Ruy Blas (page 4)
Je veux sortir !Il faut, pour que la reine sorte,
Que chaque porte soit ouverte, — c’est réglé ! —
Par un des grands d’Espagne ayant droit à la clé.
Or, nul d’eux ne peut être au palais à cette heure.
La Reine.
Mais on m’enferme donc ! mais on veut que je meure,
Duchesse, enfin !
La Duchesse, avec une nouvelle révérence.
Duchesse, enfin !Je suis camerera mayor,
Et je remplis ma charge.
Elle se rassied.
La Reine, prenant sa tête à deux mains, avec désespoir, à part.
Et je remplis ma charge.Allons ! rêver encor !
Non !
Haut.
Non ! — Vite ! Un lansquenet ! à moi, toutes mes femmes !
Une table, et jouons !
La Duchesse, aux duègnes.
Une table, et jouons ! Ne bougez pas, mesdames.
Se levant et faisant la révérence à la reine.
Sa Majesté ne peut, suivant l’ancienne loi,
Jouer qu’avec des rois ou des parents du roi.
La Reine, avec emportement.
Eh bien ! faites venir ces parents.
Casilda, à part, regardant la duchesse.
Eh bien ! faites venir ces parents.Oh ! la duègne !
La Duchesse, avec un signe de croix.
Dieu n’en a pas donné, madame, au roi qui règne.
La reine mère est morte. Il est seul à présent.
La Reine.
Qu’on me serve à goûter !
Casilda.
Qu’on me serve à goûter !Oui, c’est très-amusant.
La Reine.
Casilda, je t’invite.
Casilda, à part, regardant la camerera.
Casilda, je t’invite.Oh ! respectable aïeule !
La Duchesse, avec une révérence.
Quand le roi n’est pas là, la reine mange seule.
Elle se rassied.
La Reine, poussée à bout.
Ne pouvoir — Ô mon dieu ! qu’est-ce que je ferai ? —
Ni sortir, ni jouer, ni manger à mon gré !
Vraiment, je meurs depuis un an que je suis reine.
Casilda, à part, la regardant avec compassion.
Pauvre femme ! passer tous ses jours dans la gêne,
Au fond de cette cour insipide ! et n’avoir
D’autre distraction que le plaisir de voir,
Au bord de ce marais à l’eau dormante et plate,
Regardant don Guritan, toujours immobile et debout au fond de la chambre.
Un vieux comte amoureux rêvant sur une patte !
La Reine, à Casilda.
Que faire ? voyons ! cherche une idée.
Casilda.
Que faire ? voyons ! cherche une idée.Ah ! tenez !
En l’absence du roi, c’est vous qui gouvernez.
Faites, pour vous distraire, appeler les ministres !
La Reine, haussant les épaules.
Ce plaisir ! — avoir là huit visages sinistres
Me parlant de la France et de son roi caduc,
De Rome, et du portrait de monsieur l’archiduc,
Qu’on promène à Burgos, parmi des cavalcades,
Sous un dais de drap d’or porté par quatre alcades !
— Cherche autre chose.
Casilda.
Cherche autre chose.Eh bien ! pour vous désennuyer,
Si je faisais monter quelque jeune écuyer ?
La Reine.
Casilda !
Casilda.
Casilda !Je voudrais regarder un jeune homme,
Madame ! cette cour vénérable m’assomme.
Je crois que la vieillesse arrive par les yeux,
Et qu’on vieillit plus vite à voir toujours des vieux !
La Reine.
Ris, folle ! — Il vient un jour où le cœur se reploie.
Comme on perd le sommeil, enfant, on perd la joie.
Pensive.
Mon bonheur, c’est ce coin du parc où j’ai le droit
D’aller seule.
Casilda.
D’aller seule.Oh ! le beau bonheur, l’aimable endroit !
Des piéges sont creusés derrière tous les marbres.
On ne voit rien. Les murs sont plus hauts que les arbres.
La Reine.
Oh ! je voudrais sortir parfois !
Casilda, bas.
Oh ! je voudrais sortir parfois !Sortir ! Eh bien,
Madame, écoutez-moi. Parlons bas. Il n’est rien
De tel qu’une prison bien austère et bien sombre
Pour vous faire chercher et trouver dans son ombre
Ce bijou rayonnant nommé la clef des champs.
— Je l’ai ! — Quand vous voudrez, en dépit des méchants,
Je vous ferai sortir, la nuit, et par la ville,
Nous irons !
La Reine.
Nous irons.Ciel ! jamais ! tais-toi !
Casilda.
Nous irons. Ciel ! jamais ! tais-toi !C’est très-facile !
La Reine.
Paix !
Elle s’éloigne un peu de Casilda et retombe dans sa rêverie.
Paix !Que ne suis-je encor, moi qui crains tous ces grands,
Dans ma bonne Allemagne, avec mes bons parents !
Comme, ma sœur et moi, nous courions dans les herbes !
Et puis des paysans passaient, traînant des gerbes ;
Nous leur parlions. C’était charmant. Hélas ! un soir,
Un homme vint, qui dit : — Il était tout en noir,
Je tenais par la main ma sœur, douce compagne. —
« Madame, vous allez être reine d’Espagne. »
Mon père était joyeux et ma mère pleurait.
Ils pleurent tous les deux à présent. — En secret
Je vais faire envoyer cette boîte à mon père,
Il sera bien content. — Vois, tout me désespère.
Mes oiseaux d’Allemagne, ils sont tous morts ;
Casilda fait le signe de tordre le cou à des oiseaux, en regardant de travers la camerera.
Mes oiseaux d’Allemagne, ils sont tous morts ; Et puis
On m’empêche d’avoir des fleurs de mon pays.
Jamais à mon oreille un mot d’amour ne vibre.
Aujourd’hui je suis reine. Autrefois j’étais libre !
Comme tu dis, ce parc est bien triste le soir,
Et les murs sont si hauts, qu’ils empêchent de voir.
— Oh ! l’ennui ! —
On entend au dehors un chant éloigné.
Oh ! l’ennui ! —Qu’est ce bruit ?
Casilda.
Oh ! l’ennui ! — Qu’est ce bruit ?Ce sont des lavandières
Qui passent en chantant, là-bas, dans les bruyères.
Le chant se rapproche. On distingue les paroles. La reine écoute avidement.
Voix du dehors.
À quoi bon entendre
Les oiseaux des bois ?
L’oiseau le plus tendre
Chante dans ta voix.
Que Dieu montre ou voile
Les astres des cieux !
La plus pure étoile
Brille dans tes yeux.
Qu’avril renouvelle
Le jardin en fleur !
La fleur la plus belle
Fleurit dans ton cœur.
Cet oiseau de flamme,
Cet astre du jour,
Cette fleur de l’âme,
S’appelle l’amour !
Les voix décroissent et s’éloignent.
La Reine, rêveuse.
L’amour ! — oui, celles-là sont heureuses. — Leur voix,
Leur chant me fait du mal et du bien à la fois.
La Duchesse, aux duègnes.
Ces femmes dont le chant importune la reine,
Qu’on les chasse !
La Reine, vivement.
Qu’on les chasse !Comment ! on les entend à peine.
Pauvres femmes ! Je veux qu’elles passent en paix,
Madame.
À Casilda en lui montrant une croisée au fond.
Madame.Par ici le bois est moins épais ;
Cette fenêtre-là donne sur la campagne ;
Viens, tâchons de les voir.
Elle se dirige vers la fenêtre avec Casilda.
La Duchesse, se levant, avec une révérence.
Viens, tâchons de les voir.Une reine d’Espagne
Ne doit pas regarder à la fenêtre.
La Reine, s’arrêtant et revenant sur ses pas.
Ne doit pas regarder à la fenêtre.Allons !
Le beau soleil couchant qui remplit les vallons,
La poudre d’or du soir qui monte sur la route,
Les lointaines chansons que toute oreille écoute,
N’existent plus pour moi ! j’ai dit au monde adieu.
Je ne puis même voir la nature de Dieu !
Je ne puis même voir la liberté des autres !
La Duchesse, faisant signe aux assistants de sortir.
Sortez, c’est aujourd’hui le jour des saints apôtres.
Casilda fait quelques pas vers la porte ; la reine l’arrête.
La Reine.
Tu me quittes ?
Casilda, montrant la duchesse.
Tu me quittes ?Madame, on veut que nous sortions.
La Duchesse, saluant la reine jusqu’à terre.
Il faut laisser la reine à ses dévotions.
Tous sortent avec de profondes révérences.
Scène DEUXIÈME.
LA REINE, seule.
À ses dévotions ? Dis donc à sa pensée !
Où la fuir maintenant ? seule ! ils m’ont tous laissée.
Pauvre esprit sans flambeau dans un chemin obscur !
Rêvant.
Oh ! Cette main sanglante empreinte sur le mur !
Il s’est donc blessé ? Dieu ! — mais aussi c’est sa faute.
Pourquoi vouloir franchir la muraille si haute ?
Pour m’apporter les fleurs qu’on me refuse ici,
Pour cela, pour si peu, s’aventurer ainsi !
C’est aux pointes de fer qu’il s’est blessé sans doute.
Un morceau de dentelle y pendait. Une goutte
De ce sang répandu pour moi vaut tous mes pleurs.
S’enfonçant dans sa rêverie.
Chaque fois qu’à ce banc je vais chercher les fleurs,
Je promets à mon Dieu, dont l’appui me délaisse,
De n’y plus retourner. J’y retourne sans cesse.
— Mais lui ! voilà trois jours qu’il n’est pas revenu.
— Blessé ! — qui que tu sois, ô jeune homme inconnu !
Toi qui, me voyant seule et loin de ce qui m’aime,
Sans me rien demander, sans rien espérer même,
Viens à moi, sans compter les périls où tu cours ;
Toi qui verses ton sang, toi qui risques tes jours
Pour donner une fleur à la reine d’Espagne ;
Qui que tu sois, ami dont l’ombre m’accompagne,
Puisque mon cœur subit une inflexible loi,
Sois aimé par ta mère et sois béni par moi !
Vivement et portant la main à son cœur.
— Oh ! sa lettre me brûle ! —
Retombant dans sa rêverie.
Oh ! sa lettre me brûle ! —Et l’autre ! l’implacable
Don Salluste ! le sort me protège et m’accable.
En même temps qu’un ange, un spectre affreux me suit ;
Et, sans les voir, je sens s’agiter dans ma nuit,
Pour m’amener peut-être à quelque instant suprême,
Un homme qui me hait près d’un homme qui m’aime.
L’un me sauvera-t-il de l’autre ? Je ne sais.
Hélas ! mon destin flotte à deux vents opposés.
Que c’est faible une reine et que c’est peu de chose !
Prions.
Elle s’agenouille devant la madone.
Prions.— Secourez-moi, madame ! car je n’ose
Élever mon regard jusqu’à vous !
Elle s’interrompt.
Élever mon regard jusqu’à vous !— Ô mon dieu !
La dentelle, la fleur, la lettre, c’est du feu !
Elle met la main dans sa poitrine et en arrache une lettre froissée, un bouquet desséché de petites fleurs bleues et un morceau de dentelle taché de sang qu’elle jette sur la table ; puis elle retombe à genoux.
Vierge ! astre de la mer ! Vierge ! espoir du martyre !
Aidez-moi ! —
S’interrompant.
Aidez-moi ! —Cette lettre !
Se tournant à demi vers la table.
Aidez-moi ! — Cette lettre !Elle est là qui m’attire.
S’agenouillant de nouveau.
Je ne veux plus la lire ! — Ô reine de douceur !
Vous qu’à tout affligé Jésus donne pour sœur !
Venez, je vous appelle ! —
Elle se lève, fait quelques pas vers la table, puis s’arrête, puis enfin se précipite sur la lettre, comme cédant à une attraction irrésistible.
Venez, je vous appelle ! —Oui, je vais la relire
Une dernière fois ! Après, je la déchire !
Avec un sourire triste.
Hélas ! Depuis un mois je dis toujours cela.
Elle déplie la lettre résolument et lit.
« Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là
« Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;
« Qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile ;
« Qui pour vous donnera son âme, s’il le faut ;
« Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut. »
Elle pose la lettre sur la table.
Quand l’âme a soif, il faut qu’elle se désaltère,
Fût-ce dans du poison !
Elle remet la lettre et la dentelle dans sa poitrine.
Fût-ce dans du poison !Je n’ai rien sur la terre.
Mais enfin il faut bien que j’aime quelqu’un, moi !
Oh ! s’il avait voulu, j’aurais aimé le roi.
Mais il me laisse aussi, — seule, — d’amour privée.
La grande porte s’ouvre à deux battants. Entre un huissier de chambre en grand costume.
L’Huissier, à haute voix.
Une lettre du roi !
La Reine, comme réveillée en sursaut, avec un cri de joie.
Une lettre du roi !Du roi ! je suis sauvée !
Scène TROISIÈME.
LA REINE, LA DUCHESSE D’ALBUQUERQUE, CASILDA, DON GURIDAN, FEMMES DE LA REINE, PAGES, RUY BLAS.
Tous entrent gravement. La duchesse en tête, puis les femmes. Ruy Blas reste au fond de la chambre. Il est magnifiquement vêtu. Son manteau tombe sur son bras gauche et le cache. Deux pages, portant sur un coussin de drap d’or la lettre du roi, viennent s’agenouiller devant la reine, à quelques pas de distance.
Ruy Blas, au fond du théâtre, à part.
Où suis-je ? — Qu’elle est belle ! — Oh ! pour qui suis-je ici ?
La Reine, à part.
C’est un secours du Ciel !
Haut.
C’est un secours du Ciel !Donnez vite !…
Se retournant vers le portrait du roi.
C’est un secours du Ciel ! Donnez vite ! Merci,
Monseigneur !
À la duchesse.
Monseigneur !D’où me vient cette lettre ?
La Duchesse
Monseigneur ! D’où me vient cette lettre ?Madame,
D’Aranjuez où le roi chasse.
La Reine
D’Aranjuez, où le roi chasse.Du fond de l’âme
Je lui rends grâce. Il a compris qu’en mon ennui,
J’avais besoin d’un mot d’amour qui vînt de lui !
Mais donnez donc.
La Duchesse, avec une révérence, montrant la lettre.
Mais donnez donc.L’usage, il faut que je le dise,
Veut que ce soit d’abord moi qui l’ouvre et la lise.
La Reine
Encore ! — Eh bien, lisez !
La duchesse prend la lettre et la déplie lentement.
Casilda, à part.
Encore ! — Eh bien, lisez !Voyons le billet doux.
La Duchesse, lisant.
« Madame, il fait grand vent et j’ai tué six loups.
« Signé, Carlos. »
La Reine, à part.
Signé, Carlos.Hélas !
Don Guritan, à la duchesse.
Signé, Carlos.Hélas !C’est tout ?
La Duchesse
Signé, Carlos.Hélas ! C’est tout ?Oui, seigneur comte.
Casilda, à part.
Il a tué six loups ! comme cela vous monte
L’imagination ! Votre cœur est jaloux,
Tendre, ennuyé, malade ? — Il a tué six loups !
La Duchesse, à la reine, en lui présentant la lettre.
Si sa majesté veut ?…
La Reine, la repoussant.
Si sa majesté veut ?…Non.
Casilda, à la duchesse.
Si sa majesté veut ?… Non.C’est bien tout ?
La Duchesse
Si sa majesté veut ?… Non. C’est bien tout ? Sans doute.
Que faut-il donc de plus ? notre roi chasse ; en route
Il écrit ce qu’il tue avec le temps qu’il fait.
C’est fort bien.
Examinant de nouveau la lettre.
C’est fort bien.Il écrit ? non, il dicte.
La Reine, lui arrachant la lettre et l’examinant à son tour.
C’est fort bien.Il écrit ? non, il dicte.En effet,
Ce n’est pas de sa main. Rien que sa signature !
Elle l’examine avec plus d’attention et paraît frappée de stupeur. À part.
Est-ce une illusion ? c’est la même écriture
Que celle de la lettre !
Elle désigne de la main la lettre qu’elle vient de cacher sur son cœur.
Que celle de la lettre !Oh ! qu’est-ce que cela ?
À la duchesse.
Où donc est le porteur du message ?
La Duchesse, montrant Ruy Blas.
Où donc est le porteur du message ?Il est là.
La Reine, se tournant à demi vers Ruy Blas.
Ce jeune homme ?
La Duchesse.
Ce jeune homme ? C’est lui qui l’apporte en personne.
— Un nouvel écuyer que sa majesté donne
À la reine. Un seigneur que de la part du roi
Monsieur De Santa-Cruz me recommande, à moi.
La Reine
Son nom ?
La Duchesse.
Son nom ?C’est le seigneur César De Bazan, comte
De Garofa. S’il faut croire ce qu’on raconte,
C’est le plus accompli gentilhomme qui soit.
La Reine.
Bien. Je veux lui parler.
À Ruy Blas.
Bien. Je veux lui parler.Monsieur…
Ruy Blas, à part, tressaillant.
Bien. Je veux lui parler. Monsieur…Elle me voit !
Elle me parle ! Dieu ! je tremble.
La Duchesse, à Ruy Blas.
Elle me parle ! Dieu ! Je tremble.Approchez, comte.
Don Guritan, regardant Ruy Blas de travers, à part.
Ce jeune homme ! écuyer ! ce n’est pas là mon compte.
Ruy Blas, pâle et troublé, approche à pas lents.
La Reine, à Ruy Blas.
Vous venez d’Aranjuez ?
Ruy Blas, s’inclinant.
Vous venez d’Aranjuez ? Oui, Madame.
La Reine.
Vous venez d’Aranjuez ? Oui, Madame.Le roi
Se porte bien ?
Ruy Blas s’incline, elle montre la lettre royale.
Se porte bien ?Il a dicté ceci pour moi ?
Ruy Blas.
Il était à cheval, il a dicté la lettre…
Il hésite un moment.
À l’un des assistants.
La Reine, à part, regardant Ruy Blas.
À l’un des assistants.Son regard me pénètre.
Je n’ose demander à qui.
Haut.
Je n’ose demander à qui.C’est bien, allez.
― Ah ! ―
Ruy Blas, qui avait fait quelques pas pour sortir, revient vers la reine.
― Ah ! ―Beaucoup de seigneurs étaient là rassemblés ?
À part.
Pourquoi donc suis-je émue en voyant ce jeune homme ?
Ruy Blas s’incline, elle reprend.
Lesquels ?
Ruy Blas.
Lesquels ?Je ne sais point les noms dont on les nomme.