Quatrevingt-treize (page 41)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Quatrevingt-treize · 43 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

26 mars 1882. Banquet à l’occasion de la 100e représentation de Quatrevingt-treize. Je suis un de ceux qui invitent, Paul Meurice est l’autre.

27 mars. Hier j’ai mangé à dîner de quoi attendre le souper. Lesclide était avec moi. À minuit et demi le souper a eu lieu. J’ai dit quelques mots. Double remerciement, aux acteurs qui avaient joué 93 et aux journalistes qui avaient bien accueilli la pièce. J’étais assis entre Mme Laurent et Mlle Gautier. On était une centaine. Souper excellent et fort cordial. Larochelle m’a adressé un speach. Je suis parti à 3 heures, les laissant en fort bon appétit. Rentré et couché à 4 heures.

CONCLUSION.

Quatrevingt-treize obtint un succès retentissant en France et en Europe. Le roman était poignant, l’histoire était présentée dans un raccourci saisissant.

La conclusion de cet historique nous sera donnée par Émile Blémont qui publia dans le Livre d’or cette page vibrante et éloquente :

Quatrevingt-treize est plus que du roman, plus que de l’histoire, c’est toute la nature et toute l’humanité, avec le « je ne sais quoi de divin » qui les enveloppe et les pénètre. Dans chacun des trois protagonistes du drame s’incarne le principe d’un des trois âges de la société humaine. Lantenac, chef monarchique et catholique, personnifie l’aveugle Foi, le Passé. Cimourdain, prêtre devenu citoyen, figure l’inflexible Justice, le Présent. Gauvain, qui affronte la mort pour donner la vie, est le héros de l’idéale Miséricorde et annonce l’Avenir. Et il n’est pas de spectacle plus tragique, plus touchant, plus majestueux, que de voir ainsi la Vertu, sous ses trois aspects de Religion, de Droit et de Conscience, se dévouer pour sauver l’enfance, « la vénérable enfance », l’innocence en fleur, l’espoir du monde. L’Évangile parle de trois rois mages qui vinrent, guidés par une étoile, adorer le Christ en sa crèche. Le temps des rois et des dieux est passé. Mais ne trouvez-vous pas dignes des plus saintes légendes ces trois petits Jésus plébéiens, vers qui viennent et pour qui se sacrifient les trois grands soldats de l’idée divine, de l’idée sociale et de l’idée humaine ? Pauvres et chers orphelins, frêles et radieux rejetons d’une race immémorialement en proie à la féodalité sacerdotale et royale, le bataillon du Bonnet-Rouge, c’est-à-dire la République, les adopte ! C’est l’histoire de France résumée en trois petites têtes blondes.

II

REVUE DE LA CRITIQUE.

C’était une tâche ardue d’écrire un livre intitulé Quatrevingt-treize, sans éveiller les colères des partis. Il fallait, pour y réussir, une âme haute et sereine capable de juger les événements et d’en tirer des leçons sans heurter les consciences des combattants. La critique a été presque unanime à rendre justice au caractère d’équité et d’impartialité que Victor Hugo a voulu imprimer à son œuvre. Nous disons presque unanime. Il y a en effet une note discordante, c’est l’appréciation de M. de Lescure ; nous l’avons reproduite, voulant conserver à cette revue son caractère habituel. Cette critique ne peut d’ailleurs porter ombrage qu’à son auteur ; en contestant l’impartialité du livre, en voulant y découvrir une apologie systématique de la Révolution, M. de Lescure prouve qu’il ne l’a pas lu ou qu’il ne l’a pas compris. Car ce qui caractérise Quatrevingt-treize, c’est le souci qu’a eu Victor Hugo de conserver le calme, la sérénité et la probité du jugement en s’élevant avec une incomparable maîtrise au-dessus de la mêlée des passions.

Le Siècle.

25 février 1874.

… Il a été le premier sur la brèche littéraire, il restera le dernier sur la brèche sociale. C’est pour lui qu’a été trouvé ce mot : le repos est une fatigue.

Quatrevingt-treize doit être un enfant que le père a longtemps porté dans son cerveau avant de le mettre au jour. Tout jeune, il avait entendu parler par le général Hugo, son père, de la guerre des géants, mais je ne crois pas que le livre eût été aussi complet et aussi puissant, sans les années d’exil passées au milieu de la Manche. Là l’auteur a coudoyé la Bretagne, qui s’étendait au temps de la guerre civile jusqu’au Mont Saint-Michel, jusqu’à Avranches et à Granville. S’il n’eût vécu à Guernesey, corbeille de fleurs pendant l’été, bouche de la tempête pendant l’hiver, comment aurait-il pu décrire avec tant d’exactitude et en un style inimitable les ruses, les perfidies, les animosités, les fureurs et les épouvantables folies de cette mer implacable, le seul chemin par où l’Angleterre tentât de pénétrer en France ? Quel tableau que celui de cette corvette battue par le vent, battue par les flots et qui n’a à choisir qu’entre l’écueil et l’extermination ! Avec quelle émotion on suit de l’œil cette petite barque, ce you-you lancé sur la haute mer, qui le roule de lame en lame, à travers les brisants et les récifs, et qui porte César et sa fortune. Il y a, dans les premières pages de ce premier volume, quelque chose d’éblouissant, quelque chose qui dépasse et surpasse tout ce qui a été essayé dans ce genre : c’est le chapitre intitulé Tormentum belli… Tout ce chapitre est prodigieux. Cela ressemble à un défi accepté de créer avec le néant et de tirer un chef-d’œuvre de rien.

Du reste, rien de plus simple et en même temps de plus émouvant que le drame qui sert de charpente au livre de Victor Hugo. Trois enfants : deux garçons, l’un de quatre ans, l’autre de trois ans, et une petite fille de vingt mois, voilà le point de départ et le point d’arrivée. L’Iliade, qui est le plus grand roman de l’antiquité, repose sur la querelle d’Agamemnon et d’Achille. Ôtez Briséis, il n’y a plus de poème. Autour des trois enfants, nœud de l’action, l’auteur a groupé les personnages terribles du temps : un général blanc qui tue au nom du roi, un général bleu qui voudrait pardonner au nom de la république, et un envoyé en mission qui extermine au nom du comité de salut public.

Je ne parle pas des personnages secondaires ni des incidents : batailles sur terre et sur mer, embuscades, incendies, sacs de villes, blocus de châteaux forts, luttes épiques où le fanatisme fait des prodiges, où le patriotisme fait des miracles. L’illustre écrivain plane sur son récit et, comme les dieux d’Homère, qui regardaient combattre les Grecs et les Troyens, il se place, pour juger les partis, sur un sommet où le romancier passe tour à tour la plume à l’historien et au philosophe.

Victor Hugo, avec ce grand titre : Quatrevingt-treize, ne pouvait se confiner dans la guerre civile, il y avait, en cette terrible année, autre chose que la lutte des blancs et des bleus dans un coin de la France. À de certains instants, il sort de la Vendée, de ces sept forêts dont il a fait une description saisissante, forêts muettes, sourdes, immobiles, et où grouille une fourmilière humaine, il se retourne vers Paris, nous montre ses rues, ses habitants, nous fait voir sous tous ses aspects la physionomie sinistre de la grande ville sous la Terreur ; puis il fait entrer le lecteur au cabaret avec Marat, Danton et Robespierre, brelan d’hommes d’État voués, l’un, au couteau de Charlotte Corday, les deux autres, à la guillotine. Quant au chapitre consacré à la Convention, c’est un croquis puissant, éclairé par le sentiment de la justice, de l’impartialité, de la raison, lumière tardive, phare qui ne peut se dresser au-dessus de l’histoire que longtemps après les événements accomplis.

Je ne sais si, dans les quelques lignes qui précèdent, j’ai pu donner une idée du nouveau livre de Victor Hugo, mais qu’importe ? Qui voudra se refuser le plaisir de lire une des œuvres les plus puissantes et les plus extraordinaires de notre temps, peu habitué à de telles fortunes ?

Le Petit Journal.

Thomas Grimm.

(21 février 1874.)

… L’auteur de Quatrevingt-treize, Victor Hugo, se pose en face des déchaînements, des colères, des rages, des désespoirs de la Révolution ; il les interroge.

Au milieu de s tueries, des égorgements, des massacres sans pitié ni merci, il jette, comme un défi, trois enfants, trois têtes blondes, souriantes.

« Qu’en ferez-vous, dit-il ? L’humanité se dresse devant vous et réclame ses droits. »

Et ces enfants, fils de paysans, domptent ces indomptables chefs de bande, le républicain Gauvain, le vendéen Lantenac, l’austère révolutionnaire Cimourdain, lui-même.

Ce qu’ils en feront, ces farouches ? Ils les sauveront au péril de leur vie.

Ce qu’en fera la société, quand les fureurs seront calmées ? L’auteur nous le dira à la fin de son livre dans une sorte de vision apocalyptique.

Mais avant d’arriver à cette conclusion, voyons ses jugements sur les hommes et sur les événements.

J’ai dit que Victor Hugo n’a de complaisances ni pour les républicains combattants de l’idée nouvelle, ni pour les royalistes défenseurs des institutions abolies. Il admire leur courage, leur intrépidité ; il flétrit leurs crimes ; il les rend égaux dans l’héroïsme humain.

Le marquis de Lantenac se dévoue pour sauver du feu les trois enfants, et cet acte de compassion le rend prisonnier. Gauvain se substitue au marquis et meurt guillotiné à sa place. Parité dans le retour aux sentiments d’humanité.

Victor Hugo a la même indépendance de jugement quand il s’occupe de la Convention, cette assemblée monstrueuse et patriotique, qui organisait la victoire avec Carnot et votait la mort de Louis XVI, qui créait l’instruction publique et promulguait la « ténébreuse » loi des suspects, « le crime de Merlin de Douai» qui « faisait la guillotine visible au-dessus de toutes les têtes ». C’est Victor Hugo qui parle ainsi.

Quant aux hommes qui ont joué un grand rôle dans cette phase de la Révolution, Victor Hugo est loin de les amnistier. Il nous montre Robespierre, Danton et Marat dans un conciliabule. Robespierre, le logicien implacable ; Danton, le tribun interprète passionné de toutes les violences du peuple qui le pousse ; Marat, la bête féroce.

… Eh bien ! à tous ces hommes, tous ces crimes, toutes ces fatalités, Victor Hugo oppose l’humanité, représentée par trois enfants.

… Que fera la Révolution des trois enfants de la femme Fléchard ?

… Ayant fait triompher ses principes, et réduit les révolutionnaires à la préparation lente et continue du progrès, la Révolution fera de ces enfants des hommes libres.

Le Bien public de Paris.

Louis Ulbach.

22 février 1874.

… Derrière ce titre sombre : Quatrevingt-treize, nous trouvons, à travers des péripéties sanglantes, féroces, des idylles dont les larmes sont la rosée, des paysages dont la rosée émeut comme des larmes ; une virilité de sentiments qui fortifie le cœur, et, par intervalles, des tendresses qui l’ouvrent jusqu’au fond. Aucun autre amour que l’amour maternel ne se mêle à ce drame de la guerre civile.

Ce premier récit est l’histoire de trois pauvres petits êtres que la bataille peut broyer, que l’incendie peut dévorer, que le pas massif de la guillotine peut écraser, et qui rient, qui jasent, qui vivent, qui sont sauvés, comme le seront l’espérance et l’avenir après ces jours effroyables de la Terreur.

2e article, 1er mars.

… Est-il vrai que Quatrevingt-treize soit une œuvre de décadence et que cet illustre vieillard que rien n’a épargné soit las, comme un jeune homme de nos jours, et ploie sous l’entassement de ses peines ? Non. Je renvoie ceux qui pourraient avoir des craintes à cet égard aux pages nombreuses de Quatrevingt-treize où la force se montre comme dans le combat naval du début, où la grâce s’épanouit comme dans toutes les scènes des enfants, où la science du décor et la fraîcheur du coloris se déploient comme dans toutes les descriptions.

Quant au style, si j’avais à constater une modification, je dirais qu’en avançant sous la neige de la vie l’écrivain se recueille, se resserre, se concentre, et que les mots prennent de plus en plus cette empreinte ineffaçable qui en fait des médailles. Je n’exagère pas. Je ne peux citer tout ce que j’ai noté dans ces trois volumes. Je suis restreint par l’espace et j’ai mon avarice de collectionneur. Mais, je le demande, n’est-ce pas un trait superbe que celui-ci ?

Victor Hugo, après avoir raconté l’effort des combattants de la Claymore contre l’escadre française et constaté le courage de ces insurgés, dit : « La corvette la Claymore mourut de la même façon que le Vengeur, mais la gloire l’a ignoré. On n’est pas héros contre son pays. »

Je connais peu de sentences aussi belles ; je n’en connais pas une qui dépasse celle-là, qui ait plus de patriotisme et de grandeur. Ailleurs, parlant des enfants et des tendresses dont ils sont la cause : « Ceux qui nous doivent tout ; dit-il, on les adore. » N’est-ce pas à la fois délicat et simple ? humain et paternel ?

(Allusion aux deux articles :) C’est beaucoup de distraire deux fois l’attention du public pour un roman qui résume les passions, les fureurs, les grandeurs, les héroïsmes d’une époque. Ceux qui savent encore lire ouvriront le livre et n’ont pas besoin que je le leur épelle. Les autres se moqueront de la vivacité avec laquelle je prends parti pour une œuvre de grand style et de grand art.

… Toutes les fois qu’un livre, vers ou prose, me donne l’occasion d’admirer, j’en use jusqu’à l’abus, espérant ainsi, en tenant haut mon cœur dans les régions de l’enthousiasme, relever, soutenir et entraîner avec moi ceux qui se découragent et qui s’enfoncent dans l’ennui du temps présent.

L’Opinion nationale.

Armand Silvestre.

… Notre patrie humaine est bien celle de ce travailleur puissant et infatigable ; c’est le champ de nos affections, de nos espérances et de nos joies qu’il a sans cesse remué, jetant souvent par delà les semences à mains pleines. Mais il n’en a cultivé que les sommets, aimant par instant les hauteurs d’où le ciel se voit de plus loin. Si jamais œuvre a mérité ce glorieux épigraphe : Sursum corda, c’est assurément le sien.

Quatrevingt-treize est dans les traditions de tout ce que nous connaissons du grand poète. Les passionnés de politique qui attendaient une œuvre de parti en sont pour leurs prévisions. Ce beau livre est au-dessus de tous les partis, car il nous montre, dans tous, des âmes élevées très haut par la folie héroïque d’une époque inouïe dans les fastes du monde. Dans le tourbillon sanglant où sont entraînés tous les exaltés, qui songerait à reconnaître la cocarde qui les décore ? À les voir mourir, qui se demanderait si c’est à la République ou au Roy qu’ils font litière de leur vie ? Misère que tout cela.

Il s’agit bien de savoir pour qui ils versent leur sang, mais avec quelle indifférence sublime ils affrontent les balles et les échafauds. Quel souffle effroyable peut ainsi détacher toute une génération des plus incurables soucis, la déraciner des instincts les plus tenaces, la jeter pantelante, ivre de sacrifice, altérée de dévouement, à travers toutes les audaces, tous les périls, toutes les morts — voilà ce qu’il importe de montrer et aussi de quel effort peut soudain s’enfler et se grandir le peu que nous sommes.

Admirable effet ! plein de scènes étrangement inhumaines, ce livre permet d’aimer l’humanité.

(2e article. 27 février.)

… J’ai dit que tout était haut dans ce drame, que les sentiments s’y mesuraient à l’idéal même, que la générosité en était le fond et le sacrifice la loi.

Voyez plutôt : Lantenac captif est destiné à la guillotine : Gauvain, son ennemi, se dévoue et l’y arrache en lui prêtant son manteau. Mais Gauvain va payer pour tous, pour le marquis échappé et pour les enfants sauvés. L’échafaud attend sa proie. Ce n’est pas Lantenac qui va y monter, mais Gauvain, que son ami, que son maître, que son père a condamné sans hésiter.

Ici se place la scène capitale de l’œuvre. En condamnant son ami, son enfant, Cimourdain s’est condamné lui-même ; il ne lui survivra pas.

Or, la nuit même qui précède leur double suicide, ces deux hommes, le juge et la victime, le magistrat et le condamné causent une dernière fois. Dans un cachot, comme autrefois Socrate, celui qui va mourir parle à celui qu’il croit laisser à la vie.

Ce dialogue testamentaire de deux grandes âmes qui semblent comme deux flambeaux prêts à s’éteindre, ayant réuni toute leur lumière dans un suprême et fugitif éclat, est d’une grandeur qui éblouit.

… Telle est l’analyse bien succincte de ce livre plein de vigueur, d’enthousiasme et de foi. On y chercherait vainement la marque d’un déclin, la fatigue d’une longue carrière. Comme George Sand, Victor Hugo est encore Victor Hugo tout entier, le grand et admirable poète. Jamais il n’a plané plus haut au-dessus des misérables instincts, des fureurs bestiales, des égoïsmes étroits, de tout ce qui déshonore l’âme humaine et la rejette dans des limbes éternelles.

Des hommes faits grands par de grandes passions, des cœurs élargis par de nobles souffrances, voilà ce qu’il nous montre sans cesse dans ces pages élevées et profondes.

Conférence à la salle des Capucines.

Maurice Talmeyr.

1874

… Il y a trois mois, un livre paraissait en même temps en Europe et en Amérique. Un roman était l’entretien de tous les peuples qui savent lire. Il est vrai qu’il venait de la France, et que, signé d’un grand nom, il parlait d’une grande époque.

À mesure qu’on avance dans ces trois volumes, on est, à la fois, charmé et bouleversé. L’extrême grandeur et l’extrême grâce y mêlent leurs rayonnements. Parfois, l’épopée tout entière se fond en un sourire, comme l’éclair concis d’une épée se dissoudrait en un rayon de soleil. L’œuvre a la simplicité d’une tragédie antique. Trois grandes figures, animées d’âmes différentes, se détachent sur un fond de guerre, au-dessus d’un berceau où dorment des enfants. Elles incarnent trois idées : Lantenac est la royauté, Cimourdain la révolution, et Gauvain l’humanité. Les enfants, victimes innocentes des catastrophes, sourient à toutes les choses sombres qui les entourent. Un instant, les trois puissantes figures semblent prêtes se réconcilier pour les bénir ; l’une d’elles se détourne, la plus tragique, celle de Cimourdain. Tel est le tableau d’ensemble qu’offre Quatrevingt-treize. Le poète n’y a pas mis d’amour. On démêle une intention profonde dans cette rigidité. L’œuvre est vierge comme la déesse de la Révolution.

Il s’est établi une sorte d’intimité entre l’Océan et le génie de Victor Hugo. Les drames de la mer tiennent une place considérable dans ses derniers romans. On y sent la contemplation passionnée de cette immensité perfide ou tumultueuse à laquelle Othello compare Desdemone. En même temps qu’il nuance la masse des flots avec une puissance de dieu, il en observe tous les détails. On pourrait presque dire qu’il regarde le vieux Neptune au microscope, Quatrevingt-treize renferme une des plus belles marines littéraires que le poète nous ait données.

… Nous venons de voir comment Victor Hugo sait jeter un drame dans le tumulte de la mer. Voyons maintenant comment il sait peindre les enfants. Le grand poète se penche tour à tour sur l’océan où il voit l’infini et sur les berceaux où il voit l’avenir.

Quel merveilleux sujet de tableau pour un artiste que le chapitre intitulé : Le bois de la Saudraie ! Un bataillon républicain, le bataillon du Bonnet-rouge, fouille un bois regorgeant des plus délicieuses végétations et, comme dit le poète, tout rempli de ténèbres vertes. On est en Vendée, au plus doux du printemps, et dans le feu de la guerre civile ce bois est le plus terrible lieu qu’on puisse rêver.

… Tout est calme, ombreux, charmant. Les vagues profondeurs du bois de la Saudraie donnent l’illusion des transparences sous-marines et rappellent la caverne de la pieuvre dans les Travailleurs de la mer. Douces et mystérieuses demeures hantées, l’une par un poulpe hideux, l’autre par la guerre, toutes les deux par une hydre.

… En tête des soldats attroupés là se trouve Radoub, figure digne, comme celle de Gavroche, de rester proverbiale.

… L’interrogatoire que Radoub fait subir à la mère touche à la fois à la comédie et à la tragédie. Quelle stupeur dans les réponses de cette mère vagabonde ! Il y a dans cette mère je ne sais quoi de douloureusement bestial. Ses paroles rappellent les gémissements de la bête blessée que vont achever des chasseurs.

… En écrivant l’épopée de 93, Victor Hugo devait incarner dans deux figures les deux éléments, les deux tendances de cette époque ; ce que les uns voient alors, c’est surtout l’avenir ; ils y vont d’un bond et veulent la mise en pratique immédiate des principes de la Révolution. D’autres, au contraire, considèrent d’abord le présent, l’étranger aux portes, l’émigration derrière l’étranger, l’Europe puissante, la France faible, la nécessité de la victoire matérielle avant la possibilité du triomphe moral, et, suspendant toute liberté, l’application de tout principe humain, sacrifient tout au salut public. Les premiers disent : amour, clémence, pensée, liberté, et regardent le ciel ; les seconds disent : terreur, suspicion, mort, indépendance, et regardent les frontières. Les premiers sont grands d’une grandeur lumineuse, les autres grands d’une grandeur sombre. Les premiers sont surtout la République et les seconds surtout la Révolution. Les premiers sont incarnés dans Gauvain, les seconds sont incarnés dans Cimourdain. Et Cimourdain arrête Lantenac, et Gauvain le sauve. Et le poète, après les avoir montrés l’un et l’autre, après avoir maudit la guillotine et le donjon féodal, après avoir pris conseil de sa conscience et de cette immense bonté qu’il sent éparse dans la nature, crie à l’histoire, au peuple d’aujourd’hui et au peuple de demain : Gauvain, toujours ! et Cimourdain, jamais !

Le dernier chapitre de Quatrevingt-treize est une des plus grandioses conceptions de Victor Hugo. Il est intitulé : « Cependant le soleil se lève. » On voit une machine hideuse dressée en face de la Tourgue. Cette machine, c’est la guillotine amenée là pour Lantenac et sur laquelle va mourir Gauvain.

… Telle est la dernière œuvre de Victor Hugo… Ce qu’il a écrit dans Quatrevingt-treize, c’est l’épopée et non l’histoire. Il n’a pas fait de la critique, il a exprimé par la fiction la vérité de l’ensemble. Il est le grand poète ; d’autres, Thiers, Michelet, Louis Blanc, ont été les grands historiens. Ce qu’il faut dire surtout, après avoir montré l’immense poésie de ce livre, c’est la douceur, la clémence, l’apaisement qu’il conseille. Il faut penser, lutter, parler, écrire, mais il faut aimer, et au-dessus des passions, des partis, des idées, mettre ces deux mots : pitié ! humanité ! oh ! non, point de représailles, point de morts, point de supplices ! Au passé plein de tortures, répliquons par l’avenir plein de clémence ; soyons libres, mais soyons bons et qu’on dise pour toujours adieu au sang ! Le livre de Quatrevingt-treize nous montre l’idéal, et ce n’est pas sa moindre grandeur ! Il est aussi largement impartial. Le poète de la Révolution y salue la Vendée et désigne l’avenir dans la République !

La Renaissance littéraire et artistique.

Émile Blemont.

(22 février 1874.)

Ce livre est au-dessus des passions. Le poète est sur la cime. À sa gauche, les fantômes de la nuit déchue s’enfuient pêle-mêle hors de l’horizon ; à sa droite, le soleil se lève dans une aurore ensanglantée. Des nuées, des roulements de tonnerre, des éclats de foudre passent à ses pieds. Là-bas, sur un océan battu par les aveugles brises, les navires des hommes, voiles blanches et carènes noires, plongent et se dressent tour à tour dans l’immense houle des vagues informes, cherchant le port à tâtons au milieu des écueils. Lui droit, fort et grand, il reste haut placé sous le ciel ; il s’affermit dans le calme, non de l’orgueilleuse impassibilité, mais de la sérénité généreuse, et attend, avec le recueillement de l’invincible espérance, que la tempête se taise et s’éclaircisse un peu, pour montrer à tous, même aux naufragés, le chemin de l’avenir, le chemin du sublime.

Descendons dans la mêlée. Jamais luttes plus grandioses n’ont été décrites avec plus de splendeur, jugées avec plus d’impartialité. C’est plus que du roman, plus que de l’histoire, c’est de la vie, c’est de l’âme, dans tout ce que la vie a de plus intense et de plus fervent, dans tout ce que l’âme a de plus douloureux et de plus pur.

Point d’amours, point d’amoureux ; et pourtant un livre tout amour. Rien n’est abandonné aux hasards et aux surprises des entraînements passionnels. Point d’intrigues galantes, ni de platoniques extases. Nulle héroïne, si ce n’est la grande République, cette Vierge, cette Immaculée-Conception pour qui l’on meurt, et la petite Georgette qui a vingt mois et qui est blonde.

Au premier plan, se détachent trois hommes et trois enfants. Trois aspects de l’innocence et trois aspects de la vertu. Le petit René-Jean est brun ; Gros-Alain, son cadet, est châtain ; la petite Georgette, vous le savez, est blonde. Quant aux trois hommes, l’un, Lantenac le vendéen, est l’incarnation de l’aveugle Foi ; l’autre, le révolutionnaire Cimourdain, porte en lui l’inflexible Justice ; le troisième, le commandant républicain Gauvain, est le héros de l’idéale Miséricorde.

Ajoutez à ces personnages la mère des petits enfants ; évoquez la lointaine Convention et ses figures épiques ; groupez ici des Chouans, là des Bleus, et vous aurez tous les acteurs du drame.

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