans la rue aux passants un remède de son invention. Il fit d’abord un effet d’ombre ; on n’y croyait pas ; madame Roland demandait à Danton : Est-ce qu’il existe, ce Marat ? Il était sur la liste d'hommes achetables du duc d’Orléans. Il avait été recommandé aux électeurs pour la Convention par Chabot et Taschereau. Marat disait : « J’aimerais mieux ne jamais mourir que d’être au Panthéon à côté de Mirabeau ». Il alla au Panthéon pourtant, et il en chassa Mirabeau, qui, reflux inexorable, jeté à l’égout, l’y attira. Marat n’était pas plus un écrivain que Robespierre n’était un orateur ; ces hommes étaient des forces. Un jour la Convention rejeta Marat, l’envoya se faire juger dehors et le livra au tribunal révolutionnaire ; Marat revint dans les bras de la foule, en triomphe, ayant sur la tête, par-dessus son madras sale, une couronne de laurier.
Marat entrevoyait l’hébertisme, en surveillait la formation, le pressentait, le flairait comme le lynx flaire le chatpard et le redoutait. Quand il fut de la Convention, il sortit de son souterrain et habita rue de l’École-de-Médecine, no 18, un petit logement de quelques chambres. On peut voir encore la maison. Il vivait là avec Simonne, qui avait quitté son mari pour lui, et s’était faite sa servante. Couple étrange et douloureux. Elle était pâle, il était livide. On entendait jour et nuit elle tousser, lui gronder. Les yeux de Marat, blessés du jour, clignotants, arrogants, s’adoucissaient pour Simonne. Ces deux spectres s’aimaient. Marat, les pieds souvent nus dans de gros souliers à clous, toujours un poing dans ses cheveux, passait quinze heures de suite devant une table où était son encrier en forme de cornet, disputait, mais ne causait pas, écrivait sans cesse, dormait peu. Nul talent, une puissance énorme. Sorte de malade formidable, appuyé d’un côté sur le faux, de l’autre sur le vrai. Robespierre avait toujours Racine ouvert sur sa table, Marat avait l’évangile.
Pourquoi de tels hommes ?
Pourquoi Robespierre, Danton et Marat ?
Parce qu’il le faut.
Certaines heures veulent certains hommes. En 93, il y avait dans la révolution trois courants ; il y avait trois peuples dans le peuple : le peuple qui suivait Robespierre, le peuple qui suivait Danton, le peuple qui suivait Marat.
Le peuple qui suivait Robespierre, c’était le peuple. Robespierre incarnait l’être abstrait, le Peuple, créé par la révolution en regard de l’être vivant, l’Homme. L’homme est libre, le peuple est solidaire ; l’homme est multiple, le peuple est un ; l’homme a des devoirs, le peuple a des droits ; l’homme est un débiteur, le peuple est un créancier ; l’homme a la famille, le peuple a la commune ; l’homme a droit à la vie individuelle, le peuple a droit à la vie sociale. Trouver le trait d’union entre ces deux termes, combiner la liberté du premier avec l’unité du second, le Moi avec le Nous, et en composer la république, souder le peuple à l’homme, et de l’amalgame faire sortir le citoyen, cette haute pensée était le fond vrai de Robespierre. Il la sentait plus qu’il ne la sondait, mais elle était en lui. C’est par là qu’il est grand. Ce qui était dans Robespierre à l’état de rêve était dans le peuple à l’état de réalité. Le peuple portait dans ses entrailles ce fœtus, l’avenir, Robespierre était son précurseur. Il aima Robespierre comme le matin aime son étoile.
Le peuple qui suivait Danton, c’était la nation. Le peuple exprime une idée, la nation en exprime une autre. Tous deux, peuple et nation, ont la même âme, mais l’un représente cette âme au dedans, l’autre la représente au dehors ; cette âme se condense dans le peuple et rayonne dans la nation. C’est pourquoi Robespierre est la concentration, et Danton l’expansion. C’est pourquoi Robespierre s’émeut de la guerre civile et Danton de la guerre étrangère. Pitt et Cobourg résumaient leur double préoccupation. Danton faisait face à Cobourg, et Robespierre à Pitt.
Pitt inquiétait Robespierre ; ces deux hommes jeunes, gouvernant, l’un la France, l’autre l’Angleterre, interrompaient parfois, l’un son travail monarchique, l’autre son œuvre populaire, et se regardaient fixement. Robespierre était préoccupé de l’Angleterre, et Danton de l’Allemagne. Pour Danton, l’Europe était dans le camp prussien, pour Robespierre elle était dans le cabinet britannique. Ce que la coalition du continent fit sur Danton, le soulèvement de la Vendée le fit sur Robespierre. À la prise de Machecoul, l’étincelle jaillit de Robespierre comme, à la prise de Verdun, l’éclair avait jailli de Danton. Robespierre mit le doigt sur la Vendée, et dit : l’Angleterre est là. Il ne se trompait pas. Mais Danton de son côté avait raison d’être sinistre devant cette déclaration des monarchies : « Affamer Paris. Prendre Paris. Trier les habitants. Supplicier les révolutionnaires (écrit de la main du roi de Prusse). Envahir la France. Mettre le feu aux villes. Mieux vaut un désert qu’un peuple révolté (écrit de la main de l’empereur d’Allemagne). » C’est pourquoi, quand Robespierre disait au peuple : De la logique ! Danton criait à la nation : De l’audace !
Le peuple qui suivait Marat, c’était la populace.
La populace. Création difforme de la société. Fille sourde de cette mère aveugle. Lie de ce pressoir.
Tous les êtres frappés de la damnation sociale, toutes les faiblesses ayant sur leur chair une meurtrissure d’inégalité, toutes les misères d’invention humaine, c’est-à-dire d’autant plus réelles qu’elles sont factices, toutes les détresses crachées, vomies et revomies, bues et rebues par ce monstre qu’on appelait dans le passé la loi ; malades fouettés à l’entrée des hôpitaux parce qu’ils sont malades, vagabondages, plaies, mendicités, indigences châtiées, foule innombrable, innocents sortis de la chambre de torture absous et estropiés, soldats passés aux baguettes pour un pli à l’uniforme, femmes marquées V pour le maraudage d’une pomme, et W pour la récidive, filles tondues et faites de force prostituées pour un mot irrévérent à un exempt de police, délinquants ayant passé six mois liés par le cou debout jour et nuit les pieds dans la boue à la poutre basse du Châtelet, pères, mères, sœurs, frères, filles, femmes des braconniers accrochés au gibet pour une perdrix tuée, des faux-saulniers roués pour une livre de sel, des servantes suppliciées pour vol de cinq sous, des garçons de quinze ans envoyés aux galères pour chapeau gardé sur la tête au passage d’une procession, des prisonniers mitraillés en tas par les mousqueteries à travers les grilles des geôles, des enfants pendus sous les aisselles pour ce crime d’être frères d’un voleur, des religionnaires tels que Charnier qui fut rompu vif parce qu’il était le petit-fils d’un homme qui avait rédigé l’édit de Nantes, tout cela, toutes ces âmes lamentables, les spoliés du fisc, les dévalisés de Versailles, les affamés du pacte de Famine, les anciens patients des pénalités scélérates, pilori, tabouret, ceps, fer chaud, essorillement, poing coupé, émasculation, langue arrachée pour un jurement, in-pace à vie, hart, roue, bûcher, chaudière bouillante, écartèlement, toutes les faims, toutes les soifs, toutes les férocités nées du vieux tourment éternel, tous les produits de ces manufactures d’hommes horribles et de femmes obscènes que le code appelle maisons de correction, toutes les créations de ces usines qu’on nommait la Salpêtrière et Bicêtre, tous les chefs-d’œuvre de ces fabriques de bandits, tous les fronts bas d’ignorance, tous les yeux devenus myopes à force de stupeur sociale, toutes les bouches tordues par le sanglot, par le blasphème, par le rire furieux, par la chanson sale, par le baiser convulsif de la prostitution, par le hurlement bestial sous le fouet ou le bâton, toutes les poitrines pleines de haine, tous les cœurs débordant d’une écume de souffrances, toutes les consciences forcenées, toutes les passions qui s’abritent dans ces mots redoutables, rancunes, revanches, revendications, redressements, représailles, toutes ces iniquités qui ont dans leur abîme la justice, toutes ces démences qui au fond ont raison (hélas !), tout cela suivait Marat. Tout cela grondait quand Marat sifflait, haïssait quand il soupçonnait, frappait quand il blâmait, mordait quand il grinçait, tuait quand il dénonçait, et quand Marat tonnait, foudroyait.
Tout cela, tant que Marat vécut, le fit infernal, et quand il fut mort, le déclara divin.
Tout cela, qu’était-ce ? Votre œuvre, ô vieux monde évanoui. Par vos codes, par vos luxes, par vos exactions, par vos voies de fait, par vos vices, vous avez déchiré le peuple. De là la plèbe. La plèbe est le haillon social. Mob, foule, fex urbis, tout cela est de construction humaine. C’est le produit de notre industrie. Telle est notre habileté. Marat, c’est le mal souffert devenu le mal vengeur. C’est le patient changé en bourreau. Transfiguration épouvantable. Il ne tiendrait qu’à nous que ce que nous appelons « la canaille » ne fût pas. Cette chose qui nous effraie, c’est nous qui la fabriquons. Les lois font les bagnes, les mœurs font les lupanars. La lumière crée le peuple, la nuit enfante la plèbe. La veste rouge du forçat est taillée dans la robe rouge du juge. Les conservateurs de l’ignorance sont les producteurs de monstres. Ô sociétés humaines, voulez-vous n’avoir pas de Marats, ne faites pas de populaces.
Marat a ceci qu’il est original.
Robespierre et Danton ont des analogues ; Marat n’en a pas. Lycurgue est un Robespierre, Dracon est un Robespierre, Caton l’Ancien est un Robespierre, Louis xi est un Robespierre, Pierre Arbuez est un Robespierre, Richelieu est un Robespierre. Danton, on vient de le dire, a son semblable, Mirabeau ; trop près de lui peut-être, car l’un gêne l’autre. Quant à Marat, il est sans pareil dans l’histoire. Rien ne lui ressemble et il ne ressemble à personne ; Marat est un cas de tératologie historique ; Marat est un être inouï, disproportionné, invraisemblable, qui, même après qu’on a constaté qu’il est réel, semble impossible. Il vit de haine, et il en meurt. Est-ce un tyran ? non. Il n’a pas eu le pouvoir. Est-ce un bourreau ? non. Il a rêvé l’échafaud, il ne l’a pas dressé. Est-ce un brigand ? non. Il est seul, pauvre, et il ne répand que de l’encre. Qu’est-ce donc ? c’est un problème. C’est le martyr de ce qu’il éprouve et de ce qu’il inspire ; c’est un despote qui est opprimé ; c’est un médecin qui est malade ; c’est un tourmenteur qui est torturé ; c’est un assassin qui est assassiné. Marat, c’est Marat.
Les siècles finissent par avoir une poche de fiel. Cette poche crève. C’est Marat.
Même victorieux, Marat était funèbre. Le jour de son triomphe, il s’écria : Couronne de laurier sur ma tête, et corde au cou des Girondins !
Marat s’est formé goutte à goutte.
S’irriter contre Marat, c’est s’irriter contre un stalactite.
Regardez cette voûte, c’est l’histoire. Rocher monstre, formation terrible, plafond sinistre du genre humain. C’est de là que Marat a suinté. Un cœur a été composé de ce qui est tombé de Busiris, de ce qui est tombé de Tibère, de ce qui est tombé de Borgia, de ce qui est tombé de Philippe ii, de ce qui est tombé des autodafés, de ce qui est tombé des dragonnades, de ce qui est tombé de Damiens, et le résidu vivant de cette filtration épouvantable, c’est Marat.
Et Hébert ? dira-t-on. Est-ce que ce n’est pas un Marat ? Non. Il y a un abîme entre Hébert et Marat. Hébert est le misérable, Marat est la misère.
Voici un autre développement, dont la conclusion est la même et qui par l’écriture nous semble antérieur de quelques années au dossier précédent.
Danton et Robespierre incarnent la révolution, Robespierre dans sa logique, Danton dans son génie.
Le jour où Robespierre guillotina Danton, le jour où la logique de la révolution en tua le génie, on put prévoir la fin, les flamboiements révolutionnaires sont transparents, le 9 thermidor fut visible, le rendez-vous de l’échafaud put être donné, et Danton put jeter ce cri à Robespierre : Dans trois mois ! Chose redoutable à méditer, Robespierre tuant Danton, c’est un suicide.
Robespierre froid, c’est la logique ; Robespierre s’échauffant devient l’envie. Or la logique ne doit point avoir de passion. Une parallèle ne doit point jalouser l’autre. Robespierre fit cette faute contre la géométrie qui était sa loi, et cette faute le tua. La logique doit être parfaite. Robespierre eut le tort de se sentir homme devant Danton. La destinée, cette justice obscure mystérieusement d’accord avec l’équilibre universel, frappa Robespierre à ce défaut de sa cuirasse : l’envie.
Il y a des hommes événements ; Robespierre et Danton sont de ces hommes-là. Ils personnifient des faits. Ôtez la révolution, Danton et Robespierre n’ont plus de raison d’être. L’histoire les ignorera. Ce seront deux avocats de province, obscurs, l’un déclamant à Arcis-sur-Aube, l’autre chicanant à Arras, à peine éloquents. La révolution les gonfle et en fait deux hommes énormes. Puissance des souffles.
La chicane de Robespierre devient nitre, soufre et vitriol ; la déclamation de Danton devient tonnerre.
Toute la révolution, rien que la révolution, voilà Danton et Robespierre. Toute la révolution, c’est Danton ; rien que la révolution, c’est Robespierre.
Marat est autre.
Robespierre et Danton, chacun à leur façon, veulent ; Marat hait.
Marat n’appartient pas spécialement à la révolution française ; Marat est un type antérieur ; profond et terrible. Marat, c’est le vieux spectre immense. Si vous voulez savoir son vrai nom, criez dans l’abîme ce mot : Marat, l’écho, du fond de l’infini, vous répondra : Misère !
Le gouffre, questionné sur Marat, sanglote.
Marat est un malade.
Malade de quelle maladie ? De l’antique maladie du genre humain. Malade de la fatalité. Malade de la souffrance. Malade de la famine. Malade de la guenille. Malade du grabat.
Tous les jacques, tous les pauvres, tous les maigres concentrés dans un squelette vivant, voilà Marat.
Marat n’est pas seulement malade, il est malsain. Il cherche à donner son mal. Il y a de l’hydrophobie en lui. Une rage inouïe lui tient lieu d’intelligence. Le propre de cette rage, qui n’est autre chose qu’un total de désespoirs, c’est, même rassasiée, de ne pas s’éteindre, et, après avoir dévoré, de continuer à mordre.
Marat a Louis xvi. Après Louis xvi, il lui faudrait Vergniaud, après Vergniaud, Danton, après Danton, Robespierre ; après Robespierre, que faudrait-il à Marat ? Marat.
Sur le radeau de détresse, est-ce que la misère n’en vient pas à dévorer la misère ?
Mais une question. Question étrange. La révolution étant donnée, de quel droit Marat y représentait-il la misère ?
De quel droit représentait-il l’ignorance, lui savant ? De quel droit représentait-il les bras nus et les pieds nus, lui médecin bien payé ? De quel droit représentait-il la haine des princes, lui officier de la maison d’Artois ?
Était-ce donc un hypocrite ? non. Jouait-il un rôle ? non. Avait-il un masque ? non.
Marat, c’est la conviction ; Marat, c’est la probité épouvantable ; Marat, c’est le tigre ayant foi. Il est incorruptible comme le bronze de son cœur. Marat croit. Marat n’a pas souffert, et pourtant il est la souffrance ; on ne lui a pas fait de mal, et pourtant il se venge. Il se venge de quoi ? de tout le mal qu’on a fait au genre humain. Où ? partout. Quand ? toujours. Quant à lui, il n’a pas à se plaindre, et il écume.
Mais il est donc une autre personne que lui-même ? est-ce possible ? Comment cela se fait-il ? Ici de certains côtés effrayants du mystère se laissent entrevoir, et l’intuition révèle ce pourquoi qui échappe à la raison. Les apocalypses révolutionnaires sont des palingénésies. Dans toutes les époques qui sont des résultantes, toutes les incarnations sont requises par le besoin des événements ; la nuée est profonde, les langues de feu du gouffre volent, des âmes redoutables cherchant des corps, errent au-dessus des multitudes, ces âmes sont des idées, elles flottent dans l’ombre, puis tout à coup tombent sur une tête, s’abattent sur un passant, emplissent un homme, oblitèrent sa conscience, remplacent le moi de cet homme par le moi mystérieux des foules, allument sous ce crâne une hydre de passions, et alors c’est formidable, on entend un rugissement surhumain qui est aussi un gémissement ; un inconnu, inconnu à lui-même, se dresse, les foudres blêmissent une face dans les ténèbres, et tout l’immense abîme est subitement éclairé par cette apparition, Marat !
Ces hommes, plus et moins qu’hommes, sont des fonctionnaires de la ruine ; ils ont une mission, qui est l’écroulement. L’horreur les environne et les enveloppe, et les garde jusqu’à ce qu’elle les tue. Un matin l’horreur publique se fait femme, prend un couteau, entre dans leur chambre, et les poignarde dans leur baignoire. On guillotine Charlotte Corday, Bruto major, et l’on dit : Marat est mort. Non, Marat n’est pas mort. Mettez-le au Panthéon ou jetez-le à l’égout, qu’importe, il renaît le lendemain.
Il renaît dans l’homme qui n’a pas de travail, dans la femme qui n’a pas de pain, dans la fille qui se prostitue, dans l’enfant qui n’apprend pas à lire ; il renaît dans les greniers de Rouen, il renaît dans les caves de Lille ; il renaît dans le grenier sans feu, dans le grabat sans couverture, dans le chômage, dans le prolétariat, dans le lupanar, dans le bagne, dans vos codes sans pitié, dans vos écoles sans horizon, et il se reforme de tout ce qui est l’ignorance, et il se recompose de tout ce qui est la nuit. Ah ! que la société humaine y prenne garde, on ne tuera Marat qu’en tuant la misère ; Charlotte Corday n’a rien fait ; tant qu’il y aura des misérables, il y aura sur l’horizon un nuage qui peut devenir un fantôme, et un fantôme qui peut devenir Marat.
Puis, parmi des notes sur la Convention, ces fragments :
En 1791, Danton demandait un supplément de révolution. Il l’a obtenu. Ce supplément de révolution, c’était la guillotine qui a fait tomber sa tête.
Danton. — Phrases courtes. Grosse voix. — Geste brutal. — Gai. Farouche. Fait rire les clubs. Un héros dans un tribun. Un bourreau dans un apôtre. — Laid.
L’espèce de tonnerre propre à 93. Mirabeau n’eût pas suffi. Son genre de foudre ne dépassait pas 89.
Trivial. Sublime. — Pourtant presque lettré. — Né bourgeois. Avait une petite maisonnette avec jardin sur la rivière, à Arcis-sur-Aube. — Avait une crinière, comme Mirabeau.
Son beau-père, second mari de sa mère, était un M. Ricordin, qui avait pris soin de son éducation. — Petit, au collège de Troyes, ses camarades l’appelaient Catilina. (Est-ce bien sûr ?) Danton avait cela d’étrange, il était bon.
Convention : — Cri de Danton : Quand Paris périra, il n’y aura plus de république.
Danton. — Ce fougueux était adroit. Le lion est chat.
Danton. — Garat l’appelait le grand seigneur du sans-culottisme.
Mirabeau tonnait, Danton bougonnait ; c’était tout de même la foudre.
L’évêque Fauchet, prêtre assermenté, appelle Robespierre : Vipère d’Arras, rejeton de Damiens.
Est-ce que tu crois, s’écria Danton, que j’ai confiance dans ton Loménie de Brienne, qui a été ministre du tyran, qui est archevêque de je ne sais quoi…
— De Sens, dit Robespierre.
— De Sens, et qui s’en va en carmagnole et en bonnet rouge voter pour Lepelletier Saint-Fargeau !
Marat intervint. — Il a peur. Je sais qu’il a demandé à Condorcet du poison de Cabanis, et qu’il s’empoisonnera.
— Ainsi soit-il, dit Danton.
Marat fit un signe de croix, et rit.
Janvier 1793.
Robespierre dit (lettre à Vergniaud, Guadet, Gensonné et Brissot) : « Les feuilles de Marat ne sont des modèles de style ni de sagesse. »
Note écrite de la main de Robespierre : — « Quels sont les moyens de terminer la guerre civile ? envoyer des troupes patriotes sous des chefs patriotes. Faire des exemples terribles. »
Marat avait tout ce qu’il fallait pour être dénoncé par Marat ; il avait été médecin des écuries d’Artois (domesticité d’un prince, et de quel prince ! du prince de Coblenz !) et amant de la marquise de Laubespin (relations coupables avec une ci-devant).
Marat était un foie malade. La misère intérieure était visible sur sa face. Il était couvert de taches hépathiques. Lèpre hideuse, disait Vergniaud.
Marat, ce n’est pas un homme, c’est une plaie sociale vivante, une plaie devenue bouche, qui saigne et qui hurle.
Ne flattons pas les catastrophes ; la révolution a été toujours utile, parfois horrible.
Il faut regarder ces hommes, D., R., M., avec virilité. Ils sont effrayants, mais nécessaires. Monstres, mais prodiges.
Ces tragédiens avaient au-dessus d’eux leurs parodistes. Hébert était la grimace de Robespierre, Chaumette était la grimace de Danton
Personne ne pouvait parodier Marat. Sa face était sa grimace.
Robespierre, vertuprobité, Danton, génie, Marat, enviefolie.
Entre Danton corrompu par l’argent et Marat corrompu par l’envie, l’incorruptible, Robespierre.
Dans le dossier Tas de pierres (Histoire), nous trouvons, de l’écriture de 1830 à 1835 environ, ces lignes sur Danton :
Danton aimait les fleurs, les femmes, les enfants, la nature, le printemps, et souvent, au milieu de l’action terrible à laquelle il était fatalement mêlé, le formidable tribun se prit à regretter avec angoisse la douce vie du rêveur et du poëte. Il y avait un homme dans ce taureau d’airain, et quand la fournaise révolutionnaire commença à lui flamboyer sous le ventre, on entendit rugir la passion humaine enfermée dans cette enveloppe de bronze.
Robespierre avait rêvé d’être un Jésus-Christ ; mais on ne peut pas être un Jésus-Christ violent.
Jésus-Christ procède de son propre gibet, et non de la guillotine d’autrui.
VI vendée. — bretagne.
Étrange pays. Il arrivait à un fugitif de trouver la nuit une auberge ouverte, d’y mettre son cheval à l’écurie, de monter, de trouver une chambre porte béante et un lit tout fait, de s’y coucher et d’y dormir, tout cela sans être aperçu.
Tout fonctionnaire public, même le moindre juge de paix, ne pouvait voyager qu’escorté.
On guillotinait un paysan pour une chemise fine ou un mouchoir de batiste trouvés chez lui. Cela signifiait : Asile à des proscrits.
Les royalistes pillaient. Puisaye dit, t. ii, p. 187 : « J’ai préservé plusieurs fois le bourg de Plélan en souvenir de cette aventure. »
L’aventure était qu’arrêté à Plélan comme mis hors la loi, il avait été relâché par le maire.
Puisaye se qualifie ainsi : Ennemi de tout ce qui se fait par enthousiasme.
Le marquis de Puisaye de Coudrelles était grand bailli d’épée.
Un gentilhomme breton disait à Puisaye caché chez lui : — Comme je vous suivrais, si je n’avais le souci de ma maison à garder ! — Eh bien, dit Puisaye, mettez le feu à votre maison, supprimez votre souci, et venez. — Le gentilhomme mit le feu à sa maison.
Jean Chouan, à la déroute du Mans, refusait son cheval à un blessé (Miélette) pour le donner à un prince (Talmont). Tel était le paysan breton. Et Miélette donnait raison à Jean Chouan.
La vieille mère de Jean Chouan tombe dans la bagarre sous les piliers des halles du Mans. Il pleut. Nuit. Guéharrée et l’un des frères Gauffre l’emportent dans une rue déserte, puis dans une maison dont ils enfoncent la porte. Elle y meurt.
Jean Chouan arrive à Laval traînant à terre le drapeau tricolore. Il était en habits déchirés. Le prince de Talmont lui donna son manteau qu’il garda jusqu’à la déroute du Mans.
Marquis Tuffin de la Rouarie, premier chef breton, un des douze députés de la noblesse qui, étant venus à Versailles réclamer les droits de la Bretagne, avaient été mis à la Bastille par ordre de Louis xvi. Avait servi dans la guerre de l’indépendance en Amérique. Il organise une première guerre civile vendéenne, ne réussit pas, est traqué, meurt de fatigue et de chagrin dans une maison de campagne où il s’était réfugié. (Puisaye, t. ii).