La Cathédrale (page 3)
En résumé, l’on peut soutenir que Lasserre et Zola furent deux instruments utiles ; l’un, sans talent et ayant par cela même remué les couches les plus profondes des mômiers ; l’autre, au contraire, s’étant fait lire par un public plus intelligent et plus lettré, à cause de ses magnifiques pages où se déroulent les multitudes en flammes des processions, où exulte, dans un ouragan de douleurs, la foi triomphale des trains blancs !
Ah ! Elle y tient à son Lourdes, Elle le choie, la Vierge ! Elle semble y avoir concentré toutes ses forces, toutes ses grâces ; ses autres sanctuaires achèvent de mourir pour que celui-là vive.
Pourquoi surtout avoir créé La Salette et l’avoir, en quelque sorte, sacrifiée après ?
— Qu’Elle y soit venue, cela se comprend, se répondait Durtal ; la Vierge est plus honorée encore dans le Dauphiné que dans les autres provinces ; les chapelles dédiées à sa Personne foisonnent dans ces régions qu’Elle a peut-être voulu récompenser de leur zèle par sa présence.
D’autre part, Elle y est spécialement apparue dans un but précis, nettement déterminé, celui de prêcher aux hommes et surtout aux prêtres, la pénitence. Elle a entériné par des miracles la véracité de la mission confiée à Mélanie ; puis, une fois cette mission remplie, Elle a pu se désintéresser de ces lieux où Elle n’avait sans doute jamais eu l’intention de demeurer.
Au fond, reprit-il, après un silence de pensée, ne peut-on admettre un fait encore plus simple, celui-ci :
Marie a daigné se manifester sous des aspects différents, afin de satisfaire aux goûts, aux exigences d’âme de chacun de nous. A La Salette où Elle s’est révélée dans un paysage navré, tout en larmes, Elle s’est attestée sans doute pour quelques uns, plus particulièrement sans doute pour ces âmes éprises de la douleur, pour les âmes mystiques aimant à revivre les souffrances de la Passion, à suivre, dans son déchirant chemin de croix, la Mère. Là, Elle est moins attirante pour le vulgaire qui n’aime ni la tristesse, ni les pleurs ; ajoutons qu’il aime moins encore les reproches et les menaces. A cause même de son attitude et de son langage, la Vierge de La Salette ne pouvait devenir populaire tandis que celle de Lourdes, qui vint, en souriant, et ne prophétisa point de catastrophes, était aisément accessible aux espoirs et aux joies des foules.
Elle était, en résumé, dans ce sanctuaire, la Vierge pour tout le monde, non plus la Vierge pour les mystiques et pour les artistes, la Vierge pour les quelques uns, de La Salette.
Quel mystère que cette intervention directe de la Mère du Christ ici-bas ! songeait Durtal.
Et il reprit : En y réfléchissant, l’on s’aperçoit encore que l’on peut diviser en deux groupes bien distincts les églises qu’Elle a fondées.
L’un, où elle se présente à certaines gens, où l’eau jaillit, où des cures corporelles sont produites : La Salette, Lourdes.
L’autre, où Elle n’a pas été contemplée par des êtres humains, ou alors ses apparitions remontent à des temps immémoriaux, à des siècles oubliés, à des âges morts. Dans ces chapelles-là, la prière seule est en jeu et Marie les exauce, sans l’aide d’aucune source ; Elle y départit même plus de guérisons morales que de guérisons matérielles : Notre-Dame de Fourvières à Lyon, Notre-Dame de Sous-Terre à Chartres, Notre-Dame des Victoires à Paris, pour en citer trois.
Pourquoi ces différences ? nul ne le comprend et nul, sans doute, ne le saura jamais. Tout au plus, pourrait-on penser que, prenant en pitié l’éternel émoi de nos pauvres âmes si lasses de prier sans jamais rien voir, Elle a voulu raffermir notre foi et aider au recrutement des ouailles, en se montrant.
Dans cet inconnu, poursuivit Durtal, est-il au moins possible de découvrir de vagues repères, de timides règles ?
En sondant ces ténèbres, on peut apercevoir deux points lumineux, se répondit-il.
Celui-ci d’abord. Elle ne s’exhibe qu’aux pauvres et aux humbles ; Elle s’adresse surtout aux simples qui continuent, en quelque sorte, le métier primitif, la fonction biblique des patriarches ; Elle se décèle surtout aux enfants de la campagne, aux bergers, aux filles qui gardent les troupeaux. A La Salette comme à Lourdes, ce sont de jeunes pâtres qu’Elle choisit pour ses confidents ; et cela s’explique, car en agissant ainsi, Elle confirme les volontés connues du Fils ; ce furent en effet des bergers qui regardèrent les premiers, dans la crèche de Bethléem, l’enfant Jésus ; ce fut aussi parmi les gens de la plus basse extraction que le Christ prit ses apôtres.
Et cette eau qui sert de véhicule aux guérisons n’a-t-elle pas été préfigurée dans les Livres saints, dans l’Ancien Testament par le Jourdain qui délivre Naaman de la lèpre ; dans le Nouveau, par la piscine probatique que remue un Ange ?
Cette autre loi paraît aussi probable. La Vierge respecte, autant que possible, le tempérament, la complexion personnelle de l’être qu’Elle aborde. Elle se met à la portée de son intelligence, s’incarne sous la seule forme matérielle qu’il puisse comprendre. Elle se manifeste sous la pauvre image que ces humbles aiment ; elle accepte les robes blanches et bleues, les couronnes et les guirlandes de roses, les bijoux et les chapelets, les affutiaux de première communion, les plus laids atours.
Il n’y a pas d’exemples, en somme, que les bergères qui la virent l’aient autrement décrite que sous l’apparence d’une « Belle Dame », autrement que sous les traits d’une Vierge d’autel de village, d’une Madone du quartier Saint-Sulpice, d’une Reine de coin de rue.
Ces deux règles sont à peu près générales, se disait Durtal. Quant au Fils il ne semble plus qu’Il veuille se divulguer maintenant sous l’aspect humain aux masses. Depuis son apparition à la Bienheureuse Marie-Marguerite dont Il usa comme d’un truchement, pour parler aux peuples, Il s’efface, cède la place à sa Mère.
Il est vrai que Lui se réserve d’habiter les celliers intimes, les domaines secrets, les châteaux de l’âme, ainsi que les nomme sainte Térèse ; mais sa présence est intérieure et ses propos sont internes, inaccessibles, la plupart du temps, à la voie des sens.
Durtal se tut, secouant la tête, s’avouant l’inanité de ces réflexions, l’impuissance de la raison humaine à explorer les inintelligibles desseins du Tout-Puissant ; et il pensait de nouveau à ce voyage dans le Dauphiné dont le souvenir le hantait.
Ah ! tout de même, se dit-il, ces chaînes des Hautes Alpes, ces montagnes de La Salette, cette grande hôtellerie blanche, cette église badigeonnée de ciment merdoie et vaguement byzantine et vaguement romane, et cette petite cellule, avec son Christ de plâtre cloué sur une croix de bois noir, cette minuscule chambre, peinte au lait de chaux et si exiguë qu’on n’y pouvait faire deux pas, dans aucun sens, comme elles étaient imprégnées d’Elle !
Sûrement Elle y revenait, malgré son apparent abandon, pour assister les hôtes. On la présumait si près de soi, si attentive et si dolente, le soir, quand on était seul en face d’une bougie, que l’âme éclatait de même qu’une cosse, projetant les semences de ses péchés, les graines de ses fautes ; et le repentir si lent à se décider, si douteux parfois devenait si despotique, si certain, qu’étouffé par les larmes on tombait à genoux, devant le lit, et que l’on s’enfouissait, en sanglotant, la tête dans les draps.
Et c’étaient des soirées mortellement tristes et pourtant si douces ! l’on se ravageait, l’on se décortiquait les fibres de l’âme, mais ne sentait-on pas la Vierge, à ses côtés, si pitoyable, si maternelle, qu’après la crise, Elle prenait cette âme toute en sang, dans ses bras et la berçait, ainsi qu’une enfant malade, pour l’endormir.
Puis, pendant le jour, l’église était un refuge contre cette folie du vertige qui s’abattait sur vous ; l’œil égaré par tous ces précipices qu’il rencontrait, affolé par la vue de ces nuages qui se formaient soudain au-dessous de lui et fumaient en de blancs flocons sur le flanc des rocs, se rassérénait, à l’abri, entre ces murs.
Enfin, pour compenser l’horreur du paysage et des statues, pour atténuer même le comique des serviteurs de l’hôtel qui avaient des barbes de sapeurs et des vêtements d’enfants, les képis, les blouses grises à ceinturons, les culottes en tôle noire des élèves de l’institution Saint-Nicolas, à Paris, des âmes extraordinaires, des âmes divinement simples s’éployaient là.
Et Durtal se remémorait l’admirable spectacle auquel il avait assisté, un matin.
Il était assis sur le plateau, à l’ombre glacée de l’église, regardant le cimetière devant lui et la houle immobile des monts. Tout au loin, dans le ciel, des grains coulaient, un à un, sur le liseré d’un chemin qui côtoyait des gouffres. Et, peu à peu, ces grains, d’abord sombres, s’éclairaient de tons voyants de robes, se précisaient en des clochettes de couleur surmontées d’une boule blanche, finissaient par se muer en une file de paysannes coiffées de bonnets blancs.
Après s’être signées devant le cimetière, elles étaient allées boire un gobelet d’eau à la fontaine puis avaient fait volte-face et Durtal, qui les dévisagea, vit ceci :