La Cathédrale (page 23)
Il arrive, plein d’illusions, rêvant aux conquêtes d’un apostolat, si désireux de se dévouer ! — et il s’affaisse dans le silence et le vide. Si encore on le persécutait, il se sentirait vivre ; mais on l’accueille par un sourire et non par une injure, ce qui est pis ; et promptement il se rend compte de l’inanité de ses démarches, du néant de ses efforts et il se décourage !
Ici, le clergé est, on peut le dire, excellent ; composé de Saints prêtres, mais presque tous végètent, engourdis par l’inaction ; ils ne lisent, ni ne travaillent, s’ankylosent, se meurent d’ennui dans cette province.
— Pas vous ! s’exclama, en riant, Durtal ; car vous avez de l’ouvrage ; ne m’avez-vous pas raconté que vous cultiviez plus spécialement les âmes des belles dames qui daignent s’intéresser encore à Notre-Seigneur, dans cette ville ?
— Vous avez la plaisanterie féroce, riposta l’abbé. Croyez bien que si j’avais des servantes et des filles du peuple à gérer, je ne me plaindrais pas, car il y a des qualités et des vertus, il y a du ressort dans les âmes simples, mais dans la petite bourgeoisie et le monde riche ! — vous ne pouvez vous imaginer ce que sont ces femmes. Du moment qu’elles assistent à la messe, le dimanche et font leurs Pâques, elles pensent que tout leur est permis ; et, dès lors, leur sérieuse préoccupation est moins d’offenser le Christ que de le désarmer par de basses ruses. Elles médisent, lèsent grièvement le prochain, lui refusent toute pitié et toute aide et elles s’en excusent ainsi que de fautes sans conséquence ; mais manger gras, un vendredi ! c’est autre chose ; elles sont convaincues que le péché qui ne se remet point est celui-là. Pour elles, le Saint-Esprit, c’est le ventre ; en conséquence, il s’agit de biaiser, de louvoyer autour de ce péché, de ne jamais le commettre, tout en le frôlant et en ne se privant point. Aussi quelle éloquence elles déploient pour me rassurer sur le caractère pénitent de la poule d’eau !
Pendant le carême elles sont toutes possédées par la rage de donner des dîners et elles s’ingénient à servir aux invités un maigre qui en soit, tout en ayant l’air de n’en être pas ; et ce sont d’interminables discussions sur la sarcelle, sur la macreuse, sur les volatiles à sang froid. C’est un zoologiste et non un prêtre qu’elles devraient aller consulter pour ces cas-là !
Quant à la Semaine Sainte, c’est encore une autre antienne ; à l’obsession de la volaille nautique succède le prurit de la charlotte russe. Peut-on, sans blesser Dieu, savourer une charlotte ? Il y a bien des œufs dedans, mais si battus, si mortifiés que ce plat se révèle presque ascétique ; et les explications culinaires débordent, le confessionnal tourne à l’office, le prêtre devient un maître-queux.
Pour ce qui regarde le vice même de la gourmandise, elles s’en reconnaissent à peine coupables. Est-ce vrai, mon cher confrère ?
L’abbé Gévresin approuva d’un signe. Certes, dit-il, ce sont des âmes creuses, et qui plus est, imperméables.
Elles sont bouchées à toute idée généreuse, considèrent les relations qu’elles entretiennent avec le Rédempteur, comme convenables pour leur rang, comme de bon ton ; mais elles ne cherchent nullement à entrer dans son intimité, se bornent, de propos délibéré, à des visites de politesse.
— Les visites que l’on rend, le jour de l’an, au parent âgé ! s’écria Durtal.
— Et, parmi ces pénitentes, reprit l’abbé Plomb, il y a l’affligeante variété de l’épouse du député qui vote mal et répond aux objurgations de sa femme : moi ! mais je suis, au fond, plus chrétien que toi !
Invariablement, à chaque séance, elle recommence l’histoire des vertus privées du mari et déplore la conduite de l’homme public ; et toujours cette narration, qui n’en finit point, aboutit à des éloges qu’elle se décerne, presque à une demande d’excuses qu’elle attend de nous, pour tout le tintouin que lui cause l’Eglise !
— Quand j’étais attaché à Paris à l’une des paroisses de la rive gauche dans laquelle est situé un grand magasin de nouveautés, j’ai fréquenté un singulier genre de femmes. Les jours surtout où ce magasin annonçait des expositions de blanc ou écoulait des soldes, c’était à la sacristie une affluence de dames en toilettes.
Ces femmes-là habitaient de l’autre côté de l’eau ; elles étaient venues, dans le quartier, pour effectuer des achats et, ayant sans doute trouvé les rayons qu’elles parcouraient trop pleins, elles voulaient attendre que la foule qui les emplissait fût partie, pour y choisir plus à l’aise leurs emplettes ; alors, ne sachant plus à quoi s’occuper, elles se réfugiaient dans l’église et, là, le besoin de parler les tenaillant, elles requéraient, pour l’apaiser, le prêtre de garde, bavardaient au confessionnal comme dans un salon, tuaient ainsi le temps.
— Ne pouvant, de même que les hommes, aller au café, elles vont à l’église, dit Durtal.
— A moins, fit Mme Bavoil, qu’elles ne veuillent surtout confier à un ecclésiastique inconnu des fautes qu’il serait pénible d’avouer à leur confesseur.
— Enfin, s’exclama Durtal, voilà un point de vue neuf, l’influence des grands magasins sur le tribunal de la pénitence !
— Mais oui, les églises situées près des débarcadères ont une clientèle spéciale de voyageuses. — C’est là que l’observation que la chère Mme Bavoil vient de faire, se vérifie. — Beaucoup de femmes de province, qui reçoivent à dîner chez elles le curé de leur pays, n’osent lui raconter leurs adultères parce qu’il lui serait trop facile de deviner le nom de l’amant, et que la situation de ce prêtre, vivant dans l’intimité de la maison, serait gênante ; alors elles profitent de leur passage à Paris ou y débarquent sous un prétexte quelconque pour s’ouvrir à un autre abbé qui ne les connaît point. En règle générale, lorsqu’une femme parle de son curé en de mauvais termes, lorsqu’elle débute, au confessionnal, par vous dire qu’il est inintelligent, sans éducation, inapte à comprendre et à guider les âmes, vous pouvez être sûr que l’aveu du péché contre le VIe commandement est proche.
— C’est égal, il en a de l’aplomb, le monde qui vivote autour du bon Dieu ! s’écria Mme Bavoil.
— Ce sont de malheureux êtres qui opèrent une cote mal taillée de leurs devoirs et de leurs vices. Mais laissons cela et vaquons à des choses plus pressantes. Avez-vous apporté, ainsi que vous nous l’avez promis, votre article sur l’Angelico ? Lisez-le.
Durtal tira de sa poche son manuscrit qu’il avait achevé et qu’il devait expédier, le soir même, à Paris.
Il s’assit sur l’un des fauteuils de paille, au milieu de la chambre de l’abbé Gévresin où ils étaient réunis, et commença :
« L’ordonnance de ce tableau évoque l’attitude de ces arbres de Jessé dont les branches, soutenant sur chacun de leurs rameaux une figure humaine, s’évasent et se déploient, s’ouvrant, tels que des lames d’éventails, de chaque côté du trône en haut duquel s’épanouit, sur une tige isolée, la radieuse fleur d’une Vierge.
Dans le « Couronnement de la Vierge » de Fra Angelico, c’est, à droite et à gauche de la touffe séparée où le Christ, assis sous la pierre ciselée d’un dais, dépose la couronne qu’il tient de ses deux mains sur la tête inclinée de sa Mère, tout un espalier d’apôtres, de saints et de patriarches montant, en une ramure dense et serrée, du bas du panneau, finissant par éclater, de chaque côté du cadre, en une extrême floraison d’anges qui se détachent sur le bleu du ciel, avec leurs chefs ensoleillés de nimbes.
À gauche, — au bas du trône, sous le dais de style gothique, prient agenouillés : l’Évêque saint Nicolas de Myre, mitré et étreignant sa crosse à la hampe de laquelle pend, comme un drapeau replié, le manipule ; le roi saint Louis, à la couronne fleurdelysée ; les moines saint Antoine, saint Benoît, saint François, saint Thomas qui montre un livre ouvert sur lequel sont écrits les premiers versets du Te Deum ; saint Dominique un lys à la main, saint Augustin une plume ; puis, en remontant, les apôtres saint Marc, saint Jean, portant leurs évangiles ; saint Barthélemy exhibant le coutelas qui servit à l’écorcher ; saint Pierre, saint André, saint Jean-Baptiste ; puis, en remontant encore, le patriarche Moïse ; — enfin, la théorie pressée des Anges, se découpant sur l’azur du firmament, les têtes ceintes d’une auréole d’or.
À droite, — en bas, vue de dos, à côté d’un moine qui est peut-être saint Bernard, Marie-Madeleine à genoux près d’un vase d’aromates, dans une robe d’un rouge vermillon ; puis derrière elle, sainte Cécile, couronnée de roses ; sainte Claire ou sainte Catherine de Sienne, coiffée d’un béguin bleu semé d’étoiles ; sainte Catherine d’Alexandrie, appuyée sur la roue de son supplice ; sainte Agnès caressant un agneau couché dans ses bras ; sainte Ursule dardant une flèche, d’autres dont les noms sont inconnus ; toutes saintes, faisant vis-à-vis à l’Évêque, au roi, aux religieux, aux fondateurs d’ordres ; puis s’élevant le long des degrés du trône, saint Étienne avec la palme verte des martyrs ; saint Laurent avec son gril ; saint Georges couvert d’une cuirasse et coiffé d’un casque ; saint Pierre le Dominicain, reconnaissable à son crâne fendu ; puis, en s’exhaussant encore, saint Matthieu, saint Philippe, saint Jacques le Majeur, saint Jude, saint Paul, saint Matthias, le roi David ; — enfin, en face des Anges de gauche, un groupe d’Anges dont les faces, cernées de ronds d’or, s’enlèvent sur l’horizon d’un outremer pur.
Malgré les sévices des réparations qu’il endura, ce panneau, gravé et gaufré d’or, resplendit avec la claire fraîcheur de sa peinture au blanc d’œuf.
En son ensemble, il figure un escalier de la vue, si l’on peut dire, un escalier circulaire à double rampe, aux marches d’un bleu magnifique, tapissées d’or.
La première, à gauche, en bas, est simulée par l’azur du manteau de saint Louis, puis d’autres grimpent, feintes par un coin entrevu d’étoffe, par la robe de saint Jean et, plus haut encore, avant que d’atteindre la nappe en lazulis du firmament, par la robe du premier des Anges.
La première, à droite, en bas, par la mante de sainte Cécile, d’autres par le corsage de sainte Agnès, les draperies de saint Étienne, la tunique d’un prophète, plus haut encore, avant que d’arriver à la lisière en lapis du ciel, par la robe du premier des Anges.