La Cathédrale (page 22)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Elle se spiritualisait, se faisait toute âme, toute prière, lorsqu’elle s’élançait vers le Seigneur pour le rejoindre ; légère et gracile, presque impondérable, elle était l’expression la plus magnifique de la beauté qui s’évade de sa gangue terrestre, de la beauté qui se séraphise. Elle était grêle et pâle comme ces Vierges de Roger Van der Weyden qui sont si filiformes, si fluettes, qu’elles s’envoleraient si elles n’étaient en quelque sorte retenues ici-bas par le poids de leurs brocarts et de leurs traînes. C’était la même conception mystique d’un corps fuselé, tout en longueur, et d’une âme ardente qui, ne pouvant se débarrasser complètement de ce corps, tentait de l’épurer, en le réduisant, en l’amenuisant, en le rendant presque fluide.

Elle stupéfiait avec l’essor éperdu de ses voûtes et la folle splendeur de ses vitres. Le temps était couvert et cependant toute une fournaise de pierreries brûlait dans les lames des ogives, dans les sphères embrasées des roses.

Là-haut, dans l’espace, tels que des salamandres, des êtres humains, avec des visages en ignition et des robes en braises vivaient dans un firmament de feu ; mais ces incendies étaient circonscrits, limités par un cadre incombustible de verres plus foncés qui refoulait la joie jeune et claire des flammes, par cette espèce de mélancolie, par cette apparence de côté plus sérieux et plus âgé que dégagent les couleurs sombres. L’hallali des rouges, la sécurité limpide des blancs, l’alleluia répété des jaunes, la gloire virginale des bleus, tout le foyer trépidant des verrières s’éteignait quand il s’approchait de cette bordure teinte avec des rouilles de fer, des roux de sauces, des violets rudes de grès, des verts de bouteille, des bruns d’amadou, des noirs de fuligine, des gris de cendre.

Et, ainsi qu’à Bourges dont la vitrerie est de la même époque, l’influence de l’Orient était visible dans les panneaux de Chartres. Outre que les personnages avaient l’aspect hiératique, la tournure somptueuse et barbare des figures de l’Asie, les cadres, par leur dessin, par l’agencement de leurs tons, évoquaient le souvenir des tapis persans qui avaient certainement fourni des modèles aux peintres, car l’on sait par le « Livre des Métiers » qu’au XIIIe siècle, l’on fabriquait en France, à Paris même, des tapis imités de ceux qui furent amenés du Levant par les Croisés.

Mais, en dehors même des sujets et des cadres, les couleurs de ces tableaux n’étaient, pour ainsi dire, que des foules accessoires, que des servantes destinées à faire valoir une autre couleur, le bleu, un bleu splendide, inouï, de saphir rutilant, extra lucide, un bleu clair et aigu qui étincelait partout, scintillant comme en des verres remués de kaléïdoscope, dans les verrières, dans les rosaces des transepts, dans les fenêtres du porche royal où s’allumait sous des grilles de fer noir, la flamme azurée des soufres.

En somme, avec la teinte de ses pierres et de ses vitres, Notre-Dame de Chartres était une blonde aux yeux bleus. Elle se personnifiait en une sorte de fée pâle, en une Vierge mince et longue, aux grands yeux d’azur ouverts dans les paupières en clarté de ses roses ; Elle était la Mère d’un Christ du Nord, d’un Christ de Primitif des Flandres, trônant dans l’outremer d’un ciel et entourée ainsi que d’un rappel touchant des Croisades, de ces tapis orientaux de verre.

Et ils étaient, ces tapis diaphanes, des bouquets fleurant le santal et le poivre, embaumant les subtiles épices des Rois Mages ; ils étaient une floraison parfumée de nuances cueillie, au prix de tant de sang ! dans les prés de la Palestine, et que l’Occident, qui les rapporta, offrait à la Madone, sous le froid climat de Chartres, en souvenir de ces pays du soleil où Elle vécut et où son Fils voulut naître.

— Où trouver pour notre Mère un plus grandiose écrin, une plus sublime châsse ? dit l’abbé, en désignant, d’un geste, la nef.

Cette exclamation tira Durtal de ses réflexions et il écouta le prêtre qui poursuivit :

— Si, par la largeur de son vaisseau, cette cathédrale est unique, elle n’atteint pas cependant, malgré son altitude prodigieuse, les hauteurs démesurées de Bourges, d’Amiens, de Beauvais surtout, dont la voûte plane à quarante-huit mètres au-dessus du sol. Il est vrai que celle-là voulut tout tenter pour dépasser ses sœurs.

Projetée d’un bond, en l’air, dans les abîmes, elle vacilla et s’abattit. Vous connaissez les parties qui survivent à l’éroulement de cette folle Eglise ?

— Oui, Monsieur l’abbé ; ce sanctuaire et cette abside, étroits, resserrés, avec leurs colonnes qui se touchent et l’éclairage qui s’irise, en bulles de savon, dans des murs tout en verres, vous désemparent et vous étourdissent dès qu’on y entre. On y ressent je ne sais quelle inquiétude, une espèce de mauvaise attente et de trouble ; la vérité c’est qu’elle n’est, ni bien portante, ni saine ; elle ne vit qu’à force d’expédients et d’étais ; elle tâche d’être déliée et ne l’est point ; elle s’étire sans parvenir à se filiser ; elle a, comment dirai-je ? de gros os. Rappelez-vous ses piliers qui sont pareils aux troncs lisses et charnus des hêtres et qui ont aussi l’arête et le coupant des joncs. Quelle différence avec ces cordes de harpe qui sont l’ossature aérienne de Chartres ! — Non, malgré tout, Beauvais est, ainsi que Reims, ainsi que Paris, une cathédrale grasse. Elle n’a pas la maigreur distinguée, l’éternelle adolescence de formes, tout ce côté patricien d’Amiens et surtout de Chartres !

Puis, n’êtes-vous pas frappé, Monsieur l’abbé, de ce permanent emprunt que le génie de l’homme fit à la nature lorsqu’il construisit des Basiliques. Il est presque certain que l’allée des forêts servit de point de départ aux rues mystiques de nos nefs. Voyez aussi les piliers. Je vous citais tout à l’heure ceux de Beauvais qui tiennent du hêtre et du jonc ; souvenez-vous maintenant des colonnes de Laon ; celles-là ont des nœuds tout le long de leurs tiges et elles imitent, à s’y méprendre, les renflements espacés des bambous ; voyez encore la flore murale des chapiteaux et enfin ces clefs de voûte auxquelles aboutissent les longues nervures des arcs. Ici, c’est le règne animal qui paraît avoir inspiré les architectes. Ne dirait-on pas, en effet, d’une fabuleuse araignée dont la clef est le corps et dont les côtes qui rampent sous les voûtes sont les pattes ? l’image est si ressemblante qu’elle s’impose. Mais alors, quelle merveille que cette arachnide géante dont le corps, ciselé tel qu’un bijou et glacé d’or, a sans doute tissé la toile en feu des trois roses !

— Tiens, j’ai omis de vous faire remarquer, dit l’abbé, lorsqu’ils furent sortis de l’église et qu’ils cheminèrent par les rues, le chiffre qui est écrit partout à Chartres. Il est identique à celui de Paray-le-Monial. Ici encore, tout marche par trois. Nous avons trois nefs, trois entrées munies, chacune, de trois portes. Comptez les piliers de la nef, vous en avez deux fois trois, de chaque côté. Les ailes du transept ont également, chacune, trois travées et trois piliers ; les fenêtres sont triples aussi sous le trio des roses. Vous le voyez, elle est imprégnée du souvenir de la Trinité, Notre-Dame !

— Elle est aussi le grand répertoire peint et sculpté du Moyen Age.

— Et elle est encore, de même que les autres Cathédrales gothiques, le recueil le plus complet, le plus certain qui soit du symbolisme, car, en somme, les allégories que nous croyons déchiffrer dans les églises romanes sont souvent apprêtées et douteuses — et cela se conçoit. le Roman est un converti, un païen fait moine. Il n’est pas né catholique, ainsi que le style ogival ; il ne l’est devenu que par le baptême que lui conféra l’Eglise. Le Christianisme l’a découvert dans la basilique romaine et il l’a utilisé, en l’arrangeant ; son origine est donc païenne et dès lors ce n’est qu’en grandissant qu’il a pu apprendre la langue et exprimer la forme de nos emblèmes.

— Mais pourtant, en son ensemble, il représente selon moi un symbole, car il est la figure lapidifiée de l’Ancien Testament, l’image de la contrition et de la crainte.

— Et plus encore, celle de la paix de l’âme, répliqua l’abbé. Croyez-moi, pour bien comprendre ce style, il faut remonter à sa source, aux premiers temps du monachisme dont il est la parfaite expression, nous reporter, par conséquent, aux Pères de l’Eglise, aux moines du désert.

Or quel est le caractère très spécial de la mystique de l’Orient ? c’est le calme dans la foi, l’amour brûlant sur lui-même, la dilection sans éclat, ardente mais enfermée, mais interne.

Vous ne percevrez pas, en effet, dans les livres des solitaires de l’Egypte, les véhémences d’une Madeleine de Pazzi et d’une Catherine de Sienne, les cris passionnés d’une Sainte Angèle. — Rien de cela ; pas d’exclamations amoureuses, pas de trépidations, pas de plaintes. Ils envisageaient le Rédempteur moins comme la victime sur laquelle on pleure que comme le médiateur, l’ami, le grand frère. Il était pour eux surtout, selon le mot d’Origène, « le pont jeté entre nous et le Père ».

Transportées d’Afrique en Europe, ces tendances se conservèrent ; les premiers moines de l’Occident suivirent l’exemple de leurs devanciers et ils assortirent ou édifièrent des Eglises à leur ressemblance.

Qu’il y ait de la pénitence, de la coulpe, de la peur sous ces voûtes obscures, sous ces lourds piliers, dans cette forteresse où l’élu s’enferme pour résister aux assauts du monde, cela est sûr — mais cette mystique romane nous suggère aussi l’idée d’une foi solide, d’une patience virile, d’une piété robuste, telle que ses murs.

S’il n’a pas les flamboyantes extases de la mystique gothique qui s’extériorise dans toutes les fusées de ses pierres, le Roman vit au moins, concentré sur lui-même, en une ferveur recueillie, couvant au plus profond de l’âme. Il se résume dans cette phrase de Saint Isaac : « In mansuetudine et in tranquillitate, simplifica animam tuam. »

— Avouez, Monsieur l’abbé, que vous avez un faible pour ce style.

— Peut-être, en ce sens, qu’il est moins agité, plus humble, moins féminin et plus claustral que le Gothique.

En somme, fit le prêtre qui, étant arrivé devant la porte de sa maison, serra la main de Durtal, en somme, il est le symbole de la vie intérieure, l’image de l’existence monastique ; il est, en un mot, la véritable architecture du cloître.

A la condition pourtant, qu’il ne soit pas semblable à celui de Notre-Dame de Poitiers, dont l’intérieur est bariolé de teintes puériles et de tons farouches, car alors, au lieu d’une impression de regret ou de calme, il suscite la pensée de l’allégresse enfantine d’un vieux sauvage tombé en enfance et qui rit parce qu’on a ravivé ses tatouages et qu’on lui a recrépi, avec des couleurs crues, le derme.

Combien elle peut contenir de fidèles, la Cathédrale ? Près de 18000, répondit l’abbé Plomb. Mais il est inutile de vous assurer, n’est-ce-pas, qu’elle n’est jamais pleine ; que même pendant les temps de pèlerinages, les foules immenses du Moyen Age ne l’emplissent plus. Ah ! Chartres, n’est pas précisément ce qu’on appelle une ville pieuse.

— Elle est sinon hostile à la religion, au moins fort indifférente, fit l’abbé Gévresin.

— Le Chartrain est cupide, apathique et salace, répliqua l’abbé Plomb ; cupide surtout, car la passion du lucre est ici, sous des dehors inertes, féroce. Vraiment, par expérience, je plains le jeune prêtre que l’on envoie, pour ses débuts, évangéliser la Beauce.

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