La Cathédrale (page 2)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et tout autour, un cirque s’ouvrait de montagnes sans fin, couvrant le ciel, se superposant, les unes sur les autres, barrant le passage des nuées, arrêtant la marche en avant du ciel.

Les unes figuraient assez bien, avec leurs crêtes rugueuses et grises, des tas géants de coquilles d’huîtres ; d’autres, dont les cimes bouillonnaient comme des pyramides grillées de coke, verdoyaient jusqu’à mi-corps. Elles étaient hérissées de forêts de sapins qui débordaient sur l’abîme et elles étaient aussi écartelées de croix blanches par des routes, parsemées, çà et là, de joujoux de Nuremberg, de villages à toits rouges, de bergeries prêtes à piquer une tête, en bas, tenant on ne sait comment en équilibre, jetées à la débandade sur des morceaux de tapis verts collés aux flancs des rampes ; et d’autres se dressaient encore, pareilles à de gigantesques meules calcinées, à des cratères mal éteints, couvant encore des incendies, fumant les grands nuages qui semblaient, en fuyant, s’échapper de leurs pointes.

Le paysage était sinistre ; l’on éprouvait un extraordinaire malaise à le contempler, peut-être parce qu’il déroutait cette idée de l’infini qui est en nous. Le firmament n’était plus qu’un accessoire relégué, tel qu’un rebut, sur le sommet délaissé des monts et l’abîme devenait tout. Il diminuait, il rapetissait le ciel, substituant aux splendeurs des espaces éternels la magnificence de ses gouffres.

Et en effet, l’œil se détournait, déçu, de ce ciel qui avait perdu l’illimité de ses profondeurs, l’immensurable de ses étendues, car les montagnes paraissaient l’atteindre, pénétrer en lui et le porter ; elles l’émiettaient, en le sciant avec les dents ébréchées de leurs faîtes, ne laissaient, en tout cas, passer que des pans lésinés d’azur, que des lambeaux de nues.

Involontairement le regard était attiré par les précipices et alors la tête vacillait à scruter ces trous démesurés de nuit. Ainsi déplacée, enlevée d’en haut et reportée en bas, cette immensité était horrible !

Le Drac, avait dit l’abbé, est un des plus redoutables torrents qui soient en France ; actuellement, il se montre placide, presque tari, mais vienne la saison des ouragans et des neiges, il se réveille, pétille ainsi qu’une coulée d’argent, siffle et s’agite, écume et bondit, engloutit d’un coup les hameaux et les digues.

Il est hideux, pensait Durtal ; cette rivière de bile doit charrier des fièvres ; elle est maléficiée, pourrie, avec ses plaques savonneuses, ses teintes métalliques, ses fragments d’arc-en-ciel, échoués dans des boues.

Durtal revivait maintenant tous ces détails, revoyait devant lui le Drac et La Salette, en fermant les yeux. Ah ! fit-il, on peut les vanter les pèlerins qui s’aventurent dans ces régions désolées et vont prier sur le lieu même de l’apparition, car, une fois arrivés, on les bloque sur un plateau pas plus grand que la place Saint-Sulpice et bordé, d’un côté, par une église de marbre brut, enduite avec les ciments couleur de moutarde du Valbonnais, de l’autre par un cimetière. En fait d’horizons, des cônes secs et cendrés, de même que des pierres ponces ou couverts d’herbes rases ; plus haut encore, les blocs vitrifiés des glaces, les neiges éternelles ; devant soi, pour marcher, du gazon épilé avec des nappes de teigne en sable ; il suffisait, pour résumer le paysage, d’une phrase : c’était la pelade de la nature, la lèpre des sites !

Et au point de vue de l’art, sur cette minuscule promenade, près de la source captée par des tuyaux à robinets, s’érigent à trois places différentes des statues de bronze. Une Vierge accoutrée de vêtements ridicules, coiffée d’une sorte de moule de pâtisserie, d’un bonnet de Mohicane, pleure, à genoux la tête entre ses mains. Puis la même femme, debout, les mains ecclésiastiquement ramenées dans ses manches, regarde les deux enfants auxquels elle s’adresse, Maximin frisé tel qu’un caniche et tournant entre ses doigts un chapeau en forme de tourte, Mélanie engoncée dans un bonnet à ruches et accompagnée d’un toutou de presse-papier, en bronze ; enfin la même personne encore, seule, se dressant sur la pointe des pieds, lève, en une allure de mélodrame, les yeux au ciel.

Jamais cet effroyable appétit de laideur qui déshonore maintenant l’Eglise ne s’était plus résolument affirmé que dans cet endroit ; et si, devant l’obsédante avanie de ces indignes groupes inventés par un sieur Barrême d’Angers et fondus dans les usines à locomotives du Creusot, l’âme pouvait gémir, le corps souffrait, lui aussi, sur ce plateau, dans cet étouffement de masses qui lui barraient la vue.

Et c’était pourtant là que des milliers de malades s’étaient fait hisser et affrontaient ce terrible climat où, l’été, le soleil vous calcine, alors qu’à deux pas, à l’ombre de l’église, on gèle.

Le premier et le plus grand des miracles accomplis à La Salette avait consisté à faire envahir par des foules cette zone escarpée des Alpes ; car tout était réuni pour les en écarter !

Et elles y sont venues, pendant des années, tant que Lourdes ne les a pas accaparées, car c’est à partir de la nouvelle apparition de la Vierge que date la déchéance de ces lieux.

Douze ans, en effet, après l’événement de La Salette, la Vierge se montra, non plus dans le Dauphiné, cette fois, mais dans le fond de la Gascogne. Après la Mère des larmes, après Notre-Dame des Sept-Douleurs, c’est la Madone des sourires, Notre-Dame de l’Immaculée Conception, la Tenancière des glorieuses Joies, qui se présente ; et, là aussi, Elle révèle à une bergère l’existence d’une source qui guérit les maux.

Et c’est ici que l’effarement commence. L’on peut dire que Lourdes est tout l’opposé de La Salette : le panorama y est magnifique, les parages s’éploient dans des verdures, les monts apprivoisés aisément s’abordent ; partout, des allées d’ombre, de grands arbres, des eaux vives, des pentes douces, des chemins larges et sans danger, accessibles à tous ; au lieu d’un désert, une ville où toutes les ressources nécessaires aux malades sont ménagées. On atteint Lourdes sans s’aventurer dans des garennes d’insectes, sans subir des nuits d’auberge dans les campagnes, sans supporter des journées de cahots dans des pataches, sans grimper le long des précipices ; l’on est arrivé à destination, dès que l’on est descendu du train.

Cette ville est donc admirablement choisie pour amener les foules et il ne semblait pas dès lors nécessaire que la Providence intervînt si puissamment pour les y attirer.

Et Dieu qui imposa La Salette, sans recourir aux voies de la publicité mondaine, change de tactique ; et avec Lourdes, la réclame entre en scène.

C’est bien cela qui confond ; Jésus se résignant à employer les misérables artifices du commerce humain, acceptant les rebutants stratagèmes dont nous usons, pour lancer un produit ou une affaire !

Et l’on se demande si ce n’est point la leçon d’humilité la plus dure qui ait été donnée à l’homme et aussi le plus véhément reproche qui ait été jeté à l’immondice américaine de nos temps… Dieu réduit à s’abaisser, une fois de plus, jusqu’à nous, à parler notre langue, à se servir de nos propres inventions, pour se faire écouter, pour se faire obéir, Dieu n’essayant même plus de nous faire comprendre par Lui-même ses desseins, de nous exhausser jusqu’à Lui !

En effet, la façon dont le Sauveur s’y prend pour divulguer les grâces réservées à Lourdes est stupéfiante.

Afin de les épandre, il ne se borne plus à faire célébrer ses miracles par une propagande toute orale ; non, on croirait que, pour Lui, Lourdes est plus difficile à magnifier que La Salette — et Il en vient aussitôt aux grands moyens. Il suscite un homme dont le livre traduit dans toutes les langues porte dans les contrées les plus lointaines la nouvelle de l’apparition et certifie la véracité des cures opérées à Lourdes.

Pour que cette œuvre soulevât les masses, il fallait que l’écrivain désigné pour cette besogne fût un arrangeur habile et aussi un homme qui n’eût aucun style personnel, aucune idée neuve. Il fallait un homme qui fût sans talent, en un mot ; et cela se conçoit, puisqu’au point de vue de la compréhension de l’art, le public catholique est encore à cent pieds au-dessous du public profane. Et Notre-Seigneur fit bien les choses ; il choisit Henri Lasserre.

En conséquence le coup de mine voulu éclata, ouvrant les âmes, précipitant les multitudes sur le chemin de Lourdes.

Puis les années s’écoulent ; la renommée du sanctuaire est acquise ; d’incontestables guérisons effectuées par des voies surnaturelles et constatées par une clinique dont on ne peut suspecter, ni la bonne foi, ni la science, s’y produisent. Lourdes bat son plein ; et, peu à peu, cependant, à la longue, bien que les pèlerinages ne cessent d’y affluer, le bruit déterminé autour de la grotte diminue. Il s’affaiblit, sinon dans le monde religieux, au moins dans le monde plus considérable des indifférents ou des incertains qu’il s’agit de convaincre. Et Notre-Seigneur pense qu’il est bon de ramener l’attention sur les bienfaits que répartit sa Mère.

Lasserre n’était plus l’instrument qui pouvait rajeunir la vogue mal épuisée de Lourdes. Le public était saturé de son livre ; il l’avait absorbé sous tous les excipients, sous toutes les formes ; le but était rempli ; l’indispensable outil que fut ce greffier des miracles devait être mis au rancart.

Il fallait maintenant un livre qui différât complètement du sien, un livre qui pût agir sur cet immense public que sa prose de sacristain ne pouvait atteindre. Il fallait que Lourdes pénétrât dans des couches moins malléables et plus denses, dans un public moins plat et plus difficile à contenter. Il était donc nécessaire que le nouveau volume fût écrit par un homme de talent mais dont le style ne fût pas encore assez aérien pour effarer les gens. Et il était avantageux aussi que cet écrivain fût très connu et que ses formidables tirages pussent contrebalancer ceux de Lasserre.

Or, il n’y en avait qu’un dans toute la littérature qui pût remplir ces impérieuses conditions : Emile Zola. L’on en chercherait vainement un autre. Lui seul était apte, avec sa large encolure, ses ventes énormes, sa puissante réclame, à relancer Lourdes.

Peu importait dès lors qu’il niât le surnaturel et s’efforçât d’expliquer, par les plus indigentes des suppositions, d’inexplicables cures ; peu importait qu’il pétrît l’engrais médical des Charcot pour en bétonner sa pauvre thèse ; le tout était que de retentissants débats s’engageassent autour de son œuvre dont plus de cent cinquante mille exemplaires allaient proclamer dans tous les pays le nom de Lourdes.

Puis, le désarroi même de ses arguments, la détresse de son "souffle guérisseur des foules", inventé contrairement à toutes les données de cette science positive dont il se targuait, afin d’essayer de faire comprendre ces extraordinaires guérisons qu’il avait vues et dont il n’osait démentir, ni la réalité, ni la fréquence, n’étaient-ils pas excellents pour persuader les gens sans parti pris, les gens de bonne foi, de l’authenticité des prodiges qui s’opèrent, chaque année, à Lourdes ?

L’aveu confessé de ces actes inouïs suffisait à transmettre une impulsion nouvelle aux masses. Il convient de noter aussi que le livre n’affichait aucune hostilité contre la Vierge dont il ne parlait qu’en termes respectueux, en somme ; n’est-il pas, dès lors, permis de croire que l’esclandre soulevée par cet ouvrage fut profitable ?

Tous les livres