La Cathédrale (page 32)
Mais cela n’est qu’un détail, se disait Durtal ; l’on peut vérifier dans l’ensemble même de la Cathédrale de doubles emplois.
En somme, l’œuvre architectonique de Chartres se divise, extérieurement, en trois grandes parties qui sont décrétées par trois grands porches. — Le porche de l’Occident, dit porche Royal, qui est l’entrée solennelle du sanctuaire, entre les deux tours ; — le porche du Nord attenant à l’évêché et précédé par la flèche neuve ; — le porche du Midi, flanqué de la vieille tour.
Or, les sujets traités par le porche Royal et par le porche Sud, sont similaires ; l’un et l’autre célèbrent le triomphe du Verbe, avec cette différence qu’au portail Méridional, Notre-Seigneur n’est plus seulement exalté par Lui-même, ainsi qu’au portail de l’Occident, mais aussi dans la personne de ses Elus et de ses Saints.
Si, à ces deux sujets qui peuvent se réunir en un seul, le Sauveur glorifié en Lui-même et dans les siens, nous ajoutons le panégyrique de la Vierge que prononce le portail du Nord, nous aboutissons à ces fins : à un poème chantant la louange de la Mère et du Fils, publiant la raison d’être de l’Eglise même.
En étudiant de près les variantes des portiques de l’Occident et du Sud, on observe que si Jésus bénit, d’un geste uniforme, dans l’un comme dans l’autre, la terre, que si tous deux se confinent presque exclusivement dans la reproduction des Evangiles, abandonnant la traduction de l’Ancien Testament aux baies du Nord, ils n’en varient pas moins entre eux et sont également distincts des porches des autres cathédrales.
Contrairement aux rituels mystiques presque partout suivis, à Notre-Dame de Paris, à Bourges, à Amiens, pour en citer trois, le Jugement dernier, qui pare l’entrée principale de ces Basiliques, est relégué sur le tympan de la porte du Midi, à Chartres.
De même, pour la tige de Jessé ; à Amiens, à Reims, à la Cathédrale de Rouen, elle s’élève au portail Royal, mais elle pousse au Septentrion, ici ; et combien d’autres déplacements que l’on pourrait encore noter ! Mais ce qui n’est pas moins étrange, c’est que le parallélisme des scènes qui se remarque si souvent à l’envers et à l’endroit de la même muraille, ciselé dans la pierre, d’un côté, et peint sur vitre de l’autre, n’existe pas régulièrement à Chartres. Ainsi, l’arbre généalogique du Christ est planté dans une verrière interne du porche Royal, tandis que son espalier s’étend en sculpture, sur les parois externes du portique Nord. Seulement, si parfois les sujets ne concordent point au recto et au verso de la même page, souvent ils se complètent et se suppléent. Tel le Jugement dernier qui ne se déroule pas au dehors de la façade Royale, mais qui resplendit, à l’intérieur, dans la grande rosace évidée dans le même mur. Il n’y a donc point, dans ce cas, cumul, mais appoint — histoire commencée dans un dialecte et achevée dans un autre.
Enfin, ce qui domine tous ces dissentiments ou ces ententes, c’est l’idée maîtresse du poème, disposée ainsi qu’un refrain après chacune des strophes de pierre, l’idée que la Cathédrale appartient à notre Mère ; l’Eglise reste fidèle à son vocable, féale à sa dédicace. Partout la Vierge est suzeraine. Elle occupe tout le dedans et à l’extérieur même, dans ces deux portails de l’Occident et du Sud qui ne lui sont pas réservés, Elle apparaît encore, dans un coin, sur un dessus de porte, dans des chapiteaux, en haut d’un fronton, en l’air. La salutation angélique de l’art a été répétée sans interruption par les imagiers de tous les temps. Jamais cette pieuse filière ne fut rompue. La Basilique de Chartres est bien le fief de Notre-Dame.
En somme, se dit Durtal, malgré les dissidences, de quelques-uns de ses textes, la Cathédrale est lisible.
Elle contient une traduction de l’Ancien et du Nouveau Testament ; elle greffe en plus, sur les Ecritures Saintes, les traditions des apocryphes qui ont trait à la Vierge et à Saint Joseph, les vies des Saints recueillies dans la Légende dorée de Jacques de Voragine et les monographies des Célicoles du diocèse de Chartres. Elle est un immense dictionnaire de la science du Moyen Age, sur Dieu, sur la Vierge et sur les Elus.
Aussi Didron a-t-il presque raison d’avancer qu’elle est un décalque de ces grandes encyclopédies, telles que le XIIIe siècle en composa ; seulement, la thèse qu’il étaie sur cette observation véridique, dévie, devient, dès qu’il tâche de la développer, inexacte.
Il finit, en effet, par imaginer que la Basilique est une simple version du « Speculum Universale », du « Miroir du Monde » de Vincent de Beauvais, qu’elle est surtout, de même que ce recueil, un précis de la vie pratique, et un commentaire de la race humaine à travers les âges. Le fait est, se dit Durtal qui alla chercher dans sa bibliothèque « l’Iconographie chrétienne » de cet auteur, le fait est qu’à l’entendre, nos feuillets de pierre doivent se tourner de la sorte : s’ouvrir par le chapitre du Nord pour se fermer sur les alinéas du Sud. Alors, l’on y trouve, selon lui, narrés : d’abord la Genèse, la cosmogonie biblique, la création de l’homme et de la femme, l’Eden — ensuite, après l’expulsion du premier couple, le récit de son rachat et de ses peines.
De là, assure-t-il : « le sculpteur prit occasion d’enseigner aux Beaucerons la manière de travailler des bras et de la tête. Donc, à droite de la chute d’Adam, il sculpte sous les yeux et pour la perpétuelle instruction de tous, un calendrier de pierre, avec tous les travaux de la campagne, puis un catéchisme industriel avec les travaux de la ville ; enfin, pour les occupations intellectuelles, un manuel des arts libéraux. »
Et alors, ainsi instruit, l’homme vit, de générations en générations, jusqu’à la fin du monde, notifiée par le tableau placé au Sud.
Ce répertoire de sculpture comprendrait donc un mémorial de l’histoire de la nature et de la science, un glossaire de la morale et de l’art, une biographie de l’être humain, un panorama du monde entier. Il serait bien, en conséquence, une image du « Miroir du Monde », un tirage sur pierre de l’œuvre de Vincent de Beauvais.
Il n’y a qu’un malheur à cela, c’est d’abord que le « Speculum Universale » de ce dominicain serait postérieur de plusieurs annnées à la construction de cette cathédrale, ensuite, que Didron ne s’inquiète nullement des valeurs et des distances de la statuaire, dans sa thèse. Il attribue à une statuette enfouie dans le cordon d’une voussure une importance égale à celles des grandes statues qui émergent bien en évidence et accompagnent l’image en relief de Notre-Seigneur et de sa Mère. On peut même affirmer que ce sont justement ces statues-là qu’il omet, comme il délaisse également tout le portique de l’Occident qu’il ne pouvait insérer de force dans son système.
Au fond, les idées de cet archéologue titubent. Il subordonne le principal aux accessoires et il aboutit à une espèce de rationalisme, en complet désaccord avec la mystique de ces temps. Il médit du Moyen Age, en rabaissant le niveau du divin à l’étiage terrestre, en rapportant à l’homme ce qui revient à Dieu. L’oraison de la sculpture, chantée par des siècles de foi, ne devient plus, dans l’introduction de son volume, qu’une encyclopédie de renseignements industriels et moraux quelconques.
Examinons cela de près, poursuivit Durtal, qui descendit fumer une cigarette sur la place. Ce portail Royal, ruminait-il, en chemin, il est l’entrée de la façade d’honneur, celui par lequel pénétraient les rois. Il est également le premier chapitre du livre et il résume, à lui seul, l’édifice !
Elles sont tout de même bizarres, ces conclusions précédant les prémisses, cette récapitulation disposée au commencement de l’ouvrage, alors qu’elle devrait, en bonne logique, être à l’abside, être à la fin.
Au fond, se dit-il, cette question-là mise à part, la façade ainsi conçue occupe, dans cette Basilique, la place que le second des Livres Sapientiaux tient dans la Bible. Elle correspond au Psautier qui est en quelque sorte un abrégé, une somme de tous les volumes du Vieux Testament et, par conséquent, aussi, un memento prophétique de la religion révélée toute entière.
Telle la partie de la Cathédrale située à l’Occident ; seulement, elle, elle est un compendium non plus des Anciennes Ecritures, mais des Nouvelles ; elle est un epitome des Evangiles, un concis des livres de Saint Jean et des synoptiques.
Et, en la bâtissant, le XIIe siècle a fait plus. Il a ajouté de nouveaux détails à cette glorification du Christ, suivi de sa naissance à travers la Bible et mené jusque après sa mort, à son apothéose telle que la promulgue l’Apocalypse ; il a complété les Ecritures par les apocryphes, en nous racontant l’histoire de Saint Joachim et de Sainte Anne, en nous confiant maint épisode du mariage de la Vierge et de Joseph, tiré de l’Evangile de la Nativité de sainte Marie et du protévangile de Jacques le Mineur.
Au reste, tous les sanctuaires d’antan employèrent ces légendaires et aucune Eglise n’est lisible, quand on les néglige.
Ce mélange d’Evangiles réels et de fabliaux n’a d’ailleurs rien qui étonne. En refusant aux Evangiles de l’Enfance, de la Nativité, de Saint Thomas l’Israélite, de Nicodème, au protévangile de Jacques le Mineur, à l’histoire de Joseph, de leur reconnaître une certitude canonique, une origine divine, l’Eglise n’a pas entendu les rejeter en bloc et les assimiler à des fatras d’illusions et de mensonges. Malgré certaines de leurs anecdotes qui sont pour le moins ridicules, il peut se trouver en effet, dans ces textuaires, des indications exactes, des récits authentiques que les Evangélistes, si sobres de renseignements, n’ont pas jugé à propos de nous dire.
Le Moyen Age n’était donc nullement hérésiarque, en accordant à ces livres purement humains une valeur de fictions vraisemblables, un intérêt de mémoire pieux.
En somme, reprit Durtal qui était arrivé devant les portes sises entre les deux tours, devant le porche Royal de l’Occident, en somme, cet immense palimpseste, avec ses 719 figures, est facile à démêler si l’on se sert de la clef dont usa, dans sa monographie de la Cathédrale, l’abbé Bulteau.
En partant du clocher neuf et en longeant la façade jusqu’au clocher vieux, l’on feuillète l’histoire de Notre-Seigneur narrée par près de deux cents statues, perdues dans les chapiteaux. Elle remonte aux aïeux du Christ, prélude par la biographie d’Anne et de Joachim, traduit, en de microscopiques images, les apocryphes. Par déférence, peut-être pour les Livres inspirés, elle rampe le long des murs, se fait petite pour ne pas être trop aperçue, nous relate, comme en cachette, en une curieuse mimique, le désespoir du pauvre Joachim, lorsqu’un scribe du Temple, nommé Ruben, lui reproche d’être sans postérité et repousse, au nom d’un Dieu qui ne l’a point béni, ses offrandes ; et Joachim navré quitte sa femme, s’en va pleurer au loin sur la malédiction qui la frappe ; et un ange lui apparaît, le console, lui ordonne de rejoindre son épouse, qui enfantera de ses œuvres une fille.
Puis c’est le tour d’Anne qui gémit seule, sur sa stérilité, et son veuvage ; et l’ange la visite, elle aussi, lui prescrit d’aller au-devant de son mari, qu’elle rencontre à la porte Dorée. Ils se sautent au cou, retournent ensemble au logis et Anne accouche de Marie qu’ils consacrent au Seigneur.
Des annnées s’écoulent ; l’époque des fiançailles de la Vierge est venue. Le grand Prêtre invite tous ceux qui, nubiles et non mariés, sont issus de la maison de David, à s’approcher de l’autel, une baguette à la main. Et pour savoir quel est celui des prétendants auquel se fiancera la Vierge, le Pontife Abiathar, consulte le Très-Haut qui répète la prophétie d’Isaïe, avérant qu’il sortira de la tige de Jessé une fleur sur laquelle se posera l’Esprit.
Et aussitôt la baguette de l’un d’eux, de Joseph le charpentier, fleurit et une colombe descend du ciel pour se nicher dessus.