Quatrevingt-treize (page 40)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Quatrevingt-treize · 43 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Victor Hugo, dans son chapitre v : Leur vie en guerre, rappelle ces faits :

Ils prirent d’abord un beau canon de bronze qu’ils baptisèrent le Missionnaire, puis un autre qui datait des guerres catholiques et où étaient gravées les armes de Richelieu et une figure de la Vierge ; ils l’appelèrent Marie-Jeanne. Quand ils perdirent Fontenay, ils perdirent Marie-Jeanne, autour de laquelle tombèrent sans broncher six cents paysans ; puis ils reprirent Fontenay afin de reprendre Marie-Jeanne.

Victor Hugo ajoute :

Cathelineau, jaloux, partit de Pin-en-Mauge, donna l’assaut à Jallais et prit un troisième canon.

Il semble bien qu’il a commis une erreur et que le canon pris à Jallais, baptisé le Missionnaire, avait été conquis le premier. C’est peut-être la seule erreur qu’on puisse relever dans son récit, où il a su concentrer, dans un résumé aussi saisissant que rapide, les mouvements de troupes, les multiples engagements, le rôle des chefs, les tactiques des armées, les pièges, les ruses, les actes héroïques ; ayant lu beaucoup de volumes, obligé de démêler les écheveaux compliqués de l’insurrection pour tout mettre en valeur, sans se perdre dans trop de détails, il a du faire appel à sa mémoire qui l’a toujours bien servi ; et quand on a lu, comme nous l’avons fait, tous les livres qu’il a consultés, en suivant son travail de signets annotés, on ne peut qu’admirer l’habileté avec laquelle il a su, en si peu de pages, tirer un si grand parti de l’histoire.

Nous sommes fondés à croire, d’après les notes des signets, que Victor Hugo avait primitivement le projet de donner une plus grande étendue à la partie historique. Nous en avons encore la preuve dans les notes qu’il a prises sur d’innombrables petits bouts de papier, dans les fragments importants du reliquat. Mais, au moment d’écrire le roman, il a considéré que l’histoire risquait de devenir trop envahissante, et, pour que le drame gagnât en intensité et en vigueur, il a été amené à réduire la durée de l’action, puisque, en somme, tous les faits de guerre se développent à partir de juin 1793 ; pendant une période très limitée, depuis l’instant où la Flécharde est blessée jusqu’au sauvetage des enfants. Victor Hugo a donc dû négliger les préparatifs de la guerre de la Vendée et le dénouement pour viser le point culminant des hostilités. C’est pour le même motif qu’il devait peindre en traits plus rapides la Convention, supprimant de nombreuses pages qu’on retrouve dans le reliquat. Il perdait ainsi le bénéfice de son travail préliminaire, puisqu’il diminuait les proportions du cadre, le marquis de Lantenac et Gauvain, la Flécharde et ses enfants formant le centre principal de l’action.

marche du travail.

Si l’on trouve des notes prises des 1841 et utilisées pour Quatrevingt-treize, c’est surtout après la publication de l’Homme qui rit (le premier volume avait paru le 19 avril, le quatrième le 8 mai 1869) que Victor Hugo fit des recherches plus actives. Plusieurs signets intercalés dans les volumes de Louis Blanc sur la Révolution française sont des fragments d’enveloppes de lettres portant les dates : 15 août 1870, 26 octobre 1871, 27 septembre 1872, 28 octobre 1872, 9 novembre 1872 ; et c’est le 16 décembre 1872 qu’il commença la première partie de son livre, achevée en janvier 1873.

On lit dans ses carnets :

21 janvier 1873. Je commence aujourd’hui la deuxième partie du livre 93, celle dans laquelle sera la peinture de la Convention.

9 février. La tempête a inondé, dans mon look-out, plusieurs papiers et, en outre, le livre de Descepeaux sur la chouannerie, déjà. fort délabré et que j’aurai grand’peine à faire sécher.

(En effet, le tome I est débroché, n’a plus de couverture et est fortement taché.)

16 mai. J’ai fait porter hier jeudi, par Mariette, dans la galerie de chêne, tous les livres qui étaient dans le cristal-room et qui m’ont servi pour le livre 93.

9 juin. Aujourd’hui 9 juin, à midi et demi, dans l’atelier d’en bas où je travaille depuis une huitaine de jours le matin, j’ai terminé le livre Quatrevingt-treize. Il me reste à faire un travail de revision pour les petits détails. Cela me prendra une quinzaine de jours.

J’ai écrit à Victor, à Vacquerie et à Meurice pour leur annoncer que j’avais fini 93.

En effet, ce même jour, Victor Hugo écrit à Paul Meurice :

Ce matin à midi et demi, j’ai écrit la dernière ligne du livre Quatrevingt-treize. Je l’ai écrite avec la plume qui vous écrit en ce moment. Ce premier ouvrage est un commencement d’un grand tout. Ne sachant si j’aurai le temps de faire toute l’immense épopée entrevue par moi, j’ai voulu peindre cette première fresque. Le reste suivra Deo volente. Cela sera intitulé : Quatrevingt-treize.

Premier récit : La guerre civile.

C’est la Vendée. — Cela aura, je crois, deux volumes.

Victor Hugo considère que « ce premier ouvrage est un commencement d’un grand tout », il parle d’une « immense épopée » dont il a voulu « peindre cette première fresque », or, dans sa courte préface de l’Homme qui rit, Quatrevingt-treize était le dernier terme d’une trilogie dont l’Aristocratie et la Monarchie étaient les deux premiers termes. Mais il n’avait pas écrit la Monarchie. Doit-on penser qu’il avait renoncé à son projet primitif et que Quatrevingt-treize devenait désormais le commencement d’un grand tout ? Quel était donc le plan du poète ? M. Asseline l’indiquait dans la Tribune de Bordeaux :

Ces trois volumes ne sont que la première partie de la trilogie que Hugo consacrera à cette année plus remplie qu’un siècle. Il peindra et la guerre étrangère et la lutte politique dans deux autres poëmes que couronnera peut-être un quatrième récit qui sera comme la synthèse sereine, comme la concentration puissante en lumière, de tous ces matériaux de lave et de flamme.

Victor Hugo avait voulu « peindre cette première fresque », et c’est sans doute dans la crainte de ne pouvoir achever l’œuvre entrevue qu’il a tenu tout au moins à condenser les événements militaires, comme les luttes des partis politiques, quitte à les développer plus tard en utilisant les renseignements qu’il avait amassés.

Ce qui l’a détourné assurément de poursuivre l’épopée entrevue, c’est le désir d’achever certaines œuvres commencées. (La mise en ordre, en 1875, de ses volumes Actes et paroles, la deuxième série de la Légende des siècles, l’Histoire d’un crime, publiées en 1877 et en 1878.) C’est ensuite la politique : il devenait sénateur en janvier 1876, et les séances, les réunions, les visites à une époque troublée où Mac-Mahon préparait son coup d’État parlementaire, lui enlevaient la liberté d’esprit nécessaire à son travail.

Poursuivons la lecture de ses carnets :

11 juin 1873. J’ai commencé hier 10 juin le travail de revision du manuscrit de Quatre-vingt-treize.

16 juin. L’éditeur Le Chevalier, 61, rue Richelieu, m’écrit pour me demander le livre Quatrevingt-treize. Paul Meurice arrivait à ce moment à Guernesey.

22 juin. À 4 heures et demie j’ai commencé la lecture de Quatrevingt-treize. J’ai lu le commencement jusqu’à la Vendée a une tête. La lecture a duré jusqu’au dîner.

Les 23, 24, 25, 26, 27 juin, Victor Hugo continue la lecture de son livre.

En août Victor Hugo était à Auteuil, à la villa Montmorency.

1er octobre, Paul Meurice m’a annoncé hier que Michaëlis avait conclu en mon nom le traité pour le droit de traduction de 93 en Angleterre et en Amérique moyennant 1 500 livres st. (37 500 francs).

Michaëlis recevra de moi 15 p. 100 au-dessous de 40 000 francs, 20 p. 100 au-dessus pour toutes les transactions qu’il fera en mon nom pour 93.

10 octobre. Claye m’envoie le spécimen typographique de Quatrevingt-treize. 16 pages de la copie font 26 pages du texte. Il y a 496 pages de copie. Le livre pourra faire trois volumes.

{14 octobre. J’ai porté chez Claye la copie du 1er volume de 93 jusqu’à la page 104 (1re partie).

18 octobre. J’ai porté chez Claye la fin de la copie du tome 1er de Quatrevingt-treize.

19 octobre. Je corrige les épreuves de 93.

20 octobre. Ce matin Meurice est venu déjeuner avec moi.

D’après son avis, 93 sera cliché en cuivre. Claye fera le tiers des frais. La feuille clichée en cuivre coûtera 45 francs. Claye donnera 15 francs, je donnerai le reste. Les clichés m’appartiendront.

2 novembre. Jeanne vient déjeuner avec moi. Je lui ai donné la mère Guignol, Polichinelle et le Gendarme. Elle étale tout cela sur le manuscrit de '93 qui est sur ma table. Nous jouons.

11 novembre. J’ai porté à Claye le premier tiers du 2e volume de 93.

20 novembre. J’ai fini ce matin à midi la revision de la copie du manuscrit de Quatrevingt-treize.

25 novembre. J’ai terminé, ce matin, la revision et le numérotage des chapitres du tome III de 93 sur la copie.

Victor Hugo note dans ses carnets des traites de traduction que M. Michaëlis lui a fait signer aux dates des 11 et 27 octobre, 26 et 29 novembre et du 3 décembre.

22 décembre. J’envoie à Meurice pour Claye la fin du manuscrit de Quatrevingt-treize.

28 décembre. Le 26, vers onze heures du soir, j’étais dans ma chambre rue Pigalle, je corrigeais une des dernières feuilles du tome III de Quatrevingt-treize, j’avais l’œil sur ceci que Gauvain dit à Cimourdain… « Je rêvais que la mort me baisait la main. »

C’est à ce moment-là qu’on m’a apporté le billet de Gouzien m’appelant en hâte près de Victor.

Le billet, collé sur le carnet, est ainsi conçu :

Cher et bien-aimé maître.

Nous attendons M. Sée qui doit venir d’un instant à l’autre. Victor est beaucoup plus mal depuis ce matin.

Votre très respectueux,

Armand Gouzien.

François-Victor Hugo mourut le 16 décembre.

L’éditeur pressait Victor Hugo de donner les dernières feuilles du tome III.

30 décembre. Aujourd’hui avant-dernier jour de l’année, j’ai corrigé en épreuves les dernières feuilles du tome III et dernier du livre Quatreving-treize.

19 janvier 1874. J’ai complètement achevé aujourd’hui la revision de Quatrevingt-treize. J’envoie ce matin le dernier bon à clicher.

30 janvier. Meurice a décidé que 93 paraîtrait que le 19 février à cause du dimanche gras qui tombe le 15.

31 janvier. M. Michaëlis est venu m’apporter pour Georges un grand jouet mécanique représentant la Claymore (de 93). C’est une corvette à roues. Les roues sont un anachronisme, mais c’est égal à Georges pourvu que le bateau aille sur l’eau.

10 février. M. Michaëlis m’a envoyé à signer le traité pour la traduction de 93 en langue russe.

12 février. M. Franck, 87, rue Richelieu, m’écrit pour s’entendre avec moi sur la traduction allemande de 93.

15 février. Mon livre 93 paraîtra le 19 février. Les journaux en publient aujourd’hui la table.

Un libraire allemand, Wolf, de Strasbourg, m’écrit pour m’offrir 4 000 francs comptant du droit de traduction en Allemagne pour trente ans du livre Quatrevint-treize.

17 février. Nous avons été dîner chez Meurice. Il y avait M. et Mme Ernest Lefèvre, Vacquerie, MM. Blum et Constant Laurent. On m’a conté l’incident d’aujourd’hui qui les a tenus sur pied une partie de la nuit et tout le jour. Cinq lignes de texte de Quatrevingt-treize manquaient p. 210 (t. II), il a fallu faire un carton en hâte, même dans les volumes déjà brochés, plus de 2 000.

19 février. Quatrevingt-treize paraît aujourd’hui. Date à ajouter pour moi à toutes celles de mon mois de février.

Meurice est revenu. Nous sommes allés ensemble chez Michel Lévy. J’ai signé des exemplaires de Quatrevingt-treize.

Pendant que j’étais là, un télégramme est arrivé de Londres demandant en hâte un nouvel envoi.

Le succès de 93 semble s’annoncer très grand ; il est parti aujourd’hui de chez Michel Lévy 5 200 exemplaires.

20 février. M. Michaëlis est venu m’apporter une offre de l’Allemagne de 5000 francs comptant pour le droit de traduction de Quatrevingt-treize. J’ai dit d’accepter.

À midi, nouvelle proposition de l’Allemagne. La première est venue de Strasbourg, la seconde de Leipsick.

J’ai fait répondre à la seconde : Trop tard.

93 emplit les journaux.

La coupure suivante du Rappel est collée au carnet :

L’excellent poète italien Boïto nous envoie avec prière de le transmettre au destinataire le télégramme suivant :

« Milan, 22, 1 h. 22 soir.

« À Victor Hugo,

« Je suis à la page 192, troisième volume. Gloire.

Boïto. »

Nous ouvrons le troisième volume de Quatrevingt-treize à la page 192. C’est celle où le marquis de Lantenac redescend de la tour incendiée où il est allé sauver les trois petits enfants.

Et nous trouvons que le poète italien n’a pas trop mal placé son admiration.

24 février. M. E. Douay, du journal l’Éclipse, est venu hier et m’a raconté que la censure venait d’interdire un dessin d’André Gill représentant Victor Hugo, statuaire, sculptant les bustes de Robespierre, de Danton et de Marat avec une petite figure d’enfant mêlée à ces hommes.

7 mars. M. Michaëlis m’envoie son bordereau pour le droit de traduction qui se résume ainsi :

Angleterre

37 500

francs

Suède

1 000

Pologne

3 000

Espagne

3 000

Hongrie

1 000

Hollande

500

Italie

7 500

Allemagne

5 000

Bohême

500

Russie

800

_________

59 800

francs

Depuis le mois de septembre 1873, Michel Lévy a vendu en 12 jours 8 000 exemplaires de Quatrevingt-treize, grande édition.

20 mars. Meurice m’a apporté le spécimen de l’édition in-16 de Quatrevingt-treize qui paraîtra dans six semaines.

21 mars. Claye m’envoie son compte pour l’impression de 93 in-8o, en tout 42000 francs.

4 avril. Michel Lévy a déjà payé sur 93 :

1o À Claye

25 000 francs.

2o À moi (1er versement)

10 000

3o À moi (2e versement)

10 000

18 avril. Après le dîner, Paul Meurice est venu m’offrir pour autoriser le Rappel à publier 93 en feuilleton 11,000 francs.

J’ai accepté. Ils ont été payés le 20 avril.

19 avril. Michel Lévy, mon libraire, a fait en mon nom, sur les bénéfices de 93, à Claye, mon imprimeur, un nouveau versement de 10,000 francs, ce qui fait que sur les 47,000 francs de frais d’impression du livre, j’ai déjà payé 40,000 francs, et que je ne reste plus devoir que 7,000 francs.

25 avril. Il n’y a plus que 60 exemplaires de Quatrevingt-treize chez Michel Lévy. Claye fait en hâte un nouveau tirage de 1,000.

26 avril. Le Rappel commence aujourd’hui la publication de 93.

17 mai. La publication de 93 a beaucoup fait monter le Rappel. Il tirait à 50,000. Il a tiré aujourd’hui à 89,500.

14 juin. En dînant, Vacquerie disait : le Rappel publiait 93 et son tirage était monté à 93 mille. Il a été arrêté un treize (le 13 juin).

14 juin. Réapparition du Rappel aujourd’hui.

27 juin. Le Rappel, hier, jour de sa réapparition, a tiré à 104,000.

L’édition in-16 de 93 s’épuise rapidement. L’édition in-8° est épuisée, Claye est intégralement payé. Il a reçu 45,000 francs.

30 juillet. Paul Meurice m’a apporté de chez Michel Lévy (compte 93) 10,000 francs, il me reste à recevoir en août 9,600 francs.

Ainsi Quatrevingt-treize, la première édition seulement, m’aura déjà rapporté comme droits d’auteur 69,600 francs. Il y a en outre ce qu’ont gagné Michel Lévy et tous les autres vendeurs et sous-vendeurs, au moins quatre fois plus que moi.

20 octobre 1875. Après le dîner, M. Vierge m’a apporté son dessin pour le frontispice de l’édition illustrée de Quatrevingt-treize.

JEAN CHOUAN dans la Légende des siècles.

Si Victor Hugo avait pris pour son Quatrevingt-treize un grand nombre de notes qu’il avait dû négliger ou écarter, il n’était pas douteux qu’il tirerait un parti de ses lectures. Il avait dû ébaucher rapidement le rôle de Jean Chouan en raison de la période historique très courte qui servait de cadre à son récit ; le 14 décembre 1876, il écrivait, sur la mort de Jean Chouan, une poésie qui parut dans la deuxième série de la Légende des siècles, le 26 février 1877, anniversaire de sa naissance. Il avait lu tous les détails de cette fin tragique dans les Lettres sur l’origine de la chouannerie.

Nous donnons ici un résumé d’après les Lettres ; on verra ainsi ce qu’il emprunta à l’histoire :

Jean Chouan, étant parti du bois de Misdon, s’arrêta à la ferme de la Babinière appartenant à la famille Olivier, il était avec ses hommes lorsque tout à coup la femme de René Chouan cria : « Miséricorde, voilà les bleus ! nous sommes perdus ! ». Aussitôt des coups de fusils partirent, les chouans s’enfuirent dans les bois ; la femme de René avait essayé de les suivre, mais en raison de sa grossesse avancée, elle ne put franchir une haie, elle s’écria : « À moi, Jean Chouan ! je suis une femme perdue, si tu ne viens à moi ! » Jean Chouan était déjà loin et à couvert du feu de l’ennemi ; mais il a entendu l’appel de sa sœur ; il revient à la haie, écarte les broussailles, parvient à faire passer la malheureuse femme à travers une haie, mais elle n’était pas hors de péril, il gravit un monticule pour s’offrir au feu de l’ennemi, et donner à sa belle-sœur le temps de se sauver. Tous les coups se dirigent sur lui, il ne tarde pas à être atteint d’une balle, il est blessé grièvement, il surmonte sa douleur, recueille ses forces ; une châtaigneraie l’aide à se dérober à la vue des républicains, il se soutient à peine, il cherche à se diriger vers le bois de Misdon pour parler une dernière fois à ses amis, son frère René arrive suivi des chouans, on place Jean Chouan sur un drap de lit et on le transporte dans le bois de Misdon à l’endroit appelé la Place royale, on l’appuie contre un arbre, et Jean Chouan se sachant frappé à mort remercie Dieu de pouvoir adresser une dernière fois la parole aux combattants, il leur demande de rester fidèles à leur Roi et à leur religion et leur désigne Delière pour le remplacer. Et après une longue agonie il expire.

La scène est très émouvante, les discours in extremis de Jean Chouan sont très dramatiques. Nous n’avons pu que les signaler. Mais il est curieux de rapprocher la poésie du récit auquel Victor Hugo a emprunté des détails.

Un coteau dominait cette plaine, et derrière

Ce monticule nu, sans arbre et sans gazon.

Les farouches forêts emplissaient l’horizon.

C’est bien exactement le paysage ; les chouans se dispersent dans les bois, c’est alors que Jean Chouan entend le cri de la femme de René :

Tout à coup on entend un cri dans la clairière.

Une femme parmi les balles apparaît.

Toute la bande était déjà dans la forêt,

Jean Chouan seul restait ; il s’arrête, il regarde.

C’est une femme grosse, elle s’enfuit, hagarde

Et pâle, déchirant ses pieds nus aux buissons ;

Elle est seule ; elle crie : « À moi, les bons garçons ! »

Jean Chouan sent qu’elle est perdue s’il ne paye pas de sa personne, il monte sur le coteau et s’offre comme cible aux coups des bleus.

« Sauve-toi !

Cria-t-il, sauve-toi, ma sœur ! » Folle d’effroi,

Jeanne hâta le pas vers la forêt profonde.

Victor Hugo a suivi scrupuleusement le récit jusque-là ; le dénouement dans la poésie est plus brusque lorsque Jean Chouan reçoit une balle dans le ventre :

Il resta droit, et dit : « Soit, ave Maria !

Puis, chancelant, tourné vers le bois, il cria :

« Mes amis ! mes amis ! Jeanne est-elle arrivée ? »

Des voix dans la forêt répondirent : « Sauvée ! »

Jean Chouan murmura : « C’est bien ! » et tomba mort.

LE DRAME DE QUATREVINGT-TREIZE

Victor Hugo avait donné à Paul Meurice l’autorisation de tirer de son roman un drame qui fut représenté à la Gaîté, Les directeurs du théâtre étaient MM. Larochelle et Debruyère. Le drame était divisé en quatre actes et douze tableaux et reproduisait les principaux épisodes du livre : le bois de la Saudraie, le carnichot, le massacre dans le hameau d’Herbe-en-Pail, le cabaret de la rue du Paon, la prise de Dol, l’assaut de la Tourgue, les trois enfants dans la Tourgue, l’incendie, la cour martiale, le chemin creux conduisant à l’échafaud. La distribution comprenait les plus grands artistes de l’époque.

Cimourdain : Dumaine ; Lantenac : Clément Just ; Gauvain : Romain ; Radoub : Paulin Ménier ; l’Imânus : Taillade ; le Caïmand : Talien ; la Flécharde : Mme Marie Laurent.

On lit dans les carnets de Victor Hugo :

18 décembre 1881. J’ai donné à dîner aux principaux comédiens qui joueront 93 (Mme Marie Laurent, Gabrielle Gautier, MM. Dumaine, Paulin Ménier, Taillade, Clément Just).

22 décembre. Répétition de Quatrevingt-treize. Je suis très content.

26 décembre. Représentation de Quatrevingt-treize, mis en scène par Paul Meurice. J’y vais. (Voir les journaux.) nowiki/>

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