La Cathédrale
Joris-Karl Huysmans La Cathédrale Plon-Nourrit, 1915 (p. 3-488).
Domine, dilexi decorem domus tuæ et locum habitationis gloriæ tuæ.
À Chartres, au sortir de cette petite place que balaye, par tous les temps, le vent hargneux des plaines, une bouffée de cave très douce, alanguie par une senteur molle et presque étouffée d’huile, vous souffle au visage lorsqu’on pénètre dans les solennelles ténèbres de la forêt tiède.
Durtal le connaissait ce moment délicieux où l’on reprend haleine, encore abasourdi par ce brusque passage d’une bise cinglante à une caresse veloutée d’air. Tous les matins, à cinq heures, il quittait son logis et pour atteindre les dessous de l’étrange bois, il devait traverser cette place ; et toujours les mêmes gens paraissaient au débouché des mêmes rues ; des religieuses courbant la tête, penchées toutes en avant, la coiffe retroussée, battant de l’aile, le vent s’engouffrant dans les jupes tenues à grand’peine ; puis repliées en deux, des femmes ratatinées dans leurs vêtements, les serrant contre elles, s’avançaient, le dos incliné, fouettées par les rafales.
Jamais, il n’avait encore vu, à cette heure, une qui se tînt d’aplomb et marchât, sans tendre le cou et baisser le front ; et toutes ces femmes disséminées finissaient par se réunir en deux files, l’une tournant à gauche et disparaissant sous un porche éclairé, ouvert en contre-bas sur la place ; l’autre, cheminant, droit en face d’elles, s’enfonçant dans la nuit d’un invisible mur.
Et fermant la marche, quelques ecclésiastiques en retard se hâtaient, saisissant d’une main leurs robes qui s’enflaient comme des ballons, comprimant de l’autre leurs chapeaux, s’interrompant pour rattraper le bréviaire qui glissait sous le bras, s’effaçant la figure, la rentrant dans la poitrine, s’élançant, la nuque première, pour fendre la bise, les oreilles rouges, les yeux aveuglés par les larmes, s’accrochant désespérément, lorsqu’il pleuvait, à des parapluies qui houlaient au-dessus d’eux, menaçaient de les enlever, les secouaient dans tous les sens.
Ce matin-là, la traversée avait été plus que de coutume pénible ; les bourrasques qui parcourent, sans que rien les puisse arrêter, la Beauce, hurlaient sans interruption, depuis des heures ; il avait plu et l’on clapotait dans des mares ; l’on voyait à peine devant soi et Durtal avait cru qu’il ne parviendrait jamais à franchir la masse brouillée du mur qui barrait la place, en poussant une porte derrière laquelle s’ouvrait cette bizarre forêt qui fleurait la veilleuse et la tombe, à l’abri du vent.
Il eut un soupir de satisfaction et suivit l’immense allée qui filait dans les ténèbres. Bien qu’il connût la route, il s’avançait avec précaution, dans cette avenue que bordaient d’énormes arbres dont les cimes se perdaient dans l’ombre. L’on pouvait se croire dans une serre coiffée d’un dôme de verre noir, car l’on marchait sur des dalles et nul ciel n’apparaissait et nulle brise ne passait au-dessus de vous. Les quelques étoiles mêmes dont les lueurs clignaient au loin, n’appartenaient à aucun firmament, car elles tremblotaient presque au ras des pavés, s’allumaient sur la terre, en somme.
L’on n’entendait, dans cette obscurité, que des bruits légers de pas ; l’on n’apercevait que des ombres silencieuses, modelées ainsi que sur un fond de crépuscule avec des lignes plus foncées de nuit.
Et Durtal finissait par aboutir à une autre grande avenue coupant l’allée qu’il avait quittée. Là, il trouvait un banc accoté contre le tronc d’un arbre et il s’y appuyait, attendant que la Mère s’éveillât, que les douces audiences interrompues depuis la veille, par la chute du jour, reprissent.
Il songeait à la Vierge dont les vigilantes attentions l’avaient tant de fois préservé des risques imprévus, des faciles faux-pas, des amples chutes. N’était-elle pas le Puits de la Bonté sans fond, la Collatrice des dons de la bonne Patience, la Tourière des cœurs secs et clos ; n’était-elle pas surtout l’active et la benoîte Mère ?
Toujours penchée sur le grabat des âmes, Elle lavait les plaies, pansait les blessures, réconfortait les défaillantes langueurs des conversions. Par delà les âges, Elle demeurait l’éternelle orante et l’éternelle suppliée ; miséricordieuse et reconnaissante, à la fois ; miséricordieuse pour ces infortunes qu’Elle allégeait et reconnaissante envers elles. Elle était en effet l’obligée de nos fautes, car sans le péché de l’homme, Jésus ne serait point né sous l’aspect peccamineux de notre ressemblance et Elle n’aurait pu dès lors être la génitrice immaculée d’un Dieu. Notre malheur avait donc été la cause initiale de ses joies et c’était, à coup sûr, le plus déconcertant des mystères que ce Bien suprême issu de l’intempérance même du Mal, que ce lien touchant et surérogatoire néanmoins qui nous nouait à Elle, car sa gratitude pouvait paraître superflue puisque son inépuisable miséricorde suffisait pour l’attacher à jamais à nous.
Dès lors, par une humilité prodigieuse, Elle s’était mise à la portée des foules ; à différentes époques, Elle avait surgi dans les lieux les plus divers, tantôt sortant ainsi que de sous terre, tantôt rasant les gouffres, descendant sur des pics désolés de monts, traînant après elle des multitudes, opérant des cures ; puis, comme lasse de promener ces adorations, il semblait qu’Elle eût voulu les fixer à une seule place et Elle avait presque déserté ses anciens douaires, au profit de Lourdes.
Au XIXe siècle, cette ville avait été la seconde étape de son passage en France. Sa première visite avait été pour La Salette.
Il y avait des années de cela… Le 19 septembre de l’an 1846, la Vierge s’était montrée à deux enfants sur une montagne, un samedi, le jour qui lui était consacré et qui était, cette année, un jour de pénitence, à cause des Quatre-Temps. Par une nouvelle coïncidence, ce samedi précédait la fête de Notre-Dame des Sept-Douleurs, dont on commençait les premières vêpres, lorsque Marie émergea d’une coque de lumière au-dessus du sol.
Et Elle apparut telle que la Madone des Pleurs dans ce paysage désert, sur ces rocs têtus, sur ces monts tristes. Elle avait, en sanglotant, proféré des reproches et des menaces, et une fontaine qui ne jaillissait, de mémoire d’homme, qu’à la fonte des neiges, avait coulé sans interruption depuis.
Le retentissement de cet acte fut immense ; des multitudes éperdues grimpèrent par d’effrayants sentiers jusqu’à ces régions si élevées que les arbres ne poussaient plus. On convoya, Dieu sait comme, au-dessus des gouffres, des caravanes d’infirmes et de moribonds qui burent de cette eau et les membres estropiés se redressèrent et les tumeurs fondirent au chant des psaumes.
Puis, peu à peu, lentement, après les obscurs débats d’un odieux procès, la vogue de La Salette décrut ; les pèlerinages s’espacèrent ; les miracles s’affirmèrent de plus en plus rares. Il sembla que la Vierge fût partie, qu’Elle se désintéressât de cette source de pitié, de ces monts.
À l’heure actuelle, ce ne sont plus guère que des gens du Dauphiné, que des touristes égarés dans les Alpes ; que des malades venus pour se soigner aux sources minérales voisines de la Mothe, qui font l’ascension de La Salette ; les conversions, les grâces spirituelles y abondent encore, mais les guérisons corporelles y sont à peu près nulles.
En somme, se dit Durtal, l’apparition de La Salette est devenue célèbre, sans que l’on ait jamais su comment, au juste. On peut se l’imaginer, du moins, ainsi : la rumeur, d’abord localisée dans le village de Corps, situé au bas de la montagne, pénètre dans tout le département, gagne les provinces des alentours, s’infiltre de là par toute la France, s’écoule par les frontières, s’épand dans l’Europe, finit par franchir les mers, par aborder le Nouveau Monde qui s’ébranle à son tour et se rend, lui aussi, dans ce désert pour acclamer la Vierge.
Et les conditions imposées à ces pèlerinages étaient telles, qu’elles eussent dû décourager les volontés les plus tenaces. Avant d’atteindre l’hôtellerie perchée près de l’église, il faut, pendant des heures, subir les roulements paresseux des trains, endurer des changements répétés de lignes, supporter des journées de diligences, dormir la nuit dans les haras de puces des auberges ; et, après que l’on s’est râpé le dos sur le peigne à carder d’invraisemblables lits, il faut encore, dès l’aube, commencer de folles ascensions, à pied ou à dos de mulets, dans des chemins en zigzag, au-dessus d’abîmes ; enfin, une fois arrivé, il n’y a plus ni sapins, ni hêtres, ni prairies, ni torrents ; il n’y a plus rien, sinon la solitude absolue, le silence que ne troublent même point les cris des oiseaux, car, à cette hauteur, les oiseaux ne viennent plus !
Quel paysage ! ruminait Durtal, évoquant le souvenir d’un voyage qu’il avait fait depuis son retour de la Trappe avec l’abbé Gévresin et sa gouvernante. Il se rappelait l’effroi du site qu’il avait traversé entre Saint-Georges de Commiers et La Mure, son effarement en wagon lorsque le train passait lentement au-dessus des gouffres.
En bas, c’était la nuit descendant en spirales dans d’immenses puits ; en haut, c’étaient, à perte de vue, des groupes de montagnes escaladant le ciel.
Le train montait, en soufflant, tournant sur lui-même tel qu’une toupie, descendait dans des tunnels, s’engouffrait sous la terre, paraissait refouler devant lui le jour, puis il sortait dans un hallali de lumière, revenait sur ses pas, se dérobait dans un nouveau trou, puis ressortait encore dans un bruit strident de sifflets et un fracas assourdissant de roues, et courait sur des lacets taillés en pleine roche, sur le flanc des monts.
Et subitement, les pics s’étaient écartés, une énorme éclaircie avait inondé le train de lueurs ; le paysage avait surgi, terrible, de toutes parts.
Le Drac ! s’était écrié l’abbé Gévresin, montrant, au fond du précipice, un serpent liquide qui rampait et se tordait, colossal, entre des rocs, ainsi qu’entre les crocs d’un gouffre.
Par instants en effet ce reptile se redressait, se jetait sur des quartiers de rochers qui le mordaient au passage, et, comme empoisonnées par ce coup de dents, les eaux changeaient ; elles perdaient leur couleur d’acier, blanchissaient, en moussant, se muaient en un bain de son ; puis le Drac accélérait sa fuite, se ruait dans l’ombre des gorges, s’attardait, au soleil, sur des lits de graviers et s’y vautrait ; il rassemblait encore ses rigoles dispersées ; reprenait sa course, s’écaillait de pellicules semblables à la crème irisée du plomb qui bout ; et plus loin il déroulait ses anneaux et disparaissait, en pelant, laissant après lui sur le sol un épiderme blanc et grénelé de cailloux, une peau de sable sec.
Penché à la portière du wagon, Durtal plongeait directement dans l’abîme ; sur cette ligne étroite, à une seule voie, le train longeait, d’un côté, les quartiers accumulés de pierre et, de l’autre, le vide. Seigneur ! si l’on déraillait ! Quelle capilotade ! se disait-il.
Et ce qui était non moins atterrant que la monstrueuse profondeur de ces gouffres, c’était, lorsqu’on relevait la tête, la vue de l’assaut furieux, exaspéré, des pics. On était positivement, dans cette voiture, entre le ciel et la terre, et le sol sur lequel on roulait demeurait invisible, occupé qu’il était, dans toute sa largeur, par les parois du train.
On filait, suspendu en l’air, à des hauteurs vertigineuses, sur d’interminables balcons, sans balustrades ; et au-dessous, les falaises dévalaient en avalanche, tombaient abruptes, nues, sans une végétation, sans un arbre ; par endroits, elles paraissaient fendues à coups de haches dans d’immenses amas de bois pétrifié ; par d’autres, coupées dans des blocs exfoliés d’ardoises.