La Cathédrale (page 31)
Mais au bout de quelque temps, cette méthode échoua. Alors l’abbé tint tête à Durtal et un jour que son pénitent gémissait il lui répondit :
— C’est une crise à supporter — puis, négligemment après un silence, il ajouta : — vous en verrez bien d’autres !
Et comme Durtal se cabrait sur ce mot, il l’accula au pied du mur, voulant lui faire avouer l’inanité de ses luttes.
— Le cloître, reprit-il, vous obsède — eh bien, mais, qui vous empêche d’en tâter ? pourquoi ne vous séquestrez-vous pas dans une Trappe ?
— Vous savez bien que je ne suis pas assez robuste pour endurer ce régime !
— Alors faites-vous oblat, rejoignez, à Notre-Dame de l’Atre, M. Bruno.
— Quant à ça, non, par exemple ! L’oblature à la Trappe, c’est encore Chartres ! c’est une situation moyenne, mitigée. M. Bruno restera toujours hôte et ne sera jamais moine. Il n’a, en somme, que les inconvénients des communautés et pas les avantages.
— Il n’y a point que les Trappes, répliqua l’abbé. Devenez père ou oblat Bénédictin, moine noir. Leur règle doit être douce ; vous vivrez dans un monde de savants et d’écrivains, que pouvez-vous désirer de plus ?
— Rien n’est plus facile que de les connaître. L’abbé Plomb est un grand ami de Solesmes. Il vous procurera, pour ce couvent, toutes les recommandations que vous voudrez.
— Dame, c’est à voir… Je consulterai l’abbé, fit Durtal qui se leva pour prendre congé du vieux prêtre.
— Notre ami, le Bourru vous travaille, lança Mme Bavoil qui avait entendu, de la pièce voisine dont la porte était ouverte, la conversation des deux hommes.
— Ah çà, reprit-elle, en le regardant sous ses lunettes, pensez-vous donc qu’en déménageant son âme de place, on la change. Votre ennui, il n’est ni dans l’air, ni autour de vous, mais en vous ; ma parole, à vous entendre, on croirait qu’en se transférant d’un lieu dans un autre, on échappe à ses discordes et qu’on parvient à se fuir. Or, rien n’est plus faux… demandez au père…
Et lorsque Durtal qui souriait, gêné, fut parti, Mme Bavoil interrogea son maître :
— L’épreuve des sécheresses le lamine, répondit le prêtre. Il subit une opération douloureuse, mais sans danger. Du moment qu’il conserve le goût de la prière et ne néglige aucun de ses exercices religieux, tout va bien. C’est là la pierre de touche qui nous sert à discerner si, dans ce genre d’affection, l’origine est divine…
— Mais, père, il serait quand même nécessaire de le soulager ?
— Autre question, il est hanté par les monastères, notre ami ; peut-être bien que c’est là que vous devriez l’envoyer.
L’abbé eut un geste évasif. Les sécheresses et les phantasmes qu’elles engendrent ne sont point indices de vocation, fit-il. j’ajouterai même qu’elles ont plus de chances de s’accroître que de s’atténuer dans un cloître — Et, à ce point de vue, la vie conventuelle peut être pour lui mauvaise… cependant il n’y a point que cette question à envisager… il y a autre chose… puis qui sait ? — et après un silence il reprit :
Tout est possible, donnez-moi mon chapeau, Madame Bavoil, je vais causer avec l’abbé Plomb de Durtal.
Cet entretien fut utile à Durtal ; il le sortit des généralités sur lesquelles il s’entêtait à rêvasser depuis son arrivée à Chartres. L’abbé l’avait orienté, en somme, en lui montrant une voie navigable précise, menant à un but désigné, à un port connu de tous. Le cloître resté dans l’imagination de Durtal à l’état confus, hors du temps, sans lieu ni date, n’empruntant au souvenir vécu de la Trappe que la sainteté de son obédience, pour lui adjoindre aussitôt la chimère d’une abbaye, plus littéraire, plus artiste, régie par des règles conciliantes, dans un milieu plus doux, ce cloître idéal, fabriqué de bric de réalité et de broc de rêve, se définissait maintenant. En parlant d’un ordre qui existait, en le citant par son nom, en spécifiant même une maison de son observance, l’abbé Gévresin fournissait à Durtal une substantielle pâture, pour la manie raisonneuse de son verbiage ; il le mettait en mesure de ne plus mâcher, ainsi qu’il le faisait depuis si longtemps, à vide.
L’état d’incertitude et de vague dans lequel il vivait cessa ; il discernait une fin à ses collisions ; le choix se limitait : ou demeurer à Chartres ou s’en aller à Solesmes ; et, sans arrêt, il se mit à relire, à méditer l’œuvre de Saint Benoît.
Cette règle, qui se compose surtout de paternelles injonctions et d’affectueux conseils, était une merveille de mansuétude et d’adresse. Tous les besoins de l’âme y étaient tracés et les misères du corps prévues. Elle savait si bien, tout en demandant beaucoup, ne pas exiger trop, qu’elle avait pu plier sans se rompre, satisfaire aux nécessités des diverses époques, se conserver au XIXe siècle, telle qu’au Moyen Age.
Puis ce qu’elle était compatissante et sage, lorsqu’elle présageait des débiles et des infirmes. « On servira les malades comme s’ils étaient le Christ en personne », dit saint Benoît ; et le souci qu’il prend de ses fils, les pressantes recommandations qu’il adresse aux abbés, de les aimer, de les visiter, de ne rien négliger pour alléger leurs maux, décèle tout un côté de maternité vraiment touchant chez le Patriarche.
Oui mais… murmura Durtal, il y a, dans cette règle, d’autres articles qui paraissent moins accessibles à des mécréants de ma sorte, celui-ci par exemple : « Que personne n’ait la témérité de donner ou de recevoir quelque chose sans l’autorisation de l’abbé, d’avoir quoi que ce soit en propre, aucune chose absolument, ni un livre, ni des tablettes, ni un poinçon, en un mot rien du tout, puisqu’il ne leur est même pas permis de posséder ni leurs corps, ni leurs volontés. »
C’est le terrible verdict du renoncement et de l’obéissance, soupira-t-il ; seulement, cete loi qui gouverne les pères et les convers, atteint-elle aussi rigoureusement les oblats, ces égrotants de l’armée Bénédictine dont je pourrais peut-être faire partie, mais dont le texte ne parle point… ce serait à voir ; puis il siérait aussi de connaître la manière dont on l’applique, car elle est, dans son ensemble, si habile et si souple, si large, qu’elle sait être, au choix, très clémente ou très dure.
Ainsi, dans les Trappes, ses ordonnances sont si serrées qu’on y étouffe ; chez les Bénédictins, au contraire, elles sont assez aérées pour que l’âme parvienne à y respirer à l’aise. Les uns s’en tiennent scrupuleusement à la lettre, les autres, au contraire, s’inspirent surtout de l’esprit du Saint.
Avant de s’aiguiller sur cette voie, il faut consulter l’abbé Plomb, conclut Durtal. Il se rendit chez le vicaire, mais il était absent pour plusieurs jours.
Par précaution contre l’oisiveté, par mesure d’hygiène spirituelle, il voulut se ruer à nouveau sur la Cathédrale et il tenta, maintenant qu’il était moins obsédé par des songeries, de la lire.
Le texte de pierre qu’il s’agissait de comprendre était sinon difficile à déchiffrer, au moins embarrassant par des passages interpolés, par des répétitions, par des phrases disparues ou tronquées ; pour tout dire, aussi, par une certaine incohérence qui s’expliquait du reste, quand on constatait que l’œuvre avait été poursuivie, altérée ou augmentée, par différents artistes, pendant un espace de plus de deux cents ans.
Les imagiers du XIIIe siècle n’avaient pas toujours tenu compte des idées déjà exprimées par leurs devanciers et ils les reprenaient, les émettaient dans leur langue personnelle, doublaient, par exemple, les signes des saisons et du zodiaque. Les statuaires du XIIe siècle avaient sculpté, sur la façade royale, un calendrier de pierre ; ceux du XIIIe en gravèrent un également dans la baie de droite du porche Nord, justifiant sans doute cette réduplication d’une même scène sur une même église, par ce fait que le zodiaque et les saisons peuvent avoir, au point de vue symbolique, plusieurs sens.
D’après Tertullien, l’on distinguait, dans ce cercle mourant et renaissant d’années, une image de la Résurrection, à la fin du monde. Suivant d’autres versions, le soleil entouré de ses douze signes était la figure du Soleil de Justice entouré de ses douze apôtres. L’abbé Bulteau croit, de son côté, reconnaître, dans ces almanachs lapidaires, la traduction du passage de Saint Paul affirmant aux Hébreux que « Ce Jésus, qui était hier, est encore aujourd’hui et sera toujours dans tous les siècles des siècles », tandis que l’abbé Clerval donne cette explication plus simple : « que tous les temps appartiennent au Christ et doivent le glorifier. »