Ruy Blas (page 9)
Je dis ce qu’on m’a dit de dire.Et je t’en aime,
Fidèle serviteur !
Le Laquais.
Fidèle serviteur !Pour ne rien retarder,
Mon maître à vous me donne afin de vous aider.
Don César.
C’est agir congrument. Faisons ce qu’il désire.
À part.
Je veux être pendu si je sais que lui dire.
Haut.
Approche, galion, et d’abord —
Il remplit de vin l’autre verre.
Approche, galion, et d’abord —bois-moi ça !
Le Laquais.
Quoi, seigneur !
Don César.
Quoi, seigneur !Bois-moi ça !
Le laquais boit. Don César lui remplit son verre.
Quoi, seigneur !Bois-moi ça !Du vin d’Oropesa !
Il fait asseoir le laquais, le fait boire, et lui verse de nouveau du vin.
Causons.
À part.
Causons.Il a déjà la prunelle allumée.
Haut et s’étendant sur sa chaise.
L’homme, mon cher ami, n’est que de la fumée
Noire, et qui sort du feu des passions. Voilà.
Il lui verse à boire.
C’est bête comme tout, ce que je te dis là.
Et d’abord la fumée, au ciel bleu ramenée,
Se comporte autrement dans une cheminée.
Elle monte gaîment, et nous dégringolons.
Il se frotte la jambe.
L’homme n’est qu’un plomb vil.
Il remplit les deux verres.
L’homme n’est qu’un plomb vil.Buvons. Tous tes doublons
Ne valent pas le chant d’un ivrogne qui passe.
Se rapprochant d’un air mystérieux.
Vois-tu, soyons prudents. Trop chargé, l’essieu casse.
Le mur sans fondement s’écroule subito.
Mon cher, raccroche-moi le col de mon manteau.
Le Laquais, fièrement.
Seigneur, je ne suis pas valet de chambre.
Avant que don César ait pu l’en empêcher, il secoue la sonnette posée sur la table.
Don César, à part, effrayé.
Seigneur, je ne suis pas valet de chambre.Il sonne !
Le maître va peut-être arriver en personne.
Je suis pris.
Entre un des noirs. Don César, en proie à la plus vive anxiété, se retourne du côté opposé comme ne sachant que devenir.
Le Laquais, au nègre.
Je suis pris.Remettez l’agrafe à monseigneur.
Le nègre s’approche gravement de don César, qui le regarde faire d’un air stupéfait ; puis il rattache l’agrafe du manteau, salue et sort, laissant don César pétrifié.
Don César, se levant de table.
À part.
Je suis chez Belzébuth, ma parole d’honneur !
Il vient sur le devant et s’y promène à grands pas.
Ma foi, laissons-nous faire, et prenons ce qui s’offre.
Donc je vais remuer les écus à plein coffre.
J’ai de l’argent ! que vais-je en faire ?
Se retournant vers le laquais attablé, qui continue à boire et qui commence à chanceler sur sa chaise.
J’ai de l’argent ! que vais-je en faire ? Attends, pardon !
Rêvant, à part.
Voyons, — si je payais mes créanciers ? — fi donc !
— Du moins, pour les calmer, âmes à s’aigrir promptes,
Si je les arrosais avec quelques à-comptes ?
— À quoi bon arroser ces vilaines fleurs-là ?
Où diable mon esprit va-t-il chercher cela ?
Rien n’est tel que l’argent pour vous corrompre un homme,
Et, fût-il descendant d’Annibal qui prit Rome,
L’emplir jusqu’au goulot de sentiments bourgeois !
Que dirait-on ? me voir payer ce que je dois !
Ah !
Le Laquais, vidant son verre.
Ah !Que m’ordonnez-vous ?
Don César.
Ah ! Que m’ordonnez-vous ? Laisse-moi, je médite.
Bois en m’attendant.
Le laquais se remet à boire. Lui continue de rêver, et tout à coup se frappe le front comme ayant trouvé une idée.
Bois en m’attendant.Oui !
Au laquais.
Bois en m’attendant. Oui !Lève-toi tout de suite.
Voici ce qu’il faut faire ! Emplis tes poches d’or.
Le laquais se lève en trébuchant, et emplit d’or les poches de son justaucorps. Don César l’y aide, tout en continuant.
Dans la ruelle, au bout de la place-Mayor,
Entre au numéro neuf. Une maison étroite.
Beau logis, si ce n’est que la fenêtre à droite
A sur le cristallin une taie en papier.
Le Laquais.
Maison borgne ?
Don César.
Maison borgne ?Non, louche. On peut s’estropier
En montant l’escalier. Prends-y garde.
Le Laquais.
En montant l’escalier. Prends-y garde.Une échelle ?
Don César.
À peu près. C’est plus roide. — En haut loge une belle
Facile à reconnaître, un bonnet de six sous
Avec de gros cheveux ébouriffés dessous,
Un peu courte, un peu rousse… — Une femme charmante !
Sois très-respectueux, mon cher, c’est mon amante !
Lucinda, qui jadis, blonde à l’œil indigo,
Chez le pape, le soir, dansait le fandango.
Compte-lui cent ducats en mon nom. — Dans un bouge,
À côté, tu verras un gros diable au nez rouge,
Coiffé jusqu’aux sourcils d’un vieux feutre fané
Où pend tragiquement un plumeau consterné,
La rapière à l’échine et la loque à l’épaule.
— Donne de notre part six piastres à ce drôle. —
Plus loin, tu trouveras un trou noir comme un four,
Un cabaret qui chante au coin d’un carrefour.
Sur le seuil boit et fume un vivant qui le hante.
C’est un homme fort doux et de vie élégante,
Un seigneur dont jamais un juron ne tomba,
Et mon ami de cœur, nommé Goulatromba.
— Trente écus ! — Et dis-lui, pour toutes patenôtres,
Qu’il les boive bien vite et qu’il en aura d’autres.
Donne à tous ces faquins ton argent le plus rond,
Et ne t’ébahis pas des yeux qu’ils ouvriront.
Le Laquais.
Après ?
Don César.
Après ?Garde le reste. Et pour dernier chapitre…
Le Laquais.
Qu’ordonne monseigneur !
Don César.
Qu’ordonne monseigneur ?Va te soûler, bélître !
Casse beaucoup de pots et fais beaucoup de bruit,
Et ne rentre chez toi que demain — dans la nuit.
Le Laquais.
Suffit, mon prince.
Il se dirige vers la porte en faisant des zig-zags.
Don César, le regardant marcher.
À part.
Suffit, mon prince.Il est effroyablement ivre !
Le rappelant. L’autre se rapproche.
Ah !… — Quand tu sortiras, les oisifs vont te suivre.
Fais par ta contenance honneur à la boisson.
Sache te comporter d’une noble façon.
S’il tombe par hasard des écus de tes chausses,
Laisse tomber ; — et si des essayeurs de sauces,
Des clercs, des écoliers, des gueux qu’on voit passer,
Les ramassent, — mon cher, laisse-les ramasser.
Ne sois pas un mortel de trop farouche approche.
Si même ils en prenaient quelques-uns dans ta poche,
Sois indulgent. Ce sont des hommes comme nous.
Et puis il faut, vois-tu, c’est une loi pour tous,
Dans ce monde, rempli de sombres aventures,
Donner parfois un peu de joie aux créatures.
Avec mélancolie.
Tous ces gens-là seront peut-être un jour pendus !
Ayons donc les égards pour eux qui leur sont dus !
— Va-t’en.
Le laquais sort. Resté seul, don César se rassied, s’accoude sur la table, et paraît plongé dans de profondes réflexions.
Va-t’en.C’est le devoir du chrétien et du sage,
Quand il a de l’argent, d’en faire un bon usage.
J’ai de quoi vivre au moins huit jours ! Je les vivrai.
Et, s’il me reste un peu d’argent, je l’emploierai
À des fondations pieuses. Mais je n’ose
M’y fier, car on va me reprendre la chose.
C’est méprise sans doute, et ce mal adressé
Aura mal entendu, j’aurai mal prononcé…
La porte du fond se rouvre. Entre une duègne ; vieille, cheveux gris, basquine et mantille noires ; éventail.
Scène QUATRIÈME.
DON CÉSAR, UNE DUÈGNE.
La Duègne, sur le seuil de la porte.
Don César de Bazan !
Don César, absorbé dans ses méditations, relève brusquement la tête.
Don César.
Don César De Bazan !Pour le coup !
À part.
Don César De Bazan !Pour le coup !Oh ! femelle !
Pendant que la duègne accomplit une profonde révérence au fond du théâtre, il vient stupéfait sur le devant de la scène.
Mais il faut que le diable ou Salluste s’en mêle ?
Gageons que je vais voir arriver mon cousin.
Une duègne !
Haut.
Une duègne !C’est moi, don César, — Quel dessein ?…
À part.
D’ordinaire une vieille en annonce une jeune.
La Duègne (révérence avec un signe de croix.)
Seigneur, je vous salue, aujourd’hui jour de jeûne,
En Jésus Dieu le fils, sur qui rien ne prévaut.
Don César, à part.
À galant dénoûment commencement dévot.
Haut.
Ainsi soit-il ! Bonjour.
La Duègne.
Ainsi soit-il ! Bonjour.Dieu vous maintienne en joie !
Mystérieusement.
Avez-vous à quelqu’un qui jusqu’à vous m’envoie,
Donné pour cette nuit un rendez-vous secret ?
Don César.
Mais j’en suis fort capable.
La Duègne.
Elle tire de son garde-infante un billet plié et le lui présente, mais sans le lui laisser prendre.
Mais j’en suis fort capable.Ainsi, mon beau discret,
C’est bien vous qui venez, et pour cette nuit même,
D’adresser ce message à quelqu’un qui vous aime,
Et que vous savez bien ?
Don César.
Et que vous savez bien ?Ce doit être moi.
La Duègne.
Et que vous savez bien ? Ce doit être moi.Bon.
La dame, mariée à quelque vieux barbon,
À des ménagements sans doute est obligée,
Et de me renseigner céans on m’a chargée.
Je ne la connais pas, mais vous la connaissez.
La soubrette m’a dit les choses. C’est assez.
Sans les noms.
Don César.
Sans les noms.Hors le mien.
La Duègne.
Sans les noms. Hors le mien.C’est tout simple. Une dame
Reçoit un rendez-vous de l’ami de son âme,
Mais on craint de tomber dans quelque piége ; mais
Trop de précautions ne gâtent rien jamais.
Bref ! ici l’on m’envoie avoir de votre bouche
La confirmation…
Don César.
La confirmation…Oh ! La vieille farouche !
Vrai Dieu ! quelle broussaille autour d’un billet doux,
Oui, c’est moi, moi, te dis-je !
La Duègne.
Elle pose sur la table le billet plié, que don César examine avec curiosité.
Oui, c’est moi, moi, te dis-je !En ce cas, si c’est vous,
Vous écrirez : Venez, au dos de cette lettre.
Mais pas de votre main, pour ne rien compromettre.
Don César.
Peste ! au fait ! de ma main !
À part.
Peste ! au fait ! de ma main !Message bien rempli !
Il tend la main pour prendre la lettre, mais elle est recachetée, et la duègne ne la lui laisse pas toucher.
La Duègne.
N’ouvrez pas. Vous devez reconnaître le pli.
Don César.
Pardieu !
À part.
Pardieu !Moi qui brûlais de voir !… jouons mon rôle !
Il agite la sonnette. Entre un des noirs.
Tu sais écrire ?…
Le noir fait un signe de tête affirmatif. Étonnement de don César.
À part.
Tu sais écrire ?…Un signe !
Haut.
Tu sais écrire ?… Un signe !Es-tu muet, mon drôle ?
Le noir fait un nouveau signe d’affirmation. Nouvelle stupéfaction de don César.
À part.
Fort bien ! continuez ! des muets à présent !
Au muet, en lui montrant la lettre, que la vieille tient appliquée sur la table.
— Écris-moi là : Venez.
Le muet écrit. Don César fait signe à la duègne de reprendre la lettre, et au muet de sortir. Le muet sort.
À part.
— Écris-moi là : Venez.Il est obéissant !
La Duègne, remettant d’un air mystérieux le billet dans son garde-infante, et se rapprochant de don César.
Vous la verrez ce soir. Est-elle bien jolie ?
Don César.
Charmante !
La Duègne.
Charmante !La suivante est d’abord accomplie.
Elle m’a pris à part au milieu du sermon.
Mais belle ! un profil d’ange avec l’œil d’un démon.
Puis aux choses d’amour elle paraît savante.
Don César, à part.
Je me contenterais fort bien de la servante !
La Duègne.
Nous jugeons, car toujours le beau fait peur au laid,
La sultane à l’esclave et le maître au valet.
La vôtre est, à coup sûr, fort belle.
Don César.
La vôtre est, à coup sûr, fort belle.Je m’en flatte.
La Duègne, faisant une révérence pour se retirer.
Je vous baise la main.
Don César, lui donnant une poignée de doublons.
Je vous baise la main.Je te graisse la patte.
Tiens, vieille !
La Duègne, empochant.
Tiens, vieille !La jeunesse est gaie aujourd’hui !
Don César, la congédiant.
Tiens, vieille ! La jeunesse est gaie aujourd’hui !Va.
La Duègne, révérences.
Si vous aviez besoin… J’ai nom dame Oliva.
Couvent San-Isidro. —
Elle sort. Puis la porte se rouvre, et l’on voit sa tête reparaître.
Couvent San-Isidro. —Toujours à droite assise.
Au troisième pilier en entrant dans l’église.
Don César se retourne avec impatience. La porte retombe ; puis elle se rouvre encore, et la vieille reparaît.
Vous la verrez ce soir ! monsieur, pensez à moi
Dans vos prières.
Don César, la chassant avec colère.
Dans vos prières.Ah !
La duègne disparaît ; la porte se referme.
Don César, seul.
Dans vos prières. Ah !Je me résous, ma foi,
À ne plus m’étonner. J’habite dans la lune.
Me voici maintenant une bonne fortune ;
Et je vais contenter mon cœur après ma faim.
Rêvant.
Tout cela me paraît bien beau. — Gare la fin.
La porte du fond se rouvre. Paraît don Guritan avec deux longues épées nues sous le bras.
Scène CINQUIÈME.
DON CÉSAR, DON GURITAN.
Don Guritan, du fond du théâtre.
Don César De Bazan !
Don César.
Il se retourne et aperçoit don Guritan et les deux épées.
Don César De Bazan !Enfin ! à la bonne heure !
L’aventure était bonne, elle devient meilleure.
Bon dîner, de l’argent, un rendez-vous, — un duel !
Je redeviens César à l’état naturel !
Il aborde gaiement, avec force salutations empressées, don Guritan, qui fixe sur lui un œil inquiétant et s’avance d’un pas roide sur le devant du théâtre.
C’est ici, cher seigneur. Veuillez prendre la peine
Il lui présente un fauteuil. Don Guritan reste debout.
D’entrer, de vous asseoir. — Comme chez vous, — sans gêne.
Enchanté de vous voir. Çà, causons un moment.
Que fait-on à Madrid ? Ah ! quel séjour charmant !
Moi, je ne sais plus rien, je pense qu’on admire
Toujours Matalobos et toujours Lindamire.
Pour moi je craindrais plus, comme péril urgent,
La voleuse de cœurs que le voleur d’argent.
Oh ! les femmes, monsieur ! Cette engeance endiablée
Me tient, et j’ai la tête à leur endroit fêlée.
Parlez, remettez-moi l’esprit en bon chemin.
Je ne suis plus vivant, je n’ai plus rien d’humain,
Je suis un être absurde, un mort qui se réveille,
Un bœuf, un hidalgo de la Castille-Vieille.
On m’a volé ma plume et j’ai perdu mes gants.
J’arrive des pays les plus extravagants.
Don Guritan.
Vous arrivez, mon cher monsieur ? Eh bien, j’arrive
Encor bien plus que vous !
Don César, épanoui.
Encor bien plus que vous !De quelle illustre rive ?
Don Guritan.
De là-bas, dans le nord.
Don César.
De là-bas, dans le nord.Et moi, de tout là-bas,
Dans le midi.
Don Guritan.
Dans le midi.Je suis furieux !
Don César.
Dans le midi. Je suis furieux !N’est-ce pas ?
Moi, je suis enragé !
Don Guritan.
Moi, je suis enragé !J’ai fait douze cents lieues !
Don César.
Moi, deux mille ! j’ai vu des femmes jaunes, bleues,
Noires, vertes. J’ai vu des lieux du ciel bénis,
Alger, la ville heureuse, l’aimable Tunis,
Où l’on voit, tant ces Turcs ont des façons accortes,
Force gens empaillés accrochés sur les portes.
Don Guritan.
On m’a joué, monsieur !
Don César.
On m’a joué, monsieur !Et moi, l’on m’a vendu !
Don Guritan.
L’on m’a presque exilé !
Don César.
L’on m’a presque exilé !L’on m’a presque pendu !
Don Guritan.
On m’envoie à Neubourg, d’une manière adroite,
Porter ces quatre mots écrits dans une boîte :
« Gardez le plus longtemps possible ce vieux fou ! »
Don César, éclatant de rire.
Parfait ! qui donc cela ?
Don Guritan.
Parfait ! qui donc cela ?Mais je tordrai le cou
À César De Bazan !
Don César, gravement.
À César De Bazan !Ah !
Don Guritan.
À César De Bazan ! Ah !Pour comble d’audace,
Tout à l’heure il m’envoie un laquais à sa place.
Pour l’excuser, dit-il ! Un dresseur de buffet !
Je n’ai point voulu voir le valet. Je l’ai fait
Chez moi mettre en prison, et je viens chez le maître.
Ce César de Bazan ! cet impudent ! ce traître !
Voyons, que je le tue ! Où donc est-il ?
Don César, toujours avec gravité.
Voyons, que je le tue ! Où donc est-il ?C’est moi.
Don Guritan.
Vous ! — raillez-vous, monsieur ?
Don César.
Vous ! — raillez-vous, monsieur ?Je suis don César.
Don Guritan.
Vous ! — raillez-vous, monsieur ? Je suis don César.Quoi !
Encor !
Don César.
Encor !Sans doute, encor !
Don Guritan.
Encor ! Sans doute, encor !Mon cher, quittez ce rôle.
Vous m’ennuyez beaucoup si vous vous croyez drôle.